Rabelais, en pénétrant derrière eux dans la cabane, où régnait une

demi-obscurité, entendit deux profonds soupirs mêlés de sanglots, qui

partaient de l'endroit le plus sombre de cette misérable demeure et qui

le dirigèrent vers les deux malades couchés côte à côte sur des feuilles

sèches recouvertes d'une vieille serpillière, grosse toile d'emballage

qui leur tenait lieu de draps, et enveloppés d'une horrible couverture

de laine, usée, déchirée, et aussi noire qu'un drap mortuaire. La porte

entr'ouverte faisait entrer assez de jour dans ce triste réduit pour

que Rabelais pût distinguer les deux compagnons de cet affreux lit de

misère: la femme, dont le visage cadavéreux ressemblait à celui d'une

morte; le mari, qui n'avait plus figure humaine, la lèpre ayant envahi

son visage et confondu tous ses traits dans une plaie vive et purulente,

où les yeux seuls avaient encore de la vie et de l'expression, Rabelais,

à cet aspect, éprouva un invincible sentiment d'horreur et de pitié.

--Que le bon Dieu vous bénisse, pauvres gens! dit-il, en se penchant

vers eux. Rappelez-vous que le seigneur Job, sur son fumier, quoique

moribond et couvert de plaies, adorait encore la main de Dieu qui

l'avait frappé et le glorifiait avec révérence dans le secret de sa

sainte volonté.

--Si je n'avais foi en Dieu, comme Job, répondit d'une voix caverneuse

le pauvre lépreux, je n'aurais pas supporté jusqu'à présent le fardeau

de la vie! Depuis tantôt un an, j'ai été tout à coup affligé de la

lèpre, qui me fait souffrir mille morts et me rend un objet d'horreur à

moi-même; depuis tantôt un an, j'ai perdu tout ce que j'avais loyalement

acquis dans le négoce et qui était la fortune de mes enfants; depuis

tantôt un an, ma bien chère femme est atteinte de paralysie et ne peut

plus se mouvoir; depuis tantôt un an, mes deux chers enfants sont sans

habits, sans chaussures, sans linge, et souffrent avec constance et

résignation tout ce qu'on peut souffrir du froid, de la misère, et

souvent de la faim... Eh bien! ceux de ma race et de ma religion m'ont

fermé leur coeur et leur bourse, et je n'ai trouvé que vous, monsieur

le curé, vous prêtre chrétien, qui daignez me porter secours et vous

intéresser à ma déplorable et irréparable situation! Vous seul au monde

m'avez pris en pitié.

--Je ferai de mon mieux, et Dieu fera le reste! dit Rabelais, dont Sara

et Thadée baisèrent les mains.

--Monsieur le curé, lui dit tout bas l'enfant, vous plaît-il que j'aille

quérir un peu de nourriture pour mon père, qui meurt quasi de besoin et

qui n'a rien mangé depuis hier?

--Est-il vrai, ajouta la jeune fille, à qui son frère avait eu le temps

de rendre compte de sa mission au presbytère de Meudon, est-il vrai, mon

vénéré seigneur, que je puisse offrir quelques gouttes de vin à ma mère,

qui s'en va trépasser d'inanition et de faiblesse?

Rabelais n'avait pas entendu la fin de cette supplique filiale; il

s'était élancé hors de la cabane, pour appeler Guillot et faire apporter

le panier qu'il avait eu la précaution de bien remplir; rien n'y

manquait, ni le vin, ni pain, ni les viandes froides. Ce fut lui-même

qui déposa ce panier devant le grabat des deux malades et qui leur

présenta de sa propre main les aliments qu'ils acceptèrent avec

reconnaissance. Il assistait en silence à ce spectacle émouvant et

terrible de la faim, d'une faim aux abois, qu'on semblerait ne pouvoir

jamais apaiser, et qu'il faut pourtant contenir par prudence.

--Et toi, Sara, dit Thadée à sa soeur, qui n'osait pas prendre sa part

de ce repas qu'elle contemplait avec un oeil d'envie, n'as-tu pas une

aussi belle faim que nos pauvres parents? Approche, soeur, et fais

grande chère avec eux. Quant à moi, j'ai dîné chez monseigneur le curé.

On n'entendait, dans la cabane, que le bruit continu de trois mâchoires

en mouvement, qui dévoraient à belles dents la nourriture que Rabelais

lui-même leur distribuait par petites portions, en leur recommandant

vainement de modérer et de restreindre leur insatiable appétit.

--Pauvres gens! murmurait-il, en sentant ses yeux se mouiller de larmes.

Ils seraient morts tous, si nous ne fussions venus à leur secours.

Arrêtez-vous, mes amis, je vous en conjure, et restez un peu sur votre

faim, pour ne pas mourir de l'avoir satisfaite outre mesure. Je vais

dire les Grâces, à la levée de table: associez-vous d'intention à ma

prière, en vous tenant pour assurés que vous mangerez à présent tous les

jours.

Rabelais, en effet, prononça la prière des Grâces en latin, comme si ses

trois convives eussent été les meilleurs catholiques du monde, et il

admira leur pieuse contenance pendant cette courte prière qu'ils ne

comprenaient pas. La reconnaissance de l'homme envers Dieu est un

principe de toutes les religions.

--Monsieur le curé, notre sauveur, dit le lépreux dès qu'il put parler,

mon fils Thadée vous a rendu la bourse avec tout ce qu'elle contenait,

car je vous jure, par la loi de Moïse, que je ne l'ai pas ouverte.

--Oui, mon pauvre homme, répondit Rabelais en la sortant de sa poche et

en l'ouvrant pour en retirer le contenu. Je garderai cette escarcelle,

qui m'a été donnée par la bonne madame de Guise, mais ce qui est dedans

vous appartient, par droit coutumier, puisque c'est vous qui l'avez

trouvé, ce matin, dans votre champ.

--Le champ n'est point à moi, reprit l'honnête juif, qui refusait

d'accepter ce que Rabelais voulait lui mettre dans la main: ce champ

était en friche et paraissait n'avoir pas de maître; je l'ai cultivé

en pleine nuit, et j'ai cru pouvoir, sans faire tort à personne, m'en

approprier la récolte, une chétive récolte de navets, la terre n'ayant

pas été fumée et même suffisamment remuée... Dieu d'Abraham! de l'or!

s'écria-t-il, en voyant briller les pièces d'or que le curé l'avait

forcé de recevoir. Ne serait-ce pas une illusion, une tromperie du

sorcier, que j'ai vu, cette nuit, dans le champ?

--Quel sorcier? lui demanda Rabelais, qui avait oublié la scène de la

nuit et qui pensa que son malade devenait fou.

--Ah! monsieur le curé, dit le juif, qui ne cessait de faire sonner les

pièces d'or dans sa main, c'est une bien redoutable aventure: j'étais

allé, vers minuit, dans ce champ, qui ne m'appartient pas, arracher les

navets qui y avaient poussé. Ce devait être notre repas de famille; on

l'attendait avec grande impatience chez nous, car personne n'avait mangé

depuis la veille. J'avais à peine la force de manier la pioche et de

faire sortir les navets de terre. Voici qu'un sorcier m'apparaît tout à

coup; il avait la face lumineuse d'un être infernal; il portait sur sa

tête un grand oiseau qui battait des ailes, en hululant comme un hibou,

et autour de cet oiseau diabolique s'élevaient des flammes qui ne

l'atteignaient pas, mais dont je sentais à distance la chaleur brûlante.

Ce sorcier avait sur son épaule une botte de ces plantes vénéneuses

qu'on ne cueille qu'au sabbat et qui ne poussent que dans les

cimetières; il tenait à la main un paquet taché de sang...

Rabelais interrompit par de bruyants éclats de rire le narrateur, qui

s'arrêta dans son récit, sans se rendre compte de l'excès de gaieté

qu'il avait provoqué. Il s'était tu, tout troublé, et Rabelais riait

toujours.

--Le sorcier, c'était moi! s'écria le curé, avec de nouveaux éclats de

rire. C'était moi, vous dis-je, mes bons amis, et je vous assure que je

ne fus jamais le moindrement sorcier et n'ai pas souci de le devenir.

--Ne savez-vous pas, repartit le juif, que n'avaient pas convaincu les

affirmations du curé, ne savez-vous pas que ce lieu-là s'appelle le Camp

des Sorcières, et que tous les sorciers des environs y vont faire leur

sabbat?

--Mon ami, dit Rabelais, qui avait cessé de rire, il n'y a pas d'autres

sorciers que les méchants et les fourbes. Il n'y a de sabbat, que celui

qui se fait dans les mauvais ménages ou bien chez les ivrognes et les

libertins.

--Ecoutez la suite, monsieur le curé, répliqua le lépreux, dont la

croyance aux sorciers n'était pas encore ébranlée: j'ai voulu fuir, mais

il semblait que mes pieds fussent attachés au sol, et je ne pouvais

remuer de la place où j'étais. Le sorcier m'ordonna de laisser là ma

pioche et de partir de là, sans tourner la tête. Aussitôt je retrouvai

la force de me mouvoir, et je m'enfuis à toutes jambes. Quand je fus à

quelque distance, je tournai la tête, malgré le commandement du sorcier,

et ne vis plus les flammes, ni l'oiseau, ni l'homme à la face lumineuse.

Je n'osai toutefois retourner sur mes pas, et ce matin, quand il fut

grand jour, j'allai au champ, et trouvai que la récolte des navets avait

été faite et très soigneusement faite par le sorcier...

--C'était moi, vous dis-je! interrompit Rabelais, en recommençant à

rire. C'était moi, le sorcier, moi, moi, moi!

--Qui donc avait arraché les navets? repartit le juif, qui refusait de

croire à l'assertion de Rabelais. Qui donc les avait mis en tas avec

tant de savoir-faire? Qui donc avait caché parmi les navets l'escarcelle

pleine d'or?

--C'était moi! répliqua Rabelais. Vous aviez semé, bonnes gens, et j'ai

fait pour vous la moisson, à telle enseigne que je suis encore fatigué

et plus fatigué qu'un sorcier ne pourrait l'être. Croyez en Dieu, mes

enfants, ajouta-t-il, et ne croyez pas aux sorciers!

Il s'était levé pour prendre congé de la famille, qu'il venait de sauver

d'une mort certaine et qu'il promettait de ne pas abandonner. Il fut

suivi par le père et les enfants, qui le comblaient de bénédictions,

auxquelles la femme paralytique unissait mentalement les siennes.

Rabelais les quitta, en s'engageant à revenir les voir le lendemain et

en leur conseillant de se défier maintenant des voleurs plutôt que des

sorciers, puisqu'il leur laissait un petit pécule pour subvenir à leurs

premières nécessités. Il monta sur l'ânesse du presbytère et se fit

conduire, par son sacristain, au château de Meudon.

--Madame, dit-il en arrivant, à la duchesse de Guise, je vous apporte

une bonne action à faire pour gagner des bénédictions en ce monde et des

indulgences dans l'autre, où je souhaite que vous alliez le plus tard

possible.

--Que faut-il faire pour cela? répondit la duchesse. Je vous remercie

d'avance, monsieur le curé, de me faire participer à une de vos oeuvres

de charité. Mais de quoi s'agit-il?

[Illustration: Madame, je vous apporte une bonne action à faire.]

--Il s'agit, dit Rabelais, de guérir un lépreux et une paralytique, de

donner le gîte, la nourriture et le vêtement à quatre misérables, qui,

depuis un an et plus, souffrent du froid, de la faim et de toutes les

privations; il s'agit de convertir quatre juifs à notre sainte religion,

de marier une jolie fillette et de donner un enfant de choeur au curé de

Meudon.

Rabelais raconta son aventure avec une éloquence qui mit les larmes aux

yeux de la duchesse et qui en même temps la fît rire de bon coeur. Elle

promit tout ce que voulait son bon curé, et le duc de Guise, qui se

fit conter l'histoire pendant le souper et qui en fut aussi touché que

diverti, déclara, en riant, qu'il entendait être le parrain du petit

juif, que Rabelais se proposait de baptiser lui-même.

--Et moi, dit la duchesse, je serai la marraine de la petite juive, que

je dois marier, quand elle aura l'âge, en la dotant et en l'attachant à

mon service.

--Hélas! madame, dit le bon curé de Meudon avec un triste pressentiment,

je crains bien que ce ne soit pas moi qui fasse ce beau mariage, car je

suis bien vieux et je sens que je touche à la fin de ma carrière, mais,

du moins, ajouta-t-il en riant, j'espère avoir le temps de baptiser un

juif et d'en faire un gentil enfant de choeur.

Rabelais mourut l'année suivante. Au lit de mort, le joyeux auteur du

roman de Gargantua et de Pantagruel put se dire qu'il avait converti

quatre juifs au christianisme et qu'il laissait, après lui, pour

répondre aux calomnies de ses ennemis, quatre bons chrétiens de sa

façon.

LES

PRESSENTIMENTS MATERNELS

DE MADAME DESROCHES

(1571)

Dans une maison d'un des faubourgs de la ville de Poitiers, demeurait,

au XVIe siècle, une dame aveugle, avec sa fille unique, nommée

Catherine. Cette dame, encore jeune, avait perdu la vue, disait-on, par

suite d'un accident. Elle possédait une fortune indépendante, qui lui

venait de son mari, qu'elle avait vu mourir peu d'années après son

mariage; elle se faisait appeler madame Madeleine Neveu, mais on

assurait que ce n'était pas son véritable nom et que, du vivant de son

mari, qui devait être de bonne noblesse, elle avait habité, sous un

autre nom, une ville de la Bourgogne, car elle conservait de grands

biens en terres et en vignobles dans cette province. Jamais elle ne

parlait de sa famille, ni de sa fortune, ni de son époux défunt.

Elle vivait très retirée, ne s'occupant que de bonnes oeuvres et de

l'éducation de sa fille, âgée alors de 14 ou 15 ans, aussi belle et

aussi gracieuse que simple et modeste, intelligente et naïve à la

fois, et beaucoup plus instruite que ne l'étaient à cette époque les

demoiselles de qualité.

[Illustration: La mère et la fille s'entretenaient ensemble]

Un matin de printemps, en l'année 1571, la mère et la fille

s'entretenaient ensemble dans une vaste chambre, sombre et froide, où

elles couchaient l'une près de l'autre, la mère dans un lit immense,

entouré de courtines ou tentures de laine, toujours fermées, pour

empêcher les courants d'air, la fille dans un petit lit bas et sans

rideaux, car celle ci, depuis plus de dix ans, avait pris à tâche de

soigner sa mère et de veiller sur elle jour et nuit.

--Chère mère, disait Catherine, vous étiez terriblement agitée dans

votre sommeil. Vous avez plus d'une fois parlé à haute voix, en

invoquant Dieu et lui demandant grâce avec tant de ferveur et de foi,

que je retenais mon haleine, dans la crainte de vous éveiller et

d'interrompre quelque beau rêve.

--Plût à Dieu que tu l'eusses fait, mon enfant! s'écria madame Neveu,

car ce rêve avait de profondes émotions, et après avoir failli mourir de

joie, j'en ai failli mourir de douleur.

--Vous m'avez mainte fois assurée, reprit Catherine, que les rêves ont

une origine bienfaisante ou funeste, divine ou infernale, quand ils

expliquent le passé et révèlent l'avenir. Telle était sans doute

l'opinion des anciens sur la nature des songes, comme je le lisais

encore hier dans les livres de Plutarque. Mais, aujourd'hui, il vaut

mieux croire que les rêves, du moins la plupart, ne sont que des efforts

incohérents de la pensée et de la mémoire, qui travaillent dans une

sorte d'état de fièvre durant le sommeil.

--Je dormais, il est vrai, dit madame Neveu, mais j'avais dans mon rêve

l'esprit si clairvoyant, si éveillé, que je voyais les choses aussi

nettement que j'aurais pu les voir avec les yeux, si je n'étais pas

aveugle. Ainsi, j'ai vu ton frère Jacques, qui venait à moi, souriant,

les bras tendus, pour m'embrasser; je lui tendais les miens, pour le

recevoir et pour le presser sur mon coeur, mais nous avions beau marcher

l'un vers l'autre, nous restions toujours à la même distance, moi

l'appelant à grands cris, lui me répondant avec une voix qui semblait

s'éloigner toujours et qui a fini par s'éteindre tout à fait. Comme il

était beau! Comme il avait grand air, avec sa tête de chérubin blond,

ses yeux pleins de douceur et de tendresse, sa bouche rubiconde

entr'ouverte par un sourire, qui laissait briller ses belles dents de

nacre!...

--Chère maman, interrompit la jeune fille, je vous conjure de ne pas

vous exalter et vous émouvoir ainsi, pour un rêve, qui n'est et ne peut

être qu'un rêve! Vous savez bien que mon frère n'avait pas plus d'un an,

lorsqu'il a péri dans une inondation de la Saône, et vous ne l'aviez

revu depuis le jour de sa naissance, puisque mon père l'emporta, malgré

vos prières, pour le mettre en nourrice....

--Cela est vrai, répliqua madame Neveu, qui fondait en larmes; je

n'avais fait que l'entrevoir quelques instants, quand il fut venu au

monde, et aussitôt on me l'a enlevé cruellement, hélas! Puis, un an

après, quand j'accourais, toute impatiente, toute joyeuse de le revoir,

j'appris avec désespoir qu'il n'existait plus....

--Et que mon pauvre malheureux père, ajouta Catherine, était mort avec

lui! Ma mère, vous êtes injuste, bien injuste, pour mon père, que nous

avons eu le malheur de perdre, en cette fatale nuit où mon frère a péri

au berceau. Je n'avais pas cinq ans d'âge et je me rappelle encore à

présent cet horrible moment, qui vous a rendue veuve et qui m'a rendue

orpheline. Je ne vous ai pas quittée de toute la nuit, quand vous alliez

gémissant au bord de la Saône et appelant le père et l'enfant, sans que

personne vous répondît. Je me cramponnais à vos vêtements, pleurant

ainsi que vous et tremblant de vous voir tomber dans l'eau noire du

fleuve, qui grondait à vos pieds. Enfin, après de longues heures, qui me

semblaient des éternités, le jour parut, et c'est moi qui vous servais

de guide, car vous étiez devenue aveugle, comme vous l'êtes encore!

--Oui, aveugle, aveugle pour toujours! s'écria madame Neveu, avec

un accent lamentable. Il y a dix ans que je ne t'ai vue, ma pauvre

Catherine, mais du moins ton image est empreinte dans ma mémoire, et je

puis te voir encore avec les yeux de l'âme. Il me semble même que je te

vois réellement, quand je t'entends parler, quand je te serre dans mes

bras, quand je te sens à mes côtés.... C'est pourtant bien affreux de

vivre ainsi dans des ténèbres éternelles! C'est affreux de penser que si

mon fils venait tout à coup à reparaître, je ne le verrais pas!

--Je donnerais ma vie pour vous le rendre! repartit tristement

Catherine. Vous êtes si malheureuse de sa perte, que je voudrais être

morte à sa place.

--O ma fille, tu ne sais pas ce que c'est qu'un coeur de mère! Il me

faut mes deux enfants, puisque le ciel me les avait donnés! Pourquoi

m'en a-t-il ôté un? Est-ce que celui qui me reste peut me faire oublier

celui que j'ai perdu? Crois-tu donc que je te chérirais moins,

si j'avais mes deux enfants? Ne les aimais-je pas autant l'un et

l'autre?... Voilà ce que je disais à Dieu dans mon rêve, et Dieu m'avait

si bien comprise, qu'il faisait droit à mes plaintes, à ma prière, et

qu'il finissait par me rendre mon fils! Mais, hélas! ce n'était qu'un

rêve! Et ce rêve n'est plus même qu'un souvenir qui est déjà presque

effacé!... Cependant je le vois, comme je le vois toujours, ce cher

enfant!

Catherine n'avait plus le courage de répondre et de donner ainsi de

nouveaux aliments à l'agitation croissante de sa mère: elle s'était

levée, en pleurant, et s'habillait, sans bruit, tandis que madame Neveu,

qui pleurait aussi, restait sous l'impression de son rêve et paraissait

chercher autour d'elle un objet qu'elle ne parvenait pas à retrouver.

C'était son fils qu'elle cherchait de la sorte, et depuis dix ans

qu'elle l'avait perdu, elle ne se résignait pas encore à subir cette

perte, qui lui était toujours aussi douloureuse qu'au moment même de ce

funeste événement; et, singulier effet d'un pressentiment maternel, elle

s'obstinait, au fond de l'âme, à douter de la mort de son fils, tout en

accusant son mari d'avoir été cause de cette mort, qu'elle ne voulait

pas lui pardonner, quoiqu'il eût péri lui-même avec son enfant.

Voici en quelles circonstances la catastrophe avait eu lieu: Madeleine

Neveu, d'une ancienne famille de Poitiers, était orpheline, lorsqu'elle

épousa André Fadounet, seigneur des Roches, qui l'emmena en Bourgogne,

où il possédait la terre seigneuriale des Roches, sur la rive droite de

la Saône, à quelques lieues de Mâcon. Cette union ne fut pas heureuse;

les caractères des deux époux étaient absolument antipathiques, et la

discorde entra dans leur ménage. Le seul lieu qui existât entre eux et

qui faisait diversion à leur mésintelligence, ce fut une sorte d'estime

réciproque pour leurs aptitudes et leurs connaissances littéraires; ils

avaient tous deux la même ardeur pour l'étude et le même goût pour

la poésie, mais avec des qualités d'esprit bien différentes. André

Fadounet, qui inclinait vers les opinions de la Réforme, avant d'avoir

ouvertement embrassé la religion protestante, ne composait que des vers

religieux et moraux, des psaumes et des poèmes évangéliques; sa femme,

au contraire, qui était bonne catholique et qui tenait à la foi de

ses pères, avait cherché ses modèles chez les poètes grecs et latins,

qu'elle lisait couramment dans leur langue originale. La naissance d'une

fille ne rapprocha pas les époux, qui vivaient d'autant plus séparés

que le mari quittait souvent sa femme pour faire des voyages secrets

à Genève, dans l'intérêt de sa foi nouvelle. C'était le temps où les

parlements de France poursuivaient criminellement les huguenots,

c'est-à-dire les hérétiques, luthériens ou calvinistes. André Fadounet

avait été signalé et menacé de poursuites judiciaires. Il se tint

prudemment à l'écart. Mais quand sa femme lui eut donné un fils, qui

vint au monde en 1560, et qui fut baptisé sous ses yeux dans la

chapelle du château des Roches, André Fadounet obéit à une inspiration

malfaisante, en ne craignant pas de reparaître en Bourgogne, où il

pouvait être arrêté comme huguenot: il avait bravé ce danger, pour

enlever le nouveau-né, sous prétexte que la mère était incapable de le

nourrir elle-même et que le salut de l'enfant exigeait qu'il fût confié

à une nourrice. La dame des Roches n'avait pas eu de nouvelles de son

fils depuis plusieurs mois, lorsque le père lui écrivit qu'ayant résolu

d'abandonner pour toujours sa patrie où allait éclater une guerre de

religion, il se faisait un devoir de lui rendre leur enfant qu'il avait

mis en nourrice, et qui, devenu fort et bien portant, serait mieux

soigné désormais par sa mère.

La joie de celle-ci fut aussi vive que sa douleur avait été profonde

au moment où son fils lui avait été enlevé. Le jour et l'heure de la

restitution de l'enfant étaient donc fixés.

André Fadounet devait revenir de Genève avec cet enfant, pour le

remettre à la mère: il n'avait qu'à traverser la Saône, à un endroit

désigné, au-dessous de Mâcon, et la dame des Roches, qui l'attendrait à

cet endroit, en pleine nuit, recevrait de ses mains l'enfant, qu'il la

priait de faire élever dans la crainte du Seigneur et qu'il se réservait

de reprendre plus tard, disait-il, pour en faire un bon chrétien selon

l'Évangile. La dame des Roches eut le courage de venir, seule avec sa

fille, au-devant de ce cher enfant, que son mari lui ramenait. Ce fut

une nuit épouvantable: la Saône avait débordé, et l'inondation couvrait

en partie les plaines avoisinantes; les eaux étaient trop grosses et

trop rapides pour qu'une barque, si bien conduite qu'elle pût être,

parvînt à traverser le fleuve. Madeleine des Roches attendit, toute la

nuit, sur la rive, au milieu de l'inondation qui montait et s'étendait

autour d'elle. La présence de sa fille, âgée alors de quatre à cinq ans,

la força de songer à sa propre conservation, et de ne pas se sacrifier

à sa douleur; mais les six heures d'angoisse et de désespoir qu'elle

passa, cette nuit-là, au bord de la Saône, par le vent et l'humidité,

eurent une action immédiate sur sa vue: elle la perdit spontanément,

sous l'influence d'une goutte sereine, et elle était aveugle quand on

lui annonça qu'une barque, qui traversait le fleuve, avait été brisée

et coulée à fond par le choc d'un arbre déraciné, et que deux ou trois

personnes s'étaient noyés. On retrouva leurs corps, entre autres celui

du seigneur des Roches, qu'on n'eût pas de peine à reconnaître et qui

fut inhumé dans la chapelle de son château. Mais l'enfant au berceau,

qu'il devait avoir avec lui, fut vainement cherché dans les eaux du

fleuve: on ne le retrouva pas. La mère aveugle présidait en personne

à ces recherches qui durèrent plusieurs jours, et qui n'eurent aucun

résultat. Elle conçut dès lors un tel ressentiment, une telle horreur

contre son mari, à qui elle attribuait la mort de leur pauvre enfant,

qu'elle ne voulut même plus porter son nom de veuve et qu'elle reprit

le nom patronymique de _Neveu_, en retournant s'établir à Poitiers, sa

ville natale, où elle ne comptait plus un seul parent, ni an seul ami.

Depuis dix ans, son unique occupation avait été l'éducation de sa fille,

qu'elle avait faite aussi savante qu'elle, et dont elle reconnaissait

avec orgueil la supériorité intellectuelle, mais toute la peine qu'elle

se donnait pour cultiver et perfectionner cette belle intelligence ne

pouvait la distraire de son idée dominante, exclusive: la perte de son

fils.

[Illustration: La mère aveugle présidait aux recherches.]

Ce jour-là, après deux heures consacrées à l'étude, dans la chambre de

sa mère et sous la direction attentive de cette tendre institutrice,

Catherine lui demanda la permission d'aller à la rencontre du savant

médecin Jules de Guersens, qui avait promis de leur faire visite dans

la matinée. Madame Neveu y consentit volontiers, car elle n'était point

assez égoïste pour vouloir imposer à sa fille les privations qu'elle

avait à supporter elle-même en raison de son infirmité.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 3 / 21 段