Alors ses transports redoublèrent, et j'eus la malice

d'arrêter un instant sur cette phrase: -- Oui, monsieur,

repris-je lentement, mon goût.... pour la liberté....

D'ailleurs, ma tante est maîtresse de ses bontés, et jamais je

n'ai désiré un instant de jouir de ces biens qu'on mettait en

balance avec le plus grand de tous, le droit de disposer de

mon coeur et de ma main. Zastrow se releva d'un air surpris; ma

tante avait ouvert les papiers, et savait déjà lequel était

signé. La colère se peignait dans ses yeux; je ne lui laissai

pas le temps de l'exhaler. Je me mis à ses genoux; je baisai

mille fois ses mains, et je lui dis: Ma tante, ma chère tante,

ne vous fâchez pas; tout est bien à présent. Ne parlons plus

de mariage, ni d'un héritage auquel je ne veux pas seulement

penser, et dont la seule idée est un tourment pour mon coeur;

déchirons ce contrat; et en disant cela, je le pris et le mis

en mille pièces. -- Laissons subsister cette donation à M. de

Zastrow; les hommes ont plus besoin de richesses que nous;

moi, je n'en veux point d'autres que votre amitié, celle de

mon frère et l'amour de Lindorf, ou du moins la liberté de

l'aimer toute ma vie. M. de Zastrow trouvera tant de femmes

qui voudront de son amour, qui n'aimeront pas Lindorf, qui le

rendront plus heureux que moi! Et quand vous aurez fait mourir

de chagrin votre petite Matilde, où la retrouverez-vous?

En vérité, je crus qu'elle allait s'attendrir et céder à mes

instances. Zastrow se promenait dans la chambre à grands pas,

d'un air furieux. Elle me releva tendrement, en me serrant la

main; puis se tournant de son côté: -- Vous l'entendez, mon

neveu? qu'en pensez-vous? -- Ce que je pense, madame, dit-il

d'un air tragique et menaçant; c'est que je veux Matilde, ou

la mort. En même temps il tire son épée, oui, en vérité, son

épée, et parut prêt à se tuer. Je m'élance, je saisis son

bras. Ma tante jetait les hauts cris, disait qu'elle se

trouvait mal; je ne savoir auquel courir. Enfin je ne pus les

calmer tous les deux qu'en leur promettant de faire tout ce

qu'on voudrait; et j'étais moi-même si fort émue et

tremblante, qu'à peine pus-je articuler ce peu de mots, qui

produisirent un grand effet. L'épée se remet dans le fourreau;

la tante se ranime, m'embrasse et me prie de signer tout de

suite.

Heureusement j'y avais mis bon ordre, et les pièces du

contrat, éparses sur le tapis, avertirent qu'il fallait

premièrement en faire un autre: on remit donc la signature au

lendemain, mais on voulut que je renouvelasse ma promesse. Le

moment de la terreur était passé; je frémis de ce qu'elle

m'avait fait faire, de cet engagement que j'avais pris sans

savoir ce que je disais; et, quand il s'agissait de le

confirmer encore, mon coeur se serra au point d'en perdre

connaissance. On fut obligé de m'emporter dans ma chambre et

de me mettre au lit. Le mouvement me ranima; je ne pouvais

encore ni parler ni ouvrir les yeux; mais j'entendais ce qu'on

disait autour de moi. On me croyait toujours complètement

évanouie, et ma tante disait à Zastrow: "Ne vous alarmez pas,

mon neveu, cela n'est rien: nous l'avons aussi un peu trop

effrayée, mais le plus difficile est fait. Elle a promis;

demain elle signera, après-demain vous épouserez, et le frère

dira tout ce qu'il lui plaira. Quand la chose sera faite, nous

ne le craindrons plus; pour le moment, il faut la laisser

tranquille." Ils sortirent en me recommandant aux soins des

femmes qui m'entouraient. Oh! combien j'avais à penser, et

comme je renvoyai bien vite tout le monde! Dès que j'eus

repris tout à fait mes sens, je réfléchis sur les mots que ma

tante avait prononcés: il n'y en avait pas un seul qui ne fût

un sujet de surprise, de colère, de crainte, de douleur et

même aussi de joie. -- _Nous l'avons trop effrayée_, disait-elle.

Quoi! cette scène dont j'avais été si cruellement la dupe

n'était donc qu'une comédie, un jeu concerté entre ma tante et

ce Zastrow pour obtenir mon consentement? J'en fus indignée,

et de ce moment-là je ne me regardai plus comme engagée. Je

frémissais cependant en me rappelant cette phrase: _Elle a

promis; demain elle signera, après-demain vous épouserez_.

Plutôt la mort, répétai-je avec effroi; mais ce qu'elle avait

ajouté me rendait un peu d'espérance: _Le frère dira ce qu'il

lui plaira; nous ne le craindrons plus_. On le craignait donc

ce cher frère que je croyais du parti de mes persécuteurs; il

n'en était donc pas; on m'avait trompée; il me restait donc un

appui, un protecteur, un ami sur lequel je pouvais compter?

Hélas! dans ma joie de l'avoir retrouvé cet ami, ce bon frère,

j'oubliais la distance qui nous séparait, et que c'était le

lendemain qu'on voulait disposer de mon sort.

J'était agitée de mille pensées différentes lorsque

mademoiselle de Manteul entra chez moi. Je lui tendis les bras

dès que je l'aperçus: Venez au secours de votre malheureuse

amie, lui dis-je en pleurant.

Je n'imaginais pas encore jusqu'où peut aller l'amitié. Elle

était aussi pâle, aussi tremblante, aussi émue que moi-même. --

Je sais tout, me répondit-elle d'une voix altérée; je sors de

chez votre tante. Qu'avez-vous fait, Matilde? Vous avez promis

d'épouser Zastrow. -- Je l'ai vu prêt à se tuer. -- Bon! les

hommes ne se tuent pas comme ils le disent; mais qu'est-ce que

vous ferez? La tiendrez-vous cette fatale promesse? Rappelez-vous

toutes celles que vous avez faites à votre cher Lindorf.

-- Eh! pensez-vous que je les oublie? lui dis-je avec

impatience; elles sont toutes écrites là dans mon coeur: on me

l'arracherait plutôt que de les en effacer. Mais ce n'est pas

ce dont il s'agit à présent; c'est de me soustraire à cet

odieux mariage. Dites, ma chère amie, ne savez-vous aucun

moyen de le retarder au moins jusqu'à ce que j'aie écrit à mon

frère? Il me protégera, j'en suis sûre à présent; je viens

d'entendre un mot... Ah! s'il n'était pas en Russie, mon parti

serait bientôt pris. -- Comment? me dit mon amie, qui

paraissait rêver à quelque chose; quel parti? Qu'est ce que

vous feriez? -- Je ne balancerais pas; je m'échapperais

secrètement; je partirais; j'irais le joindre. -- Quoi! me

dit-elle avec transport, vous auriez ce courage? -- En doutez-vous

un instant? -- Je vous admire, me dit-elle en m'embrassant; en

effet, c'est le seul parti que vous ayez à prendre. J'y

pensais, mais je n'osais vous le proposer. -- Hélas! lui

dis-je, c'est une chimère impossible; mon frère est en Russie;

c'est trop loin, je n'irai jamais jusque-là. -- Il est vrai que

c'est difficile, dit-elle en hésitant; mais n'avez-vous pas à

Londres un oncle maternel? -- Oui, milord Seymour. -- Eh bien;

si vous alliez vous mettre sous sa protection? -- Y pensez-vous

bien, repris-je vivement, que j'aille en Angleterre à présent?

Et Lindorf? -- Eh bien! Lindorf y est; je ne croyais pas que ce

fût une raison pour vous d'éviter ce pays-là. -- Ah, ma chère

amie, lui dis-je en secouant la tête, je suis perdue si vous

n'avez que ce moyen à m'offrir. J'aimerais mieux la Russie,

tout impossible qu'est ce voyage; et ce n'est qu'auprès de mon

frère que je puis et que je veux chercher un asile. Je le dis

avec tant de fermeté, qu'elle n'insista pas; mais elle me

demanda l'explication de _ce mot_ que j'avais entendu. Je la lui

donnai; elle en parut frappée comme d'un trait de lumière, et

me dit tout à coup: Puisqu'on vous trompe sur une chose, on

peut vous tromper sur une autre. Je ne sais, mais je parierais

que votre frère n'est point en Russie; il me semble aussi

avoir entendu quelques mots. Laissez-moi retourner auprès de

votre tante; je la ferai parler, et nous saurons bientôt à

quoi nous en tenir.

Elle sortit, et ne tarda pas à revenir; la joie brillait dans

ses yeux. Je ne me suis point trompée dans mes conjectures, me

dit-elle en rentrant; on vous en imposait. Votre frère est à

Berlin, marié avec une femme charmante. On vous a soustrait

ses lettres; on vous cache qu'il doit venir ici dans quelque

temps, et l'on est décidé à vous marier de gré ou de force,

avant qu'il arrive. Demain vous serez obligée de signer ce

contrat; on est décidé à passer sur tout, à vous conduire la

main s'il le faut; et le jour suivant vous serez mariée. Voilà

ce que votre tante vient de me confier. "Elle a promis, dit-elle;

il faudra bien qu'elle tienne sa promesse."

O mon Dieu, mon Dieu! m'écriai-je, que ferai-je? Et vous

m'annoncez tout cela comme si c'était un bonheur! -- Je pensais

que c'en était un d'apprendre que votre frère est à Berlin: il

ne tient qu'à vous à présent d'éviter cette tyrannie. -- Ah!

oui, sans doute.... mais.... mais.... -- Comment donc! ce

courage que vous aviez tout à l'heure, le voilà tout à fait

évanoui! Pauvre Matilde! vous céderez, je le vois; vous

n'aurez jamais la fermeté de refuser; et, tirant de sa poche

un petit almanach, elle le feuilleta. Oui, justement, reprit-elle,

Lindorf doit avoir reçu votre lettre avant-hier; il ne

se doute guère, je crois, que sa réponse vous trouvera mariée.

-- Cruelle amie! lui dis-je avec dépit, est-ce ainsi que vous

me consolez, que vous venez à mon secours? -- Qu'est-ce que

vous voulez que je dise à une petite fille faible et timide,

qui ne sait elle-même ce qu'elle veut ou ne veut pas? Quand on

n'ose rien entreprendre pour se tirer d'affaire, il ne reste

d'autre parti que celui d'obéir; et je vous promets qu'avant

deux jours vous serez baronne de Zastrow. -- Jamais, jamais de

ma vie, repris-je avec feu en mettant ma main sur sa bouche,

cet odieux nom ne deviendra le mien! Je vous prouverai qu'une

petite fille peut avoir de la fermeté; je saurai mourir s'il

le faut. -- Et pourquoi mourir quand on peut vivre et vivre

heureuse? -- Oh! j'aime beaucoup mieux mourir que d'aller ainsi

toute seule à Berlin; cela m'est beaucoup plus facile. Je ne

sais point le chemin de Berlin; je me perdrais mille fois

avant d'y arriver, et je crois que jamais je n'aurais la force

d'aller jusque-là.

Elle éclata de rire. -- Pauvre enfant! vous avez pensé que je

vous proposais d'aller à Berlin seule, à pied, comme une

héroïne fugitive, déguisée en paysanne sans doute, un grand

chapeau de paille sur les yeux, un petit paquet noué dans un

mouchoir, et là-dessous un air de noblesse et de distinction

qui vous trahit? Il n'y manquerait plus que la diligence, où

l'on vous donne une place, pour être dans le grand costume des

romans; cela serait sans doute beaucoup plus intéressant, mais

peut-être moins sûr que ce que je vais vous proposer.

J'ai une ancienne femme de chambre mariée dans cette ville

avec un des maîtres de la poste; elle m'est entièrement

dévouée. Son mari vous donnera une chaise, des chevaux, vous

conduira lui-même; elle vous accompagnera jusque chez votre

frère, et vous pourrez attendre chez elle le moment de partir.

Voyez si cela vous convient, ou si vous aimez mieux épouser

Zastrow; c'est comme vous voudrez; mais il n'y a point de

milieu: il faut vous décider sur-le-champ pour Zastrow ou pour

la fuite. Passé ce moment, je ne pourrai plus vous servir.

Je ne balance plus, lui dis-je vivement: oh! que je suis

heureuse d'avoir une amie comme vous! Oui, je veux partir,

joindre mon frère, me conserver à Lindorf; mais cependant, il

est affreux de quitter ainsi sa tante, de la tromper! --

Plaisant scrupule! ne vous donne-t-elle pas l'exemple? Ne vous

trompe-t-elle pas indignement? -- Il est vrai, mais si

j'essayais encore de la toucher? -- Cela serait bien inutile;

elle s'attend à vos pleurs, à vos hésitations, à vos

évanouissements même, et, loin d'en être touchée, on en

profiterait peut-être.

Ah! je partirai! m'écriai-je; je ne sens plus ni remords ni

scrupules: on en agit trop indignement avec moi, et je n'ai

plus que l'inquiétude de sortir sans être aperçue. -- Rien

n'est plus aisé; mettez mon manteau, mon voile; on croira que

c'est moi, et je saurai bien m'échapper aussi à mon tour. Vous

irez m'attendre chez moi, où je vous joindrai bientôt.

(Mademoiselle de Manteul n'est pas difficultueuse, dit le

comte en souriant.)

Vous ne pouvez vous faire une idée de son zèle, de son

activité. J'étais incapable de penser à rien. Dans un instant,

elle rassembla ce que je voulais emporter avec moi, m'aida à

me lever, à m'habiller, m'enveloppa dans sa grande pelisse,

dans son voile de taffetas, m'ouvrit la porte, et me dit en

m'embrassant: Allez, chère Matilde, vous n'avez pas un instant

à perdre; songez qu'on peut entrer ici d'un moment à l'autre,

et qu'il ne vous resterait alors aucune ressource. Cette idée

me rendit mon courage, et j'étais déjà au bas de l'escalier

lorsque je pensai que je devais laisser un billet sur ma table

pour rassurer ma tante au moins sur ma vie. Je remontai;

mademoiselle de Manteul fut effrayée de me voir rentrer; elle

crut que j'avais rencontré quelqu'un. J'eus à peine commencé à

lui dire ce qui me ramenait, qu'elle m'interrompit. -- Vous

êtes folle, je crois; écrire une lettre! Vous voulez donc

laisser à votre tante le temps d'arriver? Lorsque je suis

rentrée chez vous, elle m'a dit qu'elle allait me suivre.

Allez; elle ne croira pas aussi facilement que vous que l'on

est prêt à se tuer.

La peur de la voir arriver m'empêcha d'insister, et je sortis

de la maison sans avoir été vue. Mademoiselle de Manteul

logeait près de notre hôtel; je fus bientôt dans son

appartement, et, quelques minutes après, elle m'y joignit.

Nous aurons au moins une bonne heure pour nous arranger, me

dit-elle en entrant; on croit que vous dormez: j'ai recommandé

qu'on vous laissât tranquille. Commençons d'abord par nous

rendre chez Marianne, cette femme dont je vous ai parlé. Dès

qu'on s'apercevra de votre évasion, on viendra sans doute vous

chercher ici; là, du moins, vous serez en sûreté, et nous

fixerons avec elle et son mari le moment du départ. Si vous

n'avez pas d'argent, je puis encore y suppléer. -- Je la

rassurai sur cet article; grâce à vos bontés, mon frère,

j'étais toujours en fonds. Dès qu'elle m'eut conduite chez

Marianne, qui consentit à tout ce qu'elle voulut, elle m'y

laissa. On pourrait venir chez elle pour savoir si j'y étais;

elle devait s'y rendre pour détourner les soupçons. Dès que je

fus seule, je pensai douloureusement à l'inquiétude affreuse

où serait ma tante si je la laissais dans l'ignorance totale

de ce que j'étais devenue. J'avais bien assez de torts avec

elle, sans les aggraver encore, et je résolus de réparer au

moins celui-là. Je me fis donner du papier, de l'encre, une

plume, et j'écrivis à peu près ceci:

"J'apprends dans cet instant, ma chère tante, que mon frère

est à Berlin. Mon impatience de le voir est si vive, que je

pars sans vous demander la permission que vous m'auriez peut-être

refusée. Je m'épargne au moins par là le regret de vous

désobéir encore: c'est bien assez pour moi d'emporter celui de

vous avoir déplu par ma résistance. O ma tante! pourquoi

m'avez-vous forcée à vous déplaire, à vous refuser quelque

chose? Pourquoi me forcez-vous aujourd'hui à m'éloigner de

vous? Il m'eût été si doux de vous consacrer ma volonté, ma

vie! M. de Zastrow est trop délicat, sans doute, pour ne pas

sentir qu'une promesse arrachée par la terreur et démentie par

le coeur n'engage à rien. Je pense qu'il ne songera plus à se

tuer à présent que je ne suis plus là pour l'arrêter; je lui

conseille fort de vivre, et surtout d'être heureux sans

Matilde."

Je chargeai un des enfants de Marianne de porter ce billet au

portier de l'hôtel de Zastrow, et de le lui remettre sans dire

de quelle part. Plus tranquille lorsque je pus penser que ma

tante le serait, j'attendis assez patiemment mademoiselle de

Manteul, qui m'avait promis de me revoir, et qui vint en effet

assez tard.

Vous n'avez pas de temps à perdre, me dit-elle; partez à la

pointe du jour. Zastrow s'obstine encore à vous chercher dans

la ville, chez toutes vos connaissances; il sort de chez moi,

et je l'ai confirmé dans cette idée, qui ne peut durer, mais

qui vous donnera le temps de vous éloigner. Quel bonheur que

vous n'ayez pas écrit où vous alliez, comme vous en aviez la

fantaisie! Je n'osai jamais lui avouer que je venais de le

faire; mais je sentis toute mon imprudence, et la peur d'être

poursuivie s'empara de moi au point que je ne voulais plus

partir. Mon amie employait toute son éloquence à me rassurer,

et n'y parvenait pas. Elle réussit mieux en me peignant la

colère où ma tante était sans doute contre moi; l'obligation

où je me verrais d'avouer où j'avais été, et qui m'avait

aidée; l'ascendant que ma fuite et mon retour allaient donner

à ma tante. Je ne pouvais plus espérer de l'apaiser qu'en

obéissant; et si je persistais à rentrer à l'hôtel, je n'y

serais pas deux heures sans être la femme de Zastrow. Je ne la

laissai pas même achever. Je veux partir, je partirai!

m'écriai-je: le sort en est jeté, quoi qu'il puisse arriver;

et les ordres furent donnés de suite pour avoir une chaise et

des chevaux.

Mademoiselle de Manteul, craignant que mon courage ne

s'évanouît au moment, ne me quitta plus. Son vieux père,

toujours goutteux, ne la gênait point; elle fit dire qu'elle

soupait en ville, et fut libre de rester avec moi jusqu'au

moment de mon départ. Elle ne cessa de me parler de Zastrow,

de Lindorf, de mon frère, de tout ce qui pouvait m'encourager

dans mon entreprise et dissiper me frayeurs. Fiez-vous à moi,

me dit-elle; demain matin je ferai demander Zastrow; je

détournerai ses soupçons sur l'Angleterre; je le garderai

longtemps; je l'entretiendrai si bien, que lors même qu'il

vous saurait sur le route de Berlin, il sera trop tard pour

vous poursuivre. Vous aurez déjà bien de l'avance lorsque je

le laisserai sortir de chez moi.

Je fus un peu rassurée, ou plutôt ce n'était plus le moment

d'écouter ma frayeur; j'en avais trop fait pour ne pas

achever, et je vis arriver avec plaisir le moment de partir.

J'embrassai mon amie sans pouvoir lui exprimer ma

reconnaissance que par mes larmes et mes caresses. Pour elle,

elle se livrait à la joie la plus vive de me voir, disait-elle,

échappée à tant de dangers: je montai dans la chaise de

poste.

Seule? interrompit le comte. -- Avec cette femme que j'ai

encore ici, cette Marianne qui avait servi mademoiselle de

Manteul, et dont le mari me conduisait. -- Et Lindorf? reprit

le comte; vous voilà partie, ou peu s'en faut, et je ne vois

point de Lindorf. Jusqu'à présent, c'est mademoiselle de

Manteul qui vous enlève. -- Aviez-vous donc pensé que c'était

Lindorf? -- J'apprends avec plaisir que non...; mais je ne

comprends pas... -- Un peu de patience, mon frère; ne me jugez

pas une autre fois sur les apparences.

Me voilà donc dans une chaise de poste à côté de la bonne

Marianne, escortée par son mari, qui courait à cheval, ne

m'arrêtant que pour changer de chevaux, prodiguant les ducats

aux postillons pour avancer, et prenant chaque buisson pour

monsieur de Zastrow. Ma compagne me rassurait de son mieux;

mademoiselle de Manteul était son oracle. Elle me répétait à

chaque instant: Il n'y a rien à redouter, car mademoiselle l'a

dit. Sur cette assurance, je devins plus tranquille, et la

première journée s'étant passée avoir rien vu qui pût

m'effrayer, je crus n'avoir plus rien à craindre, ni plus de

précautions à garder. Nous étant arrêtées hier à une poste

pour changer de chevaux, j'avançai étourdiment la tête hors la

portière. J'entends une voix que je crois reconnaître, qui

crie: C'est elle, c'est bien elle! Arrêtez, postillon, sur

votre tête, arrêtez! Et je vois M. de Zastrow à côté de la

chaise avec l'air le plus menaçant.

M. de Zastrow! s'écrièrent à la fois le comte et Caroline.

Eh! oui, monsieur de Zastrow; vous croyez à l'enchantement,

n'est-ce pas? Vous pensez qu'une méchante fée l'avait

transporté dans les airs, puisqu'il se trouvait là sans que je

l'eusse aperçu sur la route? En vérité, je le crus aussi au

premier instant; mais, hélas! je compris bientôt que la

méchante fée qui me nuisait était ma propre imprudence. Le

billet que j'avais écrit à ma tante les ayant instruits de la

route que je prenais, M. de Zastrow comprit qu'il perdait son

temps à me chercher à Dresde. J'avais écrit, sans doute, au

moment de mon départ. En se mettant sans délai sur mes traces,

il lui serait facile de me rejoindre et de me ramener: il

était donc parti de suite, c'est-à-dire deux ou trois heures

avant moi. Je croyais être poursuivie; et c'est moi qui le

poursuivais bride abattue, et qui l'atteignis malheureusement

à cette poste où il attendait des chevaux. Cette chère

demoiselle de Manteul, comme elle aura été surprise en

apprenant le matin qu'il était parti! quelles inquiétudes

mortelles! comme elle aura tremblé pour moi! j'espère à

présent qu'elle est rassurée.

Oui, dit le comte en souriant, elle doit être fort tranquille.

Mais achevez, de grâce; votre histoire devient presque un

petit roman.

Qu'appelez-vous un petit roman? Il y aurait assez d'événements

pour en faire un de dix volumes: vous n'êtes pas au bout. J'en

suis, je crois, à la terreur, à l'effroi, à la consternation à

l'instant où je vois Zastrow. Je jette un cri perçant; je me

cache au fond de la chaise. Marianne se désole; crie au

postillon d'avancer; Zastrow le lui défend, le menace; des

gens s'assemblent autour de nous; le bruit et la foule

augmentent: il faut cependant prendre un parti. Je veux parler

à Zastrow, lui imposer, lui demander quels droits il a sur

moi, sur ma liberté, lui dire nettement que je préfère la mort

à l'épouser, à retourner à Dresde avec lui: je lève les yeux;

et qui vois-je à quatre pas de moi?...

C'est bien à présent que vous allez crier à la féerie, au

roman, à tout ce qu'il y a de plus étonnant, de plus

incroyable...... C'est Lindorf! oui, c'est Lindorf lui-même,

que je croyais au fond de l'Angleterre, et qui est à côté de

la chaise de poste, tout aussi frappé d'étonnement que moi-même.

Nous nous écrions à la fois _Matilde! Lindorf!_ Je ne

balance pas un instant; je crois que le ciel lui-même l'envoie

à mon secours; et m'élançant hors de la chaise..... Achevez

l'histoire, Lindorf, dit-elle tout à coup en s'interrompant et

baissant les yeux; vous savez le reste mieux que moi; et, se

penchant sur Caroline, elle lui dit à l'oreille: Il ne dira

pas, je l'espère, que je me jetai dans ses bras, et que je

l'entourai des miens en le serrant de toutes mes forces.

Eh bien! mon cher Lindorf, achevez, je vous en conjure, dit le

comte avec le ton de l'impatience; expliquez-moi, de grâce,

par quel hasard tous vous trouviez là à point nommé sur la

route de Dresde, derrière monsieur de Zastrow.

Je venais répondre moi-même à la charmante lettre que j'avais

reçue à Londres. Quant à ma rencontre avec le baron de

Zastrow, elle fut l'effet du hasard: oui, le hasard, ou, si

vous voulez, mon bon génie, me fit arriver à cette poste à peu

près en même temps que lui. Je ne le connaissais point; je

vois un grand jeune homme de bonne mine, qui s'impatientait en

attendant des chevaux, et paraissait en fureur de n'en pas

trouver. Il s'informait en même temps si une jeune dame, qu'il

tâchait de dépeindre, n'avait pas passé par là il y avait

quelques heures. On lui disait que non: il jurait de nouveau,

soutenait qu'elle devait être passée, et il envoyait le maître

de poste à tous les diables. Dès que je fus descendu de ma

chaise, il vint à moi: Monsieur, me dit-il, vous avez sûrement

rencontré une jeune dame seule, jolie, allant très-vite? --

Non, monsieur, je vous assure que je n'ai rencontré aucune

dame, rien qui ressemble à que vous dites. -- C'est bien

inconcevable! dit-il en frappant du pied; ce billet serait-il

une nouvelle ruse?..... Pardon, monsieur, reprit-il, de ma

question, de l'agitation extrême où vous me voyez; on serait

agité à moins: je cours après une femme que j'idolâtre, qui me

promit sa main avant-hier, que je devais épouser aujourd'hui,

et qui s'échappa hier au moment de signer. -- C'est d'autant

plus malheureux, lui répondis-je, que vous n'êtes pas d'une

tournure à faire fuir une femme.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 24 / 29 段