Caroline savait tous ces détails par le cahier de Lindorf;

cependant elle écoutait avec délices. L'éloquence simple et

naïve de ce bon paysan, le ton pénétré et vrai avec lequel il

racontait, le plaisir qu'il avait à parler, et surtout l'éloge

de son époux à chaque instant répété, l'attendrissaient

jusqu'aux larmes. Elle le regarda cet époux si chéri et si

digne de l'être; il était ému comme elle. Elle lui tendit la

main avec un sourire, une expression, un regard qu'on ne peut

décrire. C'étaient l'amour, la vertu, le bonheur; ce seul

instant aurait suffi pour compenser un siècle de peines.

Johanes buvait, causait et s'animait toujours davantage. Il

parla de son ménage, des soins touchants que ses enfants

avaient de lui, de son cher Justin, qui était le meilleur des

fils, des maris et des pères. Si c'était à refaire, disait-il,

je lui donnerais ma Louise, quand même il n'aurait pas un sou

vaillant; mais votre bonté, monseigneur, n'y a rien gâté. Et

ces petits marmots que je vois là autour de moi, comme ça me

réjouit le coeur! comme ça me rajeunit! Si seulement ma pauvre

Christine vivait encore! Mais, à propos d'elle, monseigneur,

qu'est-ce qu'est donc devenu son nourrisson, notre jeune baron

de Lindorf? J'ai vu ça tout petit, moi; je suis son père

nourricier, et je l'aime toujours. On nous avait dit qu'il

épousait la soeur de monseigneur, et nous étions bien aises: il

faut que les braves gens s'allient ensemble. Est-ce que c'est

donc vrai, monseigneur, qu'il est votre frère? -- Non, pas

encore; mais le sera bientôt, j'espère, dit Caroline en se

levant, et remettant à Louise son fils cadet, qu'elle avait eu

tout ce temps-là sur ses genoux.

Ils comprirent qu'ils devaient se retirer. Louise en avertit

son père; mais le bon vieillard se trouvait si bien dans son

fauteuil, entre le comte, la comtesse et la bouteille, qu'il

ne pouvait se résoudre à la quitter. -- Laisse-moi encore ici,

ma fille; c'est le plus beau jour de ma vie: à mon âge, il

n'en reste pas beaucoup à perdre. -- Mais, mon père, dit

Louise, nous embarrasserons monseigneur. -- Point du tout, mon

enfant; tu ne sais ce que tu dis. Je le connais mieux que toi;

c'est son plaisir de voir les heureux qu'il fait: n'est-ce

pas, monseigneur, que j'ai raison et qu'elle a tort? Mais à

présent les enfants veulent en savoir plus long que leurs

pères.

Le comte sourit; Caroline se rassit en faisant un signe à

Louise; et le vieillard, content, commença une petite chanson;

il ne put l'achever. Je n'y entends plus rien, dit-il; le coeur

y est, mais je n'ai plus la voix que j'avais quand je

commandais l'exercice. C'est à toi, mon fils Justin: allons,

prends ton flageolet, joue un air à madame la comtesse; Louise

chantera; le petits danseront. Vous êtes là comme de grands

nigauds; si je ne pensais à rien, moi, vous laisseriez

monseigneur et sa dame s'ennuyer ici comme des morts.

Caroline ayant dit qu'en effet elle serait bien aise

d'entendre le flageolet de Justin, il le prit, et joua

quelques allemandes que les deux petits garçons dansèrent avec

grâce et gaieté. Leur mère suivait des yeux tous leurs

mouvements; et le vieillard riait et était aux anges en

regardant le comte et la comtesse. Ne vous avais-je pas dit

que c'était joli à voir? A présent, Louise, chante la chanson

que ton mari a faite ces jours passés. -- Comment, Justin,

s'écria Caroline, encore un nouveau talent! Vous faites des

chansons! -- O mon Dieu! non, madame la comtesse; seulement de

temps en temps un petit couplet pour ma Louise. Il préluda sur

son flageolet, et Louise chanta avec une douce petite voix de

village:

On dit que l'amour

Ne dure qu'un jour

Dans le mariage:

C'est un conte que cela,

Si l'on aime, on aimera

Toujours davantage.

Est-c' que le bonheur

Refroidit le coeur?

Non pas au village:

Depuis que je suis heureux,

Je sens augmenter mes feux

Toujours davantage

Plus content qu'un roi,

Quand autour de moi

J'vois mon p'tit ménage,

Ma Louise et nos enfants;

Je les aime, et je le sens

Toujours davantage.

Louise se tut; Justin posa son flageolet, s'avança quelques

pas, et chanta ce couplet, qu'il venait de faire pendant que

sa femme chantait les précédents:

C'est à monseigneur

Que de notre coeur

Nous devons l'hommage.

Je ne forme plus de voeux;

Comme nous il est heureux,

Qu' m' faut-il davantage?

Le comte et Caroline, émus, attendris, et surpris des talents

de Justin, lui donnèrent les éloges qu'il méritait. Sa

modestie et sa simplicité les surprirent plus encore: il ne

comprenait pas qu'on pût l'admirer.

C'est Louise, répétait-il, qui m'a appris tout cela; sans le

désir de lui plaire, je ne saurais rien. -- Mais ce dernier

couplet, répétait Caroline, composé dans un instant! -- Oh!

pour celui-là, c'est monseigneur; je ne l'aurais pas trouvé si

vite pour un autre...

Pendant la chanson, Johanes s'était endormi profondément; ses

enfants le réveillèrent à demi, et l'emmenèrent. Le coeur de

Caroline était si rempli de mille sensations, qu'elle avait

besoin de l'épancher. Dès qu'elle fut seule avec le comte,

elle se laissa aller à son attendrissement, et versa les plus

douces larmes. Ce vieillard, ces enfants, ce couple si uni; la

vénération, l'amour de ces bonnes gens pour le comte, qui

rejaillissaient sur elle: tout avait exalté son imagination et

sa sensibilité au point que son époux lui paraissait un être

surnaturel, un dieu bienfaisant, qu'elle devait adorer et

qu'elle adorait en effet. Ces sentiments, si longtemps

comprimés et retenus dans son coeur, elle ose à présent leur

donner essor: elle ose dire et répéter au plus aimé des hommes

qu'il l'est avec passion, qu'il le sera toujours; elle ose lui

chanter en entier cette romance qu'elle composa et chanta si

souvent loin de lui avec tant de douleur, cette preuve si

forte et si touchante de son amour! Elle la lui chante avec

une âme, une expression surnaturelles. Des larmes inondent

encore ses joues; mais le comte ne peut se méprendre sur leur

objet: ce sont les larmes du bonheur; elles coulent doucement

et sans effort, et n'interrompent point ses doux accents. Le

comte les écoute avec un ravissement, un transport qui va

jusqu'au délire. Chaque mot, chaque vers, portent au fond de

son coeur la plus douce des convictions, celle d'être aimé de

cette épouse adorée. C'est la voix céleste de Caroline qui lui

répète: _toi que j'adore;_ c'est son regard enchanteur qui lui

demande: _où veux-tu chercher le bonheur?_ et qui lui dit en

même temps qu'il l'a trouvé.

Quand il serait resté le moindre doute au comte, ce moment

l'eût tout à fait dissipé: mais il n'en avait point. La naïve

et tendre Caroline était loin de savoir dissimuler. Elle

exprimait tout ce que son coeur sentait; et quand elle aurait

voulu se taire, on l'aurait lu dans ses yeux et dans son

sourire. On voyait d'abord que cette bouche charmante ne

pouvait proférer une fausseté, et qu'elle était l'organe de

l'âme la plus pure et la plus sincère. Quand elle disait _je

vous aime_, ce seul mot valait tous les serments. Elle le dit

si souvent au comte dans le cours de cette heureuse journée,

qu'il dut être persuadé.

Ils soupèrent, au coin du feu, du chevreuil que Justin avait

tué fort à propos; car le comte, en partant pour sa terre,

abîmé dans sa douleur, n'avait pensé à rien, et ce repas

simple fut sans doute le plus délicieux qu'il eût fait de sa

vie. Le manuscrit ne dit point si la force de l'habitude fit

qu'il se retira dans un autre appartement d'abord après le

souper. On laisse au lecteur le soin de le deviner. Pourquoi

prolonger les détails? On aime trop à s'appesantir sur le

bonheur. Ajoutons seulement qu'ils auraient accepté avec

transport tous les deux l'offre de passer leur vie entière

dans cette terre, loin de la cour, et sans autre ambition que

celle de se plaire; mais le comte devait trop à son roi pour

écouter ce désir. Brûlant d'impatience de lui apprendre son

bonheur, d'anéantir cette cruelle idée d'un divorce dont le

seul mot le faisait frémir, de lui présenter une épouse

adorée, et contente de l'être, il supplia Caroline, dès le

lendemain matin, de consentir à partir pour Potsdam.

Elle rougit excessivement à cette proposition; mais se

remettant tout de suite, elle lui dit, avec un sourire

enchanteur: -- Il serait bien temps, n'est-ce pas, de n'être

plus une sotte enfant? Eh bien! oui, mon cher ami, je vous en

prie, conduisez-moi aux pieds du roi. Il me grondera peut-être,

il fera bien; mais je le gronderai aussi à mon tour. --

Vous, mon ange? -- Oui, moi-même; je le gronderai bien fort

d'avoir signé cet affreux papier qui nous séparait pour

toujours.

Ils partirent donc, en promettant à Justin et à Louise de

revenir bientôt à Walstein. La tendre Caroline le répéta avec

transport. -- Oh! oui, oui, nous reviendrons ici, nous

reviendrons, dit-elle en serrant la main de Louise, et jetant

un regard timide sur le comte: cette terre sera toujours pour

moi le séjour du bonheur.

A mesure qu'ils approchaient de Potsdam, le trouble de

Caroline augmentait. Elle n'avait pas revu le roi depuis le

jour de son mariage; et sentant combien il devait être

mécontent d'elle, elle redoutait à l'excès ce moment. Le comte

s'efforçait de la rassurer; il lui racontait mille traits de

la bonté du grand Frédéric, de cette affabilité qui lui

gagnait tous les coeurs, et le faisait adorer de ses sujets. --

Il est bien plus que mon roi, lui disait-il, c'est mon ami.

Oui, chère Caroline, c'est à mon ami que je vais présenter

celle qui fait le charme de ma vie, et que je tiens de lui-même.

Si vous aviez entendu, hier matin, comme il résistait à

la cruelle grâce que je lui demandais! Et lorsque enfin il

céda à mes persécutions, lorsqu'il signa ce fatal papier, et

qu'il me le remit, ce fut en me disant: -- Réfléchissez encore,

mon cher Walstein; votre résolution m'afflige. J'ai cru vous

rendre heureux, je crois encore que vous pourriez l'être:

c'est avec regret que j'ai signé ceci; mais j'espère que vous

n'en ferez pas usage. -- Voilà, Caroline, celui devant qui vous

allez confirmer le bonheur de son ami. -- Ils étaient déjà dans

les cours. Le comte descend, et laisse Caroline dans la

voiture. Le roi, suivant sa coutume, allait monter à cheval,

exercer lui-même ses troupes. Il aperçoit Walstein, et

s'arrête. -- Ah! vous êtes là, comte? j'en suis bien aise. J'ai

pensé à vous hier tout le jour. J'ai vu le chambellan, il ne

savait rien encore. Ne précipitez rien; il faut que je parle

moi-même à Caroline; j'ai peine à consentir... -- Ah! sire,

elle est ici. -- Qui donc? -- Elle, ma Caroline, ma femme, mon

amante, l'adorable épouse que Votre Majesté m'a donnée, et qui

m'en devient plus chère encore. --Vous extravaguez, comte. --

Non, sire; c'est hier, hier matin que j'étais un insensé. Elle

m'a rendu la raison, le bonheur, la vie; elle m'aime, elle

veut être à moi. Je me jette à vos pieds, et je vous demande

encore une fois Caroline, le plus grand de tous vos bienfaits.

Il était en effet tombé aux genoux du roi, qui, ne comprenant

pas trop qu'une femme pût causer tout ce délire, lui ordonna

en riant de se relever et de s'expliquer. Le comte obéit; il

raconta au roi le désespoir de Caroline, son arrivée à

Walstein, et le désir qu'ils avaient eu tous les deux

d'obtenir son pardon et la confirmation de leur union. Il

accorda l'un et l'autre avec joie, et voulut en aller assurer

lui-même Caroline, qui attendait toujours dans sa voiture le

retour du comte. Elle fut bien émue en voyant le roi

s'approcher d'elle, et voulut descendre; mais le roi l'arrêta,

et lui dit: -- Restez, madame la comtesse; c'est bien, très-bien.

Oublions le passé; je suis fort content. Soyez toujours

unis, et donnez-moi beaucoup de sujets qui vous ressemblent.

Il serra la main du comte, salua Caroline, et les laissa

pénétrés de cette bonté si rare et si sublime lorsqu'elle se

trouve unie au rang suprême.

Ils prirent la route de Berlin, et rentrèrent ensemble dans

cet hôtel d'où le comte s'était comme banni pour toujours. Il

n'est pas besoin d'ajouter qu'ils y jouirent d'un bonheur

d'autant plus senti, qu'ils l'avaient acheté par de cruelles

peines.

FIN.

Il y peut-être des lecteurs attachés aux règles strictes, qui

pensent qu'un épisode quelconque doit être placé dans le corps

de l'ouvrage avant le dénoûment, et qu'on ne peut plus rien

avoir d'intéressant à leur dire lorsque le héros est heureux.

C'est pour eux que j'ai mis le mot fin après la réunion du

comte et de Caroline (quoiqu'ils fussent bien éloignés eux-mêmes

de regarder leur histoire comme finie, tant que celle de

Lindorf et de Matilde ne l'était pas). Il suffira sans doute

d'apprendre en deux mots à ces lecteurs-là que Lindorf et

Matilde furent unis dans la suite. L'histoire sera dans les

_grandes règles;_ ils sauront tout ce qu'ils veulent savoir, et

n'auront pas besoin d'aller plus loin.

Mais nous aimons à penser qu'il est des lecteurs plus curieux,

ou plus sensibles, qui nous sauront gré d'entrer dans les

détails d'un événement qui ne peut leur être indifférent,

puisqu'il est si nécessaire au bonheur du comte et de

Caroline, qu'on ne peut même imaginer qu'ils puissent jouir

d'un instant de _vrai bonheur_, tant qu'il leur reste quelque

inquiétude sur le sort de Lindorf et de Matilde, et qu'ils

peuvent se regarder tous les deux comme la cause innocente,

mais bien réelle, du malheur d'êtres aussi chers et dont les

intérêts sont aussi inséparables des leurs propres. Une soeur

chérie, un ami intime, sont-ils donc des personnages

_épisodiques?_ Non, ce sont des parties d'un même tout. Ceux qui

se rappelleront que le pauvre Lindorf est parti désespéré de

Ronnebourg sans qu'on sache ce qu'il est devenu; que

l'intéressante et jeune Matilde, abandonnée de celui qu'elle

aime, persécutée par sa tante, vit dans les larmes et la

douleur, et qui n'auront aucun désir d'apprendre comment ils

se sont réunis; non, ceux-là ne sont pas dignes d'être amis de

la sensible Caroline. C'est donc sans aucune crainte de ne pas

exciter l'intérêt, que nous allons continuer _l'histoire de

Caroline_, et compléter son bonheur.

SUITE DE CAROLINE

Le souvenir de Lindorf, et même quelquefois celui de Matilde,

avaient souvent ajouté aux tourments de Caroline, dans le

temps où il lui eût été permit peut-être de ne s'occuper que

d'elle seule; et bientôt ce sentiment se réveille avec plus de

force par celui de son propre bonheur. A peine fut-elle

arrivée chez elle, et seule avec le comte, qu'elle amena la

conversation sur un objet également intéressant pour tous

deux, en lui rendant la lettre inutile qu'il avait écrite à

Lindorf. -- Mais, lui dit-elle, mon cher comte, vous disposiez

là d'un bien qui ne vous appartenait pas. Lindorf est à

Matilde; il faut que notre cher Lindorf devienne notre frère.

-- Plût au ciel! reprit le comte; mais vous oubliez... -- Quoi

donc? -- Que ce n'est plus Matilde qui peut faire le bonheur de

Lindorf. -- Et pourquoi? parce qu'il a aimé quelques mois

Caroline de Lichtfield? Mais elle n'existe plus cette

Caroline-là; il ne la reverra jamais; et celle qu'il va

retrouver à sa place, Caroline de Walstein, ne peut lui

inspirer qu'une amitié fraternelle, qui ne nuira point à son

amour pour Matilde. Qu'il la revoie seulement, il ne

comprendra pas lui-même qu'il ait pu l'oublier un instant. Je

voudrais être aussi sûre des sentiments de Matilde. Un mot

d'une de vos lettres à Lindorf m'inquiète: vous paraissez

croire qu'elle ne l'aime plus, et que ce Zastrow.... O mon

Dieu! comme j'en serais fâchée!

Pour toute réponse, le comte chercha dans son portefeuille, et

donna à lire à Caroline la dernière lettre qu'il avait reçue

de Matilde... Comme elle en fut touchée! comme elle répéta

plusieurs fois, en la lisant: Pauvre enfant! aimable Matilde!

chère petite soeur! Eh! oui, sans doute, tu vivras avec nous;

tu retrouveras ton amant, ton frère et la plus tendre soeur. Et

rendant la lettre au comte: Méchant que vous êtes! pourquoi ne

pas voler tout de suite à son secours? -- Pourquoi?... Ma

Caroline était mourante; il n'y avait plus qu'elle pour moi

dans l'univers. -- Pauvre Matilde! du moins vous lui avez

répondu? -- Oui; mais je voudrais à présent qu'elle n'eût reçu

cette réponse, et j'avoue que son silence m'inquiète...... --

Ah! Dieu! vous l'aurez affligée! Chère Matilde!...... Et, tout

à coup, se levant avec impétuosité et s'approchant du comte

les mains jointes, elle ajouta d'un ton vif et suppliant: Mon

ami, mon cher ami! ne me refusez pas ce que je fais vous

demander; de grâce ne me le refusez pas: partons demain;

allons à Dresde; allons chercher Matilde; je brûle de la

connaître, de vivre avec elle, de porter la joie et la

consolation dans son coeur. Relisez sa lettre, et vous ne

balancerez pas un instant; pensez qu'à présent, peut-être,

elle est dans les larmes et la douleur. Oh! comme je me les

reproche ces larmes dont je suis la cause! Chère petite

Matilde! c'est donc moi, moi seule qui lui enlevais son ami,

qui la privais de son frère! Que de torts j'ai à réparer avec

elle! En vérité, je ne puis avoir un seul instant de vrai

bonheur que je ne la voie heureuse, heureuse comme moi-même.

Elle parlait avec tant de feu, sa physionomie exprimait tant

de choses, elle était si belle dans ce moment-là, que le comte

tomba presque involontairement à ses genoux, et resta

longtemps la bouche collée sur sa main sans pouvoir prononcer

un mot. -- Eh bien! reprit-elle avec impatience, nous partirons

demain, n'est-ce pas? -- Adorable Caroline, s'écria le comte,

vous savez donc lire dans mon coeur? L'absence de ma soeur,

l'idée de la savoir malheureuse, pouvaient seules altérer ma

félicité; mais vous quitter, Caroline, ou vous proposer un

voyage dans cette saison rigoureuse, était au-dessus de mes

forces. -- Vous plaisantez, je crois; la saison est toujours

belle quand on voyage avec ce que l'on aime et qu'on va

chercher une amie.

Le comte ne résista plus et les préparatifs du voyage furent

bientôt faits, grâce à l'aimable empressement de Caroline. Ils

furent de bonne heure le lendemain sur la route de Dresde,

jouissant d'avance et du plaisir de Matilde, et de sa

surprise. Le comte ne lui avait jamais parlé de son mariage,

et l'embarras de lui cacher ou de lui expliquer ses projets

avait aussi causé son silence. -- Nous la ramènerons avec nous,

disait Caroline; nous ne nous quitterons plus. Je vais enfin

avoir une amie; et c'est à vous encore que je devrai ce bien

si longtemps désiré. Il ne manquera plus que Lindorf à notre

bonheur. Mais vous dites qu'il ne peut tarder à venir; nous

les marierons d'abord, et nous jouirons ensemble de tout ce

que l'amour et l'amitié ont de charmes. Chaque mot de Caroline

transportait le comte, l'enivrait de tendresse et bonheur. La

manière franche et naturelle dont elle parlait de Lindorf, son

désir de le voir uni à Matilde, devaient dissiper jusqu'à

l'ombre même du doute; mais il était loin d'avoir là-dessus

les mêmes espérances qu'elle, et de croire que jamais Lindorf

pût s'unir à Matilde. Il lui paraissait impossible qu'après

avoir aimé Caroline ou pût revenir à quelque autre objet; et,

bien décidé à ne pas donner sa soeur à un époux prévenu pour

une autre femme, il ne formait d'autre projet que celui de la

soustraire à la tyrannie de sa tante et de M. de Zastrow, de

la détacher insensiblement de Lindorf, et de lui faire

attendre doucement, dans le sein de l'amitié fraternelle, un

époux qui n'eût pas aimé Caroline, et qui méritât mieux que

l'ingrat Lindorf le coeur et la main de Matilde. Quant à

Lindorf lui-même, le comte tâchait d'écarter son souvenir;

mais il y réussissait faiblement; et, même à côté de sa chère

Caroline, même au comble du bonheur, un profond soupir

s'échappait quelquefois de son coeur oppressé, en pensant que

ce bonheur était aux dépens de son ami; que Lindorf était

malheureux; qu'il le serait toujours; qu'il ne le faisait

revenir dans sa patrie que pour le rendre témoin de la

félicité de son rival, et ranimer peut-être dans le coeur de la

pauvre Matilde des sentiments que l'absence seule de Lindorf

pouvait éteindre.

Occupé de ces tristes pensées, et du soin de les cacher à

Caroline, à qui ces douces illusions faisaient tant de

plaisir, qu'il ne pouvait se résoudre à les lui ôter à

l'avance, ils ne s'apercevaient ni l'un ni l'autre que

l'impatience d'arriver les faisait voyager avec une rapidité

dont la jeune comtesse se ressentit enfin. Ses forces

n'égalaient ni son courage ni le sentiment qu'il l'animait: le

soir de la seconde journée; elle pria le comte de s'arrêter,

pour cette nuit-là, dans un petit village où ils étaient près

d'arriver. Il y consentit; mais, se défiant de la manière dont

ils y seraient, il envoya un de ses gens en avant pour

s'assurer au moins d'un logement.

Il ne tarda pas à revenir, et ramenait avec lui l'hôte d'une

mauvaise petite auberge qui se trouvait dans le lieu. Jugeant

à l'équipage que c'était un grand seigneur, il craignait de

perdre cette aubaine, et venait lui-même pour le décider à

s'arrêter chez lui. Il n'avait cependant que deux chambres à

deux lits chacune, et toutes les deux étaient retenues par un

jeune homme et sa femme, arrivés de la veille. Une blessure

que le mari avait au bras, et qui s'était rouverte par le

mouvement de la voiture, les retiendrait là peut-être encore

quelques jours. Pour s'assurer les deux chambres, ils les

avaient payées d'avance; mais cela n'embarrassait point

l'hôte, qui était un gros paysan à mine joviale. -- Pardieu!

disait-il, ils pourront bien vous céder une de leurs chambres;

qu'ont-ils besoin d'en avoir deux? Ils s'aiment tant! Ils sont

beaux comme des anges; ils ne se quittent pas un instant de

tout le jour: eh bien! ils ne se quitteront pas de la nuit;

et, malgré leur micmac de deux chambres, je crois qu'ils n'en

seront pas fâchés.

Tout en parlant, ils arrivèrent devant l'auberge. Le comte,

toujours honnête, crut qu'il devait aller lui-même prier ces

étrangers de les recevoir pour cette nuit-là, et de donner au

moins un des lits d'une des chambres à la comtesse; en

attendant, l'hôtesse la conduisit dans la sienne. Le comte

monte un mauvais escalier obscur. Il voulait se faire

annoncer; mais l'hôte, peu au fait des règles de la politesse,

l'introduit dans une espèce d'entrée, au fond de laquelle

était une porte ouverte, lui dit: Vous les trouverez là, et le

quitte.

Il fallait donc s'annoncer soi-même. Il s'avance, et voit, à

l'autre bout d'une longue chambre, une femme mise très-élégamment,

occupée à nouer autour de cou d'un homme placé

dans un fauteuil, un mouchoir noir qui devait lui servir

d'écharpe et soutenir un bras blessé. Dans cette attitude, une

main très-blanche et très-jolie se trouvant près de la bouche

de jeune homme, il la baisait avec passion.

Ce tableau était fait pour intéresser le comte; il n'osait les

déranger et contemplait en silence ce couple qui lui retraçait

son propre bonheur. Craignant enfin d'être indiscret, il

voulut se retirer doucement; mais la jeune dame ayant fini se

tourne par hasard du côté de la porte, le voit, fait un cri

perçant, et s'élance dans le bras du comte, immobile

d'étonnement, en disant: -- Eh! grand Dieu, c'est mon frère,

mon cher frère! A ce cri, Lindorf, car c'était lui-même,

oublie sa blessure, se lève avec précipitation. -- O mon Dieu!

Walstein! serait-il vrai?..... Oui, c'est lui-même; et du bras

qui lui reste libre il le presse contre sa poitrine, pendant

que Matilde se jette à son cou, lui baise la main, et fait des

sauts de joie. -- Oui, c'étaient Matilde et Lindorf. Le comte

n'en peut plus douter; c'est sa soeur, c'est son ami qu'il

presse dans ses bras. Quand ses sens se refuseraient à le

croire, son coeur ému le lui dirait. Sans pouvoir comprendre

quel miracle les réunit, il en jouit avec transport. Pendant

quelque minutes, les noms de Lindorf, de Matilde, de Walstein,

ma soeur, mon frère, mon ami, des cris de joie, des

exclamations, furent tout ce qu'on put articuler; le comte y

mêlait le nom de Caroline. Elle est ici, avec moi, dit-il

enfin: chère Matilde! nous allions vous ..... Elle est ici. --

Ma soeur est ici? s'écrie Matilde..... Et, plus légère qu'une

biche, elle est déjà au bas de l'escalier, et bientôt dans les

bras de Caroline, qui la reconnut aisément au portrait que lui

en avait fait Lindorf, et plus encore à ses tendres caresses,

et au nom de _chère soeur_ qu'elle répète en l'embrassant. Le

comte et Lindorf la suivirent de près. La surprise de Caroline

augmente; mais cette surprise, jointe au plaisir le plus pur,

fut tout ce qu'elle éprouva. Lindorf n'est plus que son frère

et son ami, elle ne balance pas à l'embrasser avec cette

tendresse franche et naturelle qui caractérise si bien la

véritable et simple amitié.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 22 / 29 段