Quoique ce moment dût être l'époque d'une séparation à

laquelle il ne pouvait penser sans frémir, il l'attendait avec

une sorte d'impatience, fondée sur celle d'assurer le bonheur

de Caroline, et même d'être délivré de cette incertitude qui

laisse errer l'âme sur des illusions qu'un instant détruit, et

auxquelles le malheur même est préférable.

Eh! comment aurait-il pu se défendre de ces douces illusions?

Elles devenaient chaque jour plus séduisantes, plus

dangereuses: il fallait toute la modestie et toute la

prévention du comte, et la lecture continuelle des lettres que

Caroline lui avait écrites, pour ne pas s'apercevoir de leur

réalité. Loin de se rebuter, elle était toujours plus tendre,

toujours plus empressée. Il s'agissait du bonheur de sa vie:

pouvait-elle marquer trop d'attachement à cet époux qu'elle

avait blessé si longtemps par une injuste répugnance, auquel

son coeur avait fait une infidélité? Combien de torts avait-elle

à réparer, à faire oublier! Bannissant enfin toute

défiance, osant tout espérer de sa tendresse et de sa

persévérance, elle employait, pour le rapprocher d'elle, pour

l'attacher à elle, mille petites moyens dont l'amour seul est

susceptible, et auquel il sait donner tant de force.

Le comte aimait la musique avec passion: elle la cultiva avec

plus de soin. Souvent elle lui demandait de l'accompagner sur

la flûte ou le violoncelle, dont il jouait également bien;

elle lui chantait, avec toute l'expression du sentiment, les

airs les plus touchants, les plus propres à faire impression

sur une âme aussi passionnée que celle du comte.

Il avait du goût et des dispositions pour le dessin; mais ses

occupations l'avaient empêché de faire des progrès. Caroline,

au contraire, élevée dans la retraite, s'était appliquée avec

beaucoup de succès à cet art charmant, qui fait qu'on peut se

suffire à soi-même; qui, malgré l'hiver, les frimas, la

solitude, nous retrace les beautés de la nature, les scènes

champêtres, et fixe sur la toile ces belles fleurs qu'un

instant voit mourir. Elle réussissait particulièrement aux

fleurs et aux paysages; c'était aussi le genre que le comte

préférait. Elle s'offrit à lui donner des leçons, à le

perfectionner, à diriger ses essais: en échange, elle le

priait à son tour de diriger ses lectures, et les études

qu'elle désirait de faire sur plusieurs objets, trop souvent

négligés dans l'éducation des femmes.

Quelquefois, pendant qu'il dessinait auprès d'elle, elle lui

faisait une lecture. Son habitude de lire à haute voix à sa

bonne maman avait exercé ce talent, qu'elle possédait au

suprême degré. Lorsqu'elle était fatiguée, le comte lisait à

son tour; et, pendant qu'elle l'écoutait avec l'intérêt le

plus marqué, ses mains adroites serraient des noeuds, ou

nuançaient des soies pour une bourse, une veste, un

porte-feuille, etc., qu'elle lui destinait. Toujours occupée de lui

et des moyens de lui plaire, toutes ses actions étaient

relatives à cet unique objet: elle semblait n'exister que pour

lui. A chaque instant elle trouvait des prétextes pour passer

dans son appartement ou pour l'attirer dans le sien; et

quoiqu'elle ne vît et ne voulût voir que lui seul et le

chambellan, qui soupait chez eux presque tous les soirs, elle

n'avait jamais l'air d'éprouver un moment d'ennui; au

contraire, elle se refusait aux sollicitations de son père

pour se faire présenter à la cour, paraissait désirer de

prolonger sa retraite, et disait, en regardant le comte avec

timidité, qu'elle n'avait jamais été plus heureuse.

Malgré tant de preuves d'un amour qu'elle ne cherchait point à

dissimuler, le comte résistait encore aux charmes dont il

était environné, et au doux espoir qui s'insinuait dans son

coeur. Il le repoussait avec effroi, et tremblait de s'y

livrer. Combien de fois il s'arracha d'auprès d'elle avec un

effort douloureux!

Non, disait-il, non, c'est impossible, je ne puis être aimé.

Cette âme aimante et sensible, cette femme adorable sait

donner à l'amitié..., que dis-je? peut-être à la simple

reconnaissance l'expression même de l'amour: ou c'est le

souvenir de son cher Lindorf qui l'anime. Sans doute c'est à

lui qu'elle adresse secrètement ces attentions si touchantes,

ces mots si tendres, ces regards si doux, dont je ne puis être

l'objet. Ne sais-je pas qu'elle aime Lindorf, qu'elle doit

l'aimer?... Cependant, s'il était vrai?... si c'était moi?...

si cette cruelle résolution qui me tue me rendait le plus

ingrat des hommes?... si cette félicité suprême que j'ose

réserver à un autre m'était destinée par son coeur? si ce coeur

était à moi? Ah! Caroline, Caroline!... Mais puis-je chercher

à le pénétrer ce coeur sans la faire lire dans le mien, sans

lui découvrir le feu qui me dévore? Et ne sais-je pas alors

que le devoir, la compassion, la générosité dicteraient sa

réponse? Ne me prouve-t-elle pas qu'elle peut tout sur elle-même,

et qu'elle est prête à sacrifier, sans balancer, tous

les sentiments de son coeur?

Ainsi le comte, tourmenté, combattu entre la crainte et

l'espoir, faisait en même temps son supplice et celui de la

tendre Caroline. Une situation aussi violente ne pouvait durer

longtemps. Lindorf n'arrivait point, et le comte ne trouvait

plus ni dans son amitié ni dans sa délicatesse la force de

résister à sa passion, lorsque tout l'assurait qu'elle était

partagée.

Un soir, le chambellan fut retenu à la cour; le comte soupa

tête à tête avec Caroline. Plus tendre, plus séduisante encore

qu'à l'ordinaire, si elle ne disait pas je vous aime, il

n'était du moins plus possible de s'y méprendre. L'émotion, le

trouble du comte, augmentaient à chaque instant; il eut

cependant encore la force de se dérober, par la fuite, au

danger de se trahir, de la quitter en sortant de table; mais

ce fut le dernier effort de sa raison.

Rentré chez lui, il réfléchit sur sa position, sur son amour,

sur ses droits, sur la conduite de Caroline. -- Non, disait-il,

non, ce n'est point une illusion, je suis aimé, je ne puis

plus en douter. Si je touche sa main, je la sens trembler dans

la mienne; elle la serre doucement, comme pour me retenir

auprès d'elle. Quand je la quitte, ses yeux me suivent

tristement: ce soir même, oui, j'ai cru le voir, ils se sont

mouillés de quelques larmes. L'expression du sentiment le plus

tendre animait tous ses traits; et j'ai pu m'éloigner! et je

ne suis pas tombé à ses pieds! je ne lui ai pas dit que je

l'adore! je n'ai pas tout tenté pour l'engager à me confirmer

mon bonheur et cet amour dont tout m'assure!....

Cette idée ne s'était jamais présentée à lui avec autant de

force et de certitude. Elle l'enflamme au point que,

n'écoutant plus que cet espoir qui le séduit, il se décide à

retourner auprès d'elle, à lui faire l'aveu de son amour, à

obtenir d'elle celui dont il se croit certain. Ses serments,

sa résolution, ses projets, tout disparaît, tout s'anéantit;

il oublie que Lindorf existe; il ne voit plus que Caroline, sa

Caroline qui est à lui, unie avec lui, dont il est aimé, et

qu'aucun mortel sur la terre n'a le droit de lui disputer.

Il est déjà dans son appartement: il ne la voit pas encore;

mais il entend les sons de sa voix touchante et de sa guitare.

Il s'approche, sans faire de bruit, d'une porte vitrée qui le

séparait d'elle, et qui n'était pas même entièrement fermée:

elle conduisait dans un petit cabinet charmant, que Caroline

aimait de préférence. Elle s'y retirait quand elle voulait

être seule et tranquille; et tous les soirs elle y passait une

demi-heure, avant de se coucher, à lire ou à faire de la

musique. Ce soir-là elle chantait devant son feu, déshabillée

à demi, penchée sur un fauteuil, en s'accompagnant faiblement

de sa guitare. L'air qu'elle chantait était doux et triste; il

paraissait l'affecter beaucoup. De temps en temps elle

s'interrompait, passait sa main ou son mouchoir sur ses yeux,

et recommençait avec une voix plus altérée.

Le comte croyait connaître tous les airs qu'elle savait et

qu'elle aimait; et celui-ci était nouveau pour lui. Il prête

l'oreille, s'efforce d'entendre les paroles; elle chantait si

bas, qu'il ne saisit d'abord que quelques mots. Celui de

_Caroline_, qui finissait une ligne, le frappa. Il écoute avec

plus d'attention encore; enfin il parvient à entendre ces

quatre vers qui terminaient un couplet:

Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

L'expression et l'attendrissement marqués avec lequel elle

chantait prouvaient assez qu'elle pensait à quelqu'un; mais

était-ce à lui? était-ce à Lindorf? Le doute, la défiance,

rentrent dans son coeur. Il écoute, il regarde, et bientôt il

n'a plus même le triste bonheur de douter.

Caroline avait posé sa guitare sur ses genoux, et détachait de

son cou une légère chaîne d'or qu'elle portait toujours, et

que le comte avait prise jusqu'alors pour un simple ornement.

Il voit avec surprise qu'il servait à suspendre un portrait

caché dans son sein. Trop éloigné pour en distinguer les

traits, il put voir cependant, quand elle l'approcha de la

lumière, que c'était celui d'un homme avec l'uniforme des

gardes: c'est donc celui de Lindorf.

D'abord Caroline le regarde avec attention; puis elle le

presse contre son coeur, contre ses lèvres, avec un mouvement

passionné; des larmes coulent sur ses joues: il en tombe une

sur le portrait; elle l'essuie avec précaution, le regarde

encore en soupirant, le pose sur la table à côté d'elle,

reprend sa guitare, et chante sur le même air ce couplet, que

le comte entendit distinctement:

Tu deviendras mon bien suprême,

O le plus chéri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime;

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand elle l'eut fini, elle reprit son portrait, lui donna

encore un baiser, le rattacha autour de son cou, en disant,

avec un petit mouvement de tendresse mêlée de dépit: "_Pour

toi, tu ne me quitteras jamais;_" et, prenant sa lumière, elle

passa dans sa chambre à coucher, après avoir sonné ses femmes,

sans regarder même du côté de la porte vitrée.

Le bruit qu'elle fit en sortant, l'obscurité où elle laissa le

comte, le tirèrent de l'espèce d'anéantissement dans lequel il

était plongé. Ce moment était affreux pour lui; il détruisait

les douces espérances qu'il avait osé former; il lui enlevait

sans retour toute idée de bonheur; il le replongeait dans le

néant à l'instant où il croyait jouir de la félicité suprême.

Toujours généreux cependant, même au comble du désespoir, son

premier mouvement, lorsqu'il fut un peu revenu à lui-même, fut

de pénétrer également auprès de Caroline, non plus pour lui

parler de lui, mais pour lui assurer qu'elle allait revoir

Lindorf, être libre de s'unir avec celui qu'elle aimait; mais

ses femmes entrèrent chez elle, et l'empêchèrent d'exécuter ce

projet. Il sentit bientôt qu'il serait au-dessus de ses forces

de la revoir, de lui parler, de lui dire qu'il allait la

quitter pour toujours; ce moment eût été le dernier de sa vie,

ou peut-être, s'il l'avait revue, loin de la céder à celui

qu'elle aime, il aurait eu, dans son délire, la cruauté d'en

exiger le sacrifice.

Non, il ne la reverra point; il ne peut, il ne doit pas la

revoir. Il trouvera dans sa vertu le courage de la fuir, de

lui rendre sa liberté; mais il n'a pas celui de lui faire un

éternel adieu, de résister à un seul de ses regards, dont il

n'avait que trop éprouvé le danger. Il rentra donc chez lui,

et passa quelques heures dans l'agitation la plus cruelle, ne

sachant à quel parti s'arrêter, ni qui l'emporterait de

l'amour ou de la générosité, de lui-même ou de Lindorf.

Il écrivit dix lettres à Caroline. Dans l'une il réclamait ses

droits, et s'efforçait de l'attendrir en sa faveur; un instant

après, détestant cette tyrannie, il la déchirait et en

recommençait une nouvelle, où il lui faisait un éternel adieu

sans lui parler de ses sentiments. Quoi! disait-il en la

déchirant encore, elle ne saurait pas même que je l'adore, et

je mourrais loin d'elle sans exciter seulement sa pitié! Alors

il peignait sa passion en traits de feu; il lui répétait

combien le sacrifice qu'il faisait était affreux pour lui.

Sentant ensuite à quel point cette idée empoisonnerait son

bonheur, il tâchait d'écrire une lettre plus modérée et n'y

pouvait réussir; cependant, à force d'exhaler sur le papier

les différents sentiments qui l'agitaient, il se calma assez

pour prendre une résolution ferme et décidée.

Ce fut celle d'aller, dès le matin, au lever du roi, que

l'aurore ne trouvait jamais dans son lit, et chez qui il

pouvait entrer à toute heure, d'obtenir de lui, sans différer,

la cassation de son mariage, de l'envoyer de suite à Caroline,

et de partir de Potsdam pour sa terre de Walstein, d'où il

prendrait des arrangements pour un plus long voyage.

Plus il réfléchit à sa position actuelle, à la passion dont il

est tourmenté, à celle qu'il suppose à Caroline, plus il

persiste dans ce projet. Il en vient même à regretter de ne

l'avoir pas exécuté dès son arrivée à Berlin, et de s'être

laissé entraîner au plaisir de vivre avec Caroline. Depuis

longtemps, pensait-il, elle serait heureuse et tranquille, et

j'aurais peut-être été moins malheureux. Je n'aurais pas connu

ce charme enchanteur répandu dans ses moindres actions, cette

amitié si séduisante, si dangereuse, que j'osais prendre pour

de l'amour, et qui pourrait m'en tenir lieu si j'ignorais

qu'elle aime ailleurs et qu'elle gémit en secret. Elle gémit,

elle... Caroline, celle pour qui je donnerais mille vies; et

j'hésite à lui sacrifier mon bonheur!

Cette idée lui rendit tout son courage; il lui écrivit ou

plutôt il commença la lettre qu'il voulait achever lorsqu'il

aurait obtenir le divorce.

Il écrivit ensuite au chambellan pour motiver cet événement de

manière qu'il ne pût l'imputer à sa fille ni à Lindorf, qui

devait naturellement arriver au premier jour. Il mit ces

lettres dans son portefeuille, et prit avec son valet de

chambre tous les arrangements nécessaires pour son voyage.

Comme il ne comptait pas revenir à Berlin, il passa le reste

de la nuit à mettre en ordre différents papiers et plusieurs

choses qu'il voulait emporter avec lui. Dès que le jour parut,

il partit pour Potsdam, où le roi était alors, et lui demanda

une audience secrète.

Que faisait alors la pauvre Caroline? Elle sortait d'un doux

sommeil qui avait calmé ses chagrins de la veille, et

s'impatientait déjà revoir ce cher et cruel époux qui la

fuyait, et qu'elle avait toujours espéré de ramener à force de

persévérance. Depuis quelque temps même, elle se flattait d'y

avoir réussi, et ne trouvait presque plus rien

d'extraordinaire dans sa conduite. Il paraissait se plaire

avec elle; il la quittait peu dans la journée; il avait pour

elle ces attentions, ces petits soins qui n'appartiennent qu'à

l'amour. Souvent elle remarqua les regards passionnés qu'il

jetait sur elle; une fois, elle le surprit baisant avec ardeur

une natte de ses cheveux qu'il lui avait demandée. Que

fallait-il de plus à Caroline? Elevée dans la plus parfaite

innocence, n'ayant jamais eu de liaison ni de conversations

qu'avec la chaste chanoinesse, n'ayant lu que des livres

qu'elle lui donnait, elle était heureuse de voir son époux, de

l'entendre, de savoir qu'elle était aimée, de passer sa vie

auprès de lui; et quand il la quittait le soir, le seul

chagrin d'être séparée de lui jusqu'au lendemain faisait

couler ses larmes; c'étaient aussi les seuls moments où elle

doutait de sa tendresse. Car enfin, disait-elle, il ne tenait

qu'à lui de rester; nous aurions encore un peu causé, un peu

lu, un peu fait de musique, et demain, à mon réveil, j'aurais

eu le plaisir de le voir tout de suite. Ne pouvait-il pas

dormir dans ma chambre tout comme dans la sienne? Ah! si

j'osais le lui dire! Mais sans doute il n'aime pas autant à

être avec moi que j'aime à être avec lui. -- Alors ses pleurs

coulaient sans qu'elle sût pourquoi; elle regardait son petit

portrait, le baisait, lui disait ce qu'elle n'osait dire à

l'original, le remettait dans son sein, allait se coucher avec

lui; et le lendemain, en revoyant le comte, elle ne pensait

plus qu'au plaisir de le voir.

C'était à peu près là son histoire de tous les soirs; mais la

veille, elle avait été plus émue qu'à l'ordinaire et par la

présence du comte et par son trouble, et surtout par cette

prompte retraite à laquelle elle ne s'était pas attendue. Pour

la première fois, elle pensa qu'il y avait quelque chose de

bien singulier dans la conduite de son époux. Tant

d'inégalités, de contrariétés, devaient enfin la frapper.

Est-elle aimée? ne l'est-elle pas? Elle cherche à se rappeler tout

ce qui peut l'éclairer sur les sentiments du comte, tout ce

qui s'est passé depuis son arrivée à Ronnebourg. Une romance

qu'elle y avait composée dans le temps où il l'évitait, où

elle s'était crue haïe de lui, lui revient dans l'esprit et

l'attendrit; elle la chante, et son attendrissement redouble.

C'est dans ce moment que le comte l'avait surprise, et

malheureusement à la fin de la romance. La voici telle qu'elle

était.

ROMANCE.

Un jour pur éclairait mon âme,

J'unissais l'amour au devoir;

J'osais me livrer à ma flamme,

M'enivrer du plus doux espoir.

Mais puis-je m'abuser encore?

Cet espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quand tes soins me rendaient la vie,

Je crus les devoir à l'amour;

Je me disais: Je suis chérie,

Je saurai l'être plus d'un jour.

Mais puis-je me flatter encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Cruel époux! toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Quel sort ta rigueur me destine!

Que ne me laissais-tu mourir?

Si tu n'aimes plus Caroline,

C'est là son unique désir.

Mais puis-je m'abuser encore?

Non, l'espoir s'éteint dans mon coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

Tu deviendras mon bien suprême,

O le plus chéri des portraits!

Tiens-moi lieu de celui que j'aime,

Viens du moins me rendre ses traits.

Mais puis-je m'abuser encore?

J'ai ses traits, je n'ai plus son coeur.

Toi qui me fuis, toi que j'adore,

Où veux-tu chercher le bonheur?

S'il eût entendu les premiers couplets, il aurait su qu'il en

était l'objet; mais celui qu'elle chantait alors, ce portrait

, les mots qu'elle lui adressa, tout enfin le jeta dans

l'erreur, et lui persuada que ce ne pouvait être que Lindorf.

Pour Caroline, après chanté, pleuré et baisé sa miniature,

elle se mit dans son lit plus calme et plus tranquille. Il

m'aime, pensa-t-elle, cela n'est pas douteux; mais sans doute

il ne se croit pas aimé. Il se rappelle cette répugnance que

je lui témoignai si durement le jour de notre mariage; peut-être

pense-t-il qu'elle existe encore. Oh! comme je le

détromperai! comme je vais le faire lire dans mon coeur, lui

prouver que ce coeur est bien changé! Dès demain, il saura

positivement qu'il est tout à lui; je lui dirai tout le jour

que je l'aime, que je l'adore, et nous verrons le soir s'il me

quittera d'abord après souper.

Cette résolution la tranquillisa tout à fait. Elle s'endormit

paisiblement, fit les songes les plus agréables, se réveilla

avec la joie la plus pure, et persista plus que jamais dans

son projet de la veille. Elle ne trouve plus dans son coeur ni

crainte ni défiance d'elle-même. Son époux l'aime, elle en est

sûre: ses doutes et le souvenir du passé lui donnent encore

cette réserve qu'elle ne peut plus supporter et qu'un mot va

détruire. Elle va lui dire, lui répéter mille fois qu'il est

l'unique objet de sa tendresse, de tous les sentiments de son

coeur; et ce coeur si naïf et si tendre ne peut contenir ses

transports en pensant qu'elle n'aura plus de secrets pour cet

homme adoré, pour cet ami généreux, à qui elle doit une vie

qu'elle veut consacrer à son bonheur.

Caroline était timide comme on l'est à dix-sept ans, quand on

a toujours vécu dans la retraite; le comte surtout lui

imposait, sans quoi elle n'eût pas attendu jusqu'alors à lui

parler clairement. A présent même qu'elle y est décidée, elle

ne sait comment s'y prendre, et plus le moment approche, plus

son émotion et son embarras redoublent. Oh! combien elle

regrettait sa bonne maman! Depuis longtemps elle eût été

l'interprète et le garant de ses sentiments. Comment les

dévoiler elle-même?

Si elle écrivait? Elle essaya; mais elle était trop émue, trop

agitée; sa main tremblait; elle ne trouvait aucune expression;

elle ne pouvait former un seul mot. Non, dit-elle, j'aime

mieux aller chez lui; je me jetterai dans ses bras; je lui

dirai..., je ne lui dirai rien; mais il entendra mon silence;

il saura bien lire dans le coeur de sa Caroline; il me

rassurera, il me pardonnera. Plus de doutes, plus de défiance,

plus de réserve; il sera tout pour moi, et moi tout pour lui,

et je vais être la plus heureuse des femmes.

Elle s'enflamme de cette idée, baise son petit portrait pour

animer encore son courage, et vole dans l'appartement du plus

aimé des époux. Elle entre..., il n'y est plus! il ne paraît

pas même y avoir couché! Une grand malle au milieu de son

cabinet, couverte de différentes choses empaquetées, semble

annoncer un projet de voyage. Caroline frissonne, trouve à

peine la force de sonner. Un laquais arrive, elle lui demande

d'une voix tremblante où est monsieur le comte. Le laquais

paraît surpris de cette question. -- Je croyais que madame la

comtesse savait..... -- Quoi donc? -- Que monsieur le comte est

parti de grand matin. Wilhelm, son valet de chambre, a veillé

toute la nuit pour faire ses malles. Il m'a chargé de les

faire partir où il me l'indiquera. Il ignore où monsieur le

comte veut aller; mais il croit que c'est en Angleterre. -- Ah

Dieu! il suffit, laissez-moi.

Le laquais sort; Caroline tombe sur le premier siége qui se

présente, et, pour la seconde fois de sa vie, éprouve toute la

douleur, tous les déchirements de l'amour au désespoir; pour

la seconde fois, elle voit celui qu'elle aime la fuit,

l'abandonner, s'éloigner d'elle. Mais quelle différence! et

combien actuellement elle se trouve plus à plaindre! Lorsqu'à

Rindaw Lindorf se sépara d'elle, ce fut presque de son aveu.

Le premier moment fut cruel; mais bientôt la vertu reprit son

empire, et l'orgueil d'avoir rempli son devoir devint une

consolation; d'ailleurs elle savait qu'elle était adorée, et

que celui qui la fuyait malgré lui partageait toute sa

douleur; mais ici tout se réunit pour l'augmenter. C'est son

époux qui la fuit; c'est celui qu'elle osait aimer, sur qui

elle avait fondé l'espoir du bonheur de sa vie. Il la hait

sans doute, puisqu'il a pu l'abandonner d'une manière aussi

cruelle. Et dans quel moment, grand Dieu! quand je volais dans

ses bras, quand je ne redoutais plus que l'excès de sa

joie.... et partir sans me dire un seul mot, sans me revoir!

Ah! c'est la haine ou l'indifférence la plus cruelle; et

cependant hier au soir encore, comme il me regardait! Avec

quelle tendresse il prit ma main et la pressa contre son

coeur!... Il est vrai qu'il la repoussa avec terreur, et me

quitta rapidement; et c'était pour toujours!.... Non, non,

c'est impossible; il n'est pas faux; il n'est pas le plus

barbare des hommes...; il y a une erreur...; ce domestique se

trompe; il reviendra; il reviendra sûrement, et je veux

l'attendre ici.

A peine eut-elle le temps de saisir cette lueur d'espoir qui

la ranimait un peu, le laquais rentre, et lui remet un paquet.

-- C'est de monsieur le comte; son coureur arrive de Potsdam. --

Caroline a à peine la force de le prendre et de lui faire

signe de se retirer. La voilà seule; elle tient ce paquet, et

n'ose l'ouvrir; il renferme l'assurance de son bonheur ou

l'arrêt de sa mort. Il était adressé à _Madame la comtesse

Caroline, baronne de Lichtfield, en son hôtel_. Cette

singularité la frappe.... Il ne me donne pas son nom! Grand

Dieu! se pourrait-il?... Et ses doigts tremblants brisent le

cachet, déchirent l'enveloppe. Elle renferme un petit

parchemin écrit, trois lettres, et un papier non cacheté, qui

s'ouvre et sur lequel elle jette les yeux.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 20 / 29 段