papier, signé par le roi, ayant le sceau du roi, était l'acte
de divorce, ou plutôt une déclaration par laquelle _le roi,
consentant à la dissolution du mariage d'Edouard-Auguste,
comte de Walstein, et de Caroline, baronne de Lichtfield, le
déclarait nul, et les parties libres de contracter d'autres
engagements_. Caroline regarda quelques instants cet écrit avec
des yeux égarés et sans verser une larme. Bientôt toutes ses
idées se confondent; le fatal papier s'échappe de ses mains;
un nuage épais l'enveloppe; une sueur glacée couvre son
visage; elle ne voit plus, elle ne respire plus; une
palpitation universelle l'a saisie. Sa dernière pensée est
l'espoir que la main de la mort est sur elle, qu'elle touche
au terme de sa vie.
Cet état dura longtemps. Quand elle reprit ses sens, elle crut
sortir d'un songe affreux. Cependant la chambre où elle était,
les papiers, les lettres qu'elle avait autour d'elle, tout
confirme la réalité de son malheur. Elle regarde l'adresse de
ces lettres: l'une est à son père, la seconde à Caroline, elle
la rejette avec horreur. Que peut-il me dire lorsqu'il m'ôte
la vie, lorsqu'il brise lui-même nos liens? Elle regarde la
troisième: quelle surprise! elle est adressée _à monsieur le
baron de Lindorf, hôtel de Walstein, à Berlin;_ et au dos de la
lettre: _Je conjure Caroline de remettre elle-même cette lettre
à mon ami au moment de son arrivée, qui ne peut tarder_. -- A
Lindorf, s'écrie-t-elle, et chez lui! et c'est à moi qu'il
l'envoie!... Dieu! mon Dieu! quelle est son idée? Lindorf
serait-il ici? Se pourrait-il?... serait-il la cause?... Ah!
plût au ciel que la jalousie!... il me sera si facile de la
détruire pour toujours! Reprenant alors avec empressement la
lettre qui lui était adressée, elle se hâte de l'ouvrir, de la
lire, et l'espoir renaît dans son coeur.
Non, ce ne sont ni la haine, ni l'indifférence, ni le
ressentiment qui l'ont dictée cette lettre qui peint à la fois
la générosité, la délicatesse, et plus encore la passion du
comte. Chaque mot témoignait l'excès de son amour pour elle.
Caroline passe en un instant du comble de la douleur à la joie
la plus pure. Il m'aime, disait-elle. Ah! puisqu'il m'aime,
nos noeuds ne sont point brisés. Bientôt il saura que sa
Caroline ne veut être qu'à lui, n'existe que pour lui, et que
cette séparation était l'arrêt de sa mort. A peine la lettre
est achevée, qu'elle a déjà donné des ordres pour qu'on
prépare à l'instant sa berline. Pendant ce temps-là, elle lit
encore cette lettre, qui est le gage de son bonheur futur et
de l'amour de son époux.
"Chère et tendre Caroline! lui disait-il, rassurez-vous;
cessez de gémir, cessez de vous contraindre. Ce n'est point à
un tyran que le soin de votre bonheur fut confié; et les
larmes que je viens de voir couler sur le portrait de l'amant
que vous regrettez seront les dernières que vous répandrez de
votre vie, si mes voeux ardents sont remplis... Dieu puissant!
pour prix du sacrifice que je fais, que cette femme adorée
soit toujours heureuse; et même loin d'elle, séparé d'elle, je
pourrai supporter mon existence. -- Oui, Caroline, oui, vous
serez heureuse, unie à celui que votre coeur a choisi, et qui
mérite l'excès de son bonheur, si un mortel peut vous mériter.
Votre âme, vertueuse et sensible, ne gémira plus dans des
liens abhorrés; vous pourrez enfin allier l'amour et le
devoir; vous ne verserez plus ces larmes amères et secrètes
qui m'ont pénétré. Oh! je crois les entendre encore ces sons
touchants dictés par la douleur, adressés à l'objet de votre
tendresse. Caroline, ne vous plaignez plus de lui; ne lui
reprochez plus un éloignement involontaire qu'il a cru devoir
à l'amitié. Il va vous être rendu; bientôt vous le reverrez à
vos pieds; bientôt vous oublierez tous deux vos peines
passées. -- O Caroline! pardonne; depuis longtemps j'ai pu les
faire cesser, et porter dans ton coeur l'espérance et la joie.
"Depuis l'instant où j'ai su votre secret, depuis cet affreux
moment où je t'ai vue prête à perdre la vie, où j'ai senti que
je pouvais être plus malheureux encore qu'en renonçant à toi,
j'ai juré de vous réunir l'un à l'autre; et, tu le sais,
Caroline, si je t'ai regardée comme un dépôt sacré, comme
l'amante et l'épouse de Lindorf! Cependant, égaré par ma
passion, j'ai osé croire un instant à la félicité suprême,
j'ai pu prendre l'effort du devoir et de la vertu pour un
sentiment plus tendre, et j'allais me préparer des regrets
éternels... Ah! Caroline, je le sens, il est temps de vous
fuir; il le faut; je le dois. Je cours l'élever cette barrière
insurmontable qui m'interdira sans retour un fol espoir, et
l'illusion dangereuse où je me laissais entraîner. Je vais
vous rendre à vous-même, ou plutôt à l'original de ce portrait
si chéri.
"Adieu, Caroline, adieu! Je m'égare; j'afflige sans doute
votre coeur sensible et généreux, en vous laissant voir toute
la faiblesse du mien. Eh bien! chère Caroline, achevez de me
connaître; sachez que, quelque malheureux que je sois en vous
quittant, en renonçant à vous pour jamais, je le serais mille
fois plus encore en demeurant auprès de vous, en usurpant des
droits qui ne doivent être accordés que par l'amour. Posséder
Caroline et savoir qu'un autre possède son coeur; être un
obstacle à son bonheur, à celui d'un ami qui m'est cher:
voilà, voilà ce que je n'aurais pu supporter, ce qui aurait
empoisonné mes jours; et votre félicité mutuelle peut encore y
répandre quelque charme. Vous me la devrez cette félicité;
vous ne penserez à moi qu'avec attendrissement, avec
reconnaissance. Sûr au moins de votre amitié, de votre
estime... Adieu, Caroline, je cours les mériter.
"Berlin, 5 heures du matin.
"De Potsdam, 10 heures du matin, en sortant de l'audience du
roi.
"C'en est fait, ils sont brisés ces liens que votre coeur a
toujours repoussés. Caroline, vous êtes libre; mais bientôt
vous serez à Lindorf... Ah! dites, dites-moi que vous êtes
heureuse.... Il ignore encore le bonheur qui l'attend, et je
connais son amitié généreuse. Le même sentiment qui l'éloigna
de Rindaw et de sa patrie l'engagerait peut-être à s'y
refuser; mais il n'est plus temps, et ce motif m'a aussi
décidé à prévenir son retour. La lettre que je joins ici,
achèvera de lever tous ses scrupules, et de lui prouver qu'il
fait le bonheur de son ami, en faisant le sien et celui de
Caroline.
"Il me reste encore à vous demander une grâce. Caroline
pourrait-elle, dans ce moment, me refuser, ajouter encore à
mes peines? Non, je connais son coeur. Eh bien! j'exige de
votre amitié, de votre reconnaissance, que vous acceptiez
l'hôtel que vous habitez actuellement. Vous aimez sa
situation, votre appartement vous plaît: Caroline, il est à
vous; il fut arrangé pour vous, personne que vous ne
l'habitera jamais. Non, vous n'outragerez point, par un refus
cruel, un ami déjà trop malheureux.
"Adieu, Caroline! Chère, trop chère Caroline! il est donc vrai
que vous n'êtes plus à moi, que je n'ai plus aucun droit...
Mais je n'en eus jamais: c'est le coeur seul qui peut les
donner, et du moins j'en aurai à votre estime, à votre amitié,
à votre compassion. Si vous vouliez quelquefois m'écrire, me
parler de votre bonheur... Mais non, non; je ne puis, je ne
pourrai jamais peut-être écrire à l'épouse de Lindorf. Si
Caroline de Lichtfield daigne me répondre une fois, une seule
fois avant qu'elle porte un autre nom, sa lettre me trouvera
dans ma terre de Walstein, où je passe huit jours avant
d'aller à Dresde, auprès de ma soeur. Je pars à l'instant
même... Quoi! je ne vous reverrai donc plus? Ces heures
délicieuses passées à côté de vous ne reviendront jamais? Je
n'entendrai plus cette douce voix?... Que dis-je? vous serez
toujours présente à mon imagination, à mon coeur, à ma pensée;
je ne verrai que vous dans l'univers.
"Je joins ici l'acte de votre liberté, une lettre à votre
père, celle à..... à votre époux, et la donation de l'hôtel.
Dites-moi du moins que tous ces papiers vous sont parvenus,
qu'ils assurent votre bonheur, et je n'aurai plus rien à
désirer dans ce monde.
"EDOUARD DE WALSTEIN."
Enfin la berline est prête. Caroline ne se donne que le temps
de passer chez elle, d'y prendre le cahier de Lindorf: le
portrait, cause principale de l'erreur, est dans son sein.
Elle part, recommande aux postillons la plus grande diligence,
et malgré leur zèle à presser les chevaux, elle trouve qu'elle
est mal obéie. Le comte avait quelques heures d'avance sur
elle; mais elle fit aller si grand train, qu'elle arriva deux
heures après lui. Enfermé dans son cabinet, livré à la douleur
la plus profonde, il sentait seulement qu'il avait perdu
Caroline, qu'il ne la reverrait jamais, et n'éprouvait pas
encore les consolations que la vertu se procure à elle-même.
Il n'avait cependant pas été tout à fait insensible aux
transports de joie que ses vassaux avaient fait éclater en le
revoyant, et aux témoignages touchants de leur attachement.
Louise, Justin et le vieux Johanes avaient été des premiers à
accourir, à se précipiter aux genoux de leur bienfaiteur, à
lui présenter leurs deux petits garçons: Louise était encore
près d'accoucher. -- O monseigneur! lui dit-elle, votre arrivée
me portera bonheur; j'aurai une petite fille que je désire
tant; et puisque monseigneur est marié, si madame la comtesse
veut avoir la bonté de lui donner son nom, c'est alors que
nous serons heureux.
Le comte ne put soutenir ce mot déchirant, il lui perça le
coeur. -- Hélas! mes enfants, je ne suis pas..., je ne suis
plus... Il ne peut achever; et les quittant brusquement, il
s'enferme dans son appartement.
Ils étaient encore dans la cour avec une partie des habitants
du village, et s'affligeaient ensemble de l'air triste de leur
bon seigneur, lorsque Caroline arriva. Elle s'élance de sa
voiture, et sans faire attention à personne, elle s'écrie: Où
est-il? où est monsieur le comte? Wilhelm accourt. -- Quoi!
c'est madame la comtesse! -- Oui, mon cher Wilhelm, conduisez-moi
à l'instant auprès de votre maître.
Wilhelm marche devant elle, lui montre la porte du cabinet où
le comte s'est retiré. Elle l'ouvre promptement, se précipite
dans ses bras, en disant d'une voix entrecoupée: -- Cher et
cruel ami! as-tu pu quitter ainsi ta Caroline, qui t'adore,
qui n'aime que toi seule au monde, qui meurt si son époux
l'abandonne? Et penchant sa tête sur l'épaule du comte, elle
l'inonde de ses larmes. Ses sanglots, la promptitude avec
laquelle elle est accourue, coupent sa voix, arrêtent sa
respiration. Le comte la soulève dans ses bras, la place dans
un fauteuil et se jette à ses pieds. -- O Caroline! est-ce bien
vous?..... Un ange bienfaisant a sans doute pris vos traits.
Ce que je viens d'entendre serait-il possible? -- Ah! n'en
doute pas, n'en doute jamais; et détachant vivement la chaîne
qu'elle avait sur le sein: Tiens, lui dit-elle, le voilà ce
portrait que j'aime.... Regarde-le bien; vois, reconnais
l'objet qu'il représente; c'est lui qui possède uniquement mon
coeur; c'est à lui seul que je veux être.
Le comte, ne concevant plus rien à ce qu'il entend, jette les
yeux sur cette peinture..... Grand Dieu! c'est lui, c'est
lui-même, tel du moins qu'il était avant son accident; mais
Caroline lui prouve trop qu'elle le voit toujours ainsi, et
qu'il n'a pas changé pour elle. Il est vrai qu'il ressemblait
tous les jours davantage à son portrait, et qu'il n'eût pas
été possible de le méconnaître.
Mais par quelle circonstance étrange ce portrait, dont le
comte ignorait même l'existence, se trouvait-il entre les
mains de Caroline, attaché sur son coeur, et l'objet de ses
plus tendres caresses? Il voit, il sent tout son bonheur; il
est près de succomber sous le poids de tant de félicité, et
cependant il croit encore que c'est un illusion, un rêve
enchanteur dont il craint le réveil. Il témoigne à Caroline,
autant que son saisissement peut le lui permettre, sa surprise
et ses craintes.
Elle tire de sa poche, en rougissant, tous les papiers que lui
avait remis Lindorf. -- Tenez, lui dit-elle, lisez ceci, et
vous saurez tout.... Plus de secrets pour vous; ils m'ont
rendue trop malheureuse... Oui, j'ai aimé Lindorf; j'ai du
moins cru reconnaître quelques rapports entre les sentiments
que j'avais pour lui et ceux que j'éprouve à présent.... Mais
jugez vous-même de la différence. Quand il me laissa à Rindaw,
je pleurai, oui, je pleurai beaucoup; mais je fus bientôt
consolée; bientôt ce petit portrait me devint plus cher que
lui. Aujourd'hui, en recevant l'arrêt cruel qui nous séparait,
je n'ai point pleuré; non, pas une larme n'est sortie de mes
yeux; mais j'a cru que j'allais perdre la vie ou la
raison....; et si vous persistiez dans cet affreux projet,
c'est comme si vous me disiez: _Caroline, je veux que tu
meures_. Oh! dites-moi plutôt que je suis encore à vous, que
j'y serai toujours.... Tenez, vous voyez bien que cet affreux
papier ne signifie plus rien, lui dit-elle en montrant l'acte
de divorce qu'elle avait déjà déchiré, et qu'elle jeta dans le
feu.
Le comte ne pouvait parler; ce qu'il éprouvait était au-dessus
de toute expression. Il couvrait de baisers les mains de
Caroline; il les pressait contre son coeur; il prononçait des
mots entrecoupés sans liaison et sans suite. Dans son délire,
il baisait avec transport son propre portrait, qu'il regardait
comme la preuve de l'amour de sa Caroline.
Elle le pressa encore de lire le cahier. Il ne le voulait pas;
il fallait pour cela la perdre un instant de vue, s'occuper
d'autre chose que d'elle seule, cesser de la regarder:
c'étaient autant d'instants retranchés à son bonheur. -- Non,
chère Caroline, n'exigez pas que je lise rien en ce moment.
Vous me permettez de lire dans votre coeur, d'y voir que je
suis aimé; qu'ai-je besoin d'en savoir davantage? -- Mais le
mystère de ce portrait. -- Je sais qu'il vous est cher, que
c'est le mien, et cela me suffit. -- Sachez du moins comment
Lindorf m'apprit à vous connaître, par quels degrés l'estime
et l'admiration qu'il m'inspira pour vous ont enfin produit
l'amour. -- Quoi! Lindorf.... -- Je dois lui rendre justice;
c'est à lui que vous devez le coeur de votre Caroline. --
Comment! Lindorf?.... O généreux ami! -- Il vous devait tout. --
C'est moi, c'est moi qui lui dois plus que la vie.
Alors il prit le cahier et le lut. Bientôt Caroline vit couler
ses larmes au souvenir de la mort de son père, à l'expression
de la reconnaissance et de l'amitié de Lindorf. Souvent il fut
obligé de s'interrompre; et, retombant aux genoux de Caroline,
il lui disait d'une voix étouffée: Ah! c'est Lindorf qui
mérite d'être aimé. Caroline lui fermait la bouche de sa jolie
main, et le forçait à reprendre sa lecture.
Il passa rapidement sur les événements qu'il connaissait déjà;
mais à l'époque de la connaissance de Lindorf avec Caroline,
son âme entière était attachée sur le papier. Il dévorait
chaque phrase, chaque syllabe; il lisait des yeux seulement:
une telle lecture ne pouvait se faire à haute voix; mais
Caroline, les regards attachés sur lui, ne le perdait pas de
vue, et cherchait à découvrir les sentiments divers qui
l'agitaient.
Quand il eut fini, il lui rendit le cahier avec l'air le plus
pénétré. Je le vois, dit-il, j'ai une épouse et un ami comme
il n'en fut jamais; ils se sont sacrifiés pour moi, pour mon
bonheur..... Ah! Caroline, pourquoi m'avez-vous forcé à lire
ce cahier? Pourquoi ne pas me laisser la douce illusion que
vous veniez de me donner? -- Une illusion! reprit-elle; ingrat!
quel nom vous donnez au sentiment le plus vrai! Oubliez-vous
que ce portrait est le vôtre? Ce mot, prononcé avec l'accent
le plus touchant, le plus persuasif, rendit au comte sa
confiance et son bonheur. A présent, lui dit-elle, que vous
avez eu la complaisance de lire votre histoire et celle de
Lindorf, laissez-moi vous faire celle de mon coeur.
Alors elle raconta en détail tout ce qui s'était passé dans ce
coeur depuis l'instant qu'elle fut unie au comte; et
l'innocence avec laquelle elle crut aimer Lindorf comme un
frère, et son effroi lorsqu'elle crut l'aimer comme un amant;
puis la scène du jardin, celle du pavillon, sa douleur, ses
larmes, ses regrets, ses combats: rien ne fut oublié.
Elle lui raconta ensuite comment, entraînée d'abord par
l'estime, l'admiration et la lecture de ses lettres à Lindorf,
elle avait commencé à s'attacher à lui, à chérir son portrait;
tout ce qu'elle avait éprouvé en recevant cette lettre où il
lui parlait de s'expatrier; le sentiment de délicatesse mêlé
d'un peu de dépit qui avait dicté sa réponse; celui qui la
priva de ses sens dans la cour du château de Ronnebourg. Je
vous le jure, lui dit-elle, c'était l'émotion seule de me
trouver aussi près de vous, de revoir cet époux que j'avais si
fort offensé, qui devait me haïr; Lindorf n'y entra pour rien;
depuis longtemps vous avez entièrement effacé l'impression
légère qu'il avait faite sur mon coeur.
Le comte, enchanté, l'écoutait avec ravissement, et n'avait
garde de l'interrompre. Avec quel feu, avec quelle éloquence
touchante et persuasive elle lui détailla tout ce qu'elle
avait éprouvé pendant sa convalescence! Et depuis leur arrivée
à Berlin, ses espérances, ses craintes, ses projets continuels
de le faire lire dans son âme; la timidité qui la retenait;
cette envie de lui plaire, de l'attacher à elle, de le rendre
le plus heureux des hommes; son chagrin de n'y pas réussir; sa
résolution, de la veille, de s'entretenir avec lui, de lui
ouvrir son âme, sa douleur extrême en apprenant son départ;
son désespoir en recevant ce fatal paquet; sa joie en voyant
clairement dans la lettre de son époux qu'elle était aimée:
tout fut exprimé avec cette rapidité, cette éloquence naïve du
sentiment, qui ne peut laisser aucun doute.
A présent, lui dit-elle, vous connaissez Caroline comme elle
se connaît elle-même; il ne me reste plus qu'à vous peindre
son bonheur; mais peut-il s'exprimer? Elle aime, elle est
aimée; elle ose le dire sans rougir; elle ose l'entendre et se
livrer à ses sentiments. Cher comte, actuellement que nos
coeurs s'entendent, jugez le mien d'après le vôtre.
Il allait lui répondre, et lui expliquer à son tour les motifs
secrets de sa conduite, lorsqu'il fut interrompu par Wilhelm.
Il entra en disant que les habitants du village, ayant appris
que cette belle dame était madame la comtesse, ne voulaient
pas s'en aller qu'ils ne l'eussent revue, et demandaient avec
acclamation qu'elle voulût bien reparaître un instant.
Caroline, conduite par son époux, descendit dans les cours du
château et fut reçue avec des cris redoublés de _vivent
monsieur le comte et madame la comtesse_. Le comte leur fit
distribuer du vin et de l'argent.
Caroline, lui serrant la main de l'air le plus attendri, lui
disait doucement: O mon ami! ces bonnes gens ne se doutent pas
qu'ils célèbrent véritablement l'époque de notre union et du
bonheur de toute notre vie... Ah! si vous permettiez... --
Permettre, ma Caroline..., ordonnez. -- Eh bien! faisons des
heureux, des heureux comme nous. Il y a sûrement dans cette
foule des jeunes gens qui s'aiment, marions tous ceux qui
voudront l'être. Le comte lui baisa la main avec transport. --
Chère...., adorable Caroline! faisons mieux encore, éternisons
la mémoire de ce jour fortuné. Puisque c'est ici que ma
Caroline m'est rendue, je veux que ce lieu se ressente à
jamais de mon bonheur; et je vais fonder à perpétuité six
mariages toutes les années.
Caroline se chargea d'annoncer elle-même aux paysans cette
bonne nouvelle. Les cris, les acclamations, les bénédictions
redoublèrent: au milieu de ces tumultueux transports, on
aurait pu facilement distinguer les voix des jeunes amoureux,
qui criaient plus fort que les autres: _Dieu bénisse à jamais
nos bon maîtres!_
Le comte aperçut Louise et Justin dans un coin de la cour avec
leur petite famille. Il les appela, et les présenta à
Caroline: Voilà, ma chère amie, lui dit-il, un ménage que vous
connaissez déjà. -- Ah! sans doute, c'est la belle Louise?
Louise rougit, et s'embellit encore. Quoique les travaux
champêtres et trois enfants eussent diminué sa fraîcheur, elle
était encore frappante. -- Ah! oui, madame la comtesse, dit
Justin avec cette physionomie expressive et naïve qui
annonçait à la fois sa joie et sa candeur: c'est bien vrai
cela; c'est bien ma belle Louise. Il n'y a dans tout le monde,
je crois, que monseigneur qui ait une plus jolie femme, et
c'est bien juste; c'est sa récompense de m'avoir donné ma
Louise.
Ce fut le tour de Caroline de rougir. Elle caressa les deux
petits garçons, qui étaient charmants; et s'apercevant de la
grossesse de Louise, elle prévint sa requête, et lui dit
qu'elle serait la marraine de l'enfant qu'elle portait. Louise
voulut se jeter à ses pieds, elle la retint; mais Justin s'y
précipita, baisa le bas de sa robe, et se releva en disant:
Sûrement le bon Dieu m'aime bien, car il m'accorde tout ce que
je lui demande. Je lui ai tant demandé ma Louise, qu'il mit au
coeur de monseigneur de me la donner; je n'ai demandé après
cela qu'une Louise pour monseigneur, et voilà qu'il l'a
trouvée. A présent, je vais lui demander pour vous deux petits
gars jolis comme les nôtres, et vous verrez qu'ils viendront
tout de suite.
Caroline se détourna, se baissa vers les petits _gars_, leur
donna à chacun un baiser et un ducat, pendant que le comte,
attendri, serrait la main de Justin, et jetait sa bourse dans
son chapeau. Pour échapper à leur reconnaissance, il proposa à
Caroline d'entrer dans les jardins; elle y consentit. C'était
au mois de décembre: l'air était froid et nébuleux, la terre
couverte de neige et les bassins de glaçons. Mais ni l'un ni
l'autre ne s'en aperçurent; et jamais promenade du plus beau
printemps ne leur parut plus délicieuse.
Il y a longtemps que l'on sait que l'amour peut tout embellir,
et qu'avec l'objet aimé il n'est point de mauvaise saison. Les
jardins du comte étaient d'ailleurs remarquables par leur
beauté, leur étendue, leur arrangement, et cités même comme un
objet de curiosité pour les voyageurs. Caroline les avait peu
vus le jour de son mariage; elle ne les voit guère mieux à
présent; mais elle s'y arrête quelque temps; enfin, le comte,
craignant pour elle le froid et l'humidité, la ramène au
château. Ils trouvèrent une collation champêtre préparée par
Louise. Elle s'était hâtée d'aller chercher de la crème,
quelques fromages, des marrons, des rayons de miel, et une
pièce d'un chevreuil que Justin avait tué. Voyez mon bonheur,
dit-elle, de l'avoir justement apprêté hier pour régaler notre
vieux père! -- Le bon Johanes? s'écria Caroline; eh bien!
Louise, il faut qu'il en mange avec nous.
Louise courut le chercher. Il arriva appuyé sur Justin, et
tremblant de joie plus encore que de vieillesse. Caroline et
le comte allèrent au-devant de lui; ils le prirent chacun par
un bras, le placèrent dans un fauteuil, et le comte lui
versant une rasade: Buvez ceci, bon Johanes, à la santé du
plus heureux des hommes: -- Et de celui qui mérite le plus de
l'être, dit Justin. Le vieillard voulut aussi parler, mais il
était trop ému, trop touché; il ne put que balbutier quelques
mots, et lever les yeux et les mains vers le ciel. Cependant,
après avoir bu un second verre à la santé de madame la
comtesse, et l'avoir longtemps regardée, il s'écria tout à
coup: Que Dieu soit béni d'avoir fait une si belle dame tout
exprès pour notre seigneur! Vous êtes bien belle et bien
bonne, madame la comtesse; mais aussi vous avez un ange pour
mari. Si vous saviez quel bien il nous a fait! comme il a
marié ma Louise!
Une fois que le bon vieillard fut ranimé par le vin, et en
train de parler, il ne pouvait plus se taire. Il raconta à
Caroline toute l'histoire du mariage de sa fille; et comme il
ne voulait point de Justin; et comme monseigneur l'attrapa; et
comme il leur donna une bonne ferme, et cent ducats comptant;
et comme il eut le malheur de se blesser en sortant de chez
eux; et comme ils le portèrent au château, etc.