--Va, mon enfant! lui dit-elle avec bonté, mais ne t'éloigne pas trop et

sois prudente en suivant le bord de l'eau, car, bien que le Clain soit

une rivière peu dangereuse et peu profonde, je n'en ai pas moins une

défiance involontaire à l'égard des rivières.... Ne reste donc pas trop

longtemps absente, lors même que le Clain, ajouta-t-elle en souriant,

t'inspirerait d'aussi beaux vers, que l'Hippocrène et le Permesse, ces

célèbres sources de l'Hélicon, en inspiraient autrefois aux poètes de la

Grèce.

Catherine n'avait rien à changer à sa toilette, qui était plus élégante

que luxueuse, et qui devait son plus bel ornement à sa gracieuse manière

de la porter; elle se couvrit seulement la tête d'un chapeau d'étoffe

blanche, qui encadrait son joli visage, comme celui d'une madone

d'Italie. C'était seulement pour se garantir du hâle et du soleil,

en cette tiède matinée de printemps, qui s'annonçait par un concert

d'oiseaux dans les branches verdoyantes des arbres. Elle avait pris,

pour compagnon de promenade, un livre de papier blanc, sur les pages

duquel elle avait déjà écrit au crayon les premières scènes d'une

tragi-comédie en vers, intitulée _Tobie_.

Pendant que la jeune poétesse s'en allait, le long de la rivière, à

petits pas, méditant son oeuvre et ne s'arrêtant que par intervalles,

afin de transcrire sur son carnet quelques vers qu'elle venait de

composer, sa pensée se pénétrait intimement du sujet biblique qu'elle

avait choisi pour en faire un petit drame en six ou sept scènes: elle

n'était plus à Poitiers, en ce moment. Le paysage qui se déployait sous

ses yeux avait changé d'aspect et de couleur: la rivière du Clain était

devenue un grand fleuve de la Médie; elle se figurait approcher de

la ville de Ragès, où Tobie allait se rendre sous la garde de l'ange

Raphaël; mais elle n'apercevait ni l'Ange ni Tobie, qui étaient les

personnages de son drame. Soudain elle entend le bruit de l'eau qui

jaillit et qui clapote, et ses regards hallucinés se portent sur un

enfant, qui s'est mis à l'eau et qui s'essaye à nager dans le Clain;

elle a cru voir le jeune Tobie se baignant dans le fleuve, et elle

imagine que le poisson monstrueux va paraître, tel que le décrit la

Bible. La vision ne dure qu'un instant et s'efface aussitôt. Ce n'est

plus l'ange Raphaël qu'elle voit devant elle, c'est Jules de Guersens,

le médecin de sa mère et son maître ou plutôt son émule en poésie:

il l'avait reconnue de loin et il venait à elle, en silence, pour la

surprendre au milieu de son inspiration poétique.

Jules de Guersens, originaire de Gisors en Normandie, était venu fort

jeune à Paris, pour suivre les cours des facultés de droit et de

médecine, n'ayant pas encore choisi sa vocation et ne sachant s'il

serait médecin ou avocat. Il eut de brillants succès dans ses études,

quoique suivant à la fois deux carrières différentes; il fit de si

rapides progrès dans l'une et l'autre, qu'à l'âge de vingt-cinq ans il

était simultanément docteur en droit et docteur en médecine. Mais il

s'arrêta tout à coup au seuil des deux carrières qu'il s'était ouvertes

avec tant de succès, et il ne songea plus qu'à devenir poète; son goût

le portait vers le genre dramatique; il avait commencé à écrire une

tragédie, tirée de Xénophon, qu'il nommait _Panthée_ et qu'il se

proposait de faire représenter au théâtre de l'hôtel de Bourgogne,

où l'on ne jouait plus de mystères, par ordonnance du Parlement.

En revanche, on y jouait des farces, très plaisantes et très

divertissantes, bien qu'assez grossières, et les acteurs de ce théâtre

ne savaient ce que pouvait être une tragédie à la manière des grands

tragiques grecs. On conseilla donc à Jules de Guersens de se transporter

à Poitiers, avec sa tragédie, parce qu'il y avait, dans cette ville, une

troupe de comédiens, qui représentaient encore des mystères, ces

vieux drames bibliques et historiques que le Parlement de Paris avait

interdits depuis dix ou douze ans dans la capitale. Les mystères

offraient sans doute quelque analogie avec la tragédie, imitée du

théâtre grec, qui était encore bien nouvelle en France, puisque la

première qu'on y représenta, dans un collège de Paris, en 1552, fut la

_Cléopâtre captive_ de Jodelle, et cet heureux essai avait fait naître

un petit nombre de tragédies, de la même espèce, qui ne trouvaient des

acteurs et des spectateurs que dans les collèges.

L'auteur de _Panthée_ était un grand et beau jeune homme, distingué de

tournure et de manières, qui n'avait rien de l'apparence solennelle et

pédante d'une personnalité médicale: sa physionomie franche et ouverte

respirait la bonté et la douceur, mais elle se voilait, par moments,

d'une teinte mélancolique et chagrine.

Il n'avait pu se soustraire à l'obligation de porter le bonnet carré de

velours noir et la longue robe d'étamine noire, boutonnée du haut en bas

par-devant, avec de larges manches tombantes à parements de velours;

il avait même le petit rabat de toile blanche, qui caractérisait les

maîtres ès arts et les docteurs de Faculté; mais ce costume sévère et

magistral n'était chez lui que noble et même élégant, par la façon

simple et naturelle dont il le portait, contrairement aux habitudes de

ses confrères du doctorat, qui se donnaient autant que possible un air

imposant et majestueux.

--Merci Dieu! gentille Catherine! dit-il en l'abordant. Je suis aise de

vous rencontrer par cette radieuse matinée de mai! J'écoutais à distance

votre voix mélodieuse murmurant des vers, que j'admirais sans les

entendre. Sont-ce pas des vers de notre _Tobie_?

--Oui, répondit-elle avec un charmant sourire: je faisais parler l'ange

Raphaël, pour inviter Tobie à se baigner dans le fleuve. L'enfant

obéit à cette bénévole invitation; il se recommande au Seigneur, avant

d'entrer dans l'eau, mais il pousse un cri de terreur en voyant venir

à lui un poisson monstrueux, qui, la gueule béante, semble prêt à le

dévorer; il veut s'enfuir et regagner le bord....

--C'est là que l'ange doit l'encourager, reprit Jules de Guersens, en

lui adressant ces deux vers, par exemple:

Arme-toi de courage, enfant, au nom du ciel!

Ce monstre peut t'aider: il vient t'offrir son fiel.

--Je pensais, dit Catherine, montrer Tobie qui court gros risque de

se noyer, et l'ange qui arrive à point pour lui tendre la main et le

sauver. N'est-ce pas là le rôle d'un bon ange, et l'enfant aura-t-il, à

lui seul, la force de tuer ce vilain poisson?

Tout à coup des cris de détresse s'élèvent du côté de la rivière, et

Catherine se rappelle sur-le-champ qu'elle a vu, en passant, un enfant à

demi-nu, qui s'était avancé au milieu de l'eau, sans perdre pied et qui

s'efforçait d'apprendre à nager. C'était, ce ne pouvait être que cet

enfant qu'on entendait appeler au secours; c'était lui qui se noyait,

comme le _Tobie_ de la tragi-comédie de mademoiselle Neveu; c'était la

scène même de cette tragi-comédie, que la jeune poétesse allait avoir

sous ses yeux.

--C'est Tobie qui se noie! s'écria-t-elle, en courant vers l'endroit

d'où partaient ces cris désespérés, qui s'affaiblissaient par degrés et

qui finirent par cesser tout à fait. L'enfant! l'enfant! Il a déjà perdu

connaissance! il va périr! L'ange Raphaël n'est-il plus là pour le

sauver! Sauvez-le, pour l'amour de Dieu!

Jules de Guersens avait suivi mademoiselle Neveu, sans savoir le

motif qui l'entrainait vers la rivière, où il aperçut un enfant qui

disparaissait déjà au fond de l'eau. Il ne prit pas le temps de quitter

ses vêtements, et il entra tout habillé dans l'eau, qui, par bonheur,

n'était pas profonde, il n'eut pas de peine à y retrouver l'enfant

évanoui, qu'il prit dans ses bras et qu'il déposa sans mouvement sur la

rive. Le pauvre petit respirait faiblement, mais, comme sa respiration

devenait plus rare et plus pénible, le médecin jugea que l'asphyxie

faisait des progrès et que l'état de cet enfant exigeait des soins aussi

prompts qu'énergiques. Il le prit entre ses bras, espérant encore le

rappeler à la vie, et il l'emporta, en courant, jusqu'à la maison de

madame Neveu.

--Vite! vite! disait-il à Catherine. Qu'on allume un grand feu! Il nous

faut du linge bien chaud! Il n'y a pas une minute à perdre! le pouls ne

bat plus! Où allons-nous coucher cet enfant? Il est bien malade, s'il

n'est pas déjà mort!

Ce fut dans sa propre chambre, où elle ne couchait jamais, que

Catherine, toute émue et toute en larmes, fit transporter l'enfant, que

le médecin avait débarrassé de ses hardes mouillées pour l'envelopper de

linges chauds, pendant qu'on allumait dans la large cheminée un beau feu

pétillant, avec des fagots et des bourrées. Il s'agissait de ramener

la chaleur dans ce corps glacé, qui ne donnait plus signe de vie, mais

Jules de Guersens percevait encore un léger battement du coeur. Tout

espoir n'était donc pas perdu: il se mit à frotter doucement, avec de

la laine, toutes les parties du corps, que le froid de la mort semblait

avoir déjà envahies; puis, il insuffla de l'air dans la poitrine, qu'il

présentait alternativement à l'action de la flamme du foyer. Enfin,

l'enfant poussa un faible soupir et entr'ouvrit les yeux qu'il referma

aussitôt. Il était sauvé; on le mit dans le lit sous d'épaisses

couvertures, et on le laissa reprendre ses sens, en évitant de

l'émouvoir et de le troubler, pendant qu'il achevait de revenir à lui.

Jules de Guersens s'aperçut seulement alors de l'état où il se trouvait

lui-même, mouillé des pieds à la tête et ayant besoin de changer

de vêtements. Il demanda donc à Catherine Neveu la permission de

s'absenter, en lui promettant de ne pas rester longtemps éloigné de son

petit malade et la rassurant absolument sur les suites d'un accident qui

avait failli causer la mort de cet enfant. Catherine, assise au chevet

du lit dans lequel on avait couché l'enfant, qui commençait à se

ranimer, ne l'avait pas encore quitté des yeux: elle pleurait

silencieusement, en regardant cette gracieuse et sympathique figure,

empreinte d'une pâleur mortelle, où n'apparaissaient pas encore les

signes évidents du retour à la vie.

--Cet enfant est hors de danger, dit le médecin en partant; mais il

réclame toujours des soins, et je conseillerais d'avertir les parents.

--Ce malheureux enfant n'a peut-être pas de mère, objecta Catherine;

s'il en avait une, elle ne l'eût pas laissé s'exposer ainsi à se noyer

dans le Clain. Pauvre cher enfant! ajouta-t-elle avec un accent de

tendre pitié, tu n'as donc plus de mère?

L'enfant avait entendu cette voix pénétrante, qui lui allait jusqu'au

fond du coeur. Il fit un mouvement et rouvrit les yeux, puis il les

ferma et les rouvrit encore, en jetant autour de lui des regards

étonnés. Il ne savait pas où il était, et tous les objets qui

l'entouraient n'éveillèrent aucun souvenir dans son esprit, qui avait

ressaisi quelques lambeaux de sa mémoire; mais, quand ses yeux se furent

fixés sur mademoiselle Neveu, qui le contemplait avec une émotion

inexplicable, il ne cessa plus de la regarder, à travers les larmes de

joie et de reconnaissance qui débordaient de ses paupières.

[Illustration: J'étais venu pêcher aux écrevisses.]

--Mon enfant! répéta Catherine, qui éprouvait un intérêt singulier pour

cet enfant qu'elle ne connaissait pas, et qu'elle semblait vouloir

reconnaître. On eût dit qu'elle l'avait vu ailleurs, à une époque et

dans des circonstances que sa mémoire ne parvenait pas à déterminer.

--Mon enfant, vous n'avez donc pas de mère?

--Non, Madame, répondit-il timidement d'une voix faible et voilée, je

n'ai pas de mère.

--Et votre père? demanda Catherine, en hésitant à pousser plus loin cet

interrogatoire, qui paraissait embarrasser visiblement le malade, et lui

causer une agitation extraordinaire. Comment vous a-t-on permis de vous

baigner seul dans cette rivière, où vous auriez pu vous noyer?

--Je n'ai pas cru mal faire, Madame, reprit-il en fixant sur elle de

grands yeux inquiets et attendris. Je n'ai pas de père! murmura-t-il, en

pleurant à sanglots. J'ai commis sans doute une grande imprudence, et

voici seulement que je me souviens de ce qui s'est passé! J'étais venu

pêcher aux écrevisses, et ma pêche terminée, j'ai trouvé le lieu si

engageant, l'air si tiède, l'eau si limpide, que l'idée m'est venue de

me baigner, sans trop m'écarter du bord, et j'avais presque réussi à me

soutenir sur l'eau, en nageant comme j'avais vu nager; mais soudain j'ai

perdu pied, j'avalais de l'eau à pleines gorgées et j'enfonçais dans

la rivière. J'ai crié à l'aide, j'invoquais mon saint patron, en me

débattant au milieu de l'eau qui bourdonnait dans mes oreilles; je

n'avais plus la force de crier, je perdais haleine, je voyais tout noir,

et je ne sais plus rien de ce qui est advenu. N'est-ce pas vous, Madame,

qui m'avez secouru dans ce terrible moment où j'allais mourir? N'est-ce

pas vous qui m'avez sauvé?

--Ce n'est pas moi, mon enfant, dit-elle en cherchant à le calmer.

Rendez grâce à Dieu qui vous est venu en aide; ne vous agitez pas comme

vous faites, et tâchez de reposer, sous les auspices de votre ange

gardien qui vous a sauvé!

L'enfant était en proie à un violent accès de fièvre, qui le fit tomber

dans le délire: il prononçait des paroles sans suite et jetait des cris

étouffés; il voulait s'élancer hors du lit, où mademoiselle Neveu

avait peine à le retenir; il repassait, en imagination, par toutes les

horreurs de la catastrophe dans laquelle il avait failli périr; il

croyait encore se débattre au milieu des eaux qui l'engloutissaient, et

il répétait d'une voix éteinte: «Plus de père! plus de mère!»

Catherine, inquiète et désolée de l'exaltation délirante de son malade,

se sentait impuissante à le soulager. Jules de Guersens revint, par

bonheur, avec les médicaments dont il avait jugé prudent de se munir;

il administra une potion calmante à l'enfant, qui pouvait être atteint

d'une fièvre chaude: l'effet salutaire de cette potion fut presque

immédiat; le malade s'apaisa comme par enchantement et s'endormit d'un

sommeil bienfaisant et réparateur.

--Mon cher maître, dit Catherine à Jules de Guersens, cet enfant est un

orphelin que Dieu nous a envoyé pour que nous lui servions de père et de

mère. Voyez comme il dort d'un bon sommeil? Il s'éveillera guéri. Mais

quand s'éveillera-t-il? C'est à moi de le garder et de veiller sur lui,

pour achever votre oeuvre, car c'est vous qui l'avez sauvé, comme l'ange

qui protégeait Tobie. Je vous adjure de voir ma mère et d'inventer

quelque beau prétexte qui motive mon absence, vis-à-vis d'elle.

Dites-lui que je suis un peu souffrante, et que je viens de rentrer,

incommodée de ma promenade sous le soleil du printemps... Mais, non,

cherchez plutôt un prétexte quelconque qui n'ait pas lieu de lui donner

du souci à mon égard; dites-lui que vous me laissez avec mon Tobie et

que je viens de composer une scène bien touchante, dont l'ange Raphaël

aura tout l'honneur.

Jules de Guersens serra la main de la jeune fille, et il la contempla en

silence avec une tendre admiration. Catherine avait reposé ses regards

sur l'enfant qui dormait du sommeil le plus paisible. Le médecin

s'éloigna en soupirant, ému et charmé de la délicate sollicitude avec

laquelle mademoiselle Neveu remplissait son rôle de garde-malade.

--Heureux, pensait-il en se rendant chez madame Neveu, qu'il eût

volontiers oubliée pour rester avec sa fille, heureux celui qui sera

jugé digne d'obtenir la main de cette muse d'innocence, que j'ai

surnommée la Minerve française. Elle vaut plus, à elle seule, que les

neuf Muses du Parnasse antique!

Madame Neveu s'étonnait et s'attristait que sa fille l'eût abandonnée

si longtemps, et encore n'était-ce pas elle qui lui amenait le médecin.

Celui-ci ne réussit pas à faire agréer à cette mère jalouse et exigeante

les excuses qu'il s'était chargé de lui présenter de la part de

Catherine. Madame Neveu ne put réprimer un mouvement de dépit et

d'impatience: elle leva au ciel ses yeux sans regard et ne put

s'empêcher de gémir.

--Je comprends, dit-elle, que la compagnie d'une mère aveugle et

souffreteuse ait assez peu de charmes pour une jeune fille, qui doit

penser au mariage et qui met son plaisir dans l'étude et la culture des

lettres. Certes, à cet égard, très cher et bon docteur, je dois vous

savoir mauvais gré d'avoir éveillé, par des éloges, l'ambition poétique

de Catherine. Elle ne songe maintenant qu'à faire imprimer ses poésies

et à les dédier à notre souverain poète Pierre de Ronsard, le grand chef

de la Pléiade.

--Certes, on voit tous les jours sortir de dessous la presse maintes

poésies qui ne valent pas celles de mademoiselle Catherine, répondit

Jules de Guersens. Je l'encourage fort à mettre en lumière ses beaux

vers, avec les vôtres, Madame....

--Oh! ne parlez pas de ces vanités du monde qui n'ont plus d'attraits

pour moi! reprit madame Neveu, avec tristesse. Catherine a eu grand tort

de vous montrer ces faibles essais de ma frivole jeunesse, que j'avais

oubliés et que je veux anéantir. J'étais heureuse alors, ou plutôt je

croyais l'être un jour; j'avais foi dans l'avenir, j'allais m'unir par

les liens sacrés du mariage à un homme qui me semblait digne de mon

estime et de mon attachement; la vie s'ouvrait à moi avec toutes ses

joies, toutes ses espérances, toutes ses promesses, la poésie débordait

de mon coeur, et je célébrais dans mes vers tout ce qui semblait fait

pour m'inspirer, la nature et ses merveilles, les plaisirs des champs,

les grandeurs de notre sainte religion, les nobles sentiments de l'âme,

l'amour conjugal, l'amour maternel...Hélas! je suis entrée bientôt dans

les déceptions et les amertumes de l'existence humaine, et l'étoile de

la poésie a cessé de luire sur mon chemin sombre et douloureux.

Madame Neveu avait une vive sympathie pour Jules de Guersens, qui

l'environnait de soins vigilants et qui ne désespérait pas de lui rendre

la vue. Il ne la flattait pourtant pas de cet espoir, qu'il craignait

de ne pouvoir réaliser aussi promptement et aussi sûrement qu'il l'eût

voulu, mais il lui disait que la nature était plus puissante que l'art,

et il l'invitait à mettre sa confiance en Dieu, qui faisait encore des

miracles dans les cures de la médecine. Il n'ignorait pas que la pauvre

aveugle avait perdu un fils au berceau, dont la perte lui était toujours

présente et la faisait inconsolable; mais madame Neveu gardait un

silence absolu sur les circonstances de sa vie et ne laissait pas même

soupçonner qu'elle était fort riche, qu'elle possédait en Bourgogne

un domaine seigneurial, qu'elle portait un nom noble, et que sa fille

serait un grand et riche parti pour l'époux qu'elle lui choisirait. Ce

n'étaient donc pas ces considérations qui avaient amené le jeune médecin

à désirer son union avec Catherine Neveu, quoiqu'il n'eût pas fait

connaître ses intentions à la mère de cette belle et spirituelle

personne. Celle-ci se sentait tout naïvement engagée d'amitié envers

Jules de Guersens, dont elle appréciait les belles qualités morales;

elle n'était pas éloignée de le regarder comme un frère, en lui

accordant toute confiance et toute affection, mais elle n'avait jamais

songé à en faire un mari, d'autant plus qu'elle éprouvait une répulsion

invincible pour le mariage. Les plaintes continuelles de sa mère à

l'égard d'un époux qui n'était pas digne d'elle et le tableau des

misères conjugales que la malheureuse veuve ne se lassait pas d'étaler

sous les yeux d'une enfant, avaient contribué sans doute, de bonne

heure, à faire naître dans l'esprit de Catherine une ferme résolution de

ne pas se marier.

--Bonne mère, disait-elle quelquefois à madame Neveu, si vous n'étiez

plus là pour me servir de guide et de compagne ici-bas, j'irais me

mettre sous la garde du bon Dieu dans un couvent; mais, à coup sûr, je

ne vous quitterai jamais pour devenir l'esclave d'un mari.

Madame Neveu aurait dû empêcher peut-être cette étrange idée de

s'enraciner dans le coeur de Catherine, si elle eût cherché à la

dissuader d'une opinion fausse, qui pouvait influer sur le reste de sa

vie et qui ne tarda pas à devenir la règle de sa conduite; mais la mère

en riait et n'y attachait aucune importance, parce que le moment de

songer à l'établissement de sa fille à peine nubile lui paraissait

s'éloigner de jour en jour, au lieu de s'approcher, car elle avait

trouvé dans Catherine une compagne fidèle et presque inséparable,

qu'elle n'eût pas eu le désintéressement de céder à un mari.

--La mythologie, lui disait encore Catherine, a bien fait les choses en

ne donnant pas de maris aux Muses: elles ont, pour elles toutes, une

sorte de conseiller et de précepteur dans Apollon, qui n'en épouse

aucune. Et moi, j'aurai aussi mon Apollon, c'est Jules de Guersens.

Catherine était encore auprès de l'enfant, qui dormait toujours et

qu'elle regardait sans cesse avec la même émotion. Elle vint à penser

que cet enfant, dont il avait fallu enlever les haillons trempés d'eau,

ne trouverait pas de vêtements à reprendre, en se réveillant. Elle

envoya donc dans la ville, pour lui procurer de quoi se vêtir d'une

manière convenable, et on apportait les habits qu'elle avait fait

acheter, quand l'enfant s'éveilla. Ses premiers regards furent pour

elle.

--N'êtes-vous pas, lui dit-il avec attendrissement, une de ces fées qui

sont toujours prêtes à aider et à secourir les pauvres gens, dès qu'on a

besoin d'elles? Vous êtes la première que j'aie vue, et je souhaite n'en

plus voir d'autres que vous.

Catherine appela un vieux valet et lui ordonna d'habiller l'enfant,

pendant qu'elle irait s'informer de la santé de sa mère et ne

demeurerait que peu d'instants absente. En la voyant se disposer à

sortir de la chambre, l'enfant la suivit d'un oeil fixe et plein de

larmes.

--Oh! revenez, je vous en conjure! lui dit-il avec tendresse, revenez

bientôt! Si vous ne revenez pas, je me sentirai mourir!

La jeune fille le quitta, toute émue, ayant peine à retenir ses larmes

et ne comprenant pas la cause d'une si singulière émotion. Lorsqu'elle

entra dans la chambre de sa mère, Jules de Guersens y était encore; il

rougit en la voyant paraître et se leva d'un air timide et embarrassé,

qu'elle ne se souvenait pas d'avoir remarqué chez lui en toute autre

occasion. Elle en fut troublée et inquiète, en attribuant cet embarras à

un entretien que son arrivée avait interrompu.

--Je ne viens qu'un moment auprès de vous, bonne mère, lui dit-elle. Je

constate avec plaisir que notre ami vous tient compagnie et vous empêche

de vous apercevoir de ma longue absence.

--Elle a duré, en effet, bien longtemps, reprit madame Neveu: deux

heures au moins, et je dois maudire la poésie qui me prive ainsi de ta

présence, surtout dans un moment où il était grandement question de

toi...

--De moi? répliqua Catherine, qui tourna les yeux vers Jules de

Guersens, pour avoir l'explication de ce reproche.

--Ne devines-tu pas? lui dit sa mère. Jules de Guersens, que nous

estimons, que nous aimons, comme si c'était un vieil ami, voulait me

rendre le fils que j'ai perdu, en devenant mon gendre, et me demandait

ta main?

--Monsieur, je ne saurais être que très sensible à une telle marque de

bienveillance et d'affection, dit Catherine en baissant les yeux. Vous

pouviez déjà compter sur mon amitié; j'y joindrai maintenant une bien

douce reconnaissance. Mais, je pensais vous l'avoir déjà déclaré avec

franchise, le mariage n'est pas fait pour moi!

--Et cependant, Mademoiselle, répondit Jules de Guersens avec tristesse,

nulle mieux que vous n'est faite pour le bonheur d'un mari! Vous ne

m'accuserez point de m'être trop pressé de parler et d'avoir révélé un

secret que vous deviez être la première à connaître. C'est votre mère

elle-même qui m'a forcé de le trahir...

--Contentez-vous d'être mon ami, mon meilleur ami, reprit-elle en lui

tendant la main et en serrant la sienne qu'elle sentait tremblante et

glacée. Je vous jure, devant ma mère, que je ne me marierai jamais.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 4 / 21 段