qui toutes exprimaient le même éloignement pour lui, celle
surtout où elle lui parlait avec une si noble franchise, en
lui avouant son désir de voir leurs noeuds brisés, et presque
celui d'être libre de s'unir à Lindorf. Sans doute à présent
elle s'immolerait à ses devoirs, à sa reconnaissance; mais il
la voyait également languir et mourir de sa douleur; il voyait
Lindorf se bannissant pour toujours de sa patrie, traînant
dans des climats lointains sa malheureuse existence, privé de
son amante et de son ami, sans consolation, sans espoir... Il
frémissait alors; il détestait sa faiblesse, renouvelait mille
fois le serment de la vaincre; et, craignant de s'exposer au
danger d'y retomber, il se privait du bonheur de voir
Caroline, qui, de son côté, s'affligeait à l'excès d'une
conduite qu'elle regardait comme une preuve trop sûre
d'indifférence.
Dans des moments de dépit et de désespoir, elle se confirmait
dans l'idée de partir, de s'éloigner de lui pour toujours, de
retourner à Rindaw. Elle prenait de nouveau la résolution la
plus décidée de le lui demander, de l'exiger même absolument,
s'il s'y opposait. Mais il sera loin de s'y opposer,
reprenait-elle avec douleur; il saisira avec transport tout ce
qui pourra l'éloigner, le séparer de Caroline. Nous
séparer!... Quoi! je ne le verrai plus! je ne l'entendrai
plus! L'instant où je quitterai ce château sera peut-être
celui d'une séparation éternelle; et c'est moi qui le
demanderai, qui prononcerai ce fatal arrêt! Non, jamais je
n'en aurai la force; c'est bien assez de m'y soumettre
lorsqu'il aura la cruauté de l'ordonner. Elle en vint
cependant bientôt à le désirer, et son amitié pour la
chanoinesse l'emporta sur la crainte de quitter son époux.
Le chambellan, ainsi qu'il en était convenu avec le comte,
cherchait à préparer sa fille à la mort de son amie. Il
supposa d'abord, dans ses premières lettres, qu'elle prenait
des remèdes pour sa vue, et qu'ils la fatiguaient extrêmement.
Il écrivit ensuite qu'il était décidé qu'elle l'avait perdue
sans retour, et que cet arrêt l'affligeait au point d'être
malade de chagrin.
De ce moment-là, Caroline aurait voulu voler auprès d'elle, la
soigner, la consoler; mais elle était trop faible encore pour
entreprendre le voyage. Elle lui écrivait, ainsi qu'à son
père, les lettres les plus tendres, les plus touchantes, et se
flattait, d'un courrier à l'autre, d'apprendre qu'elle était
mieux.
Enfin les lettres du chambellan devinrent si alarmantes, il
disait si positivement qu'il voyait madame de Rindaw dans le
plus grand danger, qu'elle se décida à partir sur-le-champ, et
fit prier le comte de passer chez elle. Il la trouva les yeux
noyés de pleurs, et se douta bien de ce qui les faisait
couler. -- O monsieur le comte! lui dit-elle dès qu'il entra,
voyez ce que m'écrit mon père; ma bonne maman est très-mal,
plus mal peut-être encore qu'on ne me le dit. De grâce, ayez
la bonté de donner les ordres les plus prompts pour mon
départ; je veux aller tout de suite à Rindaw. O mon Dieu!
combien je me reproche de n'être pas partie plus tôt. S'il
était trop tard, si je ne retrouvais plus la meilleure des
amies!...
Le comte fut bien aise que cette idée se présentât d'elle-même.
L'émotion était donnée, il crut que c'était le moment de
l'instruire; d'ailleurs son projet de partir à l'instant même
rendait impossible un plus long déguisement. -- Chère Caroline!
lui dit-il en s'asseyant auprès d'elle, et lui prenant les
mains, au nom du ciel! calmez-vous. Eh! quel reproche
auriez-vous à vous faire? Sortie à peine vous-même de l'état le plus
dangereux, pouviez-vous?..... -- Ah! oui sans doute, oui je
devais consacrer le retour de mes forces à celle qui m'a tenu
lieu de la plus tendre mère. Oui, je sens tous mes torts;
heureuse si je puis les réparer! Elle voulait se lever, se
préparer à partir; le comte la retint encore.
-- Un seul moment, Caroline, je vous en conjure, écoutez-moi;
j'ai aussi reçu une lettre de votre père. -- Ah! mon Dieu!
reprit-elle en pâlissant et pressentant son malheur, une
lettre à vous!...: expliquez-vous, de grâce. Que vous dit-il?
me cache-t-on quelque chose?... O monsieur le comte... Et son
coeur oppressé ne put résister plus longtemps à l'agitation
qu'elle éprouvait; les sanglots lui coupèrent la voix. Le
silence du comte, son air touché, attendri, quelques
expressions vagues qui lui échappèrent enfin, confirmèrent ses
soupçons. Elle se livra au désespoir le plus violent.
O mon Dieu! mon Dieu! répétait-elle en sanglotant, je le vois
bien, je n'ai plus d'amie; je ne tiens plus à rien dans ce
monde. Ma bonne maman n'existe plus; j'ai donc tout perdu! --
Non, non, chère Caroline, il vous reste un ami, qui saura vous
prouver combien il vous aime, et à quel point votre bonheur
l'intéresse...
Caroline l'aimait trop elle-même cet ami, pour être longtemps
insensible aux consolations qu'il s'efforçait de lui donner,
et aux nouvelles preuves d'une tendresse dont elle n'osait
plus se flatter. Ses larmes coulaient encore abondamment, mais
avec moins d'amertume. Dans les plus violents chagrins, une
âme sensible et passionnée éprouve même une sorte de douceur à
s'affliger avec l'objet aimé, à recevoir les consolations de
l'amour.
Elle pleurait; mais le comte pleurait avec elle, partageait
ses sentiments et sa douleur, et leurs coeurs, dans ces moments
de tristesse, étaient à l'unisson. Elle perdait la plus tendre
des amies; mais l'instant où elle apprenait ce malheur était
aussi celui qui lui rendait l'espoir d'être aimée de l'époux
qu'elle adorait.
Dans ces premiers moments de désespoir, qui rendaient Caroline
encore plus intéressante, le comte ne fut pas le maître de
réprimer tout ce qu'elle lui faisait éprouver.
L'état où elle était demandait les soins et les consolations
de l'amitié: il croyait ne pas aller au-delà, et ses
expressions et ses regards exprimaient l'amour le plus tendre.
Caroline, malgré son chagrin, entrevit enfin un heureux
avenir, et s'affligeait seulement que son amie n'en fût pas le
témoin.
Elle voulait des détails sur la mort, sur la maladie de la
chanoinesse. Le comte, qui ne savait pas mentir, la renvoya au
chambellan, qui devait bientôt revenir; mais, pour calmer ses
remords sur ce qu'elle avait trop tardé à la rejoindre, il lui
dit qu'elle avait perdu son amie depuis plusieurs jours, et
dans un temps où elle ne pouvait lui être d'aucun secours. Dès
que le chambellan sut que sa fille était instruite du fatal
événement, il revint à Ronnebourg, et lui apprit qu'elle était
seule héritière de son amie. Le testament était fait depuis
qu'elle lui avait confié son mariage; et c'était à _la comtesse
de Walstein_ qu'elle donnait tous les biens. Elle laissait
aussi quelque chose au comte, seulement pour lui prouver,
disait-elle, combien son union avec Caroline lui faisait de
plaisir. Elle lui recommandait, dans les termes les plus
touchants, le bonheur de cette élève chérie, et à Caroline
celui du meilleur des hommes.
La lecture de ce testament fit verser bien des larmes à
Caroline, et le comte en fut aussi très-affecté: le chambellan
seul le lisait avec satisfaction, et ne comprenait pas qu'une
augmentation de fortune fût un sujet d'affliction. Hélas!
Caroline ne voyait dans les bienfaits d'une amie aussi tendre,
aussi généreuse, qu'un nouveau motif de la regretter. Le
comte, déchiré par mille sentiments contraires, ne pouvait
entendre parler d'une _union_ et d'un _bonheur_ auxquels il
allait renoncer pour jamais.
A cet article, il se jeta aux genoux de Caroline. Oui, lui
dit-il avec transport, oui, j'en fais le serment, Caroline,
vous serez heureuse; vous le serez... Il ne put rien ajouter.
Caroline, émue à l'excès, le releva tendrement, et sentit plus
que jamais que ce bonheur qu'il lui promettait dépendait de
lui seul au monde et de ses sentiments pour elle. Peut-être
s'ils eussent été seuls, lui eût-elle exprimé tous les siens;
peut-être ce moment aurait-il amené une explication trop
retardée; mais la présence du froid chambellan retint
l'effusion de leurs coeurs. Il acheva tranquillement la lecture
du testament, qui ne contenait plus que des legs pour ses gens
et pour ses vassaux.
Le comte, ne pouvant plus soutenir son émotion ni les pleurs
de Caroline, sortit, et alla se promener dans le parc, où son
agitation le suivit. Il commençait à n'être plus d'accord avec
lui-même, et à se demander quelquefois pourquoi il se
condamnerait à un malheur éternel, pourquoi il céderait celle
sur qui il avait tant de droits, et sans laquelle il ne
pouvait supporter la vie. Elle commence, pensait-il, à
s'accoutumer à moi; je viens même, je viens de voir dans ses
yeux l'expression la plus tendre. Je sais bien que ce n'est,
que ce ne peut être que celle de l'amitié, de l'estime, de la
reconnaissance; mais dans une âme comme la sienne, ces
sentiments ne peuvent-ils payer et remplacer l'amour? Me suis-je
jamais flatté d'en inspirer d'autres? Ne m'accorde-t-elle
pas au delà de ce que je pouvais espérer? Oui; mais si je
sais, à n'en pas douter, qu'un autre est l'objet de son amour,
que son coeur, que ses affections les plus tendres
appartiennent à Lindorf...
Hélas! savait-il seulement si Lindorf existait encore; s'il
n'avait pas été la victime de cette passion que le comte
comprenait trop bien pour ne pas tout craindre de ses effets?
Peut-être Lindorf a-t-il succombé à sa douleur; et les larmes
de Caroline, ces larmes qui déchirent déjà le coeur du comte,
ne sont que le prélude de celles qu'elle répandra encore. Il
frémit d'avoir à lui apprendre peut-être la mort de celui
qu'elle aime, d'en être regardé par elle comme la cause, de
perdre lui-même l'ami de son coeur. Le silence de Lindorf,
après le billet qu'il devait avoir reçu, lui paraît la preuve
certaine de ce qu'il craint.
Ces différentes idées le tourmentaient au point d'égarer
presque sa raison. Il succombait sous le poids des sentiments
qui l'agitaient et qui se succédaient les uns aux autres;
tantôt désirant ardemment le retour de Lindorf, tantôt le
redoutant plus que la mort; craignant également ou de le voir
arriver, ou d'apprendre qu'il n'existait plus... Il passa
quelques jours dans cet état de trouble et d'anxiété. Cet
homme, jusqu'alors si sage, si philosophe, si maître de
lui-même, connaît enfin tout l'empire des passions et ressent leur
tyrannique pouvoir. Il en est effrayé, jure de nouveau de n'y
pas céder, et de se sacrifier sans balancer, s'il en est temps
encore, au bonheur de ceux qu'il aime.
{Ici s'achevait le second volume de l'édition de 1786}
Le comte fut enfin délivré de ses plus cruelles inquiétudes:
il reçut une lettre de Varner, ce valet de chambre de Lindorf,
auquel il avait remis ce billet si pressant qui devait hâter
son retour.
L'honnête Varner écrivait _à son excellence_ de ne pas
s'inquiéter s'il ne recevait point encore la réponse à ce
billet. Arrivé à Hambourg, il n'y avait plus trouvé son
maître, qui s'était embarqué pour l'Angleterre avec un
gentilhomme saxon; et lui Varner, retenu depuis trois semaines
à Hambourg par les vents contraires, n'avait pu ni rejoindre
son maître, qui l'attendait à Londres, ni lui remettre par
conséquent la lettre dont le comte l'avait chargé.
Le comte eut le plus grand plaisir d'apprendre que Lindorf
vivait encore et sans doute se portait bien; mais ce ne fut
pas le seul qu'il éprouva. Son ami n'avait pas reçu son
billet; le moment de son retour était donc différé, et ce
petit retard, qui éloignait le moment de quitter Caroline, de
la céder, de se séparer d'elle pour jamais, lui parut alors le
comble du bonheur. Il se hâta de la rejoindre pour ne rien
perdre de ce temps si précieux: elle était avec son père.
Mon cher comte, lui dit le chambellan dès qu'il entra, voilà
ma fille qui désire vivement de quitter ce château et qui
n'ose vous en parler. Pour moi, je ne vois pas ce qui vous y
retiendrait plus longtemps, à présent que la comtesse est
assez bien remise pour soutenir le voyage. Le roi pourrait
blâmer une plus longue absence; il m'a chargé de hâter votre
retour à Berlin, et cela d'un ton qui ne permet plus de délai;
quant à moi, je ne puis différer plus longtemps; ma présence
est absolument nécessaire à la cour: ainsi, mon gendre, je
vous conseille de donner vos ordres en conséquence, nous
partirons incessamment.
Le comte ne répondit rien. Il regarda fixement Caroline, comme
pour démêler dans sa physionomie si son désir de quitter
Ronnebourg était sincère. Elle rougissait, baissait les yeux,
et semblait le confirmer par son silence.
On ne peut exprimer l'embarras du comte. Il n'ignorait pas en
effet combien le roi désirait de le voir. Au retour de son
ambassade, il ne s'était arrêté que vingt-quatre heures à
Berlin, et n'avait eu qu'une courte entrevue avec Sa Majesté.
C'était uniquement à son amitié qu'il avait dû la permission
de s'absenter aussi longtemps; et fréquemment des courriers
lui apportaient les lettres les plus pressantes d'un roi, ou
plutôt d'un ami qui le réclamait. Il savait aussi que son
mariage avec Caroline était alors connu généralement; le
chambellan, qui gémissait depuis si longtemps de l'obligation
de le tenir secret, l'avait communiqué à tout le monde depuis
sa fille était à Ronnebourg. Le roi lui-même, les sachant
réunis, l'avait hautement déclaré; il n'était plus possible
d'en faire un mystère: et comment, avec les intentions
actuelles du comte, pouvait-il amener à Berlin _la comtesse de
Walstein_, la présenter à la cour et dans le monde sous un
titre qu'elle devait bientôt quitter?
Il sentit alors combien le retard de son billet à Lindorf
dérangeait ses projets. Il n'était donc plus possible de se
refuser aux sollicitations d'un roi qui n'avait fait encore
que demander son retour, mais qui pouvait l'ordonner d'un
moment à l'autre. Il ne pouvait penser à laisser Caroline
seule à Ronnebourg, encore moins à Rindaw, où tout nourrirait
sa douleur et ses regrets.
Il réfléchissait au parti qu'il devait prendre, lorsque
Caroline, pressée par son père de confirmer son désir de
partir, dit à demi-voix qu'elle suivrait avec plaisir M. le
comte à Berlin; mais qu'elle espérait de sa bonté, de celle du
roi, qu'on la dispenserait quelque temps encore de paraître à
la cour, de voir le monde, et qu'on la laisserait passer tout
le temps de son deuil dans la retraite.
Le comte saisit avidement cette idée. La convalescence, le
deuil profond de Caroline, qu'elle portait avec raison comme
pour une mère, étaient en effet d'excellents prétextes pour ne
point sortir de chez elle et n'y recevoir personne pendant les
premiers mois de son séjour à Berlin; et probablement son sort
se déciderait en moins de temps. En attendant, elle serait à
peu près ignorée dans l'hôtel de Walstein; elle n'y verrait
que son père et lui-même, et ce fut peut-être ce qui le
détermina le plus promptement. Tout lui parut facile, pourvu
qu'il ne la quittât point, qu'il ne s'éloignât d'elle que
lorsqu'il y serait obligé.
Le plus sage des hommes n'est plus qu'un homme dès qu'il est
amoureux. Le comte ne trouva donc aucun obstacle. Caroline
serait chez lui; il la verrait du matin au soir; et quoiqu'il
la destinât toujours à celui qu'il croyait aimé, quoiqu'il fût
bien décidé à cacher avec soin ses sentiments, il ne put se
refuser ce bonheur, qui levait d'ailleurs toutes les
difficultés pour le séjour actuel de Caroline.
Le jour du départ fut donc fixé, et la tendre Caroline le vit
arriver avec transport. Elle ne pouvait plus supporter
d'habiter le château de Lindorf. Son sort était décidé pour
jamais; elle allait passer sa vie avec un époux adoré, et se
promettait bien d'effacer, par l'excès de sa tendresse, un
caprice, une erreur que son coeur désavouait et qu'elle ne
pouvait se pardonner. Le comte, attentif à tous ses
mouvements, s'aperçut bien qu'elle partait avec plaisir; mais
il en fit honneur à sa vertu et au désir qu'elle avait
d'éviter désormais tout ce qui pouvait lui rappeler Lindorf.
Son estime et par conséquent son attachement pour elle en
redoublèrent; mais il n'en fut que plus confirmé dans le
projet de la dédommager des sacrifices qu'elle s'imposait.
Les voilà donc arrivés à Berlin. Ils descendent à cet hôtel de
Walstein, que Caroline avait si fort redouté. Elle y entre à
présent avec une douce émotion, qui lui paraît le prélude du
bonheur dont elle va jouir. Le souvenir de ce qui se passa le
jour de son mariage, de l'éloignement qu'elle témoigna à cet
époux qu'elle adore actuellement; un mélange de crainte et
d'espérance sur les sentiments du comte, un triste retour sur
la mort de son amie, qu'elle aurait voulu avoir pour témoin de
son bonheur; tout enfin contribua à l'augmenter, cette émotion
qu'elle ne put cacher, et qui fit couler ses larmes. Le comte
les vit, il en fut pénétré. De ce moment-là il aurait voulu la
rassurer, lui confier ce qu'il méditait pour son bonheur, mais
on sait les motifs qui le retenaient: il ne voulait pas lui
promettre un bonheur incertain, ni même avoir à combattre sa
délicatesse et sa générosité; et comment prononcer lui-même:
_Je veux renoncer à vous, vous céder à un autre?_ Ce mot eût
expiré sur lèvres, et jamais il n'aurait pu le prononcer.
Le chambellan soupa avec eux, et se retira fort content
d'avoir enfin installé sa fille dans l'hôtel de Walstein. Dès
qu'il fut parti, le comte mena Caroline dans l'appartement qui
lui était destiné depuis longtemps. A l'époque de son mariage,
et lorsqu'il était loin de prévoir qu'il allait se séparer de
sa jeune épouse, il l'avait fait arranger avec tout le goût et
toute la magnificence possibles, et toujours il avait conservé
l'espoir qu'elle viendrait l'occuper. Il était enfin réalisé
cet espoir; mais de quelle manière! et dans quel moment! et
combien alors il dut regretter le temps où il espérait
encore!...
Voici, chère Caroline, lui dit-il en y entrant avec elle, un
appartement où depuis longtemps vous êtes attendue. Caroline,
qui crut voir un reproche dans ce peu de mots, baissa les yeux
en rougissant et pâlissant tour à tour. Le comte, l'attribuant
à un autre motif, se hâta de la rassurer. Vous y serez
souveraine absolue, ajouta-t-il en lui baisant
respectueusement la main, et votre ami n'entrera chez vous que
lorsque vous le lui permettrez. Il se hâta de sortir. Un
moment de plus, et peut-être il eût oublié ses serments et
Lindorf. Amitié! s'écria-t-il en rentrant chez lui, soutiens
mon courage! Caroline adorée, Caroline, Lindorf, mon ami,
dites, répétez-moi que vous ne pouvez être heureux l'un sans
l'autre!... Et la nuit se passa tout entière à gémir sur son
sort, sur le cruel sacrifice que la vertu, ses principes,
l'amitié, l'amour même, exigeaient de lui.
Caroline fut plus tranquille; mais elle dormit peu et
réfléchit beaucoup.
Quoique son innocence l'empêchât de sentir tout ce que la
conduite du comte avait de singulier, elle ne pouvait ignorer
cependant qu'il avait le droit de partager son appartement, et
elle croyait avoir trop de torts avec lui pour ne pas
attribuer au ressentiment le soin qu'il paraissait prendre de
s'éloigner d'elle.
Les jours suivants durent la confirmer dans cette idée. Le
comte, redoutant une épreuve à laquelle il avait failli à
succomber, non-seulement n'accompagnait plus Caroline dans son
appartement, mais recommença comme il avait fait à Ronnebourg,
avant qu'elle sût la mort de son amie, à éviter autant qu'il
le pouvait, à n'entrer chez elle que lorsqu'elle avait son
père et ses femmes; et dans ces moments même, il avait un air
si contraint, si malheureux; il paraissait si fort redouter de
la regarder, de s'approcher d'elle, qu'elle ne douta plus de
son indifférence, peut-être même de sa haine.
Cette conduite, loin de l'irriter, la toucha sensiblement.
Elle n'en accusait qu'elle-même et ses caprices passés. Peut-être
il voulait la punir, et il en avait bien le droit; ou
plutôt cet injuste éloignement qu'elle lui avait marqué si
longtemps l'avait enfin révolté tout à fait contre elle. Mais
les soins si tendres si soutenus du comte pendant sa maladie
et dans les premiers moments de son affliction? Elle ne les
attribuait plus qu'à cette générosité qui lui était naturelle,
qu'à cette pitié que tout être souffrant excite dans un coeur
bon et sensible; mais elle voit trop bien à présent qu'il
déteste ses liens, qu'il gémit de la fatalité qui les a
rapprochés. Elle se rappelle son projet d'absence et ne doute
pas qu'il ne pense à l'exécuter; elle eut même un moment
l'idée de le prévenir, de retourner à sa terre de Rindaw, de
lui rendre, en s'éloignant de lui et de la cour, une liberté
qu'elle croyait qu'il désirait avec ardeur.
Cette résolution cependant lui paraissait bien plus difficile
à exécuter que lorsqu'elle lui écrivit de Rindaw qu'elle
voulait y passer sa vie. Elle aime à présent; elle aime avec
passion, et jamais elle n'aurait la force de s'éloigner
volontairement de l'objet de toute sa tendresse: aussi ce
projet fut-il aussitôt évanoui que formé. Elle y fit succéder
celui de s'efforcer, par tous les moyens possibles, d'obtenir
le coeur de son époux, et de lui faire oublier ses torts.
Son courage se ranima. Il est si bon, si sensible, si
généreux! disait-elle en elle-même. Quand il verra combien je
l'aime, pourra-t-il me refuser sa tendresse, et ne
m'accordera-t-il pas au moins son amitié? Elle s'abandonne à
ce doux espoir; sa confiance renaît, et dès ce moment elle mit
autant de soins à rechercher le comte qu'il en mettait à
l'éviter.
Il s'aperçut de ce nouvel empressement; mais il était trop
loin d'imaginer qu'il pût être aimé, pour l'attribuer à
l'amour. Plus les attentions et les prévenances de Caroline
étaient marquées, plus elle lui paraissaient la suite d'un
système de reconnaissance et de devoir que cette âme sensible
et vertueuse s'était imposé.
Caroline, jeune, timide, éprouvant un sentiment qu'elle ne
croyait point partagé, se reprochant et s'exagérant même ses
torts passés, craignant de déplaire, par trop d'empressement,
à un époux prévenu contre elle, avait souvent un air de
contrainte, qui persuada toujours de plus en plus au comte
qu'elle en faisait une continuelle à son coeur.
Souvent, dépitée du peu de succès de ses soins, elle se
laissait aller à la tristesse la plus profonde, se renfermait
chez elle, versait des larmes dont il apercevait les traces,
et qui le confirmaient dans l'idée qu'elle se sacrifiait à un
pénible devoir, et gémissait d'être séparée sans retour de
celui qu'elle aimait.
Il l'attendait d'un jour à l'autre cet ami auquel il destinait
un si grand bonheur, et ne comprenait rien à son retard. Outre
le billet remis à Varner, il lui avait écrit les premiers
jours de son arrivée à Berlin; et sa lettre, adressée et
recommandée au banquier de Lindorf, à Hambourg, devait lui
être parvenue, s'il n'était pas déjà en chemin.
Elle était plus pressante encore que la précédente. Sans
s'expliquer clairement, il se servait des motifs les plus
forts pour hâter son retour.
"Son propre bonheur, lui disait-il, et celui de tout ce qu'il
aimait au monde, en dépendaient. Si ce n'était pas assez de le
prier, de le conjurer d'arriver au plus tôt, il l'exigeait
absolument de lui... Rappelez-vous, cher Lindorf, combien de
fois vous m'avez donné le droit de disposer de votre sort: eh
bien! je le réclame aujourd'hui ce droit que je tiens de votre
amitié et peut-être d'une reconnaissance trop exaltée. Mais
n'importe, je veux vous rappeler à présent tout ce que vous
croyez me devoir, pour vous dire qu'il ne tient qu'à vous
non-seulement de vous acquitter, mais de mettre en un instant
toutes les obligations de mon côté. Je n'ai qu'un mot à
ajouter: si dans un mois, au plus tard, je n'ai pas le plaisir
de vous embrasser chez moi, à Berlin, vous me mettrez dans le
cas de douter d'un attachement que je crois mériter, et de
penser que je n'ai plus d'ami."
Cette lettre, si forte, si pressante, était restée sans
réponse; il devait croire et croyait en effet que Lindorf
était parti d'abord après l'avoir reçue, et ne tarderait pas à
arriver.