lune, et le sentier qu'il suivait le rapprochait d'un bouquet de bois
qu'il avait à côtoyer pour atteindre la route de Meudon, quand tout à
coup il vit, à peu de distance de lui, un homme qui travaillait à la
terre en poussant de gros soupirs. Ces soupirs, il les avait entendus de
loin, sans se rendre compte de ce que pouvait être ce murmure lugubre et
intermittent. Il continuait à s'avancer vers cet homme, qui lui tournait
le dos et ne l'avait pas encore aperçu. La clarté de la lune lui
permettait de suivre tous les mouvements du personnage, qui avait le
corps courbé et la tête penchée vers le sol pierreux, qu'il remuait
péniblement à coups de pioche. Rabelais s'arrêta pour le regarder faire,
car il ne douta plus que ce fût un paysan malheureux qui labourait son
champ.
--Bonhomme! lui cria-t-il, que fais-tu là, dans ce lieu désert, à
l'heure où tout le monde dort?
L'homme se retourna vivement, à cet appel inattendu qui n'avait pourtant
rien de comminatoire ni d'impérieux, et il laissa tomber sa pioche, en
se jetant à genoux, car il n'eut pas la force de s'enfuir, et il resta
tout tremblant, tout frémissant, la tête basse, sans oser regarder
davantage la terrible apparition qu'il n'avait fait qu'entrevoir. C'est
que Rabelais, sous les rayons de la lune qui le mettaient en pleine
lumière, avait un aspect étrange et vraiment effroyable, pour qui ne
l'eût pas reconnu: les vers luisants qu'il avait recueillis entre les
bords de son chapeau lui faisaient une espèce de couronne de feu et
illuminaient de reflets fantastiques la chauve-souris morte qu'il avait
arborée comme un panache sur le haut de ce singulier chapeau; en outre,
il avait coupé, dans les bois, une bottelée de plantes médicinales qu'il
portait sur son épaule, et il tenait d'une autre main le produit de sa
chasse aux insectes, soigneusement enfermé dans un mouchoir. Il avait
l'air d'un véritable sorcier, mais il ne se rendait pas compte lui-même
de l'incroyable figure que lui donnait ce bizarre équipage.
[Illustration: Il avait l'air d'un véritable sorcier.]
--Eh bien, bonhomme, reprit-il avec moins de douceur et plus d'autorité,
ne veux-tu pas répondre à la question que je t'adresse? Qui es-tu? Que
fais-tu? Réponds, et vite!
--Hélas! mon bon seigneur, répondit d'une voix étranglée le pauvre homme
qui continuait à trembler et qui ne se relevait pas, je vous jure, par
Moïse et par Aaron, que je ne fais pas de mal. J'ai trouvé cette pièce
de terre inculte, qui semblait n'appartenir à personne, et j'y ai semé
des navets qui ne sont pas très bien venus, tant la terre de ce champ
est dure et ingrate. Voici que je suis en train de faire ma récolte, à
grand'peine et à grand effort, mon doux seigneur, attendu que je suis
bien malade!
--Quand on est malade, on garde le lit, repartit Rabelais avec un
sentiment de défiance mêlé de commisération. A-t-on vu jamais un malade
quitter sa couche, à la mi-nuit, pour s'en venir piocher la terre, au
clair de la lune?
--Hélas! seigneur mon Dieu! s'écria douloureusement le laboureur
nocturne: qu'est-ce qui nourrira ma pauvre femme et mes pauvres enfants,
si je ne travaille pas pour eux jusqu'à la mort?
--Tu as femme et enfants, dit Rabelais avec une profonde pitié, et tu es
pauvre? et tu es malade?
--Bien malade! bien pauvre! répliqua l'homme, qui n'avait pas même la
force de se remettre sur pied. Oh! bien malade, mon vénérable seigneur!
Aussi mieux vaudrait-il que je fusse déjà mort.
--Quand on est malade et bien malade, dit Rabelais, on envoie quérir le
médecin et l'on se soigne, pour guérir, s'il plaît à Dieu. Or çà, mon
brave homme, quel est donc le mal qui te tourmente?
--Je n'ose pas l'avouer, mon très vénéré seigneur! répondit en hésitant
le misérable, qui recommençait à trembler de tous ses membres. Ah! je
vous en conjure, ne le dites pas aux gens du pays! ils me chasseraient à
coups de fourche.... Je suis maudit du Dieu d'Israël et maudit de tous
les dieux, puisque j'ai la lèpre.
--La lèpre! répéta Rabelais, la lèpre! C'est une grande maladie et
difficile à traiter. Nous y aviserons toutefois. Mon ami, ayez foi en
Dieu, n'importe lequel, celui des juifs ou celui des chrétiens, et Dieu
vous guérira.
--A Dieu plaise, mon cher seigneur! murmura l'homme, qui était parvenu à
se relever et qui ne songeait plus qu'à s'évader.
--Écoute-moi et fais ce que je t'ordonne, dit Rabelais: tu vas quitter
ton travail et partir d'ici, sans tourner la tête, ni regarder derrière
toi, en laissant là ta pioche et le panier où tu devais mettre les
navets; demain, au jour levé, tu reviendras ici et trouveras besogne
faite. Mais va-t'en de ce pas te recoucher et dormir, si tu peux, après
avoir prié Dieu, en lui demandant humblement et pieusement qu'il daigne
te rendre la santé.
--Il y a cinq ans que je le prie, répliqua le pauvre homme avec
amertume, et le mal n'a fait qu'empirer, ce qui témoigne manifestement
que le Seigneur m'a maudit et ne veut pas me guérir.
--Ne blasphème pas, mon ami, lui dit Rabelais avec un geste impératif:
aie foi en la bonté et la miséricorde de Dieu!
Le lépreux n'essaya pas de résister à l'ordre qu'on lui donnait d'une
manière si solennelle, d'autant plus qu'en se relevant il avait
contemplé avec effroi l'être extraordinaire qui était devant lui, et
qu'il prenait pour un sorcier ou pour un spectre. Il obéit donc en
silence et s'éloigna aussitôt. Rabelais exécuta immédiatement le projet
qu'il avait conçu. Il ne pensait plus à la fatigue qu'il ressentait
avant d'avoir rencontré sur son chemin le pauvre lépreux. Il se
débarrassa lestement de son chapeau lumineux, de sa gerbe de plantes
et de feuillages, de sa collection d'insectes et de petits animaux
nocturnes; il ôta sa robe et sa casaque de dessous, qui auraient gêné
ses mouvements; puis, en manches de chemise, comme un moissonneur, il
saisit la pioche et s'en servit d'une main vigoureuse pour remuer la
terre et en arracher les navets qui y avaient poussé. La besogne fut
longue et pénible, mais, au bout de trois heures de travail, il avait
fini de retourner le petit champ de navets, et la récolte qu'il en avait
tirée formait un tas considérable, qu'il devait laisser sous la garde
de Dieu avec la pioche dont il s'était mieux servi que le malheureux
propriétaire de la culture. On n'avait pas lieu de craindre les voleurs
dans un endroit aussi désert.
Rabelais, au moment de se r'habiller et de se remettre en route, ne
rattacha pas son escarcelle, grosse bourse en cuir, fermée par un
ressort de cuivre, qu'il portait d'ordinaire sous ses vêtements; il la
cacha parmi les navets, qui la couvrirent entièrement de leurs feuilles.
Il n'avait pas songé à vérifier quelle pouvait être la somme d'argent
contenue dans cette bourse, qu'il avait apportée vide au château de
Meudon et qu'il en avait rapportée pleine peu de jours auparavant, mais
les aumônes, qu'il répandait à pleines mains, avaient déjà sans doute
beaucoup diminué le petit trésor dont la duchesse de Guise lui confiait
la distribution charitable. Il se hâta de reprendre ses habits, son
chapeau et son butin de naturaliste; puis, après avoir remercié Dieu qui
lui donnait encore la force et les moyens d'être utile à un malheureux,
il se remit en marche et ne tarda pas à gagner Meudon, lorsque les
premières lueurs matinales commençaient à monter dans le ciel et à dorer
l'horizon.
[Illustration: Le sacristain avait fini par s'endormir.]
Il n'avait rencontré personne sur son chemin et il n'eut pas besoin
d'expliquer les causes de sa présence dans la campagne à une heure aussi
indue. Il était accablé de fatigue en rentrant au presbytère, où son
sacristain l'avait attendu une partie de la nuit, avec l'inquiétude
de ne pas le voir revenir. Rabelais n'eut garde d'éveiller ce fidèle
serviteur, qui avait fini par s'endormir profondément, et dès qu'il se
fut couché, sans l'éveiller, il s'endormit lui-même d'un sommeil plus
profond, de telle sorte qu'il n'entendit pas sonner l'Angélus et qu'il
dormait encore de bon coeur, quand le sacristain, qui s'inquiétait de ce
sommeil prolongé, entra dans la chambre du curé.
--Guillot, mon ami, je ne dirai pas ma messe aujourd'hui, s'écria
Rabelais, qui s'était réveillé en sursaut: il me faut aller visiter un
malade.
--Par Notre-Dame! monsieur le curé, répliqua le sacristain avec une
douce et familière gaîté, l'heure de la messe est passée depuis
longtemps.
--En vérité, je ne croyais pas qu'il fût si tard, dit Rabelais en se
hâtant de se vêtir. Je me suis oublié, cette nuit, à chercher des
simples et des insectes dans les bois, et j'ai fait belle chasse, je
t'assure.
--Ah! monsieur le curé, reprit Guillot en soupirant, comment vous
amusez-vous à ramasser toutes ces mauvaises herbes et toutes ces
vilaines bêtes, dont vous remplissez notre saint presbytère? Il y a là,
Dieu me pardonne, une chouette ou un hibou....
--Non, c'est une chauve-souris, interrompit d'un air placide le curé
naturaliste: ce n'est pas moi qui l'ai tuée, car je ne me résigne
pas volontiers à faire mourir des êtres qui ont vie. Cette pauvre
chauve-souris est morte des blessures que lui avait faites un méchant
oiseau de proie. J'ai là des grenouilles et des crapauds, qui doivent
être encore vivants; j'ai aussi quantité de beaux insectes, que je
compte fort conserver en leur donnant de quoi se nourrir, mais je crains
bien que mes vers luisants soient éteints pour toujours. Ce sont comme
de petites lanternes que la nature allume le soir dans les bois, je ne
sais par quel mystère ni pour quel usage. Tout a sa raison d'être, tout
a son objet et son but, dans les choses de la nature.
Le sacristain Guillot n'était plus là pour écouter les réflexions
savantes et philosophiques de son curé; on avait frappé à la porte du
presbytère, et il était allé ouvrir. Il revint, quelques instants après,
annoncer au curé, qu'un enfant en guenilles, qui ne pouvait être qu'un
mendiant, demandait instamment à le voir, et attendait, à la porte, la
tête et les pieds nus, que M. le recteur daignât lui accorder quelques
minutes d'audience.
--Un enfant! dit Rabelais, de bonne humeur: selon les paroles de
l'Évangile, laissez toujours venir à moi les petits enfants.
--Ce petit bonhomme n'est pas de notre paroisse, reprit le sacristain en
s'en allant, et je le regrette fort, car nous en ferions un joli enfant
de choeur.
Rabelais avait passé dans son cabinet d'étude, pour recevoir cet enfant,
que lui amenait le sacristain, et qui s'arrêta sur le seuil, tout étonné
et troublé du spectacle étrange que présentait ce cabinet de naturaliste
et de savant. La chambre était tapissée de vieux livres, de gros volumes
reliés en parchemin, et surtout de toiles d'araignées; des poissons
desséchés et vernis pendaient au plafond; sur la table de travail, des
manuscrits et des livres ouverts les uns sur les autres, des papiers
entassés ou épars, noircis d'encre; des plumes, des compas, des
télescopes; dans un coin de cette chambre remplie de poussière, un
atelier d'alchimiste, un fourneau avec des alambics, des cornues, des
creusets, et des vases en verre ou en cuivre de toutes formes; dans un
autre coin, un bahut ou armoire en bois de chêne, surchargé de pots, de
fioles, de bouteilles, de _silènes_ ou boîtes en fayence et en plomb,
contenant des onguents et des élixirs de pharmacie; enfin, çà et là, au
milieu du cabinet, des animaux quadrupèdes empaillés, des amas d'herbes
et de plantes médicinales, des mappemondes et des sphères astronomiques,
des sièges et des escabeaux encombrés d'un pêle-mêle d'objets divers de
toute espèce, applicables à différents usages de science et d'art.
Le curé, assis dans une grande _chaire_ ou fauteuil en bois sculpté,
accueillit par un sourire avenant et de bon augure l'enfant qui
s'avançait timidement, les yeux baissés, derrière le sacristain. Cet
enfant avait la figure la plus intelligente et la plus malicieuse.
Rabelais reconnut aussitôt le petit démon, leste et hardi, qui, un soir
précédent, lui avait enlevé des mains la corbeille de pain sortant du
four banal de Meudon.
--C'est toi, lui dit le curé en éclatant de rire, c'est toi, n'est-ce
pas, qui vins prendre, l'autre soir, le pain cuit que j'allais rendre
à ta soeur? Je te reproche seulement d'avoir décampé trop vite, car je
n'ai pas eu le temps de te donner quelque chose, pour t'empêcher de
manger ton pain sec. Ne rougis pas, mon garçon, et ne sois pas en peine
de t'excuser de ton escapade; il y avait faim chez tes pauvres père et
mère, je m'en doute, et il te faut louer, au contraire, d'avoir avisé
au plus pressé, en pareil cas; quant à moi, je pouvais attendre sans
inconvénient, et j'ai donc attendu ton retour jusqu'à présent. Or çà,
voyons ce qu'on peut faire pour venir en aide à ta famille.
L'enfant, qui avait écouté, sans répondre, cette allocution paternelle,
n'y répondit pas davantage, quand elle fut terminée, mais il vint, tout
ému, s'agenouiller aux pieds de Rabelais, avec un pieux respect, et lui
tendit en silence l'escarcelle, que celui-ci avait laissée exprès, la
nuit même, parmi les navets entassés dans le champ du lépreux.
--Va-t'en voir à la cuisine si le four chauffe, dit le curé, en
congédiant son sacristain que la curiosité avait fait témoin de cette
scène touchante. Dépêche, et mets la nappe, pour que nous allions savoir
si le vin est tiré.
En même temps, il relevait doucement l'enfant, qui eût voulu rester à
genoux devant lui, et il l'attirait avec bonté dans ses bras, sans
avoir repris la bourse que cet enfant était venu lui rapporter dans une
intention de probité délicate, qu'on devinait de prime abord.
--Monseigneur le curé, lui dit l'enfant les larmes aux yeux, ce matin,
mon père a trouvé dans son champ cette escarcelle qui vous appartient,
puisque votre nom est gravé dessus, et il m'a envoyé au plus tôt vous la
remettre, pensant bien que quelqu'un vous l'avait volée.
--Non, mon cher enfant, répondit Rabelais avec émotion, cette escarcelle
je vous la donne de bon coeur, avec le peu d'argent qu'elle renferme, en
regrettant qu'elle n'en contienne pas davantage.
--Mon père m'a ordonné, continua l'enfant, de vous déclarer, sur sa foi,
qu'il ne l'a pas ouverte et qu'il ignore ce qu'elle peut contenir. Il
s'excuse très humblement de ne vous l'avoir rapportée lui-même, mais mon
bien-aimé père est bien malade.
--Nous irons le visiter tout à l'heure, répliqua Rabelais qui admirait
la probité de ces pauvres gens; oui, mon fils, nous irons ensemble, et
avec l'aide de Dieu, j'ai bel espoir que nous le guérirons.
Rabelais avait repris enfin l'escarcelle, qui portait cette inscription
en or, gravée sur le cuir noir dont elle était faite: _A messire
François Rabelais, trésorier des pauvres de Jésus-Christ_; il l'ouvrit,
pour savoir ce qu'il y avait dedans et il en tira vingt écus d'or, qu'il
étala, tout neufs et tout brillants, sur le bord de la table. L'enfant
fixait sur cet or des yeux émerveillés, comme s'il n'en eût jamais
vu. Le bon curé réfléchit un instant, puis il étendit la main vers un
coffret de fer ciselé, à demi caché sous les papiers dont la table était
couverte; il l'ouvrit en faisant jouer un ressort qui le fermait et il
y prit dix pièces d'or, qu'il réunit aux premières; il remit ensuite le
tout dans l'escarcelle, qu'il fit disparaître dans une des poches de sa
robe.
--Nous allons déjeuner avant de partir, dit Rabelais à l'enfant qui ne
revenait pas encore de son étonnement admiratif. Il y a loin d'ici
au Camp des Sorcières! Je m'aperçois que nous avons l'un et l'autre
l'estomac aussi vide que la bourse d'un pauvre homme.
Il emmena l'enfant, par la main, dans une salle basse, où la table était
copieusement servie: un jambon, des andouilles fumées sortant de dessus
le gril, un chapon gras sortant de la broche et deux flacons de vin
rouge et blanc. L'enfant aspirait délicieusement l'odeur de la chair
cuite, et regardait d'un oeil stupéfait les apprêts de ce succulent
repas.
--Nous ne mangerons qu'une bouchée, dit Rabelais, et ne boirons qu'un
coup de vin pour nous donner coeur au ventre. Mange et bois, mon fils!
Que la sainte bénédiction de Dieu descende sur ta pauvre et honnête
famille!
Il avait servi lui-même son jeune convive, qui hésitait encore à manger
et à boire, mais qui bientôt, encouragé par la bonne humeur du curé, se
mit à l'imiter à belles dents et à plein gosier. Il buvait et mangeait
comme s'il avait soif et faim depuis six mois. Rabelais se réjouissait
de lui voir ce furieux appétit, et il lui donnait l'exemple à plaisir.
--Dis-moi, petit, lui demanda-t-il, lequel de vous sait donc lire dans
la famille?
--Nous savons tous lire, monseigneur le curé, répondit l'enfant le plus
simplement du monde.
--Tous? s'écria Rabelais surpris et charmé. Voilà de braves et dignes
gens! La fille et le fils savent lire aussi! Ne veux-tu pas rester avec
moi, mon cher enfant, ajouta-t-il, en l'embrassant encore une fois comme
un père.
--Oh! bien volontiers, reprit l'enfant avec une vive émotion, oui,
volontiers, monseigneur le curé! Mais vous me permettrez de voir souvent
mon père, et ma mère, et ma soeur?
--Assurément, dit Rabelais. Ce n'est pas moi, Dieu merci, qui voudrais
séparer à toujours l'enfant de son père et de sa mère! Çà, mon cher
fils, quel est ton nom de baptême? Que je puisse te donner ce nom
désormais, comme si j'étais ton second père, ton père adoptif. Je ferai
de toi un gentil enfant de choeur, et tu seras, un jour, après moi, curé
de Meudon, si le bon Dieu te fait cette grâce.
--Je me nomme Thadée, répondit tristement l'enfant après un moment de
silence et de réflexion, mais je ne puis être ni enfant de choeur, ni
curé, mon très vénéré seigneur, puisque je suis né israélite.
Rabelais respecta les scrupules religieux de cet enfant, qui avait été
élevé dans la foi de ses pères, et il n'ajouta pas une parole qui fût de
nature à le troubler et à le chagriner à cet égard; mais, ayant remarqué
que le petit Thadée n'oubliait pas ses parents, puisqu'il mettait de
côté pour eux une partie des aliments qui lui étaient attribués et qu'il
semblait ne toucher qu'à regret, Rabelais appela son sacristain, et lui
ordonna de rassembler dans un panier tout ce qui se trouvait sur la
table et d'attacher le panier sur la selle de l'ânesse du presbytère.
--Tu viendras avec nous, Guillot, lui dit-il; tu conduiras l'ânesse par
le licou, et si j'étais trop fatigué de la route, tu me ramènerais, sur
l'ânesse, à Meudon, comme notre Seigneur Jésus entrant à Jérusalem pour
s'y faire crucifier.
--Est-il possible, monsieur le curé, répondit à voix basse le
sacristain, qui avait écouté à la porte l'entretien de Rabelais avec
l'enfant, est-il possible que vous vouliez nous mener chez des juifs,
avec ce petit fils de Barrabas et de Judas?
--Guillot, interrompit sévèrement le curé, j'aime mieux un juif honnête
homme, qu'un chrétien malhonnête!
Le cortège se mit en marche: Guillot conduisant l'ânesse avec les
victuailles, et faisant assez piteuse mine; Rabelais, en costume
ecclésiastique, tenant par la main l'enfant, qui avait honte de se
montrer, nu-pieds et tête nue, auprès du curé de Meudon. On regardait,
en effet, avec surprise, ce bizarre cortège. Un page de la maison de
Lorraine arriva, sur ces entrefaites, et resta confondu, en voyant M.
_le Recteur_, ainsi qu'on le qualifiait au château, donner la main à un
petit gueux déguenillé et sans souliers. Il venait, de la part de la
duchesse de Guise, saluer Rabelais et l'inviter à souper ce soir-là.
Rabelais fit réponse qu'il s'y rendrait certainement, d'autant plus
qu'il aurait une belle histoire à conter à la bonne duchesse et une
belle oeuvre de charité à lui proposer.
[Illustration: On regardait avec surprise ce bizarre cortège.]
Le petit Thadée se chargea d'indiquer le meilleur chemin et le plus
court, que Rabelais ne connaissait pas, pour arriver à la plaine du
Camp des Sorcières, où le sacristain, qui en avait ouï parler en assez
mauvaise part, ne se trouva pas trop rassuré, quoiqu'il fit grand jour
et que les sorciers qu'on accusait d'y tenir leurs assemblées fussent
sans doute occupés ailleurs. C'était un lieu d'un aspect sauvage, mais
très pittoresque, dans lequel on était bien sûr de ne rencontrer jamais
âme vivante. Voilà pourquoi le lépreux y avait élu domicile avec sa
famille; il avait construit, de ses mains, dans le fourré du bois le
plus épais, une cahute en torchis, qui était un mortier composé de terre
glaise et de paille hachée, sans autre toit qu'une couverture de gazon
et de mousse appliqués sur quelques grosses branches, sans autre porte
que des branchages entrelacés assez ingénieusement et entremêlés de
bruyère et d'épines. Rabelais dit à son sacristain de rester en arrière
avec l'ânesse et d'attendre qu'on le vînt avertir d'apporter le panier
de provisions. Le pauvre Guillot vit avec terreur qu'on allait le
laisser seul dans un endroit aussi désert et aussi mal famé: il se mit à
pleurer, comme un enfant peureux.
--Que vais-je devenir ici? disait-il tout éploré. Il y aura quelque
sorcier qui me tordra le cou, sinon quelque sorcière qui m'emportera
en enfer sur son balai! Monsieur le curé, ayez pitié de moi et ne
m'abandonnez pas, sans m'avoir donné l'absolution.
--Tant que tu resteras avec l'ânesse, tu n'as rien à craindre, lui cria
Rabelais en s'éloignant: le diable respecte les bêtes et les tient pour
ce qu'elles sont, en se disant qu'il n'y a pas là d'âme à prendre!
L'enfant avait quitté la main du curé et courait en avant pour prévenir
sa famille: la porte de la cabane était ouverte, mais on ne voyait
paraître que la jeune fille, rouge d'émotion et tremblante d'embarras,
que son frère poussait devant lui, en l'empêchant de se dérober à cette
présentation inattendue et forcée. Rabelais remarqua que cette
fille était fort belle, sous ses haillons ignobles et que sa figure
intéressante se recommandait par une expression de candeur pudique et de
noble fierté. Il fut touché de commisération, en s'apercevant que cette
pauvre jeune fille avait à peine les vêtements indispensables pour se
préserver des atteintes du froid.
--Mon enfant, lui dit Rabelais avec douceur et intérêt, je vous prie de
vouloir bien prévenir votre père et votre mère, que c'est le curé de
Meudon qui s'en vient les voir et leur porter des consolations.
--Mon bon seigneur, répondit la jeune fille avec déférence et
simplicité, votre Eminence daignera excuser mon père et ma mère, s'ils
ne s'empressent d'aller au devant d'un si vénérable personnage que vous
êtes. Ils ne sauraient bouger de leur lit, tant ils sont malades et
rendus de fatigue l'un et l'autre: mon père a travaillé aux champs,
cette nuit et ce matin; ma mère est quasi toute paralysée et percluse de
tous ses membres, depuis le dernier hiver.
--Je ne suis pas une Éminence, mon enfant, reprit Rabelais, je suis
votre frère en Jésus-Christ, qui veut vous consoler; je suis votre
médecin, qui veut vous guérir.
--Sara! dit le frère à sa soeur, avec un élan de reconnaissance:
monsieur le curé est si bon, si bienfaisant, si généreux, que c'est
comme un ange du Seigneur, qui vient nous visiter dans notre affliction.
Sara et Thadée annoncèrent, par un geste respectueux, que le curé
n'avait qu'à les suivre, et ils entrèrent les premiers, en disant:
«Notre père, notre mère! Voici l'envoyé du Seigneur! Que le saint nom du
Seigneur soit béni!»