J'en partis, reprit Lindorf, bien décidé à ne revoir Caroline

que lorsque je serais digne d'elle et de vous, et que j'aurais

surmonté ma fatale passion; j'étais loin de prévoir que cet

heureux moment fût aussi prochain. La solitude de mon antique

château de Ronnebourg augmentait mon amour et ma mélancolie.

Mon imagination me transportait sans cesse dans le pavillon de

Rindaw, je croyais voir Caroline, je croyais l'entendre; et

quand cette douce illusion se dissipait, mon désespoir et mes

remords devenaient plus déchirants. Votre arrivée et le récit

que vous me fîtes, y mirent le comble. Vous aimiez Caroline,

votre bonheur dépendait d'être aimé d'elle: dès cet instant,

je renouvelai le voeu de faire tous mes efforts pour surmonter

ma passion, de me bannir plutôt pour jamais de ma patrie, et

surtout de vous laisser toujours ignorer notre fatale

rivalité. Oui, je l'aurais tenu ce voeu qui devenait chaque

jour plus sacré, jamais le nom de Caroline ne serait sorti de

ma bouche, si son apparition subite à Ronnebourg, cette

apparition que je ne puis comprendre encore, n'eût égaré ma

raison.

Dispensez-moi de vous peindre ce que j'éprouvai dans cet

affreux moment, où, la croyant expirante, je trahis le secret

de mon coeur; où je vous appris que cet ami comblé de vos

bienfaits, après avoir attenté à vos jours, osait être votre

rival. Je fus sur le point de vous venger moi-même et de

suivre celle que je croyais déjà privée de la vie; mais elle

fit quelques mouvements; je vis ses yeux se rouvrir, ses joues

se colorer; elle vous était rendue, je ne voulus point

troubler votre bonheur par l'affreux spectacle de la mort de

votre ami. Je passai dans ma chambre; je vous écrivis une

lettre, que vous avez trouvée sur mon bureau; et, montant à

cheval, je m'éloignai rapidement sans savoir où j'allais, et

sans penser à prendre aucun domestique avec moi.

La première journée, je marchai, sans tenir de route décidée,

où mon cheval me conduisit. Le soir, arrêté dans une mauvaise

auberge, je cherchai cependant à rassembler mes idées; je

résolus de suivre mon premier projet, qui était de passer en

Angleterre. J'avais écrit en cour pour en demander la

permission, et je l'avais obtenue. Mon valet de chambre et mes

équipages pouvaient me rejoindre; rien ne devait m'arrêter, et

je pris tout de suite le chemin de Hambourg, où je voulais

m'embarquer. Je courus la poste jour et nuit: ce mouvement

continuel convenait à l'agitation de mon âme, et le repos

m'eût été insupportable. J'aurais voulu trouver, en arrivant à

Hambourg, un vaisseau prêt à partir, et m'embarquer en sortant

de ma chaise ce poste: heureusement il n'y en avait pas.

Quelques heures après mon arrivée, je fus saisi d'une fièvre

ardente, qui dura plusieurs jours. Un médecin, que l'hôte fit

appeler, me fit saigner si abondamment, qu'une faiblesse

excessive succéda à la fièvre, et retarda mon départ. Forcé

d'attendre à Hambourg le retour de ma santé et de mes forces,

j'écrivis à mon valet de chambre de venir m'y joindre.

Cette maladie, suite bien naturelle de ce que j'avais éprouvé,

et ma course forcée, furent sans doute un bonheur. Elle calma

la violence de mes transports, et m'obligea, malgré moi peut-être,

à suivre le plan que je m'étais prescrit dès que je sus

que vous étiez l'époux de Caroline. Je puis vous l'avouer à

présent que je rougis de ma faiblesse et que je l'ai

surmontée; mais plus de vingt fois sur la route je fus tenté

de retourner à Ronnebourg et de vous demander Caroline ou la

mort. Si j'eusse été forcé de m'arrêter à Hambourg sans y

tomber malade, peut-être aurais-je succombé, et je me serais à

jamais rendu indigne de votre estime et de votre amitié. Ma

fièvre, et surtout l'abattement de ma convalescence, me firent

voir les objets sous un autre point de vue. Soit que le

physique eût influé sur le moral, soit que ce fût le fruit des

réflexions que je ne cessais de faire, ou que mon amitié pour

vous, mon cher comte, fût assez forte pour triompher de

l'amour, il est certain que ma passion s'affaiblissait chaque

jour, ou plutôt ma raison se fortifiait. J'adorais toujours

Caroline, mais comme on adore la Divinité, sans oser même

imaginer de la revoir jamais. Je frémissais d'en avoir eu

l'idée; et, loin de conserver le désir de me rapprocher

d'elle, j'éprouvais celui de m'éloigner davantage, et

j'attendais Varner avec impatience.

J'étais dans ces dispositions lorsque le jeune baron de

Manteul arriva à Hambourg, et vint loger dans la même auberge

que moi. L'hôte lui parla tout de suite de ma maladie, lui

exagéra le danger où j'avais été, les soins qu'il avait pris

de moi, ma peine à me rétablir, et lui inspira l'envie de me

voir. Il se fit annoncer chez moi; je connaissais de

réputation cette famille saxonne, je le reçus avec plaisir.

Son extérieur me prévint en sa faveur, et sa conversation ne

démentit point cette bonne opinion. Je fis sur lui la même

impression. Au bout de quelques heures, nous fûmes ensemble

comme d'anciennes connaissances. Il allait aussi en

Angleterre; mais il ne pouvait s'arrêter plus de trois jours à

Hambourg. Apprenant que je voulais aussi passer la mer, il me

sollicita vivement de m'embarquer avec lui. Ma santé, qui se

fortifiait chaque jour, me permettait de partir, et je

consentis avec plaisir à cet arrangement, qui me procurait une

compagnie agréable.

Je laissai à l'hôte un billet pour mon valet de chambre, et

deux jours après nous quittâmes Hambourg, M. de Manteul et

moi, en nous félicitant mutuellement de cette heureuse

rencontre. Nous convînmes aussi de ne point nous quitter en

arrivant à Londres, et de prendre un logement commun.

Ce jeune homme me convenait d'autant plus, qu'il était presque

aussi triste que moi, et souvent nous soupirions à l'unisson:

il fut le premier à le remarquer. Pendant la traversée, nous

étions seuls sur le tillac, absorbés dans nos idées et

gardant, tous les deux, le plus profond silence; Manteul le

rompit enfin: Je crois, me dit-il, que je découvre entre nous

une nouvelle conformité; convenez, mon cher Lindorf, que votre

coeur est occupé, et que vous regrettez profondément quelqu'un

dans votre patrie? Je rougis; mais, détournant la question sur

lui-même, je lui dis en riant qu'il venait de me faire un

aveu. Je ne le nie point, me répondit-il, et si vous

connaissiez l'objet de mes regrets, vous en comprendriez la

vivacité. Lorsque je quittai la Saxe, je croyais ne fuir que

le danger d'aimer la plus charmante personne de l'univers;

depuis que je ne la vois plus, je sens que le mal était fait

et que je suis parti trop tard. -- J'avouai que mon coeur

n'était pas plus libre que le sien, mais sans rien ajouter de

plus; je cherchai même à détourner la conversation, et je me

contentai de quelques réflexions vagues sur les peines de

l'amour.

Notre courte navigation fut heureuse. Nous arrivâmes à

Londres. L'aspect de cette grande ville, si riche, si peuplée,

eut le pouvoir de me distraire de ma mélancolie. Comme je

désirais sincèrement d'en guérir, je me livrai de moi-même à

toutes les distractions qui se présentaient, et je m'en

trouvai bien. Je recouvrai bientôt mes forces, ma santé, même

une partie de la gaieté qui m'était naturelle; cependant

Caroline occupait toujours mon coeur et ma pensée. Dans mes

moments de solitude, je ne songeais qu'à elle; mais comme je

redoutais ce dangereux souvenir, je travaillais sans cesse à

l'écarter, et j'étais seul le moins qu'il m'était possible.

Manteul me quittait rarement, s'attachait à moi tous les jours

davantage, et redoutait à l'avance le moment de nous séparer.

A son arrivée à Londres, il avait trouvé chez son banquier des

lettres de Dresde, qui parurent lui faire le plus grand

plaisir.

Il serait possible, me dit-il alors, que son retour dans sa

patrie fût plus prochain qu'il ne l'avait pensé; mais

l'événement qui le rappellerait serait si heureux pour lui,

qu'il ne regretterait que moi. Il m'était aisé de voir qu'il

aurait voulu m'ouvrir entièrement son coeur, mais peut-être

alors eût-il exigé la réciprocité, et j'étais décidé à ne

confier jamais à personne le secret de ma fatale passion, à ne

jamais prononcer le nom de Caroline. J'évitai donc, sans

affectation, de lui demander celui de l'objet de son

attachement, ou de lui faire aucune question que pût amener

une confidence.

Nous avions été présentés par M. de J***, notre envoyé à la

cour de Londres, chez plusieurs seigneurs. Un jour, nous

étions à un dîner d'hommes, chez milord Salisbury. Au dessert,

il fut question de porter des toasts. Vous connaissez sans

doute cet usage anglais, qui consiste à boire à la ronde à la

santé de la femme qui nous intéresse le plus? Lorsque ce fut

mon tour, mon coeur disait _Caroline_, et ma bouche faillit à

prononcer ce nom; je me retins cependant, et je priai qu'on me

dispensât de nommer celle dont je portais la santé. On me

plaisanta beaucoup sur ma discrétion, et l'on but à la ronde

la santé de la _belle inconnue_.

Je ne serai point aussi discret que Lindorf, dit Manteul en

prenant son verre, et je fais gloire de boire à la santé de

l'aimable Matilde de Walstein. Ce nom me frappa si fort, que

je crus avoir mal entendu; mais il fut répété plusieurs fois,

et je ne pus douter que ce ne fût bien Matilde elle-même,

cette Matilde dont j'avais été si tendrement aimé et que

j'avais si cruellement offensée.

Je ne puis vous exprimer de quel trouble je fus saisi, moi

qui, l'instant auparavant, n'aurais pas cru possible qu'un

autre nom que celui de Caroline eût pu me faire la moindre

impression.

Manteul était trop loin de moi pour lui parler, pour lui

demander si cette Matilde était bien celle qu'il aimait; mais

pouvais-je en douter? Sa physionomie s'était animée en

prononçant son nom, en l'entendant répéter. Je le regardai, et

je le trouvai mieux encore qu'à l'ordinaire; il me parut fait

pour être aimé, et sans doute il l'était de Matilde. Ces

lettres qui l'ont rendu si content étaient sans doute de

Matilde; ce retour si prompt à Dresde, et qui doit le rendre

si heureux, est sans doute ordonné par Matilde; sans doute il

doit recevoir sa main; il a déjà son coeur. Toutes ces idées

m'occupèrent, et cependant le reste du dîner et pendant le

spectacle, où je fus entraîné malgré moi. J'aurais voulu

pouvoir parler en particulier à Manteul, pénétrer dans son

coeur; je me reprochais d'avoir évité ses confidences; je

craignais d'avoir manqué le moment; enfin j'étais agité au

point que, ne pouvant rester plus longtemps au spectacle, que

je ne regardais ni n'écoutais, je pris le parti de le quitter

et de rentrer chez moi, où j'attendis Manteul avec une

impatience dont je ne pouvais me rendre raison à moi-même.

Il ne tarda pas à rentrer; ma prompte sortie du spectacle

l'avait alarmé. A peine lui donnai-je le temps de me le dire;

je lui demandai tout de suite si cette Matilde de Walstein

dont il avait porté la santé, soeur de comte de Walstein,

ambassadeur en Russie, était celle qu'il aimait? -- Oui sans

doute, me répondit-il avec feu; c'est elle-même, c'est votre

charmante compatriote: est-ce que vous la connaissez? Elle

était bien jeune lorsqu'elle quitta Berlin. -- Je connais

beaucoup son frère, lui dis-je en éludant ainsi sa question.

Le comte de Walstein est pour moi plus qu'un ami; il est mon

père, mon bienfaiteur, ce que j'ai de plus cher au monde. -- O

mon cher Lindorf! me dit Manteul en m'embrassant avec

transport, s'il est vrai que vous soyez lié à ce point avec le

frère de ma chère Matilde, je puis vous devoir mon bonheur.

Elle m'a souvent protesté que ce frère aurait seul le droit de

disposer d'elle. Vous lui parlerez pour moi; vous le

préviendrez en ma faveur; dites-moi que vous le ferez. -- N'en

doutez pas, mon ami. Si Matilde trouve aussi son bonheur dans

cette union, j'userai de tout le pouvoir que l'amitié me donne

sur le comte pour l'engager à la former. Mais je croyais

Matilde engagée avec le baron de Zastrow. -- Ah! c'est ce cruel

engagement, ou plutôt ce projet de mariage, qui peut seul me

décider à m'éloigner de Dresde. J'étais ami de Zastrow; je ne

voulais pas devenir son rival; j'ignorais alors la répugnance

extrême que Matilde avait pour lui. Une lettre de ma soeur, que

je trouvai en arrivant ici, me l'apprend et me donne les

espérances les plus flatteuses. -- Quoi! vous n'en aviez aucune

jusqu'à cette lettre? -- Aucune, absolument. Matilde ne m'a

jamais témoigné que de l'estime, et cette simple amitié que je

croyais une suite de celle qu'elle a pour ma soeur. Elle ne

paraissait pas même s'apercevoir de la préférence que je lui

donnais sur toutes les femmes; et, je crois déjà vous l'avoir

dit, avant de m'éloigner d'elle, j'ignorais moi-même la force

de mes sentiments. La lettre de ma soeur, en me faisant

entrevoir la possibilité d'être heureux, m'a fait sentir

combien j'aimais sa charmante amie.

Je brûlais de la voir cette lettre, et mon envie fut

satisfaite: il la tira de son portefeuille, et me la donna. --

Lisez, mon ami, me dit-il; voyez si je n'ai pas lieu de me

flatter d'être aimé. Je la pris, et je la lus avec une émotion

excessive.

"Mademoiselle de Manteul blâmait son frère d'être parti, de

n'avoir pas suivi ses conseils, et fait ouvertement sa cour à

la jeune comtesse. M. de Zastrow n'aurait point dû l'arrêter;

il était détesté, et jamais ce mariage n'aurait lieu: tout qui

prouvait, au contraire, que Manteul était aimé. Elle avait

déjà remarqué bien ces choses avant son départ, à présent elle

n'en doutait plus. Matilde avait témoigné le chagrin le plus

vif en apprenant qu'il allai voyager, au point même d'en

verser des larmes. Elle avait perdu sa gaieté; et ce qui

m'assure, disait-elle, que votre absence seule cause sa

tristesse, c'est qu'elle semble redoubler quand on parle de

l'Angleterre. Elle disait hier, avec un charmant petit dépit:

Ah! cette Angleterre, je ne sais pourquoi tous les hommes ont

la passion d'y courir. Je crois, mon frère, que voilà d'assez

bons symptômes. Si vous en voulez une preuve plus convaincante

encore, c'est qu'elle m'a priée de lui montrer les lettres que

vous m'écririez. Profitez de cet avis; il est temps encore,

peut-être, de réparer la sottise que vous avez faite en vous

éloignant de Dresde. Ecrivez-moi tout de suite une lettre qui

n'ait pas l'air d'une réponse à celle-ci. Confiez-moi vos

sentiments pour ma jeune amie; chargez-moi de pénétrer les

siens; dites que le doute seul vous a fait partir, mais qu'à

la moindre lueur d'espérance vous êtes prêt à revenir. Elle

lira cette lettre; elle la lira devant moi; je verrai

l'impression qu'elle fera sur elle, et certainement le secret

de son coeur n'échappera pas à ma pénétration. J'espère, dans

ma première, vous apprendre quelque chose de plus certain, et

hâter votre retour, etc."

Cette lettre me parut en effet la preuve sûre que Matilde

aimait le frère de son amie. J'éprouvais, malgré moi, le

sentiment le plus pénible, une espèce de colère intérieure que

je ne pouvais définir, et que je m'efforçais de cacher. Je lui

rendis sa lettre, en confirmant les espérances flatteuses

qu'elle lui donnait.

J'ai écrit à ma soeur, me dit-il, conformément à ce qu'elle me

prescrivait, et j'attends sa réponse avec la plus vive

impatience. Si, comme elle le pense, elle m'est favorable; si

Matilde accepte mes voeux; si elle me permet de prétendre à son

coeur et à sa main, vous voudrez bien, mon cher Lindorf, me

servir auprès du comte: vous devoir mon bonheur est un moyen

de l'augmenter encore. Je le lui promis solennellement, mais

non pas sans éprouver quelque chose qui ressemblait assez à la

jalousie. Le portrait qu'il me fit de votre charmante soeur y

mit le comble. Je ne pus lui cacher que je l'avais vue souvent

avant son départ pour Dresde, chez sa tante de Zastrow. Non,

me disait-il, non, vous ne la connaissez pas. Lorsque Matilde

quitta Berlin, à peine sortait-elle de l'enfance, et vous ne

pouvez vous imaginer combien elle a gagné depuis ce temps-là,

à quel point elle s'est formée, développée. Il est possible

d'être plus belle que Matilde; il ne l'est pas de réunir plus

de grâces et en même temps plus de noblesse, d'avoir un

ensemble plus séduisant. Ses traits ne sont pas réguliers,

mais chacun d'eux a une expression qui lui est propre; sa

physionomie varie à chaque instant; elle est le miroir du coeur

le plus excellent et de l'esprit le plus aimable. Tantôt gaie,

badine, folâtre, mutine même, elle inspire la joie et le

plaisir à tout ce qui l'entoure; dans d'autres moments, douce,

sensible, caressante, elle attendrirait l'âme la plus froide:

voilà celle que je voyais tous les jours. Ai-je pu résister à

tant de charmes? et jugez de mon bonheur si je puis les

posséder.

Ah! sans doute j'en pouvais juger par mes regrets de l'avoir

négligé ce bonheur lorsqu'il m'était offert. Quoi! j'avais été

aimé de cette adorable personne, dont chaque trait se gravait

dans mon âme; il n'avait tenu qu'à moi, qu'à moi seul de

m'unir à elle! Mais l'avais-je mérité ce bien dont je

connaissais trop tard tout le prix? N'a-t-elle pas dû

l'oublier cet homme qui n'a payé ses sentiments que de la plus

noire ingratitude, qui l'a négligée, abandonnée; qui, livré

tout entier à une autre passion, a repoussé durement le coeur

qui se donnait à lui, et l'a forcé de chercher un autre objet

d'attachement?

Ces idées, qui se succédaient dans mon imagination comme des

éclairs, me donnaient un air sombre et préoccupé, dont Manteul

dut être surpris; mais le sujet de la conversation

l'intéressait trop pour qu'il s'aperçût de rien. Il aurait

voulu me parler plus longtemps de sa chère Matilde et de ses

espérances; mais il ne m'était plus possible de l'entendre de

sang-froid. Je prétextai une migraine, et il me laissa.

Il me tardait d'être seul, de chercher à démêler ce qui se

passait en moi, pourquoi j'éprouvais cette agitation

singulière pour un événement que j'aurais dû prévoir et

désirer. Puisque je n'aimais pas Matilde, puisque j'avais

renoncé à son coeur, à sa main, aux droits que j'avais sur

elle, ne devais-je pas être charmé qu'un autre lui rendît plus

de justice et réparât tous mes torts? Ah! je l'étais si peu,

qu'il me paraissait que Manteul m'enlevait un bien qui

m'appartenait, et que j'avais l'inconséquence, l'injustice

d'accuser Matilde de légèreté, et de lui reprocher une

inconstance dont j'étais moi-même si coupable.

Je me rappelais toute les circonstances de notre liaison, ces

promesses si tendres, si naïve, si souvent répétées dans ses

lettres de n'aimer jamais que moi, et je disais: Toutes les

femmes sont légères; comme si je n'avais pas été la preuve que

les hommes n'ont pas trop le droit de se plaindre d'elles!

Je réfléchis ensuite sur ma position avec Manteul, sur cette

fatalité qui me rendait pour la seconde fois le rival d'un

ami; mais je n'osais convenir avec moi-même que j'étais son

rival, et je me promis, s'il était aimé, comme tout m'en

assurait, de le servir avec toute la vivacité et la chaleur de

l'amitié. Je lui en renouvelai l'assurance, et nous attendîmes

avec une égale impatience la réponse de sa soeur, qui devait

contenir l'arrêt de son sort. Il me paraissait quelquefois

qu'elle serait aussi l'arrêt du mien. -- Et Caroline est donc

entièrement oubliée? Est-elle effacée de ce coeur où elle a

régné avec tant d'empire? -- Non, mon ami; Caroline est

présente à mon coeur, à ma pensée, plus que je ne le voudrais;

mais j'écarte autant qu'il m'est possible ce dangereux

souvenir. Depuis quelque temps, je pense plus à Caroline de

Walstein qu'à Caroline de Lichtfield; mon imagination n'erre

plus dans le parc de Rindaw ni dans le petit pavillon. Je vois

Caroline occupant à Berlin l'hôtel du meilleur des hommes, du

plus aimable des époux, et goûtant tout son bonheur: je sens

que bientôt je pourrai penser à elle sans remords. Son nom se

lie, s'identifie tous les jours davantage avec le vôtre dans

mon coeur: déjà je ne les sépare plus, et je vous aime presque

également; déjà le nom de Matilde, que Manteul prononce sans

cesse, me donne une émotion plus vive, et d'une nature que je

connais trop bien pour ne pas la distinguer. Voilà, mon cher

ami, ma guérison bien avancée; vous allez savoir ce qui va

l'achever.

Nous avions formé le projet, dès notre arrivée en Angleterre,

d'en parcourir les différentes provinces; mais croyant y

passer l'hiver, nous avions remis ce voyage au printemps

prochain. Manteul, décidé à repartir tout de suite si les

lettres de sa soeur le rappelaient à Dresde, me pria de ne pas

le différer, et de voir au moins les endroits les plus

intéressants. Depuis ces confidences, j'éprouvais un malaise

et une agitation intérieurs qui ne me permettaient pas de

rester en place. Je pensai qu'un voyage me ferait du bien, et

je consentis à ce que mon ami désirait. Nous partîmes donc;

nous parcourûmes plusieurs provinces ou comtés, la principauté

de Galles, et nous vîmes tout ce que ces différents lieux

pouvaient offrir de curieux et d'intéressant.

Ce n'est pas le moment, mon cher comte, de vous donner des

détails sur un pays où la paix et la liberté, entretiennent

l'abondance, où les campagnes, cultivées par de riches

fermiers, ne sont pas, comme les nôtres, le théâtre des

guerres sanglantes et des désastres affreux qui en sont la

suite. Sûrs de pouvoir les nourrir, ils ne craignent point de

donner le jour à de nombreux citoyens. Les villages, ou

petites villes principales des provinces, sont extrêmement

peuplés, et tout le monde a l'air à son aise et heureux. La

noblesse anglaise passe une partie de l'année dans ses terres,

et contribue à l'aisance de ses vassaux. Ces belles demeures

sont entretenues avec un soin, une élégance bien au-dessus de

la triste magnificence de nos antiques châteaux. Si l'on veut

avoir une idée de la belle nature et des agréments que peut

offrir le séjour de la campagne, c'est en Angleterre qu'il

faut aller. -- Vous augmentez mon désir de connaître ce pays,

dit le comte; je veux y mener ma chère Caroline: en attendant,

j'aurais bien des choses à vous demander. -- Je ne serai peut-être

pas en état d'y répondre, reprit Lindorf; nous avons

voyagé trop rapidement, et nous avions l'esprit et le coeur

trop occupés pour remarquer tout ce qui méritait de l'être. Je

ne puis vous parler que de ce qui doit nécessairement frapper

tout étranger qui voit l'Angleterre pour la première fois.

L'impatience d'avoir des nouvelles de Dresde nous fit abréger

notre tournée et reprendre le chemin de Londres, où nous

espérions en trouver. J'étais certainement plus agité que

Manteul; il se livrait aux plus douces espérances, et ne

doutait presque plus de son bonheur. Je n'en doutais pas plus

que lui; mais, loin de le partager, je l'enviais. Plus il

était content, plus mon dépit secret et ma tristesse

redoublaient.

Je lui parlais cependant à tout moment de Matilde; je me

faisais répéter jusqu'aux moindres circonstances de sa vie;

j'étais aussi inépuisable en questions sur elle que Manteul

dans ses réponses: nous n'avions plus d'autre sujet de

conversation, et à chaque instant ma jalousie, ma douleur, mes

regrets, je dirai presque mon amour, prenaient de nouvelles

forces. Manteul ne trouva point à Londres de lettres de sa

soeur; mais deux jours après notre arrivée, je venais de me

lever, et j'allais passer chez lui lorsque son laquais me

remit de sa part un paquet cacheté dans une enveloppe à mon

adresse. Surpris de cet envoi au moment où nous devions

déjeuner ensemble, j'allais entrer chez lui avant même de

l'ouvrir; mais on me dit qu'il venait de sortir, et qu'il ne

reviendrait que pour le dîner. Mon étonnement augmenta;

j'ouvris le paquet, non sans quelque émotion: elle devint plus

forte encore lorsque je vis qu'il renfermait une lettre

ouverte, avec le timbre de Dresde et qui paraissait en

contenir une autre, adressée à Manteul. C'était sans doute la

réponse de sa soeur et une lettre de Matilde; mais pourquoi ne

pas me l'apporter lui-même? Malgré mon impatience de lire, je

commençai par quelques lignes que Manteul avait écrites dans

l'enveloppe. La voici, dit Lindorf en prenant des papiers dans

son portefeuille; jugez quelle dut être ma surprise.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 26 / 29 段