Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualité,

BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION

DU BIBLIOPHILE JACOB

CONTES

LITTÉRAIRES

DU

BIBLIOPHILE JACOB

à ses petits-enfants

Illustrations par P. KAUFFMANN

DEUXIÈME ÉDITION

[Illustration]

PARIS

1897

A

EDMOND FERDINAND PERIER

Lorsque tu seras en âge de lire ce recueil de Contes littéraires, que je

dépose dans ton berceau, en te le dédiant, sons les auspices de tes bons

parents, je ne serai plus là, sans doute, pour recevoir tes premiers

remerciements; mais je suis heureux et satisfait de ceux que ton

excellent père et ta charmante mère m'adressent aujourd'hui en ton nom.

Ils te diront, un jour, que j'étais leur ami, après avoir été celui de

ton aïeul, et que j'ai voulu, par cette dédicace, te rappeler plus tard

l'affection sincère qui m'attachait à ta famille depuis si longtemps.

Une dédicace, en tête d'un ouvrage composé pour la jeunesse, est, mon

cher enfant, la bénédiction d'un vieillard.

Paul L. Jacob,

_Bibliophile_.

Agé de cent vingt-cinq ans.

INTRODUCTION

LA CONVALESCENCE OU VIEUX CONTEUR

Je l'ai dit ailleurs: je suis vieux et bien vieux, quoique les

centenaires deviennent de plus en plus rares depuis le temps du

patriarche Jacob, dont je ne descends pas toutefois en ligne directe.

J'ajouterai que mon nom est le seul point d'analogie qui me rapproche de

cet antique chef d'Israël; il ne m'est pas donné, comme à lui, de voir

dans mes derniers jours les enfants de mes petits-enfants, ni d'espérer

une race aussi nombreuse que les étoiles. Voilà pourquoi je cherche à

me créer une famille chez les autres et à me consoler de mon existence

solitaire par de douces illusions. Il est si aisé de se persuader que

tout ce qui nous aime nous appartient!

J'ai donc ainsi beaucoup, beaucoup d'enfants et de petits-enfants,

fils et filles, qui répondent à ces noms-là avec tendresse, et qui

m'appellent à leur tour _papa Jacob_, sans qu'il leur en coûte de

prendre cette douce habitude. L'affection vraie et naïve que je sais

leur inspirer n'acquiert tout son développement qu'à la suite d'une

connaissance réciproque, plus ou moins prompte à s'établir entre nous;

je ne dédaigne jamais d'en faire tous les frais, et je crois que

l'amitié peut avoir de fortes racines dans un tout jeune coeur: les

petits amis n'ont pas souvent l'ingratitude des grands.

Mon extérieur grave et bizarre, je l'avoue, ne prévient pas d'abord en

ma faveur ces esprits légers, joyeux, craintifs, nouveaux dans la vie,

ignorants de tout et surtout des hommes. Les enfants qui me rencontrent

pour la première fois, sans avoir été apprivoisés d'avance par mon nom,

qui est familier à la plupart d'entre eux, s'effarouchent, s'effraient

et s'enfuient, à l'aspect inaccoutumé de ma physionomie et de mon

costume. Il y a du Croquemitaine en mon air, et je ne m'abuse pas sur

l'étrange caractère des traits de mon visage anguleux, grimaçant, ridé

et jauni, sur la menaçante longueur de mon nez, sur le regard sévère

de mes yeux couverts de gros sourcils blancs. Ma haute taille, encore

droite, cependant, contraste avec ma maigreur et me donne un air assez

imposant. Quant au costume, il est plus commode qu'élégant, et je ne

trouve pas mauvais qu'on en rie; mais mon bonnet de coton, noué d'un

ruban noir, préserve du froid ma tête chauve, mieux que ne ferait une

perruque blonde ou poudrée, et mon ample robe de chambre, en soie à

fleurs, dissimule les distractions ordinaires de ma toilette: c'est,

d'ailleurs, une mise fort convenable pour les bouquins qui forment ma

société et mon cortège.

[Illustration: Mon extérieur grave et bizarre, je l'avoue, ne prévient

pas d'abord en ma faveur.]

Cependant les enfants me reviennent bientôt, quel que soit leur

étonnement à ma première apparition; eussent-ils couru se cacher

derrière le fauteuil de leur père ou dans les bras de leur mère, il

suffit que mon nom soit prononcé, pour les ramener à l'instant jusque

sur mes genoux; car ma réputation de conteur s'est répandue parmi eux,

avant qu'ils aient appris à lire; on chérit tant les contes, à cet âge,

qu'on est plus exigeant sur la quantité que sur la qualité: sans être un

Berquin, un conteur de bonne volonté amuse et instruit facilement à la

fois des intelligences neuves et impressionnables; il suffit de savoir

se faire écouter, et bientôt on a un auditoire plus attentif, plus

silencieux, plus fidèle, que celui de toutes les académies du monde; car

l'intérêt du récit tient lieu d'éloquence.

Or, voyez comme à mon insu j'ai contracté l'engagement éternel de faire

des contes aux enfants, moi qui ai rempli ma longue carrière d'études

spéciales, arides et monotones, moi qui journellement amasse dans ma

mémoire des dates et des matériaux historiques! Néanmoins, je n'ai

jamais eu la maladresse et l'incurie de traîner mes contes dans la

route battue des enfantillages frivoles, niais ou absurdes; j'accorde

à l'enfance plus d'estime qu'on ne fait dans bien des systèmes

d'éducation, et je tâche toujours de l'élever, au lieu de la rabaisser.

Je ne lui prête pas mon dos pour y monter à cheval, comme Henri IV

lui-même m'en donne l'exemple; je ne vais pas, débile et cassé que je

suis, me mêler à des jeux bruyants qui demandent une pétulance et une

vivacité que j'ai perdues depuis nombre d'années; aussi bien, vaut-il

mieux mettre l'enfance à notre portée que de descendre à la sienne, et

ce serait présomption téméraire que de lutter avec elle de souplesse

et d'activité, quand nous ne voyons pas sans lunettes, quand nous ne

marchons pas sans canne.

Selon mon système, justifié par la pratique, je tends toujours à

développer l'intelligence, qui suit rarement les progrès de la force

physique, et je me plais à cultiver les fruits précoces de l'esprit dans

leur naïve saveur. On a le tort, en général, de priver de lumière ce

qui n'aspire qu'à germer et à croître; on prolonge l'enfance, et moi je

travaille à la rendre plus courte; je hâte la jeunesse, au lieu de

la retarder; car, pour augmenter la vie de l'homme, il suffit de la

commencer plus tôt, et la vie ne commence réellement qu'avec la pensée.

Apprenons donc, de bonne heure, aux enfants, à penser.

Les enfants ne sont pas, d'ordinaire, si légers et si insouciants

qu'on les suppose pour toute espèce de notions sérieuses, utiles et

raisonnées; leur mémoire manque de discernement et de choix, mais elle

retient les faits, lorsqu'on a pris soin de les revêtir d'une forme

attrayante, lorsqu'on s'adresse à cette curiosité passionnée, qui

précède l'âge des passions et qu'on ne songe guère à faire tourner

au profit de l'enseignement. On ne sait pas jusqu'à quel point cette

curiosité instinctive pourrait former la base solide d'une première

éducation. L'Histoire, qui, entre toutes les sciences, réclame

principalement beaucoup de temps et de lectures; l'Histoire, dont on a

fait un épouvantail d'ennui et d'obscurité; l'Histoire, pour l'étude de

laquelle Lenglet-Dufresnoy n'exigeait pas moins de dix ans et demi,

avec neuf heures de travail par jour; l'Histoire pourrait devenir la

récréation favorite des enfants. C'est donc de l'Histoire que je leur

arrange en contes et en nouvelles; c'est de l'Histoire qu'ils viennent

chercher autour de moi; c'est de l'Histoire vraie, dramatique et

littéraire. Le passé doit servir à l'instruction du présent.

Il y a cinquante ans, dans une fatale année de choléra-morbus, le vieux

Conteur a failli être enlevé à ses petits-enfants. A coup sûr, sa mort

aurait été pleurée par tous ceux qui escaladent à l'envi ses genoux,

pour arracher quelques-uns des souvenirs, contemporains de ses cheveux

blancs ou de ses gros volumes; mais, Dieu merci! je vieillirai le plus

longtemps possible, je conterai encore bien des contes, si je deviens

deux fois centenaire. Approchez-vous, mes enfants, oreilles et bouches

béantes! Le bibliophile Jacob est convalescent.

Je ne me souvenais pas d'avoir été malade dans le cours d'une vie longue

et occupée, excepté une seule fois au collège de Montaigu, en 1760, où

la douleur de ne pas obtenir le prix d'histoire me causa une fièvre

cérébrale, qui, par bonheur, n'a point altéré mes facultés mnémoniques.

Je croyais donc pouvoir à toujours défier cette légion de maux, qui sont

en guerre perpétuelle contre la pauvre et fragile humanité. Je me hâtais

pourtant d'achever, dans la retraite, un ouvrage de prédilection, comme

par pressentiment de le voir bientôt interrompu; j'écrivais, nuit et

jour, sans quitter mon pupitre, et si ce jeu de mots est permis à la

gravité de mon âge, je ne m'endormais pas sur la plume.

Hélas! tout excès a des conséquences funestes et j'eus à me repentir de

m'être trop hâté. Je n'étais plus jeune, et ma volonté conservait seule

une puissance d'énergie que le corps n'avait plus. Les veilles avaient

brûlé mon sang; la continuité d'une oeuvre d'imagination avait irrité ma

sensibilité nerveuse. J'étais à bout de forces, sinon de courage.

Il fallut, malgré moi, m'enlever de mon fauteuil, m'arracher à mes

livres et manuscrits. Vainement j'essayai de persuader au médecin que

la santé ne m'avait pas abandonné un instant et que cette fièvre lente

n'était qu'un effet de ma préoccupation d'esprit: il fronçait le

sourcil, en tenant mon poignet pour interroger les rares pulsations de

l'artère. Mon teint jaune et terreux, mes lèvres pâles et mon regard

éteint, démentaient le sourire que j'essayais de me donner, et les

paroles de confiance, que me suggérait le désir de me faire illusion

à moi-même. Plus clairvoyant que moi, mon excellent ami le docteur

Charpentier mesurait avec inquiétude combien peu d'huile restait dans ma

lampe, sur laquelle un vent fatal avait soufflé.

Des soins habiles, dévoués, infatigables, parvinrent à me sauver, en

s'opposant à la rage insensée qui m'excitait sans cesse à me remettre

au travail, après les crises les plus dangereuses de la maladie qui

épuisait le reste de mes forces.

[Illustration: Ce délire avait des accès effrayants.]

Il semblait, cependant, impossible de me guérir de cette folie de lire

ou d'écrire, folie tour à tour sombre et furieuse; je demandais à grands

cris ma bibliothèque; j'ordonnais, je suppliais, je ne me lassais pas

des refus, et j'étais sourd aux plus sages représentations. Ce délire

avait des accès effrayants: tantôt je m'imaginais découvrir des

caractères d'imprimerie sur quelque partie de mon corps; tantôt je me

dressais sur mon séant, pour atteindre un volume qui n'était que dans ma

fantaisie; je déclamais mon catalogue, en récitatif d'opéra, ou bien

je jouais le rôle du commissaire-priseur dans une vente de livres.

Une fois, je poussais l'extravagance jusqu'à me persuader que j'étais

métamorphosé en manuscrit sur vélin avec de belles lettres peintes et

des miniatures rehaussées d'or; en ce prétendu équipage, je ne laissais

approcher aucune tisane, qui pût endommager les merveilles de mes

feuillets enluminés.

[Illustration: Je ne laissais approcher aucune tisane.]

A ce délire aigu succéda une langueur de consomption, qui aboutit

au marasme; j'étais devenu indifférent à tout, même à mes goûts de

bibliophile, que la médecine eût appelés à son secours, s'ils avaient

pu arrêter mon dépérissement organique. Le bon docteur Charpentier

désespéra de moi, en remarquant l'accueil froid et passif que je fis à

certain bouquin précieux, qu'il m'apportait d'une promenade le long des

quais. Le sens de la bibliomanie paraissait le dernier que j'eusse à

perdre; après lui, je n'avais plus qu'à rendre l'âme. Déjà, j'étais

réduit à la condition de cadavre animé, absolument privé d'appétit et

d'aliments, desséché jusque dans la moelle des os; je dépensais mes

interminables journées à ne rien faire, assis au milieu des oreillers;

et mes nuits, plus pénibles encore, sans fermer la paupière. J'étais si

horriblement maigre, qu'on aurait pu étudier l'anatomie à travers la

peau tendue et transparente de mon squelette.

Dans cet anéantissement de mes facultés, lequel avait résisté à toutes

les ressources médicales, mon docteur proposa de m'envoyer à la campagne

pour me remettre entre les mains de la Nature à qui en appelle souvent

Hippocrate: le mal venait de l'abus du système intellectuel; la matière

avait besoin de rentrer dans ses droits et dans son équilibre. On me

prescrivit donc, pour remplacer les juleps et les sirops, un air vif et

pur,--le départ de Paris, bien entendu,--des exercices gradués, propres

à rétablir la vigueur du corps en la sollicitant, une alimentation sobre

et frugale, l'abandon complet de tout travail d'esprit, et même l'oubli

des objets matériels de mes affections littéraires. C'était une

pénitence difficile, et, pour y satisfaire, je me résignai à m'enfuir,

sans dire adieu à mes bouquins; cette séparation m'aurait trop coûté. On

m'entraîna, malgré moi, loin de cette partie de mon individualité, et,

tandis que je les rangeais dans mon souvenir, comme sur les rayons de

ma bibliothèque, une chaise de poste m'emportait, chaudement empaqueté,

vers le lieu de mon exil sanitaire.

Ce fut aux environs de Bourges, dans l'ancienne province du Berry, que

des amis généreux m'accueillirent, à leur foyer des vacances, comme

dans ces bons vieux temps d'hospitalité, où la porte du château féodal

s'ouvrait aussitôt, au son des coquilles du pèlerin; où le chevalier

blessé trouvait une prompte guérison, dans la paix du manoir, qui

l'avait reçu mourant.

Après un voyage qui raviva mes souffrances secouées à chaque tour

de roue, je parvins à ma destination, à cette riante colonie de la

Chaumelle, qui avait gardé l'aspect et les coutumes d'un fief du moyen

âge, sous la direction paternelle de son seigneur. Lorsque je débarquai,

tremblant de fièvre, d'espoir et de plaisir, dans ce charmant ermitage,

qui me promettait une heureuse et paisible fin, sinon le rappel à la

santé et à la vie, je me vis entouré tout à coup d'enfants, empressés à

conduire, à soutenir ma démarche chancelante! L'un relevait les plis de

ma robe de chambre dérangée dans la voiture, l'autre s'informait de mon

état, avec une discrète attention.... Mes yeux se mouillèrent, et la

reconnaissance gonfla mon coeur! J'étais de prime abord naturalisé chef

de famille.

De ce moment, j'oubliai ce qui m'avait fait tant de mal, après m'avoir

procuré tant de jouissances et de béatitudes: mes livres! Je cessai de

regretter ces amis brochés, cartonnés et reliés, que j'avais laissés à

Paris, pour me donner tout entier à ceux, plus vrais et moins ingrats,

que j'étais venu chercher en province: les premiers m'avaient fait

malade; il appartenait aux derniers de me rendre à la vie. Le spectacle

de la nature champêtre et agricole vaut bien la plus admirative

contemplation devant une édition rare du commencement de l'imprimerie,

ou sortie des presses illustres de Robert Estienne, d'Elzevier, de

Barbou, de Didot. Je n'avais garde de rêver parchemins, in-folios

poudreux, reliures à fermoirs, arabesques et miniatures en or et en

couleur, lorsque, de ma fenêtre ouverte à la senteur matinale qui se

dégage des bois et des gazons, je regardais dans la plaine les moutons

marqués au sceau proverbial du Berry, les charrues attelées de huit

boeufs, les pâtres s'accompagnant d'une chanson monotone, les tonnes

de la vendange et les récoltes du chanvre. Mes jeux, affaiblis par des

veilles prolongées, se reposaient sur le penchant vert des coteaux

chargés de vignes et dans la variété pittoresque du paysage; il y a un

bonheur inexprimable à plonger, d'un horizon à l'autre, ses regards et

sa pensée dans ce vaste ciel bleu, dont les citadins ne possèdent que

des lambeaux, entre les toits, les gouttières et les cheminées.

Je n'avais pas encore repris assez de forces pour les dépenser à la

promenade en plein champ, et cependant je les sentais revenir, sans y

croire moi-même. Je ne m'apercevais pas de la lenteur du temps, quoique

mes joues, chose inouïe pour moi, s'engraissassent d'oisiveté, quoique

je ne fisse pas plus de mouvement qu'un paralytique; mais, dans cette

habitation élégante et commode, qui attestait le goût ingénieux du

propriétaire, je n'avais pas le loisir de m'ennuyer, bien que condamné à

rester en place. Mes hôtes aimables, qui doublaient par leurs qualités

personnelles le charme de leur résidence, me procuraient une société,

que je n'eusse point échangée contre toutes les Sociétés savantes

ensemble; c'était, grâce à la maîtresse de la maison, une familière

conversation sans apprêts ni pédanterie, mais instructive, nourrissante,

toujours gaie et souvent brillante. Une femme qui joint le savoir à

l'esprit, surpasse tous les hommes d'esprit et de savoir.

Les enfants faisaient les intermèdes joyeux et intéressants de ces

entretiens, qui tenaient à la fois de l'étude et du plaisir, de l'utile

et de l'agréable; ils contribuèrent aussi à mon rétablissement, ces

chers petits, qui m'aimaient sur la foi de ma réputation, avant d'être

à même de me connaître et de m'aimer en personne; leurs voeux et leurs

prévenances avancèrent sans doute ma convalescence, d'abord indécise

et lente, puis franche et rapide. Les témoignages d'amitié qu'ils me

prodiguaient adoucirent l'anxiété morose, que la maladie traîne toujours

après elle. A mon lever, ils venaient, sans bruit, recueillir le

bulletin de ma nuit; ils s'échelonnaient, autour de moi, avec leurs

physionomies gaies ou tristes, selon le thermomètre de ma santé; là ils

aspiraient à me distraire par leur babil amusant, par leurs questions

malicieuses, par leurs jeux innocents; c'était à qui roulerait mon

fauteuil de grand-père, exhausserait mes oreillers, étendrait un

tapis sous mes pieds, courrait chercher mes lunettes, ma canne ou ma

tabatière. Je payais en tendresse cette piété filiale, plus délicate et

plus touchante que si elle m'eût été due; je remerciais du fond de l'âme

ma bonne étoile, qui éclairait à son déclin la dernière et plus belle

partie de ma carrière.

L'époque des vacances agrandit encore le cercle de la famille: des

jeunes gens à peine délivrés du collège, des jeunes personnes à peine

arrivées de pension, se joignirent à leurs frères et soeurs, pour

soigner le vieil hôte de leurs parents. La conversation prit alors des

allures moins timides, et les sciences, allégées du langage technique

qui fait peser sur elles une infructueuse obscurité, purent s'ébattre

sous mes yeux, en réveillant mes goûts, mes instincts et mes aptitudes.

J'étais le président de ces séances peu académiques, où la discussion

portait la lumière et l'intérêt dans les branches arides et inconnues

de l'enseignement. Chacun fournissait sa quote-part d'instruction,

d'observation et d'intelligence; chacun était à son tour orateur,

commentateur ou critique. Ces enfants s'élevaient ainsi à la condition

d'homme, ou bien je redevenais moi-même enfant avec eux.

Ces occupations quotidiennes et sédentaires se prolongèrent avec ma

convalescence. Enfin je sortis de mon fauteuil, comme Lazare de son

tombeau; courbé sur un bâton, j'allai parcourir, d'un pas encore

tremblant, les alentours de la jolie maison blanche, le parterre

couronné de dahlias, le verger embaumé de fruits mûrs, le bocage

gazouillant, et l'enclos bordé d'antiques noyers. De jour en jour, mes

pas s'affermissaient, et mes promenades tendaient vers un but plus

éloigné; je ne restais plus dans l'enceinte trop circonscrite par

les haies et les fossés; avec le bras d'un de mes jeunes guides, je

m'aventurais aux environs, pour voir le pays, en peintre, en historien,

en antiquaire; c'était la santé qui s'annonçait par le retour de mes

goûts favoris: j'étais encore le bibliophile Jacob.

Mes chers enfants me dirigeaient et m'escortaient, dans ces excursions,

à la distance de plusieurs lieues; je ramassais partout les souvenirs,

empreints sur le sol et dans la pierre, de la domination romaine et

du séjour de Charles VII en Berry. Je suis allé ainsi successivement

visiter, à Feularde, les arches d'un de ces aqueducs que les Romains ont

liés d'un ciment indestructible; à Ryans, le passage de la chaussée de

César, laquelle partait de Bourges, l'ancienne Biturix; à Bois-sire-Amé,

les ruines du château d'Agnès Sorel, dame de Beauté; aux Aix-d'Angillon,

les débris des remparts de la forteresse du moyen âge; à Sancerre, la

grosse tour qui penche sur la ville; à Bourges, ces vieilles rues,

ces vieilles maisons, et ces nombreux édifices qui lui restent de sa

splendeur royale et qui s'harmonisent avec l'architecture ciselée de sa

merveilleuse basilique.

L'automne pluvieux mit trop tôt un terme à ces courses qui achevèrent de

consolider ma santé: je marchais sans bâton, même avant d'avoir fait un

pèlerinage aux reliques de la fameuse sainte Solange, qui, suivant

la légende, porta sa tête coupée, à l'imitation de saint Denis. Les

journées devinrent courtes, les soirées longues, et le vent du nord-est,

qui soufflait sans cesse en tourbillons, dépouilla les arbres de leur

feuillage rouillé; ensuite le ciel se fondit en eau, sans qu'un rayon de

soleil pût percer le voile épais des nuages.

Cette nature immobile, sombre et humide, qui succédait brusquement à la

nature chaude, dorée et vivante, de la belle saison, rembrunit d'abord

mon humeur, de ses brouillards et de ses ouragans; mais je ne pouvais

que me plaire, à la maison, au coin d'un feu clair et pétillant, dans

l'intimité d'une famille où je n'étais plus étranger; on n'eut donc pas

à me faire violence pour me retenir, en demi-quartier d'hiver, jusqu'aux

grands froids. Outre les passe-temps qui sont du domaine ordinaire de la

campagne, le billard, le trictrac, les échecs et les cartes, je repris

l'habitude des causeries de famille, que les veillées du soir ranimaient

à l'éclat du foyer domestique, pendant que la pluie fouettait contre les

vitres, et que le vent jetait de plaintifs sifflements dans les airs.

C'était un tableau digne de Rembrandt ou de Téniers, que ce salon

capricieusement éclairé par les reflets d'un fagot enflammé, quand

l'après-dîner nous réunissait tous, en demi-cercle, devant la cheminée,

qui n'avait pas la capacité des hautes cheminées gothiques, mais qui ne

dévorait pas moins de bourrées et d'énormes bûches.

J'occupais la place d'honneur, au milieu d'un auditoire qui m'écoutait

toujours avec cette bienveillance si encourageante pour les bavards; or,

la langue n'est pas de ces choses qu'on perd en vieillissant.

Le père et la mère daignaient se mêler à leurs enfants, pour entendre

les réminiscences décousues de mes lectures et de mes quatre-vingts ans.

Mais comment peindre le groupe silencieux et attentif de ces enfants,

agenouillés entre mes jambes, assis à mes pieds et debout derrière mon

fauteuil? Ils suivaient de l'oeil l'histoire, qui commençait trop tard,

à leur gré, et finissait trop tôt; ils ne se permettaient pas de

bouger, de peur de m'interrompre, et ils eussent voulu suspendre leur

respiration. Je l'avouerai, si un conteur est fier de l'attention qu'on

lui prête, j'avais bien largement tous les privilèges et toutes les

récompenses du conteur.

Quelquefois, il est vrai, je me trouvais, en cette qualité, fort

embarrassé d'un rôle où l'on ne saurait réussir, à moins de contenter

tout le monde: je devais m'adresser à des auditeurs, différents d'âges,

de sexes et de caractères. Celui-ci me suppliait à voix basse d'aborder

le terrible chapitre des revenants; celui-là se serait volontiers pâmé

d'aise à des histoires de voleurs, car ces deux sujets importants ont

des attraits éternellement nouveaux pour les petits peureux. Les garçons

avaient du penchant pour les batailles et pour le merveilleux; les

filles s'intéressaient davantage à des héroïnes de romans, à des détails

de toilette et à de simples anecdotes. Quant aux aînés, qui n'avaient

pourtant pas la manie de faire valoir leur supériorité de compréhension

et d'instruction, il n'eût pas été convenable de les assommer de ces

contes, ennuyeusement moraux, pour l'amusement des plus jeunes; enfin,

la patience des parents, que je n'aurais pas pris à tâche d'ennuyer

aussi, m'invitait à choisir et à orner quelques narrations d'un genre

mixte et d'une portée facile, qui atteignissent à la fois tous les

degrés de l'intelligence. Je crus donc pouvoir rattacher mes récits

à des noms littéraires, qui relèvent l'intérêt, souvent traînant, du

drame, et le font sortir de l'ornière du lieu commun. D'ailleurs,

absolument dénué de livres, j'aurais craint d'entrer dans l'Histoire, de

fausser une date, de travestir un fait, d'omettre ou d'estropier un nom,

en un mot, d'induire en erreur qui que ce fût, même un enfant sachant à

peine ses lettres. L'Histoire est une religion qui a ses fanatiques, et

je m'honore d'être un de ceux-là.

Voilà comment ma convalescence a produit un volume de contes, qui sera

peut-être suivi de plusieurs autres. Je n'ose pas attendre de tous mes

lecteurs l'indulgence filiale et amicale à laquelle mes jeunes

auditeurs de la Chaumelle m'avaient accoutumé; mais je souhaite qu'ils

m'encouragent à recueillir tôt ou tard la suite de ces nouvelles, que

j'ai composées en pensant à eux. C'est aux enfants que je parle.

Mes chers petits enfants, le vieux bibliophile Jacob ne cessera de

conter qu'en vous quittant pour toujours.

P. L. JACOB.

Bibliophile.

UNE

BONNE ACTION DE RABELAIS

(1553)

Il y avait, en 1552, un pauvre homme, d'origine juive, qui s'était

établi dans une misérable hutte, en plein bois, aux environs du

village de Meudon. On ne savait pas d'où il venait et personne ne s'en

inquiétait, car, depuis son arrivée dans le pays, il n'avait eu de

rapport avec personne. Il ne sortait que la nuit et ne se montrait

jamais pendant le jour; la porte de sa cabane restait fermée à tout

venant: on en voyait sortir quelquefois ses deux enfants, une petite

fille de douze ans et un petit garçon de neuf ans à peine, qui étaient

seuls chargés de pourvoir aux besoins de la triste famille. Quant à la

mère de ces enfants, on ne l'avait point encore aperçue; on la disait

fort malade, et l'on se demandait parfois si elle n'était pas morte,

sans que son mari eût averti le curé, pour lui administrer les derniers

sacrements et la faire enterrer.

--C'est un vilain juif! disaient entre elles dix ou douze paysannes,

qui passaient pour aller au marché de Meudon, en se montrant de loin à

travers bois le toit de mousse de la maisonnette mystérieuse. On ne l'a

pas encore vu entrer dans l'église, voire même s'agenouiller sous le

porche, comme les excommuniés qui font pénitence et qui attendent là une

absolution plénière.

--C'est plutôt quelque bohémien qui se sera séparé de sa bande, dit la

plus vieille de ces paysannes. Les bohémiens ne croient ni à Dieu ni

à diable; ils n'ont ni église ni curé; ils naissent sans baptême et

meurent comme des chiens, après avoir couru le monde en vivant de vols

et de pilleries, car le meilleur métier, selon eux, est de tromper les

pauvres gens et de s'enrichir aux dépens des chrétiens.

--Oh! m'est avis que celui-ci ne s'est point enrichi et ne s'enrichira

jamais! dit en riant une commère, qui désignait du doigt la fille du

prétendu bohémien, vêtue de haillons sordides, courant pieds nus sur

le bord de la route et disparaissant tout à coup dans les taillis.

Avez-vous vu la petite mendiante, qui s'enfuit à notre approche, comme

une biche en chasse?

--Nenni dea! reprit une autre: elle ne mendie mie que je sache! Bien

au contraire; elle est fière et orgueilleuse autant et plus qu'une

princesse, et quand elle porte son pain à cuire au four banal, elle ne

parle à quiconque et s'en va seule courant, et ne demandant rien à ceux

ou à celles qui lui donneraient de bon coeur l'aumône pour l'amour de

Jésus-Christ et de sa bienheureuse mère Notre-Dame.

--Si elle ne mendie et si le père ne vole, répliquèrent quelques bonnes

langues, on ne comprend pas comment ils peuvent vivre de l'air du temps;

aussi bien, la farine coûte cher cette année, et il faut du vrai argent

pour en acheter chez le boulanger.

--Ce n'est pas l'argent qui leur manque, ce dit-on, s'écria une de ces

femmes avec la satisfaction de paraître en savoir plus que les autres.

La fillette a la renommée d'être habile à faire de la dentelle, et le

garçonnet, qui a la malice d'un singe, fait la chasse aux vipères, qu'il

s'en va vendre à Paris aux apothicaires pour faire des drogues.

--Il y a plus, ajouta une autre en baissant la voix, ce coquin de

bohémien s'est emparé d'un champ en friche qui appartenait à défunt Jean

le Court et qui est tombé en déshérence depuis sa mort. Le champ n'est

pas de trop riche terre, de telle sorte qu'il y poussait plus d'ivraie

que de froment, mais ce diable d'homme le cultive, au clair de la lune,

et y sème des plantes vénéneuses, que lui achètent les sorciers pour en

faire des philtres et des poisons. Écoutez bien cela et n'en soufflez

mot, mes commères. C'est ce que m'a conté le gros chantre de l'église de

Meudon....

--Silence! interrompit celle qui marchait en avant. Voici venir messire

le recteur, notre bon et digne curé, qui se rend au château pour visiter

notre révéré seigneur le duc de Guise et madame la duchesse.

Le recteur et curé du village de Meudon était alors un savant illustre,

un écrivain de grand renom, le fameux François Rabelais, qui avait été

tour à tour prêtre et cordelier dans le couvent de Fontenay-le-Comte,

médecin de l'hôpital de Lyon, médecin et secrétaire du cardinal du

Bellay à Rome, religieux séculier de l'abbaye de Saint-Maur-des-Fossés

près de Paris, et qui s'était fait connaître non seulement par des

ouvrages de science médicale et d'érudition littéraire, mais encore par

une admirable satire de la société tout entière, ainsi que des moeurs et

des idées de son temps, intitulée _la Vie du grand géant Gargantua

et les Faits et prouesses de son fils Pantagruel_, espèce de roman

fantastique, dans lequel la plus haute raison se cachait sous un masque

de bouffonnerie extravagante.

Rabelais avait alors près de soixante-dix ans; il était de taille

moyenne, avec un embonpoint florissant qui témoignait de sa belle santé;

il portait la tête haute et droite, marchant d'un pas ferme et presque

solennel; sa figure, toujours souriante, empreinte à la fois de bonté et

de malice, inspirait de prime abord la sympathie et la confiance; malgré

son grand âge attesté par ses cheveux blancs, rien n'accusait en lui

la décrépitude ni la sénilité. C'était un vieillard qui conservait les

forces et les apparences de la jeunesse.

Son costume annonçait un médecin de la Faculté, ou un docteur de

Sorbonne, plutôt qu'un homme d'église; il était coiffé d'une sorte de

toque ou bonnet carré en velours noir, qu'on appelait _barrette_ et qui

cachait sa calotte de cuir bouilli; il n'avait ni rabat, ni surplis,

mais une longue robe ample et flottante, boutonnée par devant, en

étoffe de grosse laine ou étamine noirâtre; il avait les mains nues et

s'appuyait sur un gros bâton en bois d'ébène à pomme d'ivoire. C'était

là, il est vrai, un habillement de cérémonie, puisqu'il venait rendre

visite à ses bons paroissiens, le seigneur et la dame du château de

Meudon, où il était toujours le bien-venu et l'hôte désiré; mais,

d'ordinaire, quand il allait voir les malades, faire l'aumône aux

pauvres ou consoler les affligés, il n'était pas autrement vêtu qu'en

bon paysan, avec des grosses bottes qu'on nommait des _houscaux_, une

casaque de bure usée et des _grègues_ ou caleçon flottant, un large

chapeau de feutre gris à grands bords rabattus, et, en temps de pluie,

une _galvardine_ ou manteau court par-dessus ses vêtements.

--Or çà, mes enfants! dit Rabelais aux paysannes qui s'étaient arrêtées

respectueusement à vingt pas de lui, pour le laisser passer, sans

le déranger de son chemin, Dieu vous garde, mes chères soeurs en

Jésus-Christ!

--Monsieur le curé, répondit une des plus vieilles au nom de ses

compagnes, nous prions Dieu qu'il vous accorde bonne vie et longue!

--Or çà, reprit gaîment le curé, vous n'avez pas besoin de moi ce matin,

puisque vous n'allez point à l'église, m'est avis, et vous me semblez de

trop belle humeur, pour penser à venir au confessionnal? Donc je vous

avertis que j'ai fait dire la messe, par mon vicaire, de meilleure

heure, et que je m'en vais de ce pas chez monseigneur le duc de Guise,

qui m'a envoyé chercher, avant l'aube, pour assister un de ses vieux

serviteurs au lit de mort.

--Nous l'aiderons de nos prières à entrer en paradis! répliquèrent

plusieurs villageoises en se signant.

--D'où venez-vous, bonnes femmes? leur demanda familièrement Rabelais.

Êtes-vous contentes de vos maris, de vos enfants, de vos vaches et de

vos volailles?

--Grand merci, messire! repartit la plus délurée de la compagnie. Nous

venons de Vélisy, à travers bois, et nous apportons, au marché de

Meudon, du lait, des oeufs et des herbes, pendant que nos hommes

travaillent.

--Oui dà, mes enfants! s'écria le bon curé, en hochant la tête et

clignant de l'oeil. N'êtes-vous pas un peu trop imprudentes de faire

route ainsi, en pleine nuit, par les bois, sans escorte ni sauvegarde?

--Oh! notre bon père, dit une vieille, ce n'est pas la saison des loups,

et nous sommes en assez bon nombre pour leur faire peur et les mettre en

fuite, s'ils nous rencontraient au passage.

[Illustration]

--Bah! la mère! objecta plaisamment Rabelais, souvenez-vous du dicton:

«Le plus méchant loup, c'est un méchant homme.»

Ce proverbe populaire donna sujet de rire aux femmes de Vélisy, qui

avaient entendu parler de la gaîté du curé de Meudon et qui se sentaient

d'humeur à y répondre. Mais Rabelais n'avait pas le temps de faire une

plus longue station sur la route du château.

--Or çà, mes filles! leur dit-il, ne vous attardez pas trop au marché,

car on vous attend dans vos demeures et l'on vous gronderait quand vous

rentreriez!

Les paysannes s'apprêtèrent à suivre ce bon conseil et, avant de

s'éloigner, elles prièrent le curé de leur donner sa bénédiction: il la

leur donna de bon coeur et paternellement.

--Nous faisons des voeux, dit une de ces femmes, pour que votre sainte

bénédiction, monsieur le curé, s'étende jusqu'à ce scélérat de juif ou

de bohémien, qui est venu avec ses louveteaux se loger dans nos bois, à

seule fin de nous porter malheur.

--Je ne sais si c'est un bohémien ou un juif, reprit sévèrement

Rabelais, mais à coup sûr ce n'est pas un scélérat: c'est un pauvre

homme qui mérite qu'on le plaigne, et qu'on lui vienne en aide, parce

qu'il est malheureux.

Rabelais s'éloigna, en laissant les paysannes un peu confuses de la

leçon qu'il leur avait donnée et qui leur rappela que le curé de Meudon

passait dans le pays pour un partisan déguisé de la Réforme calviniste.

L'Angélus était sonné à l'église du village, quand le curé revint du

château où il avait passé toute la journée avec le duc et la duchesse de

Guise. Le jour commençait à baisser, et l'on voyait dans le lointain les

vapeurs du soir monter et s'étendre au dessus des bois qui environnaient

le village. En approchant d'un sentier qui conduisait dans la forêt,

Rabelais crut entendre des sanglots étouffés, et il aperçut à quelque

distance une jeune fille immobile au pied d'un arbre. Il s'approcha

rapidement et retint par le bras cette jeune fille qui se disposait à

s'enfuir.

--Vous pleurez, mon enfant? lui dit-il avec douceur. Avez-vous donc

sujet de pleurer, à votre âge où tout est si bon et si beau dans la vie!

Quelle est la cause de vos larmes? Je serais heureux de pouvoir les

essuyer et de vous faire gaie et joyeuse.

--Est-ce que je pleure, mon très honoré seigneur? dit-elle, en dévorant

ses sanglots. Je ne pleure pas, reprit-elle avec un accent de dépit et

de colère, non, je ne pleure pas, mais les gens de ce pays sont bien

méchants!

--Ils sont comme partout, pauvre petite! répliqua Rabelais, qui

regardait avec intérêt cette jeune fille, misérablement vêtue, mais dont

la physionomie intelligente ne manquait ni de distinction ni de fierté.

Il y a sans doute plus de méchants que de bons, mais aussi il y a plus

de bêtes que de méchants. Vous a-t-on fait du mal? Auriez-vous à vous

plaindre de quelqu'un? C'est un devoir pour moi de vous faire rendre

justice et de vous prendre sous ma protection.

--Il faut que vous ne soyez pas de ce pays-ci, monseigneur, pour être

aussi bon que vous êtes, dit l'enfant, reprenant confiance et se

hasardant à regarder en face Rabelais qui la regardait également avec

bonté. Je n'ai rencontré que des méchants, excepté vous, depuis que nous

sommes à demeure dans la seigneurie de Meudon.

--Ah! vous faites partie de ma paroisse? lui demanda Rabelais, qui ne

put se défendre d'un mouvement de curiosité. Je ne crois pourtant pas

vous avoir encore vue à l'église?

La jeune fille ne répondit rien et baissa les yeux. Elle paraissait

vouloir se dérober à cet entretien; elle avait ramassé un panier couvert

d'un linge, qui était à terre, et elle se préparait à s'éloigner,

lorsque Rabelais l'arrêta encore par le bras.

--Ma chère fille, lui dit-il d'une voix insinuante et persuasive, ayez

foi en ma promesse: j'entends vous protéger contre quiconque oserait

vous faire tort, et je ne veux pas que dans ma paroisse vous ayez à vous

plaindre de qui que ce soit. Je vous prie de me dire tout franc quel est

le préjudice qu'on a pu vous causer en ce pays de Meudon.

--Ils veulent que nous mourions de faim! s'écria l'enfant, avec un

redoublement de sanglots. C'est la première fois sans doute qu'on me

refuse de cuire notre pain au four banal... Ils m'ont chassée, en disant

qu'ils me brûleraient comme une juive maudite, si je m'obstinais à

présenter à la cuisson mon pain avec le leur.

--Vous êtes donc juive, ma pauvre enfant? lui demanda Rabelais avec

bienveillance. Peu importe! ajouta-t-il en voyant que l'enfant

restait muette et se refusait à répondre à cette question. Vous êtes

malheureuse, et à ce titre, la Providence vous a placée sous ma tutelle

et ma protection. Venez avec moi au village.

--Hélas! je ne puis, mon bon seigneur, répondit-elle. Ce n'est pas que

j'aie faute de confiance, mais mon père m'attend....

--Votre père? Où est-il? Voulez-vous me mener vers lui? Est-ce que je

vous fais peur? Ne savez-vous pas qui je suis?

--Quoi! dit-elle en tremblant, vous voudriez me conduire au four

banal?... Ils étaient là comme des bêtes féroces, les femmes aussi bien

que les hommes.... Ils me tueraient sans pitié ni merci, ces mauvaises

gens!

--Eh bien! ma fille, j'irai seul, à votre place, repartit Rabelais.

Confiez-moi cette corbeille qui contient le pain en pâte, que vous

deviez mettre vous-même au four. Dans deux heures, je vous rapporterai

votre pain cuit. Mais où vous le remettrai-je? Dans deux heures il fera

nuit close, et vous ne pouvez rester ici à m'attendre.

--Ah! je n'ai pas peur, répliqua-t-elle avec une énergie bien supérieure

à son âge.... Je suis accoutumée d'ailleurs à me trouver seule, dans les

champs ou dans les bois, pendant la nuit.... Vous êtes bien bon, bien

généreux, mon digne et vénéré seigneur, mais je n'ose accepter votre

bienfaisante proposition.... Et pourtant il faudrait que ma famille ne

mourût pas de faim!... Tenez, j'accepte le service que vous voulez bien

me rendre et que Dieu vous rendra en notre nom.

--Mon enfant, lui dit Rabelais avec émotion, je ne sais qui vous êtes,

mais, puisque vous avez foi en Dieu, vous êtes une de mes paroissiennes,

et c'est à moi d'être votre serviteur devant Dieu. Dans deux heures vous

aurez votre pain, et nous vous le bénirons.

Le curé de Meudon ne se sépara qu'à regret de cette intéressante jeune

fille, qu'il se reprochait de laisser seule, mais elle s'était refusée

absolument à l'accompagner jusqu'à Meudon. Il se hâta de rentrer au

village et d'aller porter au four banal le pain qu'il avait à y faire

cuire. Il n'adressa la parole à personne et ne répondit à aucune

des questions qu'on se permit de lui adresser indirectement. Il dit

seulement: «Ceci est le pain des pauvres; je le recommande à mes

paroissiens.» Il alla dans son presbytère attendre, en lisant quelque

auteur grec, que le pain de l'inconnue fût cuit. Deux heures n'étaient

pas écoulées, qu'il revint au four banal chercher le pain chaud et doré,

qu'il remit sous le linge dans la corbeille, et qu'il emporta, en hâtant

le pas, à l'endroit où il devait le remettre entre les mains de la jeune

fille.

Celle-ci ne se trouvait pas encore au lieu du rendez-vous. Devait-elle y

venir? Combien de temps faudrait-il l'attendre? Il faisait nuit noire,

et Rabelais se prenait à désirer que cette jeune fille ne vint pas, car

une fille de douze ans avait à craindre dans le voisinage des bois les

malfaiteurs non moins que les loups, et à cette époque de civilisation

imparfaite, où les haines de religion devenaient plus ardentes que

jamais, une juive était cent fois plus exposée qu'une chrétienne à de

mauvais traitements de ta parc de tant de gens qui ne respectaient rien.

Rabelais était trop philosophe pour se faire illusion sur les dangers de

la perversité humaine, dans toutes les conditions sociales, et, quels

que fussent ses sentiments de mansuétude et de charité, il savait que la

simple prudence lui commandait toujours de se mettre en garde lui-même

contre la méchanceté et la violence. Cependant il n'avait jamais d'armes

pour se défendre, lorsqu'il s'en allait ainsi à toute heure de nuit dans

la campagne, soit pour observer les astres et l'état du ciel, car il

était astronome, soit pour chercher des oiseaux et des insectes, car

il était naturaliste, soit pour donner des soins à des malades, car il

était médecin, soit pour porter des consolations à des mourants, car

il était prêtre, soit pour étudier et admirer la nature, car il était

surtout philosophe, et sa pensée s'élevait sans cesse vers Dieu, en

interrogeant les mystères de la sagesse divine.

Il n'y avait pas de lune, ce soir-là, mais le ciel était étoilé, et une

pâle clarté, qui traversait par intervalles l'obscurité, permettait de

reconnaître de loin la forme des objets sans en percevoir les couleurs.

Rabelais aperçut une espèce de grande ombre mouvante, qui semblait

s'avancer de son côté; puis il entendit très distinctement le pas lourd

et lent d'un homme qu'il entrevoyait de temps à autre à travers les

arbres qui bordaient la route. Il prêta l'oreille et resta immobile, les

yeux fixés sur cet homme qu'il ne distinguait pas encore suffisamment

pour juger s'il devait s'inquiéter ou se rassurer; mais il ne songea

point à fuir pour éviter une rencontre qui pouvait être indifférente

et inoffensive. L'homme venait aussi d'apercevoir Rabelais: il s'était

arrêté soudain en face de lui, dans une sorte d'attente et d'indécision.

Ils se trouvaient alors à cent pieds de distance l'un de l'autre, tous

deux absolument dégagés des ombres que projetaient les arbres dont ils

étaient entourés, mais cette distance était trop grande et la nuit trop

obscure, pour qu'ils pussent apprécier leurs intentions réciproques

d'après leur physionomie et leur contenance. Après quelques instants de

réflexion, Rabelais, remarquant que l'inconnu n'avait plus fait un pas,

ni en avant ni en arrière, marcha droit à lui et le vit s'éloigner tout

doucement et disparaître sans bruit. Il craignit alors de tomber dans

une embuscade et s'arrêta de nouveau. On n'entendait pas le plus léger

bruit.

[Illustration: L'enfant s'enfuit en courant et disparut.]

--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda Rabelais à haute voix. La personne que

je suis venu chercher est-elle là?

Personne ne répondit, et aucun bruit vivant ne se fit entendre. Mais

tout à coup voici qu'une petite ombre se détache de la masse des

feuillages et s'approche de Rabelais, qui reconnaît bientôt un enfant,

mais ce n'était pas la jeune fille à qui il avait promis d'apporter son

pain cuit. L'enfant, dont on voyait briller les yeux comme deux charbons

ardents, ne prononçait pas une parole et continuait à s'avancer

délibérément jusqu'à ce qu'il fût devant Rabelais, qui n'eut que le

temps de l'examiner un moment. Cet enfant, âgé de neuf ou dix ans, avait

l'air sournois et malicieux, avec une physionomie très intelligente;

ses vêtements en haillons annonçaient la misère la plus sordide.

Il s'empara, sans façon, par un mouvement brusque et décidé, de la

corbeille que le curé de Meudon tenait à la main, et l'ayant enlevée

rapidement, il s'enfuit en courant et disparut. Rabelais ne put

s'empêcher de rire aux éclats.

--A la grâce de Dieu! dit-il à haute voix, en s'en allant. Voilà un

petit garçonnet, qui n'est ni manchot, ni boiteux, et qui prend son

bien, sans dire gare, ni merci.

Quelques jours s'écoulèrent, sans que le bon curé eût des nouvelles de

la jeune fille, qui n'avait pas reparu au four banal: il avait fait

savoir, dans le village, qu'il entendait qu'elle ne fût ni méprisée, ni

molestée, quand elle reviendrait. Elle n'était pas encore revenue. Quant

au petit voleur de pain, ce devait être, suivant les renseignements

qu'il avait pris avec bienveillance à Meudon et aux environs, le propre

frère de la jeune fille, un enfant qui n'avait pas même été baptisé,

disait-on et qui ne se montrait pas plus à l'église que sa soeur et ses

parents; ce qu'on n'aurait pas dû trouver étrange, puisqu'on assurait

qu'ils étaient tous de la religion juive.

Un soir que maître François Rabelais retournait, bien fatigué, à son

presbytère, après être allé par les bois de Meudon jusqu'au hameau de

Villacoublay, près de Vélisy, pour administrer les derniers sacrements à

un moribond, il se sépara tout à coup de son sacristain, qui portait les

saintes huiles et l'eau bénite; puis, il se mit à la recherche des vers

luisants qui brillaient dans les herbes, comme des feux follets, et il

en ramassa une quantité pour les rapporter dans son cabinet d'étude,

où il faisait de curieuses expériences sur la nature de la lumière

phosphorescente que ces insectes répandent autour d'eux durant les

chaudes nuits de l'été. Il n'avait pas pensé à se pourvoir d'une boîte

fermée afin d'y mettre le produit de sa chasse, sans l'endommager; mais

il eut bientôt imaginé un moyen de suppléer à l'absence de l'attirail

d'un naturaliste: il releva les bords de son grand chapeau, de manière

à former tout à l'entour une espèce de cuvette, dans laquelle il déposa

sur une jonchée d'herbes tous les vers luisants qu'il put recueillir, et

ces vers jetaient des éclairs intermittents qui l'environnaient

d'une auréole lumineuse. Il avait aussi ramassé à terre une grosse

chauve-souris, blessée par quelque oiseau de proie qui n'avait pas

réussi à l'emporter à moitié morte. Cette chauve-souris, qu'il voulait

conserver pour la disséquer et en étudier l'organisme anatomique, il eut

l'idée de l'attacher, sur le sommet de son chapeau, avec trois ou quatre

longues épingles qui lui avaient servi à relever sa robe sur ses genoux,

pour marcher plus librement, sans s'accrocher et se déchirer aux épines

des buissons de houx.

La lune était dans son plein quand il sortit du bois et marcha quelque

temps à découvert, dans un sentier peu fréquenté, qui traversait une

plaine aride, à peine cultivée sur quelques points, dans laquelle il

n'avait pas encore passé. Il aurait pu se croire égaré, s'il n'avait pas

su s'orienter par la position des étoiles, et il reconnut qu'après

avoir fait beaucoup de chemin, au hasard, dans la forêt, il se trouvait

presque à son point de départ, c'est-à-dire peu éloigné de Meudon, et

qu'il ne tarderait pas a rencontrer la grande route qui établissait une

communication directe entre ce village et le hameau de Vélisy. Le bon

curé avait donc erré deux ou trois heures dans les bois, et il s'en

apercevait à sa fatigue; mais il n'avait plus guère qu'une demi-lieue à

faire, pour rentrer dans son presbytère.

L'idée lui vint que l'endroit de la forêt où il était en ce moment ne

devait pas être autre chose que le _Camp des Sorcières_, cette plaine

déserte et mal famée, dont les gens du pays n'osaient point s'approcher,

surtout la nuit, parce qu'ils la regardaient comme hantée par les

sorciers et sorcières, qui y venaient faire le sabbat. Mais Rabelais

n'avait pas l'esprit accessible à ces croyances superstitieuses, et il

continua de marcher en avant, sans doubler le pas et sans éprouver la

moindre frayeur. Il se rappela, toutefois, que c'était dans ces parages

qu'un inconnu, qu'on nommait le Juif ou le Bohémien, avait pris

possession d'un coin de terre, pour y construire une pauvre cabane où il

demeurait avec sa famille.

Contes littéraires du bibliophile Jacob à ses petits-enfants · 第 1 / 21 段