Rabelais donc poursuivait tranquillement son chemin, au clair de la

lune, et le sentier qu'il suivait le rapprochait d'un bouquet de bois

qu'il avait à côtoyer pour atteindre la route de Meudon, quand tout à

coup il vit, à peu de distance de lui, un homme qui travaillait à la

terre en poussant de gros soupirs. Ces soupirs, il les avait entendus de

loin, sans se rendre compte de ce que pouvait être ce murmure lugubre et

intermittent. Il continuait à s'avancer vers cet homme, qui lui tournait

le dos et ne l'avait pas encore aperçu. La clarté de la lune lui

permettait de suivre tous les mouvements du personnage, qui avait le

corps courbé et la tête penchée vers le sol pierreux, qu'il remuait

péniblement à coups de pioche. Rabelais s'arrêta pour le regarder faire,

car il ne douta plus que ce fût un paysan malheureux qui labourait son

champ.

--Bonhomme! lui cria-t-il, que fais-tu là, dans ce lieu désert, à

l'heure où tout le monde dort?

L'homme se retourna vivement, à cet appel inattendu qui n'avait pourtant

rien de comminatoire ni d'impérieux, et il laissa tomber sa pioche, en

se jetant à genoux, car il n'eut pas la force de s'enfuir, et il resta

tout tremblant, tout frémissant, la tête basse, sans oser regarder

davantage la terrible apparition qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est

que Rabelais, sous les rayons de la lune qui le mettaient en pleine

lumière, avait un aspect étrange et vraiment effroyable, pour qui ne

l'eût pas reconnu: les vers luisants qu'il avait recueillis entre les

bords de son chapeau lui faisaient une espèce de couronne de feu et

illuminaient de reflets fantastiques la chauve-souris morte qu'il avait

arborée comme un panache sur le haut de ce singulier chapeau; en outre,

il avait coupé, dans les bois, une bottelée de plantes médicinales qu'il

portait sur son épaule, et il tenait d'une autre main le produit de sa

chasse aux insectes, soigneusement enfermé dans un mouchoir. Il avait

l'air d'un véritable sorcier, mais il ne se rendait pas compte lui-même

de l'incroyable figure que lui donnait ce bizarre équipage.

[Illustration: Il avait l'air d'un véritable sorcier.]

--Eh bien, bonhomme, reprit-il avec moins de douceur et plus d'autorité,

ne veux-tu pas répondre à la question que je t'adresse? Qui es-tu? Que

fais-tu? Réponds, et vite!

--Hélas! mon bon seigneur, répondit d'une voix étranglée le pauvre homme

qui continuait à trembler et qui ne se relevait pas, je vous jure, par

Moïse et par Aaron, que je ne fais pas de mal. J'ai trouvé cette pièce

de terre inculte, qui semblait n'appartenir à personne, et j'y ai semé

des navets qui ne sont pas très bien venus, tant la terre de ce champ

est dure et ingrate. Voici que je suis en train de faire ma récolte, à

grand'peine et à grand effort, mon doux seigneur, attendu que je suis

bien malade!

--Quand on est malade, on garde le lit, repartit Rabelais avec un

sentiment de défiance mêlé de commisération. A-t-on vu jamais un malade

quitter sa couche, à la mi-nuit, pour s'en venir piocher la terre, au

clair de la lune?

--Hélas! seigneur mon Dieu! s'écria douloureusement le laboureur

nocturne: qu'est-ce qui nourrira ma pauvre femme et mes pauvres enfants,

si je ne travaille pas pour eux jusqu'à la mort?

--Tu as femme et enfants, dit Rabelais avec une profonde pitié, et tu es

pauvre? et tu es malade?

--Bien malade! bien pauvre! répliqua l'homme, qui n'avait pas même la

force de se remettre sur pied. Oh! bien malade, mon vénérable seigneur!

Aussi mieux vaudrait-il que je fusse déjà mort.

--Quand on est malade et bien malade, dit Rabelais, on envoie quérir le

médecin et l'on se soigne, pour guérir, s'il plaît à Dieu. Or çà, mon

brave homme, quel est donc le mal qui te tourmente?

--Je n'ose pas l'avouer, mon très vénéré seigneur! répondit en hésitant

le misérable, qui recommençait à trembler de tous ses membres. Ah! je

vous en conjure, ne le dites pas aux gens du pays! ils me chasseraient à

coups de fourche.... Je suis maudit du Dieu d'Israël et maudit de tous

les dieux, puisque j'ai la lèpre.

--La lèpre! répéta Rabelais, la lèpre! C'est une grande maladie et

difficile à traiter. Nous y aviserons toutefois. Mon ami, ayez foi en

Dieu, n'importe lequel, celui des juifs ou celui des chrétiens, et Dieu

vous guérira.

--A Dieu plaise, mon cher seigneur! murmura l'homme, qui était parvenu à

se relever et qui ne songeait plus qu'à s'évader.

--Écoute-moi et fais ce que je t'ordonne, dit Rabelais: tu vas quitter

ton travail et partir d'ici, sans tourner la tête, ni regarder derrière

toi, en laissant là ta pioche et le panier où tu devais mettre les

navets; demain, au jour levé, tu reviendras ici et trouveras besogne

faite. Mais va-t'en de ce pas te recoucher et dormir, si tu peux, après

avoir prié Dieu, en lui demandant humblement et pieusement qu'il daigne

te rendre la santé.

--Il y a cinq ans que je le prie, répliqua le pauvre homme avec

amertume, et le mal n'a fait qu'empirer, ce qui témoigne manifestement

que le Seigneur m'a maudit et ne veut pas me guérir.

--Ne blasphème pas, mon ami, lui dit Rabelais avec un geste impératif:

aie foi en la bonté et la miséricorde de Dieu!

Le lépreux n'essaya pas de résister à l'ordre qu'on lui donnait d'une

manière si solennelle, d'autant plus qu'en se relevant il avait

contemplé avec effroi l'être extraordinaire qui était devant lui, et

qu'il prenait pour un sorcier ou pour un spectre. Il obéit donc en

silence et s'éloigna aussitôt. Rabelais exécuta immédiatement le projet

qu'il avait conçu. Il ne pensait plus à la fatigue qu'il ressentait

avant d'avoir rencontré sur son chemin le pauvre lépreux. Il se

débarrassa lestement de son chapeau lumineux, de sa gerbe de plantes

et de feuillages, de sa collection d'insectes et de petits animaux

nocturnes; il ôta sa robe et sa casaque de dessous, qui auraient gêné

ses mouvements; puis, en manches de chemise, comme un moissonneur, il

saisit la pioche et s'en servit d'une main vigoureuse pour remuer la

terre et en arracher les navets qui y avaient poussé. La besogne fut

longue et pénible, mais, au bout de trois heures de travail, il avait

fini de retourner le petit champ de navets, et la récolte qu'il en avait

tirée formait un tas considérable, qu'il devait laisser sous la garde

de Dieu avec la pioche dont il s'était mieux servi que le malheureux

propriétaire de la culture. On n'avait pas lieu de craindre les voleurs

dans un endroit aussi désert.

Rabelais, au moment de se r'habiller et de se remettre en route, ne

rattacha pas son escarcelle, grosse bourse en cuir, fermée par un

ressort de cuivre, qu'il portait d'ordinaire sous ses vêtements; il la

cacha parmi les navets, qui la couvrirent entièrement de leurs feuilles.

Il n'avait pas songé à vérifier quelle pouvait être la somme d'argent

contenue dans cette bourse, qu'il avait apportée vide au château de

Meudon et qu'il en avait rapportée pleine peu de jours auparavant, mais

les aumônes, qu'il répandait à pleines mains, avaient déjà sans doute

beaucoup diminué le petit trésor dont la duchesse de Guise lui confiait

la distribution charitable. Il se hâta de reprendre ses habits, son

chapeau et son butin de naturaliste; puis, après avoir remercié Dieu qui

lui donnait encore la force et les moyens d'être utile à un malheureux,

il se remit en marche et ne tarda pas à gagner Meudon, lorsque les

premières lueurs matinales commençaient à monter dans le ciel et à dorer

l'horizon.

[Illustration: Le sacristain avait fini par s'endormir.]

Il n'avait rencontré personne sur son chemin et il n'eut pas besoin

d'expliquer les causes de sa présence dans la campagne à une heure aussi

indue. Il était accablé de fatigue en rentrant au presbytère, où son

sacristain l'avait attendu une partie de la nuit, avec l'inquiétude

de ne pas le voir revenir. Rabelais n'eut garde d'éveiller ce fidèle

serviteur, qui avait fini par s'endormir profondément, et dès qu'il se

fut couché, sans l'éveiller, il s'endormit lui-même d'un sommeil plus

profond, de telle sorte qu'il n'entendit pas sonner l'Angélus et qu'il

dormait encore de bon coeur, quand le sacristain, qui s'inquiétait de ce

sommeil prolongé, entra dans la chambre du curé.

--Guillot, mon ami, je ne dirai pas ma messe aujourd'hui, s'écria

Rabelais, qui s'était réveillé en sursaut: il me faut aller visiter un

malade.

--Par Notre-Dame! monsieur le curé, répliqua le sacristain avec une

douce et familière gaîté, l'heure de la messe est passée depuis

longtemps.

--En vérité, je ne croyais pas qu'il fût si tard, dit Rabelais en se

hâtant de se vêtir. Je me suis oublié, cette nuit, à chercher des

simples et des insectes dans les bois, et j'ai fait belle chasse, je

t'assure.

--Ah! monsieur le curé, reprit Guillot en soupirant, comment vous

amusez-vous à ramasser toutes ces mauvaises herbes et toutes ces

vilaines bêtes, dont vous remplissez notre saint presbytère? Il y a là,

Dieu me pardonne, une chouette ou un hibou....

--Non, c'est une chauve-souris, interrompit d'un air placide le curé

naturaliste: ce n'est pas moi qui l'ai tuée, car je ne me résigne

pas volontiers à faire mourir des êtres qui ont vie. Cette pauvre

chauve-souris est morte des blessures que lui avait faites un méchant

oiseau de proie. J'ai là des grenouilles et des crapauds, qui doivent

être encore vivants; j'ai aussi quantité de beaux insectes, que je

compte fort conserver en leur donnant de quoi se nourrir, mais je crains

bien que mes vers luisants soient éteints pour toujours. Ce sont comme

de petites lanternes que la nature allume le soir dans les bois, je ne

sais par quel mystère ni pour quel usage. Tout a sa raison d'être, tout

a son objet et son but, dans les choses de la nature.

Le sacristain Guillot n'était plus là pour écouter les réflexions

savantes et philosophiques de son curé; on avait frappé à la porte du

presbytère, et il était allé ouvrir. Il revint, quelques instants après,

annoncer au curé, qu'un enfant en guenilles, qui ne pouvait être qu'un

mendiant, demandait instamment à le voir, et attendait, à la porte, la

tête et les pieds nus, que M. le recteur daignât lui accorder quelques

minutes d'audience.

--Un enfant! dit Rabelais, de bonne humeur: selon les paroles de

l'Évangile, laissez toujours venir à moi les petits enfants.

--Ce petit bonhomme n'est pas de notre paroisse, reprit le sacristain en

s'en allant, et je le regrette fort, car nous en ferions un joli enfant

de choeur.

Rabelais avait passé dans son cabinet d'étude, pour recevoir cet enfant,

que lui amenait le sacristain, et qui s'arrêta sur le seuil, tout étonné

et troublé du spectacle étrange que présentait ce cabinet de naturaliste

et de savant. La chambre était tapissée de vieux livres, de gros volumes

reliés en parchemin, et surtout de toiles d'araignées; des poissons

desséchés et vernis pendaient au plafond; sur la table de travail, des

manuscrits et des livres ouverts les uns sur les autres, des papiers

entassés ou épars, noircis d'encre; des plumes, des compas, des

télescopes; dans un coin de cette chambre remplie de poussière, un

atelier d'alchimiste, un fourneau avec des alambics, des cornues, des

creusets, et des vases en verre ou en cuivre de toutes formes; dans un

autre coin, un bahut ou armoire en bois de chêne, surchargé de pots, de

fioles, de bouteilles, de _silènes_ ou boîtes en fayence et en plomb,

contenant des onguents et des élixirs de pharmacie; enfin, çà et là, au

milieu du cabinet, des animaux quadrupèdes empaillés, des amas d'herbes

et de plantes médicinales, des mappemondes et des sphères astronomiques,

des sièges et des escabeaux encombrés d'un pêle-mêle d'objets divers de

toute espèce, applicables à différents usages de science et d'art.

Le curé, assis dans une grande _chaire_ ou fauteuil en bois sculpté,

accueillit par un sourire avenant et de bon augure l'enfant qui

s'avançait timidement, les yeux baissés, derrière le sacristain. Cet

enfant avait la figure la plus intelligente et la plus malicieuse.

Rabelais reconnut aussitôt le petit démon, leste et hardi, qui, un soir

précédent, lui avait enlevé des mains la corbeille de pain sortant du

four banal de Meudon.

--C'est toi, lui dit le curé en éclatant de rire, c'est toi, n'est-ce

pas, qui vins prendre, l'autre soir, le pain cuit que j'allais rendre

à ta soeur? Je te reproche seulement d'avoir décampé trop vite, car je

n'ai pas eu le temps de te donner quelque chose, pour t'empêcher de

manger ton pain sec. Ne rougis pas, mon garçon, et ne sois pas en peine

de t'excuser de ton escapade; il y avait faim chez tes pauvres père et

mère, je m'en doute, et il te faut louer, au contraire, d'avoir avisé

au plus pressé, en pareil cas; quant à moi, je pouvais attendre sans

inconvénient, et j'ai donc attendu ton retour jusqu'à présent. Or çà,

voyons ce qu'on peut faire pour venir en aide à ta famille.

L'enfant, qui avait écouté, sans répondre, cette allocution paternelle,

n'y répondit pas davantage, quand elle fut terminée, mais il vint, tout

ému, s'agenouiller aux pieds de Rabelais, avec un pieux respect, et lui

tendit en silence l'escarcelle, que celui-ci avait laissée exprès, la

nuit même, parmi les navets entassés dans le champ du lépreux.

--Va-t'en voir à la cuisine si le four chauffe, dit le curé, en

congédiant son sacristain que la curiosité avait fait témoin de cette

scène touchante. Dépêche, et mets la nappe, pour que nous allions savoir

si le vin est tiré.

En même temps, il relevait doucement l'enfant, qui eût voulu rester à

genoux devant lui, et il l'attirait avec bonté dans ses bras, sans

avoir repris la bourse que cet enfant était venu lui rapporter dans une

intention de probité délicate, qu'on devinait de prime abord.

--Monseigneur le curé, lui dit l'enfant les larmes aux yeux, ce matin,

mon père a trouvé dans son champ cette escarcelle qui vous appartient,

puisque votre nom est gravé dessus, et il m'a envoyé au plus tôt vous la

remettre, pensant bien que quelqu'un vous l'avait volée.

--Non, mon cher enfant, répondit Rabelais avec émotion, cette escarcelle

je vous la donne de bon coeur, avec le peu d'argent qu'elle renferme, en

regrettant qu'elle n'en contienne pas davantage.

--Mon père m'a ordonné, continua l'enfant, de vous déclarer, sur sa foi,

qu'il ne l'a pas ouverte et qu'il ignore ce qu'elle peut contenir. Il

s'excuse très humblement de ne vous l'avoir rapportée lui-même, mais mon

bien-aimé père est bien malade.

--Nous irons le visiter tout à l'heure, répliqua Rabelais qui admirait

la probité de ces pauvres gens; oui, mon fils, nous irons ensemble, et

avec l'aide de Dieu, j'ai bel espoir que nous le guérirons.

Rabelais avait repris enfin l'escarcelle, qui portait cette inscription

en or, gravée sur le cuir noir dont elle était faite: _A messire

François Rabelais, trésorier des pauvres de Jésus-Christ_; il l'ouvrit,

pour savoir ce qu'il y avait dedans et il en tira vingt écus d'or, qu'il

étala, tout neufs et tout brillants, sur le bord de la table. L'enfant

fixait sur cet or des yeux émerveillés, comme s'il n'en eût jamais

vu. Le bon curé réfléchit un instant, puis il étendit la main vers un

coffret de fer ciselé, à demi caché sous les papiers dont la table était

couverte; il l'ouvrit en faisant jouer un ressort qui le fermait et il

y prit dix pièces d'or, qu'il réunit aux premières; il remit ensuite le

tout dans l'escarcelle, qu'il fit disparaître dans une des poches de sa

robe.

--Nous allons déjeuner avant de partir, dit Rabelais à l'enfant qui ne

revenait pas encore de son étonnement admiratif. Il y a loin d'ici

au Camp des Sorcières! Je m'aperçois que nous avons l'un et l'autre

l'estomac aussi vide que la bourse d'un pauvre homme.

Il emmena l'enfant, par la main, dans une salle basse, où la table était

copieusement servie: un jambon, des andouilles fumées sortant de dessus

le gril, un chapon gras sortant de la broche et deux flacons de vin

rouge et blanc. L'enfant aspirait délicieusement l'odeur de la chair

cuite, et regardait d'un oeil stupéfait les apprêts de ce succulent

repas.

--Nous ne mangerons qu'une bouchée, dit Rabelais, et ne boirons qu'un

coup de vin pour nous donner coeur au ventre. Mange et bois, mon fils!

Que la sainte bénédiction de Dieu descende sur ta pauvre et honnête

famille!

Il avait servi lui-même son jeune convive, qui hésitait encore à manger

et à boire, mais qui bientôt, encouragé par la bonne humeur du curé, se

mit à l'imiter à belles dents et à plein gosier. Il buvait et mangeait

comme s'il avait soif et faim depuis six mois. Rabelais se réjouissait

de lui voir ce furieux appétit, et il lui donnait l'exemple à plaisir.

--Dis-moi, petit, lui demanda-t-il, lequel de vous sait donc lire dans

la famille?

--Nous savons tous lire, monseigneur le curé, répondit l'enfant le plus

simplement du monde.

--Tous? s'écria Rabelais surpris et charmé. Voilà de braves et dignes

gens! La fille et le fils savent lire aussi! Ne veux-tu pas rester avec

moi, mon cher enfant, ajouta-t-il, en l'embrassant encore une fois comme

un père.

--Oh! bien volontiers, reprit l'enfant avec une vive émotion, oui,

volontiers, monseigneur le curé! Mais vous me permettrez de voir souvent

mon père, et ma mère, et ma soeur?

--Assurément, dit Rabelais. Ce n'est pas moi, Dieu merci, qui voudrais

séparer à toujours l'enfant de son père et de sa mère! Çà, mon cher

fils, quel est ton nom de baptême? Que je puisse te donner ce nom

désormais, comme si j'étais ton second père, ton père adoptif. Je ferai

de toi un gentil enfant de choeur, et tu seras, un jour, après moi, curé

de Meudon, si le bon Dieu te fait cette grâce.

--Je me nomme Thadée, répondit tristement l'enfant après un moment de

silence et de réflexion, mais je ne puis être ni enfant de choeur, ni

curé, mon très vénéré seigneur, puisque je suis né israélite.

Rabelais respecta les scrupules religieux de cet enfant, qui avait été

élevé dans la foi de ses pères, et il n'ajouta pas une parole qui fût de

nature à le troubler et à le chagriner à cet égard; mais, ayant remarqué

que le petit Thadée n'oubliait pas ses parents, puisqu'il mettait de

côté pour eux une partie des aliments qui lui étaient attribués et qu'il

semblait ne toucher qu'à regret, Rabelais appela son sacristain, et lui

ordonna de rassembler dans un panier tout ce qui se trouvait sur la

table et d'attacher le panier sur la selle de l'ânesse du presbytère.

--Tu viendras avec nous, Guillot, lui dit-il; tu conduiras l'ânesse par

le licou, et si j'étais trop fatigué de la route, tu me ramènerais, sur

l'ânesse, à Meudon, comme notre Seigneur Jésus entrant à Jérusalem pour

s'y faire crucifier.

--Est-il possible, monsieur le curé, répondit à voix basse le

sacristain, qui avait écouté à la porte l'entretien de Rabelais avec

l'enfant, est-il possible que vous vouliez nous mener chez des juifs,

avec ce petit fils de Barrabas et de Judas?

--Guillot, interrompit sévèrement le curé, j'aime mieux un juif honnête

homme, qu'un chrétien malhonnête!

Le cortège se mit en marche: Guillot conduisant l'ânesse avec les

victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume

ecclésiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se

montrer, nu-pieds et tête nue, auprès du curé de Meudon. On regardait,

en effet, avec surprise, ce bizarre cortège. Un page de la maison de

Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M.

_le Recteur_, ainsi qu'on le qualifiait au château, donner la main à un

petit gueux déguenillé et sans souliers. Il venait, de la part de la

duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter à souper ce soir-là.

Rabelais fit réponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus

qu'il aurait une belle histoire à conter à la bonne duchesse et une

belle oeuvre de charité à lui proposer.

[Illustration: On regardait avec surprise ce bizarre cortège.]

Le petit Thadée se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus

court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver à la plaine du

Camp des Sorcières, où le sacristain, qui en avait ouï parler en assez

mauvaise part, ne se trouva pas trop rassuré, quoiqu'il fit grand jour

et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assemblées fussent

sans doute occupés ailleurs. C'était un lieu d'un aspect sauvage, mais

très pittoresque, dans lequel on était bien sûr de ne rencontrer jamais

âme vivante. Voilà pourquoi le lépreux y avait élu domicile avec sa

famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourré du bois le

plus épais, une cahute en torchis, qui était un mortier composé de terre

glaise et de paille hachée, sans autre toit qu'une couverture de gazon

et de mousse appliqués sur quelques grosses branches, sans autre porte

que des branchages entrelacés assez ingénieusement et entremêlés de

bruyère et d'épines. Rabelais dit à son sacristain de rester en arrière

avec l'ânesse et d'attendre qu'on le vînt avertir d'apporter le panier

de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le

laisser seul dans un endroit aussi désert et aussi mal famé: il se mit à

pleurer, comme un enfant peureux.

--Que vais-je devenir ici? disait-il tout éploré. Il y aura quelque

sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorcière qui m'emportera

en enfer sur son balai! Monsieur le curé, ayez pitié de moi et ne

m'abandonnez pas, sans m'avoir donné l'absolution.

--Tant que tu resteras avec l'ânesse, tu n'as rien à craindre, lui cria

Rabelais en s'éloignant: le diable respecte les bêtes et les tient pour

ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas là d'âme à prendre!

L'enfant avait quitté la main du curé et courait en avant pour prévenir

sa famille: la porte de la cabane était ouverte, mais on ne voyait

paraître que la jeune fille, rouge d'émotion et tremblante d'embarras,

que son frère poussait devant lui, en l'empêchant de se dérober à cette

présentation inattendue et forcée. Rabelais remarqua que cette

fille était fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure

intéressante se recommandait par une expression de candeur pudique et de

noble fierté. Il fut touché de commisération, en s'apercevant que cette

pauvre jeune fille avait à peine les vêtements indispensables pour se

préserver des atteintes du froid.

--Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et intérêt, je vous prie de

vouloir bien prévenir votre père et votre mère, que c'est le curé de

Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations.

--Mon bon seigneur, répondit la jeune fille avec déférence et

simplicité, votre Eminence daignera excuser mon père et ma mère, s'ils

ne s'empressent d'aller au devant d'un si vénérable personnage que vous

êtes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et

rendus de fatigue l'un et l'autre: mon père a travaillé aux champs,

cette nuit et ce matin; ma mère est quasi toute paralysée et percluse de

tous ses membres, depuis le dernier hiver.

--Je ne suis pas une Éminence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis

votre frère en Jésus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre

médecin, qui veut vous guérir.

--Sara! dit le frère à sa soeur, avec un élan de reconnaissance:

monsieur le curé est si bon, si bienfaisant, si généreux, que c'est

comme un ange du Seigneur, qui vient nous visiter dans notre affliction.

Sara et Thadée annoncèrent, par un geste respectueux, que le curé

n'avait qu'à les suivre, et ils entrèrent les premiers, en disant:

«Notre père, notre mère! Voici l'envoyé du Seigneur! Que le saint nom du

Seigneur soit béni!»

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 2 / 21 段