confiance. Il s'inclina; et, d'un ton suffisant qu'il voulait
rendre modeste, il me répondit: Il est vrai, monsieur, que
l'on ma dit cela quelquefois, et même que l'on me l'a prouvé;
mais vous voyez cependant que les goûts sont différents; les
femmes en ont quelquefois de si bizarres! peut-on répondre de
leurs caprices? Imaginez que celle que je poursuis s'avise, à
seize ans, de se piquer d'une fidélité romanesque pour un
amant qui l'a quittée et qu'elle ne reverra jamais. Je ne le
connais pas, mais je crois qu'on peut le valoir pour les
agréments; et quant à la fortune et à la naissance, assurément
je ne le cède à personne. -- Je le crois, monsieur; mais si
votre rival est aimé, vous conviendrez que cet avantage... --
Aimé tant qu'il lui plaira; il est absent, il ne la verra
plus. Si je puis la rattraper, elle est à moi, et finira par
m'adorer.
Cette conversation se passait devant la porte de la maison de
poste; et, m'étonnant de la facilité avec laquelle cet homme
indiscret et vain s'ouvrait à un inconnu, ainsi que de son
manque de délicatesse, j'approuvais intérieurement celle qui
le fuyait, lorsqu'une chaise, arrivant au grand galop du côté
de Dresde, nous interrompit. Il parut n'avoir d'abord aucun
soupçon, et la seule curiosité l'engageait à regarder. La
chaise arrête, une femme avance la tête. Je ne fis alors que
l'entretenir et ne la reconnus point, mais mon homme s'écrie à
l'instant: C'est elle! Elle se rejette au fond de la chaise en
criant à son tour: Mon Dieu! c'est lui! Une femme de chambre
disait au postillon d'avancer; Zastrow, la canne levée,
menaçait de l'assommer s'il faisait un pas de plus.
Je balançai un instant sur ce que je devais faire. L'espèce de
confidence de l'étranger semblait devoir me lier à ses
intérêts, et j'en sentais un bien plus vif pour cette jeune
infortunée qu'on mariait contre son gré. Je pouvais au moins
être médiateur, chercher à ramener les esprits, à rassurer
cette pauvre femme éperdue. Je m'approche de la chaise dans
cette intention, bien éloigné d'imaginer à quel point j'étais
intéressé à cette aventure, lorsque je m'entends nommer avec
l'accent de la plus vive surprise. La portière s'ouvre, et
Matilde elle-même, que je reconnus alors à l'instant,
quoiqu'elle fût embellie et grandie, la charmante Matilde se
précipite auprès de moi, et me prenant la main, elle me dit
d'une voix entrecoupée par la terreur et par la joie: O cher
Lindorf! Dieu lui-même vous envoie à mon secours; défendez
votre Matilde; on veut vous l'enlever; mais elle ne sera, elle
ne veut être qu'à vous.
A peine avais-je pu lui répondre, que Zastrow, m'ayant entendu
nommer, jette sa canne, tire son épée, et s'avance fièrement
en disant: Monsieur de Lindorf? quelle trahison! Et
s'adressant à Matilde: Mademoiselle, je vous prie de monter
dans ma chaise de poste; j'ai des ordres positifs de votre
tante de vous ramener à Dresde, et je ne pense pas que
monsieur ait le droit de s'y opposer.
C'est ce que nous verrons dans un moment, monsieur, lui dis-je
froidement en soutenant Matilde, que tant d'émotions l'une sur
l'autre avaient privée de ses sens, et qui se laissait tomber
sur moi sans connaissance.
Je la soulevai, et l'emportai dans la maison du maître de
poste. Je la posai sur le premier lit que je trouvai, et la
recommandant à plusieurs personnes que le bruit avait
rassemblées, je ressortis de suite; et, l'épée à la main,
comme M. de Zastrow, j'allai au-devant de lui. Il voulait
absolument entrer; deux or trois hommes le retenaient de
force. Dès que je parus, on le laissa libre, et je m'éloignai
de quelques pas avec lui: nous entrâmes dans un petit jardin.
Monsieur le baron, lui dis-je, vous m'avez accusé de trahison.
Je conviens que les apparences sont peut-être contre moi; mais
je veux bien vous assurer sur mon honneur que le hasard le
plus heureux, il est vrai, m'a seul conduit ici. En vous
parlant, j'ignorais également et que vous fussiez mon rival et
que Matilde eût pris la fuite. Si cette assurance vous suffit,
et que, laissant mademoiselle de Walstein maîtresse absolue
d'elle-même, vous juriez de vous en rapporter à sa décision,
je vous offre mon amitié, et je vous assure de mon estime;
sinon je défendrai mes droits sur elle et sa liberté, aux
dépens de ma vie.
Défends-les donc, traître, me répondit-il en se jetant sur moi
avec tant d'impétuosité, que, n'étant point en garde, je ne
pus éviter de recevoir une blessure au bras gauche. Elle était
légère, et ne fit qu'irriter ma fureur contre mon adversaire.
Il se livrait avec si peu de ménagement, et lorsqu'il me vit
blessé il se crut si sûr de la victoire, que j'eus peu de
peine à le désarmer. Son épée sauta de sa main; je mis
légèrement le pied dessus. -- Vous voilà hors de combat, lui
dis-je; je suis maître de votre vie; je suis blessé et vous ne
l'êtes pas; mais malgré ce petit désavantage, je suis prêt à
vous rendre votre arme, et à recommencer si vous ne renoncez à
toutes vos prétentions sur Matilde, et si vous ne promettez de
repartir pour Dresde à l'instant même sans la revoir.
Il hésita; et je m'aperçus, au changement de sa physionomie,
que mon procédé faisait impression sur lui. La fierté
combattait encore, enfin l'honneur eut le dessus. Il me tendit
la main: Rappelez-vous, me dit-il, qu'à ces deux conditions-là
vous m'avez offert votre estime et votre amitié; je vous
demande l'une et l'autre, et je cours les mériter en apaisant
ma tante, en l'engageant à confirmer un bonheur qui vous est
dû.... Oubliez le passé; faites ma paix avec Matilde; je ne
prétends plus qu'à son amitié: aussi bien, ajouta-t-il en
reprenant son ton suffisant, je suis peu accoutumé aux
dédains, et je ne sais pourquoi j'ai supporté les siens si
longtemps.
Je l'embrassai, en l'assurant que c'était la dernière cruelle
qu'il trouverait; que pour lui résister il fallait avoir le
coeur prévenu et nous nous séparâmes les meilleurs amis du
monde. Je le vis monter dans sa chaise, et je me hâtai de
rentrer auprès de Matilde, dont j'étais très-inquiet;
cependant jamais évanouissement ne fut plus heureux, puisqu'il
lui déroba la connaissance d'une scène qui l'aurait
mortellement effrayée. Elle commençait à reprendre ses sens,
ne savait où elle était, et regardait autour d'elle avec
étonnement lorsque j'entrai: alors sa charmante physionomie
reprit ses grâces accoutumées. -- Cher Lindorf, me dit-elle, ce
n'est donc point un songe? il est vrai que je vous ai
retrouvé? A présent, nous ne nous quitterons plus.
A peine put-il achever cette phrase, la jolie main de Matilde
lui ferma la bouche. -- Paix donc, monsieur! je ne vois pas
qu'il soit besoin de répéter mot à mot toutes mes paroles. Mon
cher frère, ma chère soeur, ne croyez pas un mot de tout cela;
peut-être que je le pensais, mais vraiment je n'avais garde de
le dire; et quand je l'aurais dit, savais-je ce que je
faisais? Une fuite, une rencontre, une reconnaissance, un
combat, un évanouissement..., on serait troublée à moins, et
il est bien permis d'extravaguer un peu dans les premiers
moments; mais à présent que me voilà bien raisonnable, je....
Elle regardait Lindorf en souriant malicieusement. -- Eh bien?
-- Eh bien! je dis encore de même, et la raison confirme
aujourd'hui ce qui échappait hier à l'amour.
Elle était si jolie en disant cela, toute cette petite figure
avait tant de grâces, que Lindorf, dans ce moment, crut
l'aimer plus qu'il n'avait aimé de sa vie, et l'exprima avec
un feu, une vivacité, qui ne pouvaient laisser aucun doute.
Caroline était transportée de joie, elle embrassa le comte en
lui disant: Avais-je tort quand je vous assurais qu'il
l'aimerait à la folie?
Le comte regardait Lindorf avec étonnement. Jusqu'alors, sans
pouvoir comprendre par quel hasard il le trouvait réuni à
Matilde, il avait attribué à un effort de raison et d'amitié
l'attachement qu'il lui témoignait; il se rappelait trop bien
à quel excès il avait adoré Caroline, pour croire qu'en aussi
peu de temps cette passion si vive pût avoir un autre objet.
Cependant Lindorf avait l'air de la sincérité en témoignant
ses sentiments à Matilde; et Lindorf n'était pas faux. Le
comte, d'ailleurs, était si fort accoutumé à lire dans son
coeur, qu'aucun mouvement secret n'aurait pu lui échapper, et
son coeur paraissait dicter ses expressions.
Lindorf s'aperçut à son tour de ce qui se passait dans l'âme
du comte, et s'approchant de lui, il lui dit à demi-voix:
Lorsque nous serons seuls, mon cher comte, je vous ferai mon
histoire; vous aurez le clef de ce qui paraît vous surprendre:
en attendant, croyez que votre ami n'a point appris l'art de
feindre et qu'il sent tout ce qu'il exprime. Le comte lui
serra la main, et pria Matilde d'achever ce qui lui restait à
raconter: c'était peu de chose; mais on voulait tout savoir,
et le moindre détail intéressait.
Ce fut encore Lindorf qui prit la parole. Mon valet de
chambre, qui est chirurgien, pansa ma blessure. J'avais espéré
pouvoir la cacher à Matilde, ainsi que mon combat avec
Zastrow; je lui dis simplement qu'il avait entendu raison, et
qu'il était reparti pour Dresde en promettant d'apaiser sa
tante. Elle en fut charmée; et tous les deux éprouvant une
égale impatience de vous revoir, nous partîmes à l'instant
même.
Le mouvement de la voiture, et peut-être la douce agitation de
mon coeur, ne tardèrent pas à rouvrir ma blessure. Matilde eut
l'émotion la plus vive en voyant couler mon sang: il ne me fut
plus possible de lui en cacher la cause, et nous fûmes obligés
d'arrêter ici pour mettre un nouvel appareil. La plaie se
trouva plus profonde que nous ne l'avions jugé d'abord; Varner
me condamna à vingt-quatre heures de repos. Je sollicitai
vainement mon aimable compagne de continuer sa route et de me
laisser dans cette mauvaise auberge, elle ne voulut jamais y
consentir.
Vraiment, je n'avais garde, interrompit Matilde avec vivacité;
je connaissais mieux mon devoir: a-t-on jamais vu qu'une
héroïne de roman abandonnât son chevalier blessé pour elle en
la défendant contre un félon ravisseur? Je crois même que,
pour bien remplir mon rôle, c'est moi qui devais panser cette
plaie en l'arrosant de mes larmes; j'attachai du moins
l'écharpe avec assez de grâce: qu'en dites-vous, mon frère?
mon attitude n'était-elle pas touchante? -- Vous ressembliez
tout à fait, lui dit le comte en riant, à une princesse du
temps d'Amadis. -- Une des belles du fameux Galaor? reprit
Matilde en jetant un petit coup d'oeil sur Lindorf.
C'est donc à celle qui l'a fixé? dit-il en lui baisant la
main. -- Galaor disait cela à toutes les belles qu'il
rencontrait, et il les persuadait; mais je ne suis pas aussi
crédule, et je vais mettre votre sincérité à l'épreuve. --
Ordonnez. -- Une femme autrefois exigeait froidement de son
amant de ne pas prononcer une seule parole pendant deux
années, et il obéissait: l'heureux temps! Je suis sûre à
présent que si j'ordonnais à mon chevalier blessé repos et
silence seulement jusqu'à demain, je ne serais pas obéie? --
Vous le serez toujours, lui dit Lindorf en mettant un genou en
terre, et il y a quelque mérite à ma soumission; j'avais bien
des choses à dire à mon ami. -- Et vous auriez passé la nuit
entière à causer; et la fièvre, et la blessure?... Je réitère
mes ordres absolus; repos et silence jusqu'à demain.
On le lui promit, mais avec peine. Les deux amis éprouvaient
une égale impatience de s'entretenir en liberté; le comte
surtout avait un double intérêt à pénétrer dans le coeur de
Lindorf, à s'assurer qu'il était bien guéri de sa passion pour
Caroline, et qu'il aimait assez Matilde pour faire son
bonheur. Ils convinrent donc que, pour se dédommager du
silence qu'on leur imposait, ils feraient route ensemble le
lendemain dans la chaise de poste de Lindorf, et laisseraient
aux dames la berline du comte. Cet arrangement fut accepté
avec plaisir par Caroline. Elle désirait autant que les deux
amis qu'ils eussent une conversation particulière qui achevât
de rassurer son époux sur ses sentiments passés, et qui apprît
à Lindorf ceux qu'elle éprouvait actuellement.
Matilde aurait préféré peut-être qu'on lui laissât soigner son
chevalier blessé, mais elle n'osa le témoigner; et son frère
ayant parlé d'envoyer son valet de chambre à Dresde avec des
lettres pour la baronne de Zastrow, elle se retira pour lui
écrire, ainsi qu'à mademoiselle de Manteul, à qui on renvoyait
aussi ses gens et sa chaise.
Elle revint bientôt, ses deux lettres à la main. Le comte lut
celle à madame de Zastrow, l'approuva, y joignit quelques
lignes, et regardant Matilde qui cachetait celle pour
mademoiselle de Manteul, il lui dit en souriant: -- Exprimez-vous
bien vivement votre reconnaissance à cette amie si zélée
pour vos intérêts? -- Mais je l'exprime comme je la sens; et
c'est beaucoup dire. En vérité, vous qui êtes un héros
d'amitié, mon frère, vous devez être enchanté d'en trouver un
tel exemple, et chez une femme encore! -- Le comte continuait
de sourire. -- Qu'est-ce que c'est que cet air ironique? Vous
n'y croyez pas?.... Ma soeur, vous prendrez, j'espère, avec moi
le parti de notre sexe. -- Nous ferons mieux, dit Caroline,
nous lui prouverons que deux femmes peuvent s'aimer de bonne
foi. -- Je ne leur fais pas le tort d'en douter, reprit le
comte; je crois même qu'une amitié sincère, pure,
désintéressée, est moins rare parmi les femmes qu'on ne le
pense. Un sentiment si doux est fait pour leur âme sensible et
confiante, mais vous me permettrez de ne pas citer
mademoiselle de Manteul comme un modèle d'une amitié pure et
désintéressée. -- Comment? après tant de preuves de plus vif
intérêt!... -- Chère Matilde! je suis fâchée de vous ôter cette
heureuse crédulité de votre âge, qui prouve si bien
l'innocence de votre coeur; mais je doute très-fort que vous
fussiez l'objet de ce vif intérêt que mademoiselle de Manteul
prenait à votre situation. N'avez-vous jamais pensé que
monsieur de Zastrow pouvait y avoir quelque part, et qu'elle a
bien plus songé à éloigner une rivale qu'à servir une amie?
toute sa conduite l'annonce, et j'en suite convaincu.
Matilde était confondue; mille petites circonstances se
retraçaient en foule à son esprit, et lui prouvaient que son
frère avait raison; cependant elle ne crut pas devoir en
convenir, et dit avec vivacité: -- En vérité, vous vous trompez
tout à fait; elle déteste Zastrow; elle ne cessait de m'en
dire du mal, de le tourner en ridicule. -- Adresse de plus pour
augmenter votre répugnance: c'est précisément ce qui me fait
dire qu'elle n'est pas une véritable amie. Si mademoiselle de
Manteul, victime d'un sentiment involontaire pour M. de
Zastrow, vous eût ouvert son coeur et rendu confiance pour
confiance; si vous eussiez concerté ensemble les moyens
d'éviter un mariage qui vous rendait toutes les deux
malheureuses, je croirais à son amitié et ne la blâmerais en
rien; mais je déteste la ruse à cet âge, et sa conduite est
une ruse continuelle. Elle n'a pensé qu'à elle seule en vous
faisant faire une démarche imprudente, que l'événement
justifie, mais qui pouvait vous perdre.
Lindorf prit la parole. -- Vous êtes bien sévère, mon cher
comte. Quels que soient les motifs de mademoiselle de Manteul,
elle m'a trop bien servi pour que je ne cherche pas à la
justifier. Je ne vois dans tout cela qu'une adresse bien
pardonnable à l'amour; d'ailleurs en travaillant pour elle-même,
elle sauvait aussi son amie d'un malheur inévitable. --
Oui sans doute, dit Matilde, qui reprit courage en se voyant
soutenue; car enfin, un jour de plus, et j'étais forcée
d'épouser cet odieux Zastrow. -- Et ne voyez-vous pas, ma chère
amie, que j'étais en chemin? Un jour de plus, et vous étiez
délivrée de la tyrannie, sans un éclat qui nuit toujours à la
réputation d'une jeune personne, et sans vous brouiller avec
une tante à qui vous devez beaucoup. Votre seul tort, chère
Matilde, est de vous être défiée de ma tendre amitié, d'avoir
pu croire un seul instant que je vous abandonnais, et de vous
être confiée aveuglément à une jeune imprudente: d'ailleurs
c'est elle qui vous a conduite et entraînée. -- Ah! mon frère,
s'écria Matilde en se jetant tout en pleurs dans ses bras,
pardonnez-nous à l'un et à l'autre. Si vous saviez combien je
me reproche de vous avoir parlé d'elle, de vous en avoir donné
mauvaise opinion! J'étais si loin de penser, que je croyais de
bonne foi que vous admireriez sa conduite et son zèle.
Lindorf se joignit à Matilde, et gronda son ami de sa
sévérité. Caroline serrait Matilde contre son coeur, essuyait
ses larmes, en versait avec elle. -- Ah! puis-je en vouloir à
mademoiselle de Manteul, s'écria le comte attendri à l'excès,
puisque c'est à elle que je dois le bonheur de voir réuni tout
ce que j'aime? Je lui pardonne si bien, que je désire de tout
mon coeur qu'elle épouse Zastrow, et que je veux même en parler
à ma tante. Pardonne aussi, toi, chère Matilde, si je t'ai
affligée, si j'ai détruit ta douce illusion. J'ai cru te
devoir cette petite leçon; c'est la dernière que je ferai, et
dès ce moment, je remets à Lindorf le soin de ta conduite et
de ton bonheur. Vous savez si je l'ai désirée cette union qui
comble tous mes voeux! O ma Caroline, ma soeur, mon ami! mon
coeur peut à peine suffire à tous les sentiments que vous
inspirez au plus heureux des hommes.
Matilde le remercia mille fois de l'avoir éclairée sur son
imprudence, qu'elle avait peine à se reprocher, disait-elle,
puisqu'elle avait avancé l'instant de leur réunion. Elle
voulut ajouter à sa lettre à mademoiselle de Manteul quelques
plaisanteries sur M. de Zastrow, seulement pour lui prouver
qu'on l'avait devinée.
Le comte ne s'était point trompé dans l'idée qu'il avait prise
d'elle sur le récit de Matilde. Mademoiselle de Manteul
n'avait eu d'autre motif qu'un goût très-vif pour le jeune
baron de Zastrow. Il lui avait rendu quelques soins avant ses
voyages, elle s'était même flattée de l'épouser à son retour.
L'arrivée de Matilde à Dresde, les projets de sa famille,
l'attachement que M. de Zastrow prit pour l'aimable épouse
qu'on lui destinait, tout anéantissait ses espérances, lorsque
la confidence de Matilde vint les ranimer. Elle ne s'était
liée avec elle que pour se procurer les occasions de voir M.
de Zastrow, de lui rappeler ses anciens sentiments, de
pénétrer dans ceux de Matilde, de lui en inspirer, s'il était
possible, pour quelque autre objet. Elle avait espéré que ce
serait pour son frère, et c'est dans ce but qu'elle lui montra
sa lettre. Sa joie fut extrême lorsqu'elle apprit que cet
objet existait déjà, et que sa jeune rivale était décidée à la
plus ferme résistance. Il lui importait trop qu'elle y
persistât, pour ne pas l'encourager vivement; mais cela ne
suffisait pas. Elle pensa que le meilleur moyen de parvenir à
son but était d'éloigner Matilde de Dresde, et de l'engager à
quelque démarche qui rompît absolument et sans retour le
mariage projeté. Ce fut elle qui persuada à madame de Zastrow
et à son neveu qu'en effrayant Matilde on obtiendrait son
consentement. On a vu quel parti elle sut tirer de cet effroi,
et comme tout lui réussit. Elle recueillit cependant peu de
fuit de ses intrigues: M. de Zastrow reconnut dans la chaise
de poste l'ancienne femme de chambre de mademoiselle de
Manteul, et, convaincu qu'elle avait favorisé la fuite de
Matilde, indigné du rôle perfide qu'elle avait joué, il eut
peine à le lui pardonner. Mais ces perfidies étaient une suite
de l'amour qu'elle avait pour lui, et quand l'amour-propre des
hommes est flatté, ils sont toujours indulgents.
Revenons à nos heureux voyageurs. Le lendemain, la blessure de
Lindorf allait à merveille: le bonheur est un baume si
salutaire! On reprit donc la route de Berlin, Caroline et
Matilde dans une des voitures, et les deux amis dans l'autre.
Laissons les aimables belles-soeurs se parler des objets de
leur tendresse, se féliciter de leur bonheur, former des plans
délicieux pour l'avenir, et se lier d'une amitié qui durera
toute leur vie; laissons-les regarder souvent aux deux
portières de la chaise de poste qui les suit, et désirer
d'arriver pour ne plus se quitter. Les deux amis partageaient
leur impatience; mais les hommes sentent moins vivement ces
petites privations qui font le désespoir des femmes sensibles.
Peut-être sont-ils, dans les grandes occasions, plus ardents,
plus passionnés, plus capables de tout pour l'objet de leur
amour; mais toutes les preuves journalières, tous les
sentiments, toutes les nuances d'une passion vive, délicate et
soutenue, n'appartiennent qu'aux femmes. Non-seulement les
hommes n'en sont pas susceptibles, il en est peu même qui
sachent les apprécier. Ceux-ci d'ailleurs avaient tant de
choses à se dire! et cependant la chaise roulait depuis
longtemps, et le plus profond silence y régnait encore....
Lindorf ne savait par où commencer tout ce qu'il avait à
l'époux de Caroline et le comte craignait que la moindre
question n'eût l'air du doute ou du reproche: ce fut lui
cependant qui parla le premier. Il exprima vivement à son ami
tout ce qu'il avait éprouvé à la lecture du cahier qu'il avait
remis à Caroline. Je confie sans la moindre crainte, lui dit-il,
le bonheur de ma soeur à l'ami auquel je dois tout le mien,
à celui qui, amoureux et aimé de la plus charmante femme de
l'univers, sut non-seulement sacrifier sa passion, mais
chercher à lui en inspirer pour un autre... O mon cher
Lindorf! si je vous dois le coeur de Caroline et le bonheur de
Matilde, pourrai-je jamais m'acquitter envers vous?... Mais
expliquez-moi cette révolution subite dans vos sentiments, je
ne puis la comprendre. Ceux que vous témoignez à ma soeur ne
sont-ils pas un nouveau sacrifice de votre amitié généreuse?
Ne cherchez-vous point à vous en imposer à vous-même? Est-il
bien vrai que Caroline...
Mon cher comte, interrompit Lindorf vivement, je vous ferais
des serments si je ne savais pas que la parole de votre ami
vous suffit; croyez-le donc cet ami quand il vous assure qu'il
est digne d'être votre frère, et qu'il n'exprime que ce qu'il
sent. J'aime votre Caroline sans doute, mais comme j'aime son
époux, d'une amitié aussi pure, aussi vive, aussi inaltérable;
et j'aime ma chère Matilde comme la seule femme qui puisse
actuellement me rendre heureux. Vous êtes surpris, je le vois;
apprenez donc tout ce qui s'est passé dans mon coeur depuis
notre séparation. Vous lirez dans ce coeur que vous avez formé.
et j'ose croire que vous en serez satisfait. Le comte se
prépara à l'écouter avec la plus grande attention, et Lindorf
commença.
"Puisque vous avez lu mon cahier, mon cher comte, vous êtes
instruit de l'époque et des détails de ma connaissance avec
Caroline, et des sentiments qu'elle m'inspira. Je ne
chercherai point à les justifier, vous savez s'il était
possible de la voir avec indifférence; j'atteste le ciel que,
malgré tous ses charmes, elle eût été sans danger pour moi, si
j'avais eu le moindre soupçon des liens qui vous unissaient.
Mais tout concourait à me laisser dans l'erreur; votre
silence, l'âge de Caroline à peine sortie de l'enfance, le nom
qu'elle portait, la bonne chanoinesse qui me témoignait
ouvertement le plus vif désir de m'unir à son élève; tout
enfin m'assurait qu'elle était libre, et qu'en osant
l'adorer.... O mon ami! pourquoi votre fatale discrétion?....
Mais passons sur ces temps où, coupable sans le savoir,
j'offensais l'ami généreux pour qui j'aurais sacrifié ma vie.
Il a lu l'expression de ma douleur, de mes remords, de la
résolution que je pris, à l'instant où je découvris mon crime,
de m'éloigner pour toujours. Je crus le réparer en quelque
sorte, ce crime involontaire, en faisant connaître à Caroline
l'époux qu'elle fuyait; je savais que son âme était faite pour
sentir, pour apprécier la vôtre, pour se donner à celui qui
méritait seul un bien si précieux.
-- Ah! c'est ton amitié qui sut me peindre avec ces traits si
flatteurs, si propres à faire impression sur elle, interrompit
le comte avec feu. Cher Lindorf! c'est à toi seul que je dois
le coeur de ma Caroline, et tout le bonheur de ma vie; sans
toi, sans cet amour que tu te reproches, Caroline eût toujours
ignoré peut-être que je pouvais faire le sien. Mais achève,
cher ami; il me tarde d'être convaincu que tu sera heureux
comme moi, que Matilde peut récompenser le sublime effort qui
dicta ton écrit et t'éloigna de Rindaw.