assurer de mon amitié! Oh! combien j'aimerai l'ami de mon cher
Walstein et l'époux de ma chère Matilde!
Cette manière ingénieuse de rappeler d'un seul mot à Lindorf
les relations qui devaient les unir désormais eut son effet.
En apprenant qu'il allait revoir Caroline, il s'était senti si
ému, si peu sûr de lui-même, qu'il avait tremblé de cette
entrevue; mais la manière dont elle le reçut, le ton qu'elle
sut mettre au peu de mots qu'elle prononça, la présence du
comte, celle de Matilde lui imposèrent. Lindorf est surpris
lui-même de ne plus voir, dans cette Caroline qu'il avait si
fort redoutée, que la femme de son ami, la belle-soeur de
Matilde, une amie respectable, qui ne lui inspirait plus que
des sentiments doux et tranquilles qu'il osait avouer. -- Oui,
lui répondit-il avec feu, oui, Caroline, appelez-moi votre
frère, votre ami, l'ami de Walstein; je sens que je suis digne
de tous ces titres qui me sont si chers, si précieux. Et
saisissant la main de Matilde: cher comte! vous me faisiez
revenir en me promettant le bonheur. Voilà le seul où
j'aspire; que je reçoive de vous cette main qui me fut promise
une fois, et dont je vous jure que je sens tout le prix.
On comprend la réponse du comte; elle fut accompagnée du plus
vif désir d'apprendre quel étrange événement les avoir réunis;
s'ils étaient mariés ou non; ce que c'était que cette blessure
de Lindorf; où ils allaient; d'où ils venaient; enfin
l'explication d'une énigme qui lui paraissait impénétrable.
On suppose et l'on espère que le lecteur partage un peu cette
curiosité: qu'il ait donc la bonté de se transporter dans une
chambre de la petite auberge où cette singulière rencontre
avait eu lieu. Qu'on se représente les quatre personnes les
plus heureuse qu'il y eût alors sur la terre, éprouvant tout
ce que l'amour et l'amitié ont de plus doux, assises autour
d'un poêle antique, parlant d'abord toutes à la fois, faisant
des questions les unes sur les autres sans attendre les
réponses. Voyez Matilde, la gentille petite Matilde pleurer et
rire tour à tour, embrasser son frère et puis Caroline, tendre
une main à son cher Lindorf, et tout à coup, d'un petit ton
grave et sérieux, leur imposer silence à tous, et demander un
quart d'heure d'audience pour raconter mon histoire, disait-elle
en se redressant; car je suis toute fière d'avoir une
histoire à faire. Elle est presque aussi singulière, dit-elle
à son frère, que les beaux contes que vous me faisiez quand
j'étais petite fille.
On parvient à se taire, à l'écouter; on se serre autour
d'elle; elle s'adresse au comte, et commence ainsi:
Il y avait une fois un oiseleur...
Un oiseleur! s'écrièrent-ils tous à la fois. -- Eh! oui, un
oiseleur, reprit-elle sans se déconcerter. Avant d'en venir à
mon histoire, je veux raconter à mon frère une petite fable,
lui donner une question à décider; et quoi que vous disiez,
j'en reviens à mon oiseleur; j'aurai bientôt fini. Cet
oiseleur donc avait, par mille ruses, fait tomber dans ses
filets un pauvre petit oiseau. Oh! comme il était malheureux
le pauvre petit oiseau! comme il se débattait dans les piéges
qu'on lui avait tendus! comme il appelait tous ses amis à son
secours! Mais l'oiseleur faisait en sorte qu'aucun de ses amis
ne l'entendît. Enfin il vint une linotte voler autour des
filets dont il était entortillé. Pauvre petit oiseau! lui
dit-elle, tu crierais bien plus fort si tu savais ce qui t'attend;
demain on coupera tes ailes; on t'ôtera pour toujours ta
liberté; on t'enfermera avec un oiseau que tu n'aimes point,
et tu ne reverras jamais celui que tu as laissé dans les airs.
Le petit oiseau cria bien fort; la linotte en fut touchée, et
lui dit: Voyons s'il n'y a pas moyen de te sauver. Ils
travaillèrent si bien tous les deux, que, crac! une maille du
filet s'échappe, le petit oiseau sort la tête, et puis le
corps, et puis les ailes: il les étend, il s'envole, il va
tout joyeux retrouver ses amis et le bonheur.
A présent, mon frère, dites-moi lequel des deux a tort:
l'oiseleur qui ôtait au petit oiseau sa liberté, ou le petit
oiseau qui a su la retrouver? -- Ah! c'est l'oiseleur sans
doute, s'écria le comte enchanté des grâces, de la finesse et
de la naïveté qu'elle avait mises dans son apologue. Le
charmant petit oiseau n'aura jamais tort avec moi: quand même
ma raison le condamnerait, mon coeur l'approuvera toujours.
Matilde se jeta dans ses bras de l'air le plus attendri. J'ai
retrouvé mon frère! s'écria-t-elle; et sa bonté touchante
m'assure plus encore que je n'ai rien à me reprocher! Oh!
comme j'ai bien fait de quitter les méchants qui me faisaient
douter de son amitié? -- Douter de mon amitié..., vous,
Matilde? Expliquez-vous, de grâce. -- Et bien, reprit-elle avec
vivacité, on a eu la cruauté de me dire..., de me prouver
même, que vous ne m'aimiez plus, que vous ne m'écriviez plus;
que vous ne me verriez plus; que vous me défendiez de penser à
Lindorf; que vous m'ordonniez d'épouser Zastrow; que vous
étiez reparti pour la Russie; enfin, que je n'avais plus de
frère: car c'était la même chose...
Ici la respiration lui manqua, et des torrents de larmes
coulaient sur ses jolies joues rondes et couleur de rose. Elle
souriait en même temps: ces pleurs ressemblaient à ces ondées
subites d'été lorsque le soleil éclaire l'horizon, et qu'on
voit à travers les grosses gouttes de pluie, briller des
nuages blancs mêlés d'un rouge tendre. -- Ne suis-je pas bien
enfant? dit-elle quand elle put parler; je sais que tout cela
n'est pas vrai; je jouis de la réalité; vous êtes là; vous
m'aimez, et la seule supposition du contraire m'afflige
encore. Mais me voilà consolée, et prête à vous donner tous
les détails que vous voudrez sur l'histoire du petit oiseau.
Avant qu'elle commençât, le comte lui fit plusieurs questions
sur ce qu'on avait supposé contre lui. Sa tante avait
intercepté et soustrait la lettre où il promettait à sa soeur
de venir bientôt à Dresde et de la laisser libre. Elle
arrangea à sa manière celle qu'il lui écrivait à elle, et la
lut à Matilde; le désir qu'elle épousât Zastrow fut changé en
_ordre positif;_ le voyage de Lindorf en Angleterre devint
_inclination et un projet de mariage avec une Anglaise;_ la
lettre du comte, datée de _Ronnebourg_, le fut de _Pétersbourg;_
et l'innocente Matilde, voyant l'écriture de son frère, fut la
dupe de tous ces artifices. La prochaine arrivée du comte
allait sans doute les découvrir, mais on espérait engager
Matilde à se marier auparavant; et puisque le comte le
_désirait_, il pardonnerait aisément.
Il est certain qu'avec un caractère moins décidé que celui de
Matilde, sa tante serait parvenue à son but; mais elle trouva
une fermeté, une résistance, que rien ne put ébranler. Elle
paraissait inconcevable au jeune de Zastrow, qui n'avait pas
imaginé jusqu'alors qu'une femme pût résister au bon ton, aux
grâces, à l'élégance, qu'il avait acquis dans ces voyages. Un
an de séjour à Paris, des liaisons de jeux avec quelques roués
à la mode, des succès payés au poids de l'or avec des
actrices, l'avaient si pleinement convaincu de son mérite
irrésistible, qu'il croyait n'avoir qu'à paraître pour tout
subjuguer sans se donner la moindre peine.
Il laissait à sa tante le soin de faire sa cour, et pensait
que Matilde lui en devait de reste quand il lui avait juré sur
sa parole d'honneur, qu'elle était _jolie comme un ange;_ que sa
forme était délicieuse; que sa physionomie avait quelque chose
de français; qu'elle était presque aussi bien que mademoiselle
D. de l'Opéra; qu'elle chantait comme mademoiselle R.; que dès
qu'elle serait sa femme, il la mènerait à Paris, où
certainement elle ferait _sensation:_ et il disait cela en se
regardant au miroir, en admirant sa jambe, en s'interrompant
pour montrer une breloque nouvelle, une mode du jour.
Voilà, disait Matilde, quel est l'être dont ma tante est
enthousiasmée, auquel elle voulait unir mon sort, et dont elle
ne cessait de me vanter la figure, l'esprit et la passion.
Pour moi, j'avoue que je n'ai su voir qu'un homme bien blond,
bien suffisant, bien égoïste, n'aimant que lui seul au monde,
et ne me faisant l'honneur de penser à moi que parce que
j'étais la soeur de favori du roi, et l'héritière de madame de
Zastrow.
Je ne cachais point me façon de penser à ma tante ni sur son
neveu, ni sur Lindorf. Elle savait combien je haïssais l'un et
combien j'aimais l'autre, et ne cessait de chercher à détruire
ces deux sentiments. -- Vous voyez bien, me disait-elle, que
votre frère a changé d'avis. -- Oui, ma tante, mais son avis ne
change pas mon coeur. -- Votre Lindorf ne vous aime plus. -- Est-ce
que je dois me punir de son infidélité? -- Vous ne le
reverrez jamais. -- A-t-on besoin de voir pour aimer et pour
tenir ce qu'on a promis? -- Mais sa légèreté vous dégage. --
Point du tout: c'est lui que sa légèreté dégage; mais si je ne
suis pas légère, est-ce ma faute à moi? Dépend-il de lui, de
vous, de moi-même, de qui que ce soit au monde, que je ne
l'aime plus et que j'en aime un autre?
Ces conversations finissaient ordinairement assez mal; j'étais
tour à tour grondée, caressée, flattée, menacée; et, malgré
tout mon courage, j'étais au désespoir. Enfin, je pris le
parti d'écrire, non pas à vous, mon frère, je vous croyais au
fond de la Russie: on aurait pu me marier dix fois avant votre
réponse; j'étais d'ailleurs un peu piquée de votre abandon, de
votre silence, et j'écrivis à Lindorf. -- A Lindorf! en
Angleterre? Saviez-vous son adresse? -- Je ne savais pas même
s'il était bien vrai qu'il y fût: quelquefois je me donnais le
plaisir de croire qu'on ne m'avait dit que des mensonges;
cependant tout semblait les confirmer.
J'écrivis donc: ce fut un moment de bonheur et de consolation;
et quoique ma lettre restât dans mon portefeuille dès qu'elle
fut écrite, je me crus beaucoup moins malheureuse. Il est vrai
que j'avais un léger espoir de découvrir si Lindorf était en
Angleterre, et peut-être même de la lui faire parvenir: voici
sur quoi je le fondais.
A mon arrivée à Dresde, mademoiselle de Manteul, fille
aimable, mais plus âgée que moi, m'avait prévenue par mille
politesses; les liaisons de sa famille avec ma tante me
mettaient à même de la voir souvent. Ayant perdu depuis
longtemps sa mère, vivant seule avec un vieux père goutteux et
un frère cadet, elle jouissait d'une liberté qui rendait sa
maison et son commerce très-agréables pour une jeune personne.
Elle était continuellement chez moi, ou m'attirait chez elle.
Flattée de l'amitié que me témoignait une grande demoiselle de
vingt-cinq ans, je répondis à ces avances, et nous finîmes par
nous lier autant que la différence de nos âges pouvait le
permettre. Quoiqu'elle fît tout au monde pour me la faire
oublier cette différence, et que je désirasse avec passion
d'avoir une confidente, je n'avais point encore osé lui avouer
le secret de mon coeur. Un air un peu décidé, suite de son
éducation; sa liaison intime avec ma tante, à qui elle faisait
une cour assidue; l'amitié qu'elle témoignait à M. de Zastrow;
tout me faisait craindre de trouver en elle un censeur de
plus. Il me semblait que je me serais plus volontiers confiée
à son frère, dont l'âge était plus rapproché du mien, et que
son caractère doux et sensible devait rendre plus indulgent;
mais il était lié aussi avec M. de Zastrow. D'ailleurs, il
paraissait éviter les occasions d'être avec moi, plutôt que de
les rechercher; et, peu de temps après, il annonça qu'il
allait voyager pour quelques années.
Oh! quand j'appris qu'il commençait par l'Angleterre, comme
mon coeur palpita! comme j'aurais voulu lui confier alors mon
secret, le prier de s'informer de Lindorf, le charger de ma
lettre! J'en cherchai le moment; mais, trop occupé des
préparatifs de son départ, des regrets de quitter sa famille,
je le vis peu, ou plutôt je ne pus prendre sur moi d'entamer
avec lui cette conversation. Souvent je m'approchais de lui;
je lui parlais de l'Angleterre,de son départ prochain; mais
si je voulais essayer d'ajouter un mot sur l'objet qui
m'intéressait uniquement, je me troublais, je ne savais plus
comment m'exprimer, et je finissais par me taire, en
rougissant comme si j'avais parlé, ou qu'on eût pu deviner ma
pensée.
Mademoiselle de Manteul, presque toujours en tiers avec nous,
voyait mon embarras et l'augmentait par ses plaisanteries.
Enfin, son frère était parti que je cherchais encore comment
je pourrais m'y prendre pour lui parler de Lindorf et lui
donner ma lettre. Je fus désolée d'avoir manqué cette occasion
de la lui faire parvenir.
Il me restait une ressource, mon amie pouvait l'envoyer à son
frère; mais il fallait pour cela lui faire un aveu complet,
l'intéresser à mon amour. Pour amener cette confidence, je lui
parlais à tout moment de l'Angleterre, de son frère, des
lettres intéressantes qu'elle en recevait, du bonheur d'avoir
une correspondance avec quelqu'un qu'on aime; mais je n'avais
pas encore osé prononcer le nom de Lindorf.
Un matin, elle entre chez moi, et jette une lettre sur mes
genoux: Tenez, me dit-elle, vous qui croyez qu'il est si doux
de recevoir des lettres, je vous fais présent de celle-là,
aussi bien elle aurait dû vous être adressée. Mon frère
m'écrit, il est vrai; mais c'est uniquement pour me parler de
vous. -- De moi? -- Oui, de vous, petite méchante. Vous êtes la
cause de son absence; vous me privez de mon frère: lisez et
rappelez-le bien vite.
Je n'y comprenais rien encore; j'ouvris presque machinalement,
et je fus bientôt au fait. Le jeune Manteul confiait à sa soeur
des sentiments que j'étais bien loin de pouvoir partager et
qui m'affligèrent; je ne voulais pas lire plus loin que la
première page.
Bon Dieu! de quel plaisir j'allais me priver! Mon amie
m'oblige à continuer; je tourne ce papier avec un mouvement de
dépit et de chagrin, à peine ai-je parcouru des yeux cette
seconde page, que j'entrevois au bas un nom.... Oh! comme mon
chagrin s'évanouit pour faire place au plaisir le plus pur!
C'est ce nom si cher à mon coeur, si présent à ma pensée; oui,
c'est le nom de mon ami Lindorf que je vois en toutes lettres:
_M. le baron de Lindorf, capitaine aux gardes_. Ah! je ne me
trompe point: c'est lui, c'est bien lui-même. J'ai déjà lu
l'article en entier; j'ai fait un cri de joie; j'ai pressé la
lettre contre mon coeur, contre mes lèvres; j'ai pleuré et ri
tout à la fois, comme si j'eusse été seule; et, voyant tout à
coup devant moi la mine étonnée de mademoiselle de Manteul, je
me suis jetée dans ses bras, et j'ai caché dans son sein mon
trouble et mon émotion. Elle m'en demande la cause; elle me
fait relever doucement. Matilde, me dit-elle, mais, ma chère
Matilde, qu'avez-vous donc? Qu'est-ce qui vous agite à cet
excès? -- Ah! voyez, voyez; lisez vous-même, lui dis-je en lui
montrant l'article de la lettre; je vous expliquerai tout; et
pendant qu'elle lit, je cache encore mon visage sur son
tablier.
"J'ai eu le bonheur, disait M. de Manteul à sa soeur, de
rencontrer à Hambourg M. le baron de Lindorf, capitaine aux
gardes du roi de Prusse, et cette connaissance deviendra,
j'espère, une liaison intime. Nous avons fait la traversée
ensemble; nous avons pris un même logement; nous ne nous
quittons point, et nous nous convenons à merveille. Il est,
comme moi, triste, occupé; il regrette aussi sa patrie: sans
en être encore aux confidences, je parierais que son coeur
n'est pas plus libre que le mien."
Ah! m'écriai-je alors en relevant la tête et joignant les
mains, il n'est pas vrai donc qu'il aime en Angleterre, qu'il
s'y marie, qu'il y est depuis six mois? Oh! mon coeur me le
disait bien! -- Mais qui donc? reprit mon amie: connaissez-vous
ce baron de Lindorf? -- Si je le connais!... -- Mais
l'aimeriez-vous? -- Ah! si je l'aime!.... Enfin, de questions en
questions, je fis à mademoiselle de Manteul une confidence
entière de mes sentiments et de ma situation actuelle. Je lui
racontai, mon cher frère, vos liaisons avec Lindorf, votre
désir de nous unir; mais il faut toujours garder pour soi
quelque chose, je ne lui dis pas comme vous aviez changé; je
lui confiai cependant les doutes qu'on me donnait sur Lindorf;
son silence semblait les confirmer.
Cependant il était possible, et je cherchais à me le
persuader, que la difficulté de me faire parvenir ses lettres
en fût la cause. Mon frère n'était plus dans ses intérêts; il
le savait sans doute; et cette _tristesse_, et cet air _occupé_,
et ces _regrets sur sa patrie_, et cet _attachement_ que Manteul
lui soupçonnait, rien ne m'était échappé, et tout ranimait mes
espérances.
Mon amie m'avait écoutée avec l'intérêt le plus vif et le plus
marqué. Quand j'eus fini, elle m'embrassa tendrement. Pauvre
petite Matilde! pourquoi ne m'avez-vous pas dit plus tôt tout
cela? Votre confiance me fait un plaisir si grand, et vous me
la refusiez! -- Je craignais que vous ne prissiez contre moi le
parti de Zastrow. -- Moi? oh! comme j'en suis éloignée! Je ne
puis assez approuver votre résistance; mais vous finirez peut-être
par céder? -- Ah! jamais, jamais de ma vie; je ne puis, je
ne veux aimer que Lindorf. -- Dites aussi que vous ne devez
aimer que lui; vous devez vous regarder comme absolument
engagée, comme déjà mariée: ce serait un crime, un parjure que
d'en épouser un autre. -- Ah! je le pense bien ainsi; mais....
-- Mais, qu'est-ce qu'il fait en Angleterre ce Lindorf? --
Hélas! je l'ignore, je ne puis le comprendre; depuis plus de
six mois, je n'ai pas de ses nouvelles. -- Et vous pouvez
rester ainsi? Que ne lui écrivez-vous?... C'était aller à mon
but; aussi je répondis vivement: -- Oh! je lui ai écrit. -- Eh
bien? -- Ma lettre est dans mon portefeuille. -- Il est sûr
qu'elle y produit un grand effet! Enfant que vous êtes!
donnez-la moi cette lettre, elle partira ce soir, et votre ami
l'aura dans huit jours.
Comme je j'embrassai! Cependant les sentiments de son frère me
revinrent dans l'esprit. Quelle bonté charmante! je craignis
d'en abuser, et je dis en hésitant: Mais M. de Manteul
voudra-t-il?.... -- La commission est un peu cruelle, j'en conviens;
mais il faut le guérir. Assommer tout à coup cet amour
inutile, c'est lui rendre un service: allons, donnez. -- La
lettre était sortie du portefeuille; je me la laissai
doucement arracher: elle était déjà cachetée. -- Lui promettez-vous
positivement, me dit mon amie, de n'être jamais qu'à lui,
de ne pas épouser Zastrow? -- Oh! très-positivement. -- Fort
bien; cela tranquillise ma conscience. Je crois servir deux
époux persécutés: à présent, laissez-moi faire, et soyez sûre
de mon zèle. En attendant la réponse de cette lettre, il faut
gagner du temps. Envoyez-moi souvent Zastrow; je lui parlerai,
je le flatterai; vous ne prendriez jamais sur vous de le
tromper? -- Oh non! je ne cesse de lui répéter que j'aimerai
toujours Lindorf. -- Et qu'est-ce qu'il vous répond? -- Qu'il ne
croit pas à la constance éternelle. -- Il n'y croit pas? Ah! je
le comprends bien; mais on saura lui prouver de quoi les
femmes sont capables, n'est-ce pas, chère Matilde? -- Je le lui
promis de bien bonne foi; et je rentrai chez moi plus décidée
que jamais à la résistance la plus ferme.
Ici, le comte s'approcha de Lindorf, et lui dit en riant
quelques mots à l'oreille, auxquels il répondit sur le même
ton. Les dames, surtout Matilde, voulaient savoir ce que
c'était. -- Vous le saurez, je vous le promets; mais, chère
Matilde, achevez votre histoire: vous en étiez à la tendre
amitié de mademoiselle de Manteul.
Jamais, peut-être, reprit Matilde avec feu, il n'en fut de
pareille. A voir le vif intérêt qu'elle mettait dans nos
entretiens, à son empressement, à son zèle, on eût dit que
c'était elle qui me confiait le secret de son coeur, et qu'il
s'agissait de son propre bonheur: elle animait, elle soutenait
mon courage. Une fille de vingt-cinq ans pouvait-elle se
tromper? Je me serais peut-être défiée de moi-même; mais,
autorisée par une raison de cinq lustres, je crus n'avoir rien
à me reprocher. Je persistai donc plus que jamais dans mes
projets de résistance, et j'attendais avec impatience, mais
sans effroi, la réponse de Lindorf, sûre qu'il me dirait au
moins la vérité. Si je n'étais plus aimée, j'avais pris mon
parti. -- Qu'auriez-vous donc fait? demanda Caroline avec
vivacité. -- Tous mes efforts pour l'oublier aussi, mais en
même temps le voeu de ne point me marier, de ne plus me fier à
ce sexe perfide; je n'ai jamais compris qu'on pût aimer deux
fois.
Ce mot, dit bien innocemment, porta une atteinte bien
douloureuse au coeur de la sensible Caroline; elle rougit
excessivement, baissa ses beaux yeux, les révéla à demi sur
son époux, et les baissa de nouveau. Il vit ce charmant
embarras; il en jouit un instant avec délices, baisa
tendrement la main de Caroline; puis s'adressant à Lindorf: --
Mon ami, lui dit-il, vous approuvez sans doute la façon de
pense de Matilde, et peut-être avez-vous raison; mais chacun a
la sienne; et, pour moi, je crois qu'il n'y a rien de plus
doux, de plus flatteur, que d'être le second objet de
l'attachement d'une femme délicate et sensible. Je compterais
mille fois plus sur la durée de cet attachement que sur celle
d'un coeur qui n'aurait pas appris à se défier de lui-même. --
Comment, s'écria Matilde, c'est mon frère qui prêche
l'inconstance? -- Je ne donne pas ce nom à une seconde
inclination, et je n'en permets que deux, pas davantage. -- Oh!
non sûrement, pas davantage, dit Caroline à demi-voix, en
pressant contre son coeur la main du comte.
Pour moi, reprit Matilde, je trouvais à Dresde, que c'était
déjà beaucoup trop d'une fois, et que nous autres femmes nous
sommes bien dupes d'aimer. L'amour ne nous donne que des
tourments, et si peu à ces hommes! Monsieur s'amusait
tranquillement à Londres pendant que j'étais grondée,
persécutée, désespérée du matin au soir. Je me trouvais
cependant bien moins malheureuse depuis que j'avais une amie à
qui je pouvais ouvrir mon coeur. Eh! quelle charmante amie!
elle entrait si bien dans toutes mes idées; elle approuvait si
fort mon amour et ma constance; elle me disait tant de bien de
Lindorf et tant de mal de Zastrow! et cependant elle poussait
la complaisance pour moi au point de le recevoir, de
l'entretenir à ma place pendant des heures entières. Elle me
conseilla même de l'inviter toujours dans les petites soirées
que nous passions ensemble. C'est un moyen de le contenter qui
ne vous expose point, me disait-elle, et dont votre tante vous
saura gré; je vous promets de ne point vous quitter, d'être
toujours là: il n'est rien que je ne fasse pour vous. En
effet, ma tante était de meilleure humeur; elle ne me parlait
plus de rien, et j'espérais gagner au moins un peu de temps.
Mais il y a trois jours qu'elle m'apporta deux grands papiers,
en m'ordonnant de les lire, de signer l'un des deux, à mon
choix, et de les lui rapporter. Elle me laissa bien surprise.
Deux grands papiers qui ressemblaient à deux contrats! me
donnait-on à choisir entre Lindorf et Zastrow?
J'eus une courte espérance. J'ouvre, je lis, et je vois que
tous deux regardent cet odieux Zastrow, que je haïssais tous
les jours un peu plus.
L'un de ces papiers était bien, comme je l'avais pensé, mon
contrat de mariage avec lui, où il ne manquait que ma
signature, et par lequel ma tante m'assurait son héritage en
entier; l'autre était une donation dans les formes de ce même
héritage à M. de Zastrow, si je m'obstinais à le refuser.
Oh! comme je fus contente qu'on me laissât le choix! comme je
signai bien vite cette donation! comme je l'apportai en
sautant dans l'appartement de ma tante! Son neveu était avec
elle. Tenez, leur dis-je en entrant, voilà qui est fait: oh!
c'est de bien bon coeur que j'ai signé. M. de Zastrow, toujours
vain et présomptueux, ne mit pas un instant en doute que ce ne
fût le contrat. Il se jeta à mes pieds, me remercia mille fois
de ma condescendance. -- Je suis charmée qu'elle vous rende
heureux, monsieur, lui dis-je en riant; mais ce n'est pas moi
qu'il faut remercier; je n'y ai aucun mérite, je vous assure;
j'ai suivi mon goût.