"J'ignore si c'est au meilleur des amis, ou bien au plus

dissimulé des hommes, que j'envoie les lettres que je viens de

recevoir. M'en rapporter absolument à lui sur l'opinion que je

dois avoir de lui-même, c'est lui prouver ce que je cherche à

croire, malgré toutes les apparences.. Quoi! Lindorf, vous

êtes l'amant de Matilde! vous êtes son amant aimé, l'époux de

son choix, nommé par son frère, accepté par son coeur, celui

_auquel elle sacrifierait sans balancer les hommages de

l'univers;_ et c'est d'elle que je l'apprends! O Lindorf? quel

pouvoir être le motif de cet inconcevable mystère? Je ne puis

vous croire coupable d'une lâche trahison. Non, Lindorf, je ne

le crois pas; mais j'ai droit d'exiger de vous de la confiance

et de la sincérité..... Je m'y perds, et j'avoue que j'ai

craint de vous voir dans le premier moment... Envoyez-moi

votre réponse au café d'Orange. Rien ne doit plus vous

empêcher d'être sincère: puisque vous êtes aimé, vous n'avez

plus de rival.

"CH. DE M."

Non, mon ami, tout ce que j'éprouvai dans cet instant ne peut

se décrire. Quoi! j'étais encore aimé de cette charmante et

constante Matilde! Quoi! c'était pour moi, pour cet ingrat qui

l'offensait, qu'elle refusait les hommages de Zastrow, de

Manteul, qu'elle refuserait _ceux de l'univers!_ Cette phrase,

soulignée dans le billet de Manteul, était sans doute dans la

lettre que j'allais lire. Je déployai celle de sa soeur; elle

en renfermait une à mon adresse, dont l'écriture m'était bien

connue. Un mouvement involontaire me la fit approcher de mes

lèvres; j'allais l'ouvrir, et jouir de tout mon bonheur, quand

une réflexion cruelle vint le troubler et m'arrêter. C'était

aux dépens d'un ami que j'allais être heureux, et cet ami

était dans le cas de me croire perfide. Je ne pus soutenir

cette idée: vous êtes fait, mon cher comte, pour comprendre

tout ce que j'éprouvai, même par les souvenirs qu'elle me

retraça. C'était la seconde fois que l'amour et l'amitié

étaient en opposition dans mon coeur: l'amitié devait toujours

l'emporter. Il me fut impossible de lire mes lettres avant de

m'être justifié auprès de Manteul, avant d'avoir, pour ainsi

dire, son aveu.

Je les serrai dans mon bureau, et je me hâtai d'aller le

chercher. J'allai d'abord au café qu'il m'indiquait, il n'y

était pas encore. J'aurais dû l'attendre; mais l'attente dans

ce moment-là n'était pas supportable, et je préférai le

chercher ailleurs. J'aimais mieux lui parler que lui écrire:

une lettre assez détaillée pour lui donner la clef de ma

conduite n'allait pas à mon impatience; cependant, comme nous

pouvions nous croiser pendant que je le chercherais, je pris

le parti de laisser un mot pour lui au café même. Je lui

disais seulement: "qu'il me rendait justice en me croyant

incapable d'une perfide; que j'avais, il est vrai, bien des

torts à me reprocher, mais non vis-à-vis de lui, et que

Matilde seule était en droit de se plaindre. Je le priais de

m'attendre à ce même café, et je lui promettais toutes les

explications qu'il pourrait désirer; je l'assurai que je

n'aurais pas un instant de repos qu'il ne m'eût entendu. Je

n'ai pas lu, lui disais-je, ni ne lirai un seul mot des

lettres que vous m'avez envoyées, que je ne vous aie vu. Je

crois vous prouver par là le prix que j'attache à votre estime

et à votre amitié."

Après avoir remis ce billet au garçon du café, je continuai ma

recherche. J'allai à l'hôtel de Prusse, au Parc, chez nos

connaissances; je le manquai partout, et je revins au café.

J'appris avec chagrin qu'il venait d'en sortir, et qu'il avait

à son tour laissé un billet pour moi. On me le donna, et le

voici:

"J'aurai voulu, mon cher Lindorf, vous attendre et vous

revoir; mais cela ne m'est pas possible. Lord Cavendish vient

de me proposer de l'accompagner aux courses de Newmarket; il

part à l'heure même, et me laisse à peine le temps de vous

adresser un mot. Vous savez combien je désirais de les voir

ces fameuses courses; j'accepte donc l'offre de lord Cavendish

avec d'autant plus de plaisir, que j'ai besoin de distraction

en ce moment. Votre billet, et plus encore votre empressement

à me chercher, même avant d'avoir lu vos lettres, m'apprennent

tout ce que je veux savoir à présent. Lisez-les, mon cher ami,

et si vous n'êtes pas demain sur la route de Dresde, vous ne

méritez pas votre bonheur. Si quelque chose pouvait altérer

mon estime et mon amitié ce serait de vous retrouver à

Londres, ou d'apprendre après-demain que vous y êtes encore.

Adieu, mon cher Lindorf; soyez heureux autant que vous pouvez

et devez l'être avec la plus aimable des femmes. Je vais en

chercher une qui lui ressemble et dont le coeur ne soit pas

engagé. Si le séjour et les plaisirs de Newmarket ont l'effet

que j'en attends, vous aurez bientôt de mes nouvelles. Donnez-moi

des vôtres, et ces détails que vous m'avez promis, non

point à titre d'explication, je n'en ai plus besoin, mais

comme une confidence bien intéressante pour votre ami et celui

de Matilde. Vous avez des torts envers elle, dites-vous, _elle

seule a droit de se plaindre_. Ah! Lindorf, heureux Lindorf!

courez, voyez-la, et ces torts seront les derniers de votre

vie.

"CH. DE. M."

A peine eus-je finis ce billet, que je volai chez lord

Cavendish, espérant les trouver encore: ils étaient partis en

poste. J'hésitai si j'essayerais de les rejoindre; mais des

motifs si forts, un sentiment si vif, m'attiraient ailleurs,

que je ne pus y résister. Je relus de billet de Manteul, et je

compris que, puisqu'il me fuyait, je ne devais pas le forcer à

revoir, dans les premiers moments, un rival aimé. Mais était-il

vrai que j'étais aimé de cette généreuse Matilde? Je ne le

savais encore que par Manteul, et je brûlais d'en lire la

confirmation. Je rentrai donc chez moi, et je lus enfin des

deux lettres que je vais vous montrer. Vous commencerez, comme

je le fis moi-même, par celle de mademoiselle de Manteul:

quelque vive impatience que j'eusse de lire celle dont la

seule adresse faisait palpiter mon coeur, je tremblais de

l'ouvrir. Chaque mot tracé par Matilde était un reproche cruel

pour ce coeur. Elle ignorait peut-être mon infidélité; mais en

étais-je moins coupable? et l'expression de sa naïve tendresse

n'allait-elle pas ajouter à mes torts et me rendre odieux à

moi-même? Je lus donc d'abord celle-ci; et il la tendit au

comte, qui la parcourut.

Mademoiselle Manteul débutait par demander mille pardons à son

frère de lui avoir donné un faux espoir; induite elle-même en

erreur, elle avait cru de bonne foi ce qu'elle désirait avec

ardeur, que son frère fût l'objet secret des sentiments de

Matilde. "C'est votre lettre même, cette lettre que je vous

avais demandée, et dont j'attendais un si bon effet, qui a

détruit toutes mes espérances. Non, mon frère, ce n'est pas

vous qui êtes aimé. Matilde a disposé depuis longtemps de son

coeur; elle refuse les hommages de Zastrow, les vôtres; elle

refuserait ceux de l'univers, et c'est en faveur de votre

nouvel ami, de ce baron de Lindorf dont vous me parlez. Elle

n'a vu que son nom dans votre lettre, et son émotion a trahi

le secret de son coeur; mais ce n'en est pas un pour vous; vous

le savez déjà sans doute: puisque vous êtes aussi lié avec M.

de Lindorf, il aura sûrement eu pour vous la même confiance;

il vous aura dit que, depuis plus de deux ans, il est engagé

avec la jeune comtesse de Walstein. C'est d'abord le comte son

frère, intime ami de ce Lindorf, qui désira cette union; mais

bientôt leurs coeurs furent d'accord sur ce projet; et Matilde

assure qu'il n'y a que sa mort ou l'inconstance de Lindorf qui

puisse le rompre, et que jamais elle ne sera qu'à lui. Votre

amour, mon cher frère, devient donc la chose du monde la plus

inutile. Je vous connais assez raisonnable, assez généreux

pour être sûre qu'il va se changer en amitié, et que vous

trouverez même du plaisir à servir en même temps Matilde et

votre ami. Vous le pouvez en lui remettant cette lettre, que

la pauvre petite ne savait comment lui faire parvenir. Ce

n'est pas elle qui vous le demande; c'est moi qui l'ai voulu.

Je pense que c'est le moyen le plus sûr de vous guérir tout à

coup. Dites, répétez bien à M. de Lindorf, que sa jeune amie

gémit sous l'oppression de sa tante; qu'elle sera forcée

d'épouser ce Zastrow qu'elle abhorre, et qu'elle en mourra

certainement. Engagez-le à partir à l'instant même, à venir la

consoler, la délivrer, l'enlever même s'il le faut; je ne vois

que cela pour la tirer d'affaire. Qu'aurait-il à craindre,

puisqu'il est autorisé par le frère de Matilde? J'aurais sans

doute préféré que ce fût vous, Charles; mais son coeur était

donné autant qu'elle vînt à Dresde. N'y pensez donc plus que

pour lui rendre un service essentiel à son bonheur, et peut-être

à celui de votre soeur."

Cette dernière phrase, qui avait échappé à Lindorf et à

Manteul, fit sourire le comte, et le confirma dans l'idée

qu'il y avait des motifs qui faisaient agir mademoiselle de

Manteul. Il rendit la lettre à son ami, qui lui donna celle de

Matilde. -- Lisez, lui dit-il, et voyez quelle impression dut

faire sur mon coeur cette ingénuité si touchante; il était

impossible que ce coeur sensible et reconnaissant ne se donnât

pas entièrement à celle qui, malgré tous mes torts, m'avait

conservé le sien.

Dresde, ce.....

"Oui, monsieur le baron, c'est bien Matilde qui vous écrit,

c'est votre amie Matilde. Elle a tort de vous écrire, sans

doute; elle ne devrait pas rompre la première ce beau silence.

Oh! oui, je sais que j'ai tort; mais je sais mieux encore que

je ne puis m'en empêcher. Il y a des moments dans la vie où le

coeur parle beaucoup plus fort que la raison et l'oblige à se

taire; il dit tant, tant de choses, qu'on n'entend plus que

lui, et qu'il faut absolument finir par faire tout ce qu'il

veut. Il m'assure, par exemple, que je serai moins malheureuse

quand j'aurai conté mes peines à mon ami; et je sens déjà

qu'il dit vrai. Depuis que j'écris, il me semble que mes

chagrins sont presque changés en plaisirs. Hélas! ils

reviendront bien vite; ma lettre finira, et mes tourments

recommenceront; mon frère sera toujours en Russie, Lindorf

toujours en Angleterre, Zastrow toujours à Dresde, et la

pauvre Matilde toujours persécutée. Ma tante...... Elle me

demande seulement l'impossible. Ai-je deux coeurs, pour en

donner un à ce Zastrow? Et quand j'en aurais mille, ne

seraient-ils pas tous à celui... à celui... Tenez, Lindorf,

depuis que cette lettre est commencée, depuis même que j'ai

pris la résolution de l'écrire, je n'ai cessé de penser

comment je pourrais tracer tout ce que j'ai à vous dire. Pour

peu que j'y pense encore, je ne dirai rien du tout, et vous ne

me comprendrez point. Je ne veux plus m'occuper de la

rédaction; je vais laisser aller ma plume et mon coeur comme

ils voudront. Je veux exiger de la sincérité, il faut bien en

donner l'exemple.... Oui, monsieur le baron... Voilà que je

fais encore des phrases. Eh bien! oui, mon cher, mon très-cher

Lindorf, je vous aime, et je vous aimerai toute ma vie, au

moins je le crois; mais, quoi qu'il en soit, jamais je ne

prendrai d'autres engagements, et je mourrai _Matilde de

Walstein_ ou _Matilde de Lindorf_. Que ce projet d'éternelle

constance ne vous effraye pas, mon bon ami; il vous regarde

point. Je suis loin d'imaginer que vous deviez le former

aussi: c'est avec moi seule que j'ai pris cet engagement, et

non point avec vous. Les hommes, dit-on, peuvent changer

autant qu'il leur plaît, sans être moins estimables à leurs

propres yeux, ni moins aimables à ceux des femmes: il faut

bien que cela soit, puisque mon frère, le plus sage des

hommes, change d'avis aussi, lui, sans qu'on sache pourquoi,

et qu'il me semble ne plus aimer sa soeur. Lindorf, cher

Lindorf, tenez-moi lieu de ce frère qui m'abandonne. Il est

trop loin pour que je puisse réclamer son amitié; mais la

vôtre, Lindorf, viendra sûrement à mon secours. Conseillez-moi;

dites-moi ce que je puis faire pour éviter un lien qui me

fait horreur, pour me conserver... hélas! à moi-même, si ce

n'est plus à Lindorf, si tout ce qu'on me dit est vrai, si un

nouvel objet.... Mais ce n'est pas là ce que je vous demande;

je le saurai toujours assez, et cela ne changerait rien à ma

façon de penser ni sur vous, ni sur M. de Zastrow, ni sur tous

les hommes du monde. Jamais il n'y en aura qu'un seul pour

moi; je sais cela: qu'ai-je besoin d'en savoir davantage?

Dites-moi seulement que vous serez toujours l'ami de Matilde.

Ce mot d'ami dit tout; il m'assure de votre bonne foi, de

votre franchise, de vos bons conseils, de votre empressement à

me répondre, à me tirer de l'inquiétude cruelle que me donnent

votre silence, celui de mon frère, votre absence à tous les

deux, et cet abandon qui ressemble à la fâcherie, à l'oubli, à

la mort, et qui causera, s'il dure plus longtemps, celle de

_Matilde de Walstein_.

"J'ignore même comment je dois adresser cette lettre, pour

vous la faire parvenir. En vérité, je ne sais lequel est le

plus méchant, de mon frère ou vous; mais vous êtes tous les

deux..., vous êtes... tout ce que j'aime au monde: n'est-ce

pas comme qui dirait des ingrats?"

Le comte fut attendri en lisant cette lettre; il se reprocha

vivement de s'être laissé trop absorber par sa passion pour

Caroline, et d'avoir négligé sa soeur. Il n'aurait pas dû s'en

tenir à une seule lettre; il devait penser qu'on aurait pu

l'intercepter; il devait y aller lui-même: enfin il en vint à

croire que lui seul avait eu tort.

Vous pouvez juger, lui disait Lindorf, de l'impression que me

fit cette lettre, par celle qu'elle vous fait à vous-même. Le

comte voulut la lui rendre. -- Non, mon ami, gardez-la, et si

jamais j'étais assez malheureux pour l'oublier, pour causer

encore un instant de chagrin à ma chère Matilde, vous n'aurez

qu'à me la montrer pour me faire tomber à ses pieds. Je ne

balançai pas un moment, après l'avoir lue, sur ce que je

voulais faire. Voler auprès d'elle, la consoler, réparer mes

torts, l'arracher à la tyrannie, lui consacrer ma vie entière,

étaient actuellement le seul voeu, le seul projet de mon coeur.

Je vis clairement qu'on lui en imposait, puisqu'elle vous

croyait encore en Russie. Sans doute on interceptait vos

lettres; elle était entourée de piéges, de gens dévoués à

Zastrow. Le danger me parut pressant, et je résolus de partir

dès le lendemain. Manteul seul pouvait me retenir encore; mais

je relus son billet, il était positif: _Si quelque chose

pouvait altérer son estime et son amitié, c'était de différer

d'un seul jour mon départ_. Je résolus cependant de ne point

me séparer de lui, de ne point quitter l'Angleterre sans avoir

levé jusqu'au moindre doute qui pouvait lui rester sur ma

conduite, et sur le mystère que je lui avais fait de mes

engagements avec Matilde.

J'employai le reste de cette journée à lui écrire, à lui faire

le récit de tout ce qui s'était passé dans mon coeur depuis

l'instant où vous aviez formé cette union, et je ne lui cachai

que le nom de Caroline. J'avouai que tout ce qu'il m'avait dit

de Matilde avait ranimé mes sentiments pour elle; mais que me

rendant justice, et sentant combien j'avais peu mérité qu'elle

m'eût conservé les siens, j'étais décidé à les cacher, à

réparer mes torts avec elle, en la servant dans sa nouvelle

inclination. Ma lettre fut longue et détaillée; j'écrivais

encore quand un laquais de Manteul, qu'il avait pris avec lui

à Newmarket, entra chez moi et me remit un nouveau billet de

sa part, qu'il m'envoyait de la première poste; c'était une

répétition du précédent. Il craignait qu'il ne me fût pas

parvenu; que mon départ ne fût différé, et se servait des

motifs les plus forts pour le hâter. Pour achever de m'ôter

toute espèce d'inquiétude sur son compte, il m'assurait "qu'il

regardait cet événement comme un bonheur. Trop jeune encore

pour se marier (il n'a pas vingt ans), il aurait fait une

folie que Matilde seule pouvait excuser. L'idée d'être aimé

d'elle lui avait fait tourner la tête; la certitude du

contraire lui rendait la raison et la liberté. Il allait en

profiter pour s'instruire et s'amuser en voyageant encore

quelques années; il espérait de me revoir, disait-il,

l'heureux époux de la plus aimable des femmes. Quels que

fussent les motifs qui m'éloignaient d'elle, et les torts que

je me reprochais, il était sûr que je n'aurais qu'à la voir

pour sentir tout mon bonheur. Il me connaissait trop

d'ailleurs pour croire que je balancerais un instant à voler à

son secours, ne fût-ce même que comme ami, si je n'étais plus

libre d'accepter celui qui m'était offert. Il finissait par me

dire que son laquais avait ordre de ne le rejoindre qu'après

m'avoir vu monter dans ma chaise de poste."

Je lui remis l'immense lettre que j'avais écrite à son maître,

et il repartit pour Newmarket au moment où je m'éloignai de

Londres. Ma traversée fut très-heureuse et très-prompte, le

vent était favorable. Je trouvai Varner à Hambourg, qui

attendait depuis trois semaines qu'un vaisseau pût mettre à la

voile. Ils étaient tous retenus dans le port par les vents

contraires, et le bon Varner gémissait de ce retard. Il me

remit votre billet, et mon banquier, que je vis le même jour,

me donna la lettre qui l'avait suivi. Tous les deux étaient

également pressants; vous exigiez le retour le plus prompt

sans en expliquer le motifs; mais avais-je besoin de les

savoir? Vous ordonniez, je devais obéir; et si je n'eusse été

en chemin, je m'y serais mis à l'instant même.

Comment vous avouer cependant qu'un sentiment que je

condamnais, mais auquel je ne pus résister, me fit prendre la

route de Dresde plutôt que celle de Berlin? Je ne puis

l'excuser qu'en croyant que ce fut un pressentiment; mais pour

le moment je cherchai à me faire illusion, à me persuader

qu'un retard de quelques jours au plus ne pourrait vous faire

aucune peine, au lieu que le moindre délai pouvait influer sur

le sort de Matilde. Je voulais la voir, la déterminer à me

suivre et vous l'amener. J'osai même alors interpréter ces

deux lettres si pressantes, cet ordre si positif de me rendre

auprès de vous sans délai. Sans doute Matilde en était

l'objet; et je répondais à vos intentions en volant à son

secours avant même de vous voir: je ne m'arrêtai donc à

Hambourg que le temps nécessaire pour avoir de bons chevaux.

Vous savez le reste, mon cher ami, comment je rencontrai M. de

Zastrow, et quelle fut ma surprise en voyant sortir Matilde de

cette chaise de poste; mais ce que je n'ai point osé vous dire

devant elle, c'est à quel point sa figure charmante me frappa,

m'étonna, m'enchanta. Oh! combien elle me parut au-dessus et

de ce que Manteul m'avait dit, et de ce que j'avais imaginé!

Tel fut l'effet que me firent son émotion, son trouble, qui

l'embellissaient encore, et les premiers mots qu'elle prononça

avec une expression de tendresse, un sentiment, une âme, qu'il

est impossible de rendre. Je la vois encore s'élancer de cette

voiture, accourir les bras ouverts; je l'entends me dire:

Lindorf, cher Lindorf! c'est votre Matilde qu'on veut vous

enlever et qui ne veut être qu'à vous. Cette âme innocente et

pure est au-dessus du soupçon; elle aime, elle est donc sûre

d'être aimé. Une année de silence, tout ce qu'on n'a cessé de

lui dire, tous mes torts apparents et réels n'ont point

ébranlé sa constance. Elle me voit; ils sont tous oubliés: il

ne lui reste pas même l'ombre d'un doute. Et quand ses sens

l'abandonnèrent; quand elle se laissa tomber dans mes bras,

faible, pâle, inanimée, ses yeux charmants fermés à demi,

comme elle me parut intéressante! Avec quelle ardeur je fis le

voeu de lui consacrer ma vie! J'ose vous l'avouer, mon ami, en

la portant dans la maison de poste, ce fut sur les lèvres que

je le prononçai; et je n'oublierai jamais le sentiment

délicieux que j'éprouvai. Mon combat avec Zastrow, ma

blessure, notre voyage, les soins touchants qu'elle a pris de

moi, son esprit, ses grâces, sa charmante naïveté, tous les

instants enfin que j'ai passés auprès d'elle, ont augmenté mon

attachement et rendu ineffaçable l'impression qu'elle me fit

au premier instant. Je n'ai pu cependant me défendre d'un peu

d'émotion en revoyant Caroline; mais elle était d'un autre

genre que celle qu'elle me faisait éprouver l'été passé: un

regard de Matilde la dissipa bientôt, et j'ose assurer que ce

sera la dernière. Je m'aperçus d'abord avec la joie la plus

vive, que vous étiez aimé; et dès cet instant je ne vis plus

dans Caroline qu'une soeur chérie, et l'épouse de mon ami, de

mon frère... Cher comte! vous avez lu dans mon coeur, et vous

ne tarderez pas, je l'espère, à m'accorder ce titre précieux,

que je mérite par mes sentiments et que j'ambitionne comme le

comble du bonheur.

Et moi, lui dit le comte en l'embrassant tendrement, je ne

croirai le mien complet que lorsque Matilde et Lindorf seront

heureux comme moi. Il me tarde d'arriver, et de serrer ces

noeuds qui ne me laisseront plus rien à désirer.

Il lui raconta ensuite à son tour tout ce qui avait précédé sa

réunion avec Caroline. Lindorf frémit à l'idée du divorce

qu'il avait projeté. -- Grand Dieu! lui dit-il, et vous pouviez

penser que j'accepterais un tel sacrifice, que je voudrais

être heureux aux dépens de Walstein? -- Il s'agissait du

bonheur de Caroline, devions-nous balancer à l'assurer? La

lettre que je vous écrivais, et qu'elle devait vous remettre à

votre arrivée, aurait levé tous vos scrupules. Votre amitié,

votre délicatesse, auraient cédé aux motifs les plus

pressants, les plus décisifs. Non, Lindorf, mes mesures

étaient bien prises, et vous n'auriez pu résister. -- Ne me

demandez point ce que j'aurais fait, reprit Lindorf;

heureusement vous ne m'avez pas mis à cette dangereuse

épreuve. J'aime mieux, je l'avoue, être votre frère: vous seul

méritez Caroline; elle seule pouvait récompenser vos

vertus..., et peut-être Matilde convient-elle mieux à votre

ami Lindorf. -- Elle ignore sans doute, lui dit le comte, que

Caroline ait été son rivale? -- Lindorf l'interrompit vivement:

Elle n'ignore rien, mon ami. Matilde n'a-t-elle pas le droit

de lire dans mon coeur, d'en savoir tous les secrets, d'en

connaître tous les replis? Ne lui devais-je pas l'explication

de mon refroidissement, de mon silence, de mon voyage en

Angleterre? Aurais-je pu lui en imposer, la tromper? Non,

c'était impossible. J'en avais peut-être formé le projet, mais

c'était avant de la revoir, avant de l'entendre: sa noble

franchise, sa candeur, appellent irrésistiblement la confiance

et la sincérité.

Dès que nous fûmes seuls dans la chaise de poste, elle me

parla de vous, de votre mariage: elle me demanda si je

connaissais sa belle-soeur, et l'aveu des sentiments qu'elle

m'avait inspirés; et la confidence la plus entière fut ma

réponse. Je lui racontai tout ce qui s'était passé, et je la

vis par degrés s'attacher à Caroline. Loin de ressentir aucune

jalousie, aucune aigreur, elle n'eut que le désir de la

connaître, et de la prendre pour modèle. -- Combien je

l'aimerai cette charmante Caroline! me disait-elle. Elle fera

le bonheur de mon frère; elle m'apprendra à fixer mon cher

Lindorf, elle sera mon amie.... Et, depuis qu'elle l'a vue,

elle m'a dit avec ce ton de la vérité qui ne peut laisser

aucun doute: Ah! Lindorf, combien vous êtes justifié à mes

yeux! Je ne vous pardonnerais pas de l'avoir vue avec

indifférence. Voilà votre soeur, mon cher comte; jugez si je

dois l'adorer.

Arrivés à Berlin, le premier soin du comte fut de présenter au

roi sa soeur et son ami, en lui demandant son approbation pour

leur union. Dès qu'il l'eut obtenue, l'heureuse famille se

rendit à la terre que le comte possédait à quelques lieues de

Berlin, celle où Caroline était allée le joindre et dont

Justin était concierge; et là, dans la chapelle du château, le

mariage fut célébré sans autre témoins que le comte, la

comtesse et quelques villageois. En sortant de l'église,

Louise vint faire son compliment à Lindorf; elle lui fut

présentée par Caroline. C'était encore un moment d'épreuve;

elle fut favorable à Matilde. Le dernier sentiment qu'on

éprouve est toujours celui qui paraît le plus vif. Il regarda

sans trouble les deux charmantes femmes qui avaient fait

naître en lui de si vives émotions; et serrant la main du

comte qui se trouvait près de lui: C'est dans ce moment, lui

dit-il, que je puis vous assurer que je suis digne d'être

votre frère. J'ai été passionné pour Louise; j'ai adoré

Caroline; mais j'aime ma chère Matilde, et je sens que c'est

pour la vie.

Lindorf pensa toujours ainsi. Malgré sa légèreté naturelle,

qui l'entraîna peut-être à des infidélités passagères, il fit

le bonheur de son aimable compagne, parvint aux premiers

grades militaires et se distingua dans plusieurs occasions.

Le comte de Walstein fut toujours l'ami de son roi, le

protecteur du peuple, le soutien des malheureux, et trouva

dans l'amour constant de sa chère Caroline, dans les vertus de

leurs enfants, la récompense des siennes.

Et Caroline? -- Caroline, adorée, chérie, respectée comme elle

méritait de l'être, fut la plus heureuse ainsi que la plus

aimable des femmes.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 27 / 29 段