Ainsi ce deux coeurs si bien faits l'un pour l'autre, loin de

s'entendre, se préparaient encore bien des tourments. Toutes

les fois que Caroline, inquiète pour la santé du comte, le

conjurait de prendre quelque repos, lui assurait qu'elle

n'avait besoin de rien, il était persuadé qu'elle voulait

l'éloigner; que ses soins étaient un supplice pour un coeur bon

et sensible, qui ne pouvait plus les payer que par une froide

reconnaissance. Cette affreuse idée le faisait sortir avec un

empressement qu'elle attribuait, à son tour, à l'indifférence.

Chacun d'eux, brûlant d'amour, et convaincu de n'être pas

aimé, mettait sur le compte de la seule générosité, et tout au

plus de l'amitié, ce qui devait les éclairer sur leurs vrais

sentiments. Mais j'anticipe; revenons au chambellan.

On a pu voir déjà qu'il savait très-bien altérer la vérité

quand son intérêt l'exigeait; il joua donc si bien son rôle

sur son voyage à Rindaw, que sa fille ne se douta de rien, le

remercia mille fois de cette attention pour sa bonne maman, et

le conjura de se hâter de partir et d'aller la rassurer.

Elle dit là-dessus des mots si touchants et si déchirants pour

ceux qui savaient que cette amie si chère n'existait plus, que

le comte, ne pouvant cacher son émotion, supplia Caroline de

ne plus parler, et lui rappela les ordres sévères du médecin.

-- Eh bien! je me tairai; mais, mon père, dites-lui bien que

c'est pour elle, pour la revoir plus tôt. Dites-lui que sa

Caroline n'aspire qu'à ce bonheur...; dites-lui bien qu'elle

soit tranquille, que le plus généreux des hommes...

Il était près d'elle, et l'interrompit en portant doucement la

main sur sa bouche; elle faillit la baiser cette main chérie;

ses lèvres en firent le mouvement... Je ne sais quelle crainte

l'arrêta, ni ce qu'elle éprouva; mais elle eut un léger

tremblement dont le comte s'aperçut, et qu'il fut loin

d'attribuer à sa véritable cause. Il se hâta d'emmener le

chambellan, et le vit monter avec plaisir dans sa chaise de

poste. Le cercueil de la chanoinesse le suivit dans la nuit.

Sa femme de chambre, les gens qu'elle avait amenés, d'autres

que le comte y joignit, l'escortèrent; la femme de chambre de

Caroline et son laquais restèrent à Ronnebourg auprès de leur

maîtresse.

Le médecin, qui ne pouvait s'absenter longtemps de Berlin,

voulait y retourner. A force de prières et de libéralités, le

comte obtint de lui de rester encore quelques jours, et de ne

quitter sa malade que lorsqu'il n'y aurait plus la moindre

apparence de rechute ou de danger. Elle en fut bientôt à ce

point: chaque jour la voyait renaître. Déjà elle commençait à

se lever, à faire quelques pas, appuyée sur le bras du comte.

Sa convalescence fut enfin décidée, et le docteur reprit le

chemin de la capitale, récompensé au-delà de ses espérances.

Voilà donc le comte seul à Ronnebourg avec sa Caroline. _Sa

Caroline!_... Etait-elle à lui? Hélas! il ne la regardait plus

que comme le dépôt le plus cher et le plus sacré. D'après son

billet, il était persuadé que Lindorf arriverait au premier

jour; ne l'aurait-il donc fait revenir que pour le rendre

témoin de son union avec celle qu'il adorait? Et Caroline,

cette sensible Caroline, qu'une passion combattue avait

conduite au bord du tombeau, lui ramènerait-il l'objet de

cette passion pour en exiger le sacrifice? Il n'en eut pas

même la cruelle pensée. Décidé plus que jamais à tenir le

serment qu'il avait prononcé lorsqu'elle était mourante, à

rompre le noeud qui l'attachait à lui, à l'unir à Lindorf, il

n'attendait que son arrivée pour leur apprendre ses intentions

généreuses, et le bonheur qu'il leur préparait. Mais

redoutant, même pour Caroline, l'excès de ce bonheur, il

voulait la préparer insensiblement, et surtout cacher avec

soin à cette âme sensible et reconnaissante combien il lui en

coûtait de renoncer à elle... Elle croit à présent me devoir la

vie, disait-il, et se sacrifierait sans balancer à mon

bonheur... Non, chère Caroline, non, tu ne seras point appelée

à ce cruel sacrifice. C'est moi seul qui dois, qui veux le

faire, et tu ne sauras jamais combien il me rend malheureux;

tu ne liras jamais dans ce coeur qui t'adore; tu ne verras, tu

ne soupçonneras que mon amitié: mais si tu m'accordes la

tienne, si je fais ton bonheur et celui de Lindorf, serai-je

en effet malheureux?... Ah! Caroline, Caroline! toi seule au

monde pouvais me faire sentir qu'on peut l'être en remplissant

tous ses devoirs... Pour renoncer à toi sans mourir, il ne

fallait ni te revoir ni te connaître...

D'après cette résolution, il se forma un plan de conduite dont

il se promit de ne point s'écarter jusqu'à l'arrivée de

Lindorf. Ne pouvant se reposer sur personne des soins

qu'exigeait la santé de Caroline, ni se refuser la douceur de

les lui rendre, il les continua avec l'attention la plus

soutenue; mais il sut presque toujours éviter d'être seul avec

elle. Lorsqu'il s'y trouvait par hasard, il employait ces

moments, soit à lui faire une lecture agréable, soit à lui

jouer de la flûte, sur laquelle il excellait. Des sons

mélodieux pénétraient dans l'âme de Caroline; ils y portaient

un attendrissement dont elle ne cherchait pas à se défendre.

Dans la convalescence, le coeur est plus faible, plus tendre,

plus susceptible d'impressions; à mesure qu'on renaît, on

s'attache aux objets qui nous font aimer la vie; et chaque

jour, chaque instant l'attachaient davantage à cet époux si

aimable, complaisant, si digne d'être adoré. Son goût, ou, si

l'on veut, son inclination pour Lindorf, n'avait fait que

développer chez elle une sensibilité, une faculté aimante dont

elle éprouve seulement aujourd'hui toute la force. Longtemps

caché sous le nom de l'amitié, elle ne s'était avoué ce

penchant pour Lindorf qu'au moment où elle avait cessé de le

voir; elle ne connaissait de l'amour que la douleur et les

remords. A présent, elle sent tout le charme d'un attachement

autorisé par le devoir, elle s'y livre entièrement. Le bonheur

et son époux se présentent ensemble à son imagination. Sans

doute il m'aime, il m'a pardonné, disait-elle, et elle se

faisait répéter par sa femme de chambre toutes les preuves

d'attachement qu'il lui avait données pendant sa maladie. Ces

nuits entières passées au chevet de son lit, son désespoir

lorsqu'il crut l'avoir perdue, tout le traçait en traits de

feu dans le coeur de Caroline; tout concourait à augmenter un

amour qui bientôt ne connut plus de bornes, et qu'elle n'osait

témoigner que sous le nom de reconnaissance.

Attentive aux moindres actions du comte, à tous ses

mouvements, à toutes ses paroles, elle ne fut pas longtemps

sans remarquer l'air gêné et contraint qu'il avait avec elle,

son affectation à éviter soigneusement le tête-à-tête, et

toute conversation relative à eux-mêmes, à leur position. Dès

les commencements de sa convalescence, il lui avait dit que

son ami Lindorf était en voyage et ne tarderait pas à revenir,

et qu'en attendant il pouvait disposer de son château.

Caroline, trop faible alors pour entrer dans aucune

explication, n'avait pu entendre ce nom, et surtout ce projet

de retour, sans éprouver un sentiment pénible, un trouble, qui

ne furent que trop remarqués, et qui confirmèrent les idées et

les projets du comte. De son côté, elle crut voir qu'il

l'examinait et n'en fut que plus interdite. Combien de fois

depuis elle se reprocha de n'avoir pas saisi ce moment pour

lui ouvrir son coeur, de n'avoir pas eu la force de lui avouer

et les sentiments qu'elle avait eus pour Lindorf, et ceux qui

leur avaient succédé!

Mais ce secret lui appartenait-il en entier? Et quand Lindorf

s'éloignait d'elle, se sacrifiait pour elle, était-il permis à

Caroline de risquer d'altérer par un tel aveu l'amitié que le

comte avait pour lui, de lui ôter un protecteur, un appui, qui

pouvait à la fin se lasser d'un attachement qui lui avait été

si funeste?....

Ces réflexions n'échappaient pas à la Caroline, d'autres

encore s'y joignaient et la retenaient. Comment oser dire la

première au comte qu'elle l'adore, lorsqu'elle doute qu'elle

soit aimée, et que ce doute augmente chaque jour?... La

conduite actuelle du comte démentait absolument celle qu'il

avait eue pendant sa maladie; elle ne savait plus comment

expliquer ni l'une ni l'autre.... S'il ne m'aime pas, pensait-elle

sans cesse, d'où venait cette crainte de me perdre, ce

désespoir qui faillit lui coûter la vie? Pourquoi ces

transports si doux, si touchants quand je lui fus rendue?....

Je vois encore ces larmes de joie; j'entends encore ces

expressions si vives et si tendres, que l'amour seul peut

dicter... Oui, mais pourquoi ne les prononce-t-il plus?

Pourquoi, depuis que je pourrais si bien l'entendre et lui

répondre, semble-t-il éviter de me parler, d'être seul avec

moi? Ah! sans doute la pitié seule, dans cette âme si

généreuse, excitait ce que j'ai pris pour les transports de

l'amour. A mesure qu'elle passe, la haine et le ressentiment

reprennent le dessus..... Cher comte! cher époux! si tu lisais

dans mon coeur, si tu voyais mon amour, mon repentir, tu n'y

serais pas insensible; tu me pardonnerais, tu m'aimerais peut-être,

et nous serions heureux. Alors elle couvrait de baisers

et de larmes ce portrait que sa femme de chambre avait détaché

de son cou et caché avec soin, lorsqu'elle s'évanouit en

arrivant à Ronnebourg. Elle le redemanda dès qu'elle eut

repris la connaissance, et il devint son bien le plus

précieux.

Ne pouvant plus supporter enfin une incertitude aussi cruelle,

elle résolut de forcer en quelque sorte le comte à

s'expliquer, en lui témoignant le désir de quitter Ronnebourg;

et ce désir n'était point une feinte. Elle se voyait avec

regret dans un lieu dont tout devait l'éloigner, et qui lui

rappelait une erreur qu'elle se reprochait excessivement. Ce

que le comte lui avait dit du prochain retour de son ami

l'alarmait aussi; elle n'en pouvait comprendre le motif, mais

quel qu'il fût, il serait également affreux pour elle et pour

lui de la retrouver à Ronnebourg. Elle ignorait à quel point

le comte était instruit. Jamais le nom de Lindorf ne sortait

de sa bouche; il gardait également le plus profond silence sur

lui-même; il ne lui parlait ni de la lettre qu'il lui avait

écrite, ni de sa réponse, ni de ses projets de voyage, ni du

séjour où Caroline devait habiter dans la suite, de rien enfin

de ce qui les regardait.

Sans cesse occupé de ce qui pouvait l'amuser et lui plaire,

ses soins étaient ceux de l'amour, et son langage celui de

l'indifférence. Quelquefois, lorsqu'il lui faisait une lecture

intéressante, ou qu'il jouait sur sa flûte quelque chose

d'expressif, ils s'attendrissaient tous les deux jusqu'aux

larmes. Dès que le comte voyait couler celles de Caroline, il

se hâtait de sortir, de se dérober à une émotion dont il n'eût

pas été le maître. Il allait ou s'enfoncer dans l'endroit le

plus solitaire du parc, ou s'enfermer dans son cabinet, et là

il donnait un libre essor à sa douleur et aux sentiments qui

l'oppressaient.

Heureux Lindorf! disait-il, sentiras-tu tout le prix de ton

bonheur et du sacrifice que je te fais? Viens les essuyer ces

larmes que ton souvenir fait sans doute couler; qu'avant

d'expirer je voie Caroline heureuse.

Il se reprochait alors de lui laisser ignorer si longtemps le

sort qu'il lui préparait; de ne pas lui dire: Lindorf, ce

Lindorf tant aimé, tant regretté, sera votre époux. Mais

pouvait-il lui donner ce doux espoir avant d'être sûr qu'il

serait réalisé? Lindorf n'écrivait point.... Si la mort

n'avait épargné Caroline que pour frapper son amant!... si

Lindorf n'existait plus!.... Le sang se glaçait dans les

veines du comte. Dieu! disait-il, vous avez exaucé mes voeux

quand je vous implorais pour Caroline, écoutez-les encore

quand je vous invoque pour mon ami. Qu'il revienne, qu'il soit

heureux, que je sois la seule victime.

Une lettre qu'il reçut alors de sa soeur, la jeune comtesse

Matilde, vint encore ajouter à son tourment, et lui apprendre

qu'elle serait aussi malheureuse que lui. Nous allons la

donner cette lettre si naïve, si touchante, faire partager à

nos lecteurs l'attendrissement du comte en la lisant, et les

intéresser au sort de cette aimable enfant qu'on n'a fait

qu'entrevoir dans le cahier de Lindorf, et qui, par ses

grâces, son charmant caractère, et la place qu'elle doit

occuper dans la suite de cette histoire, mérite qu'on s'occupe

d'elle pendant quelques instants. Voici donc ce que l'aimable

petite comtesse écrivait à son frère:

Dresde, ce 14 novembre 17...

"On m'assure que le meilleur des frères est de retour; mais je

ne puis le croire... Je connais son coeur, il l'eût conduit

d'abord auprès de sa pauvre Matilde; il m'aurait écrit du

moins; et sa lettre et la certitude qu'il n'est pas au bout de

monde m'auraient un peu consolée. O mon bon frère! combien ou

m'a chagrinée pendant que vous étiez au fond de cette Russie,

que j'ai maudite mille fois! Qu'auriez-vous dit si vous n'avez

pas retrouvé votre petite Matilde? Car, je vous l'avoue,

j'aimerais mieux mourir mille fois que de consentir à ce

qu'ils veulent. M. Zastrow est beau, il est aimable, il

m'adore...; voilà ce qu'on me dit du matin jusqu'au soir...

Tout cela se peut; mais qu'est-ce que cela me fait à moi? Il

n'est pas..., il n'est pas M. de Lindorf, et c'est n'être rien

pour moi... Mon bon ami, mon tendre frère, vous voyez que

votre petite soeur sait aimer, sait être constante, et que sa

légèreté ne va pas jusqu'à son coeur. Hélas! elle est bien

passée cette gaieté folle dont vous plaisantiez quand vous

vîntes à Dresde, et qui vous fit douter peut-être de mes

sentiments. Je l'ai conservée longtemps, parce que la

tristesse ne sert à rien, et qu'elle m'ennuie; d'ailleurs,

j'avais pris mon parti. Sûre du coeur de Lindorf, de votre

appui et de ma fermeté, il me semblait que je n'avais rien à

craindre: à présent, je crains tout, et je n'espère plus qu'en

vous seul. M. de Zastrow m'obsède, ma tante me persécute, mon

ami ne m'écrit plus...: et vous aussi, mon frère,

m'abandonnerez-vous? Je me jette dans vos bras; je vous

appelle à mon secours..... Venez protéger un amour que vous

avez fait naître, et qui ne finira plus qu'avec ma vie. N'est-ce

pas à vous aussi que je dois celui de mon cher Lindorf?

Pensez combien de fois vous m'avez dit: Aime Lindorf, ma

petite soeur; aime-le comme moi-même. Oh! comme j'ai bien obéi!

Oui, je l'aime non-seulement comme l'ami de mon frère, mais

comme le seul homme à qui je veuille appartenir et sans qui la

vie m'est insupportable. Je ne puis croire que son silence

soit une preuve d'inconstance ou d'oubli; vous étiez en

voyage, il n'aura su par qui m'envoyer ses lettres. Non, je ne

veux pas joindre à tous mes chagrins celui de me défier de

lui; car celui-là je ne pourrais le supporter.

"Adieu, le plus aimé des frères. Si vous voyiez votre pauvre

Matilde, vous ne la reconnaîtriez pas. Je ne ris plus, je ne

chante plus; je pleure toute la journée, et je crois que

bientôt je ne serai plus jolie. Mes joues ne sont plus ces

_petites pommes d'api_ que vous aimiez tant à baiser... Venez,

venez me rendre tout ce que j'ai perdu: ma gaieté, mon

bonheur, mon ami, mes joues, tout reviendra avec ce frère si

chéri et si digne de l'être. Ah! si vous étiez marié, avec

quel transport j'irais vivre avec vous et votre femme!

Pourquoi ne l'êtes-vous pas? Mariez-vous donc bien vite; vous

ferez deux heureuses, elle et votre

"MATILDE D. W.

"Encore une fois, venez me voir, prendre ma défense, me

conserver à votre ami, à celui que vous m'avez choisi, ou je

ne réponds pas de ce que je ferai."

Eh! grand Dieu! dit le comte en finissant cette lettre tous

les sentiments qui devaient faire les délices de ma vie en

deviendront-ils le tourment? Trompé par la vivacité de sa

soeur, par cette gaieté, suite de l'innocence de son âge et de

la fermeté de son caractère, il avait jugé qu'elle aimait

Lindorf faiblement et que les soins de M. de Zastrow

effaceraient bientôt une impression aussi légère. Sa lettre,

en lui prouvant la force et la réalité de ses premiers

sentiments, déchira l'âme sensible du comte, d'autant plus

qu'il avait à se reprocher, et la connaissance de Lindorf avec

sa soeur, et cet attachement si vif qu'elle lui conservait, et

qui ne pouvait plus que la rendre malheureuse. Il savait bien

qu'il n'avait qu'à dire un mot pour engager Lindorf à épouser

Matilde, et que ce mariage lui assurait en même temps la

possession de Caroline. Lindorf n'avait rien à lui refuser, et

il voyait Caroline trop pénétrée de tout ce qu'elle lui

devait, pour n'être pas sûr de son aveu, et pour craindre

encore sa répugnance; mais il n'était pas dans le caractère du

comte, il ne pouvait pas même entrer dans sa pensée d'abuser

des droits que lui donnait la reconnaissance sur Caroline et

sur Lindorf, et d'exiger un tel sacrifice pour assurer son

bonheur et celui de sa soeur.

D'ailleurs, un bonheur qui n'aurait pas été partagé ne pouvait

en être un pour lui. Il pensait de même pour Matilde; et rien

n'aurait pu l'engager à l'unir à quelqu'un dont elle n'aurait

pas possédé le coeur en entier. Il résolut donc, sans lui

découvrir un secret qui demandait de trop longs détails, de la

préparer doucement à renoncer à Lindorf; et voici ce qu'il lui

répondit.

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _à sa soeur_.

Ronnebourg.

"Oui, ma chère Matilde, je suis revenu dans ma patrie; votre

frère, votre ami vous est rendu, et vous savez bien que les

sentiments qui l'attachent à vous sont inaltérables; ils

tiennent à son existence. L'amour fraternel, le plus doux et

le plus durable des amours, n'est point sujet à des

révolutions: tout, entre nous deux, doit l'entretenir,

l'augmenter, et jamais rien ne pourra l'affaiblir. Ces bons

amis que la nature nous a donnés doivent avoir la première

place dans notre coeur. Je n'aurais pas cru, ma chère Matilde,

qu'il fût possible d'ajouter à mon attachement pour vous, et

que vous eussiez pu m'intéresser davantage; et cependant votre

lettre, vos chagrins ont produit cet effet. Ce n'est plus une

enfant que j'aime, parce qu'elle m'appartenait et qu'elle

était aimable; c'est une amie, une tendre amie dont je partage

tous les sentiments, à qui je sais gré de sa confiance, à qui

je veux, à mon tour, donner toute la mienne, et lui demander

des conseils et des consolations dont j'ai le même besoin

qu'elle. O ma chère Matilde! votre frère n'est pas plus

heureux que vous; mais, je ne sais si je me trompe, je crois

qu'en nous aidant, en nous soutenant mutuellement, en

réunissant notre raison et nos forces, nous pourrons peut-être

surmonter le malheur qui nous poursuit, et nous faire une

espèce de bonheur, fondé sur l'approbation de nous-mêmes, et

sur le sentiment si doux d'avoir contribué à celui de nos

amis..... Vous ne m'entendez pas encore: eh bien! je vais

m'expliquer autant que les bornes d'une lettre pourront le

permettre; je réserverai tous les détails (et j'en aurai

beaucoup à vous faire) pour le moment de notre réunion, qui

sera peu retardé.

"Ma triste histoire, chère Matilde, a plus de rapport avec la

vôtre que vous ne le pensez. J'aime ainsi que vous, et avec

d'autant plus de violence, que je suis d'un sexe qui n'a pas,

comme le vôtre, l'habitude de régler les mouvements d'une

passion impétueuse. La mienne ne connaît presque plus de

bornes, et cependant.... Jugez vous-même si je dois y

renoncer. Je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'objet de

cette passion est à moi pour toujours; mais ce mot pourrait-il

faire mon bonheur quand il rendrait malheureuse? Son coeur est

donné; celui qu'elle aime le mérite et l'aime à son tour. Il

dépend de moi, et de moi seul, de les séparer ou de les unir

pour toujours. O ma chère Matilde! combien la raison et la

vertu sont faibles quand le coeur parle et commande! Imaginez

que moi, que votre frère balance encore sur le parti qu'il

prendra. Je vous l'ai dit, ma chère amie, j'ai besoin d'être

soutenu par votre amitié, par votre fermeté, et peut-être par

votre exemple. Dites, que feriez-vous à ma place? Et pour

mieux décider, pour vous pénétrer davantage de ma situation,

supposez vous y êtes vous-même; que c'est Lindorf qui aime,

qui est aimé, dont le sort est entre mes mains, à qui je puis

enlever ou céder l'objet de ma passion et de la sienne. Ah!

j'entends déjà l'arrêt que vous allez prononcer. Je vois, ma

chère, ma sensible Matilde me donner l'exemple du courage et

de la générosité; m'assurer qu'elle ne veut point d'un bonheur

dont elle jouirait seule, et qui coûterait des larmes et des

regrets à celui qu'elle aime. Des regrets!! Aimable petite

soeur! l'heureux mortel qui te possédera doit être au comble de

ses voeux, te donner un coeur tout à toi, et n'avoir rien à

regretter ni à désirer. Je ne ferai présent de ma chère

Matilde qu'à celui qui saura l'apprécier et l'aimer

uniquement.

"Il me paraît que le baron de Zastrow remplit fort bien cette

condition, indispensable pour vous obtenir; mais il y en a une

autre qui ne l'est pas moins, c'est de savoir vous plaire.

J'irai dans peu de temps voir par moi-même si votre coeur

prévenu ne le juge pas avec trop de rigueur; cependant vous

convenez qu'il est _beau_, qu'il est _aimable_ et qu'il vous

_adore:_ voilà bien des choses, Matilde, et si vous y joignez

encore le plaisir que vous feriez à votre tante... Mais ne

vous effrayez pas; je veux savoir s'il vous mérite, et s'il

est vrai que votre coeur se refuse absolument à l'aimer. Dans

ce cas-là, vous serez libre, je vous le promets; aucune

puissance n'aura le droit de vous contraindre pendant que

j'existerai. Rassurez-vous donc, chère Matilde. Si l'amour

vous prépare des peines, l'amitié saura les adoucir, et

j'attends la même chose de vous. Non, je ne suis point à

plaindre, puisqu'il me reste une soeur, une amie. Lindorf est

en Angleterre; n'attendez point de lettre de lui. Il reviendra

bientôt ici, je l'espère. D'abord après son retour, je

partirai pour Dresde; j'achèverai de vous ouvrir mon coeur; je

lirai dans le vôtre. Si vous persistez à le refuser à M. de

Zastrow, je vous ferai une autre proposition qui vous plaira

peut-être mieux; c'est de venir vivre avec un frère qui vous

chérit, jusqu'à ce que vous ayez fait un autre choix. Quelque

parti que vous preniez, comptez entièrement sur un ami qui

vous est attaché au delà de toute expression. Adieu, ma bonne

et chère Matilde. Je sens déjà que vous pourrez me tenir lieu

de tout. Adieu: je suis pour vous le plus tendre des frères.

"EDOUARD DE WALSTEIN."

A cette lettre il en joignit une pour sa tante. Il lui disait

que des raisons l'obligeant à renoncer à ses projets d'union

entre sa soeur et M. de Lindorf, il verrait avec plaisir

qu'elle pût se décider en faveur du baron de Zastrow; mais

qu'il la conjurait de ne rien précipiter, de n'user d'aucune

violence. Il annonçait un prochain voyage à Dresde, et

suppliait sa tante de ne faire aucune démarche jusqu'alors

pour disposer de sa soeur, etc., etc.

Quand ses deux lettres furent parties, le comte, plus

tranquille sur le sort de sa soeur, s'occupa du plan qu'il

s'était formé pour lui-même, et pour assurer le bonheur de

Caroline.

Il avait prié le chambellan de se rendre à Ronnebourg aussitôt

que sa fille serait instruite de la mort de la baronne.

Lindorf ne pouvait tarder à venir. Le comte résolut de partir

pour Berlin dès que son ami serait arrivé, en prétextant un

ordre du roi de le laisser à Ronnebourg avec le chambellan et

Caroline, d'obtenir du roi la cassation de son mariage, et son

consentement pour celui de Lindorf avec Caroline; de leur

écrire pour leur apprendre leur bonheur, et de partir pour

Dresde sans les revoir.

De Dresde il voulait passer en Angleterre avec Matilde, ou

sans elle s'il la décidait à se marier avec M. de Zastrow, et

s'y fixer tout à fait auprès de ses parents maternels. Il se

sentait bien la force de faire le bonheur de Caroline et de

son ami, mais non celle d'en être le témoin. Ce plan une fois

décidé lui paraissait invariable. Hélas! il ne connaissait ni

l'amour ni ses terribles effets. Plus il cherchait à combattre

la passion qui l'entraînait malgré lui, plus il enfonçait le

trait dans son coeur. Combien de fois auprès de Caroline, ne

pouvant plus résister à tout ce qu'il éprouvait, fut-il sur le

point de tomber à ses pieds, de lui faire l'aveu de son amour,

de ses combats, de son désespoir, de réclamer sa générosité,

de lui rappeler le noeud sacré qui les unissait, et les

serments qu'elle avait prononcés; de tout employer enfin pour

obtenir d'elle de les confirmer et de se donner à l'époux qui

l'adorait! La fuite seule pouvait alors le rappeler à lui-même:

éloigné d'elle, la vertu, la délicatesse, l'amitié,

reprenaient bientôt leur empire sur son âme.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 18 / 29 段