Le chambellan, qu'on avait moins pressé que le médecin,

n'arriva que le lendemain au soir: peut-être même ne serait-il

venu aussitôt: mais la lettre du comte l'avoir trouvé prêt à

partir pour Rindaw. Il ne fit que changer de route pour se

rendre à l'invitation de son gendre, dont il était loin de

soupçonner le motif. C'était un des jours de crise de la

malade. Son époux ne l'avait pas quittée, et ne pensait plus

du tout au chambellan, lorsque celui-ci, instruit à demi par

les gens, qui lui dirent que M. le comte est auprès de sa

femme, se précipite dans la chambre, en disant à haute voix:

Ma fille, la comtesse de Walstein est ici, et je l'ignore! Où

est-elle, que je l'embrasse? -- Hélas! monsieur, vous la voyez,

lui dit le comte en la lui montrant. Elle était mieux; nous

commencions à nous flatter...., mais je crains que.... En

effet, la malade, effrayée de ce bruit, ouvre des yeux

étonnés, regarde autour d'elle, se voit dans une chambre

inconnue; son père, son mari, sont près d'elle, les reconnaît

tous les deux, n'a pas la force de supporter tant d'émotions à

la fois, et retombe dans un transport plus alarmant que le

premier.

Le médecin arrive, exige que tout le monde sorte. Le comte

conduit le chambellan consterné auprès de la chanoinesse; mais

bientôt, attiré dans la chambre de Caroline, il y retourne, et

les laisse ensemble, espérant au moins que le chambellan le

débarrasserait du soin de garder madame de Rindaw. Ce ne fut

pas pour longtemps. A peine furent-ils seuls, qu'elle se

plaignit amèrement du long mystère qu'on lui avait fait du

mariage de son élève. Le chambellan se plaignit à son tour de

ce qu'elle ne l'avait pas informé de ce voyage. Enfin de

plaintes en plaintes, et de griefs en griefs, ils en vinrent

presque aux injures, et parlèrent si haut, que le comte fut

obligé d'aller mettre la paix. Il les trouva tous deux agités

de colère, se disant mutuellement les mots les plus piquants,

toujours en s'appelant par habitude, mon cher chambellan et ma

chère baronne.

Dans tout autre moment, cette scène aurait amusé le comte;

mais il ne pensa qu'à la faire cesser et à rétablir la bonne

harmonie. Ce ne fut pas sans peine qu'il y parvint; il fallut

même pour cela leur rappeler leurs anciennes amours. A ce

souvenir, la chanoinesse s'attendrit. Le chambellan résistait,

mais le comte ayant placé à propos le mot des _obligations_

qu'il avait et pouvait avoir encore à son amie, il fut à son

tour si touché de ce motif pour l'avenir, qu'il s'approcha

d'elle en la priant d'excuser sa vivacité. Elle lui tendit la

main avec dignité et tendresse, en lui disant qu'il abusait de

l'empire qu'il avait sur elle: il la baisa respectueusement;

la paix fut rétablie, et le comte revint à sa chère malade.

Il est inutile d'entrer dans le détail de tout ce qu'il

souffrait pendant ces jours d'incertitude et de douleur. Tout

lecteur sensible qui aura bien saisi son caractère le

comprendra facilement. Plus il prenait sur lui, plus son âme

était déchirée. Les derniers jours de cette cruelle maladie,

il ne lui fut plus possible de s'éloigner un seul instant, ni

le jour ni la nuit: il les passait sur un fauteuil auprès du

lit de Caroline; et si la nature exigeait de lui quelques

minutes d'un sommeil pénible, il se réveillait bientôt avec la

mortelle crainte de ne plus retrouver celle qui était devenue

l'unique objet qui l'attachait à la vie.

Enfin, ce treizième jour, annoncé par le médecin comme devant

décider de son sort, arriva, et fut très-orageux. Il fallut

que le comte en supportât seul tout le poids. Il n'avait point

dit au chambellan ni à la baronne que peut-être le soir ils

n'auraient plus de fille. Il voulut rester seul cette nuit

auprès d'elle.

Qu'ils furent ardents les voeux qu'il adressait au ciel pour

qu'elle lui fût rendue! Avec quel transport il pressait contre

ses lèvres et serrait contre son coeur cette main faible et

brûlante! Comme ses yeux se remplissaient de larmes en

s'arrêtant sur ceux de Caroline, que la fièvre seule animait

encore, et qui peut-être allaient se fermer pour jamais!

Sur le matin, elle eut une crise si violente, qu'elle faillit

à y succomber. Le médecin, alarmé, dit qu'à moins d'un miracle

elle ne passerait pas le jour. Le comte, hors de lui-même,

abîmé dans sa douleur, ne pouvant ni soutenir plus longtemps

ce triste spectacle, ni s'arracher d'auprès du lit de cette

chère mourante, avait encore la cruelle tâche de préparer le

père et l'amie de Caroline, à l'affreux événement qui

s'approchait. Il les avait toujours tellement rassurés, que,

loin de le redouter, ils étaient alors dans une sorte de

sécurité qui leur aurait rendu ce coup mille fois plus

terrible.

Le comte leur avait promis de passer avant la nuit dans leur

appartement. Il sortit donc pour y aller; mais, effrayé de ce

qu'il avait à leur apprendre, il s'arrêta quelques instants

dans l'antichambre pour rassembler et recueillir ses forces.

Ah! pensait-il, si ce malheureux père sentait comme moi tout

le poids du remords! Si l'idée d'avoir sacrifié sa fille se

joignait à la douleur de la perdre, pourrait-il la

supporter?... Caroline, Caroline! tes bourreaux pleurent, et

tu meurs! Mais tu ne seras que trop vengée, et les tourments

que j'éprouve sont bien au-dessus de la mort.

Pendant qu'il hésitait s'il entrerait, le valet de chambre de

Lindorf, qui l'aperçut, vint à lui avec empressement, et lui

dit qu'il avait à lui parler. Il avait reçu le matin une

lettre de son maître, qui l'attendait à Hambourg, d'où il

comptait s'embarquer pour l'Angleterre. Varner partait cette

nuit même pour le joindre, et n'attendait plus que les ordres

de monsieur le comte.

Au lieu de lui répondre, le comte le regardait en silence,

d'un air égaré. Enfin, tout à coup, lui ordonnant de

l'attendre, il passa dans son cabinet sans savoir lui-même ce

qu'il devait faire. Ecrire à Lindorf! dans quel moment! et que

dois-je lui dire? Irai-je plonger dans son coeur le poignard

qui déchire le mien? Le ferai-je revenir pour le voir expirer

de douleur sur le tombeau de celle qu'il adore? Mais, dit-il

en se reprenant, quelle idée vient me frapper tout à coup? Si

Caroline..., si c'était à l'amour que ce miracle que je n'ose

espérer était réservé; s'il était temps encore...; si la

présence de Lindorf?... Grand Dieu! vous m'entendez; quelques

jours de plus, et Caroline peut nous être rendue. -- Je ne sais

quel rayon d'espoir s'insinua dans son coeur; il écouta ce

qu'il lui dictait, prit la plume, et écrivit à Lindorf ce peu

de mots:

"Partez à l'instant, mon cher Lindorf, et faites la plus

grande diligence pour vous rendre ici, où votre présence est

absolument nécessaire. Je vous devrai plus que la vie, si vous

ne perdez pas une minute, et si votre promptitude a le succès

que j'ose espérer. Lindorf, pourquoi nous avoir quittés?

pourquoi vous défier du coeur de votre ami? Mais les instants

sont précieux, n'en laissez pas écouler un seul avant de vous

mettre en route; je regrette même ceux que j'emploie à vous le

demander. Je vous connais, Lindorf; un seul mot de moi

suffisait... Courez jour et nuit. Si vous ne me rencontrez pas,

venez ici en droiture; si vous me rencontrez, je vous parlerai

et nous ne nous quitterons plus."

"EDOUARD DE WALSTEIN."

Ronnebourg.

Le comte porta lui-même ce billet à Varner, en lui ordonnant

de partir à l'instant, de ne s'arrêter que pour changer de

chevaux, et, sur toutes choses, de se taire absolument sur la

maladie et le danger de la comtesse, craignant que cette

affreuse nouvelle ne mît Lindorf hors d'état de venir. S'il

avait le malheur de perdre Caroline avant l'arrivée de

Lindorf, et de lui survivre, il voulait le prévenir, aller

au-devant de lui, quitter ensemble le théâtre de leur désespoir,

et réunir sous un ciel étranger leur douleur et leurs regrets.

Le comte était destiné, dans cette journée, aux sensations les

plus pénibles. Il allait rentrer chez Caroline, lorsqu'on lui

remit un paquet de lettres que son courrier venait d'apporter

de Berlin. Il l'ouvrit machinalement. C'étaient des lettres

d'affaires, moins importantes pour lui que la seule qui pût

alors l'intéresser. Il les jeta donc dans un tiroir, remettant

leur lecture à un moment plus tranquille, s'il pouvait en

avoir. Il y en avait de Berlin et de Pétersbourg. Dans le

nombre de ces dernières, il en vit une dont le dessus avait

l'air d'être de la main de Caroline, et ressemblait exactement

à celle qu'il avait reçue d'elle il y avait peu de temps. Il

la prend avec émotion et surprise; il l'examine, et voit

qu'elle lui était adressée à Pétersbourg, et qu'on la lui

renvoie. Il regarde le cachet; c'était bien celui de Caroline.

Il le rompt d'une main tremblante, et lit cette lettre qu'on a

déjà vue, cette lettre écrite dans le premier moment de son

désespoir de ne pouvoir être à Lindorf, avant d'avoir lu le

cahier, et que, depuis cette lecture, elle s'était tant de

fois reproché d'avoir tracée. Ce n'était, hélas! qu'une

conformation de son malheur et de la haine de Caroline...

Mais, grand Dieu! qu'elle était cruelle! et dans quel affreux

moment la recevait-il! Quelle impression douloureuse et

profonde dut lui faire cette phrase: _Je crois plus généreux,

monsieur le comte, de vous avouer à présent mes sentiments,

que de vous exposer à voir périr sous vos yeux une malheureuse

victime de l'obéissance: ce spectacle n'est pas fait pour

votre coeur_. Grand Dieu! s'écria le comte en se précipitant à

genoux, en levant au ciel ses mains et la lettre de Caroline,

souffrirez-vous qu'elle périsse cette innocente et malheureuse

victime? Dieu, prenez ma vie, et sauvez la sienne. Il acheva

cette lettre cruelle, dont chaque mot enfonçait le poignard

dans son coeur. Que ne l'ai-je reçue plus tôt! elle serait

libre, heureuse, et je n'aurais pas à trembler pour ses jours!

Quand il eut un peu calmé l'extrême agitation où cette lecture

l'avait mis, il rentra dans la chambre de Caroline, avec

l'espoir que des voeux si ardents et si sincères seraient

exaucés, que cet objet adoré lui serait rendu, qu'il pourrait

assurer pour jamais son bonheur. Mais quel spectacle s'offre à

ses yeux! La chanoinesse, impatiente de ce que le comte ne

venait point, s'était fait conduire dans la chambre de la

malade. Elle ne pouvait la voir, mais assise à côté de son

lit, elle tenait une de ses mains, et la conjurait de lui

marquer, soit en lui serrant la sienne, soit en lui disant un

mot, qu'elle la reconnaissait.

Caroline, faible, inanimée, paraissant environnée des ombres

de la mort, ne voyait rien, n'entendait rien, ne donnait aucun

signe de vie; et sa malheureuse amie se livrait au désespoir

le plus affreux. Leurs femmes, debout de l'autre côté du lit,

fondaient en larmes; quelques pas plus loin, le chambellan,

renversé dans un fauteuil, les deux mains sur le visage, était

absorbé dans sa douleur. Pour la première fois de sa vie, il

sentait que les richesses et les honneurs ne suffisent pas

pour être heureux, et se repentait trop tard de leur avoir

sacrifié sa fille. Le médecin, consterné, assis à côté de lui,

regardait cette scène de douleur, paraissait avoir abandonnée

Caroline et tout espoir de la rappeler à la vie.

A ce spectacle, à ces différentes attitudes, le comte crut que

c'en était fait, qu'il avait tout perdu et que la plus aimable

des femmes n'existait plus. Toute sa fermeté, toute sa

philosophie l'abandonnent: un frisson mortel parcourt ses

veines, et lui fait espérer qu'il va la suivre. Il se

précipite sur ce lit de mort, colle sa bouche sur cette bouche

glacée, et ne s'aperçoit pas qu'elle respire encore. O

Caroline! dit-il en se relevant avec fureur, tu vas être

vengée! Il allait sortir dans l'égarement le plus affreux, et

qui peut-être l'aurait conduit à terminer ses jours; mais le

chambellan et le médecin l'arrêtèrent. Ce dernier lui jure que

la comtesse vit encore, et qu'il n'a pas même absolument perdu

tout espoir. Elle est, lui dit-il, dans un anéantissement,

suite naturelle de la crise affreuse qu'elle vient d'essuyer.

Ou je me trompe fort, ou cet état de syncope sera suivi d'un

sommeil qui décidera de son sort. Si elle se réveille, j'ose

presque assurer qu'elle sera hors de tout danger; mais j'avoue

que, vu sa grande faiblesse, ce réveil est incertain.

Ah Dieu! monsieur, dit le comte en lui saisissant les deux

mains, il serait donc possible... Si elle nous est rendue, ma

vie, ma fortune entière suffiront-elles?... -- Dans ce moment,

monsieur le comte, mon art est impuissant, et tout secours

serait inutile; il faut l'abandonner à la nature, à son

tempérament, qui doit être bon, puisqu'elle a résisté jusqu'à

présent, et aux soins de l'amour, qui seront plus efficaces

que les miens... Nous allons vous laisser avec elle. Venez,

monsieur le chambellan; je vais vous ramener chez vous. Donnez

à votre gendre l'exemple du courage. Il allait l'emmener; mais

une autre scène, une autre émotion les attendaient encore.

On doit être surpris du silence de la chanoinesse pendant que

tout ceci se passait. Hélas! l'infortunée, soit qu'elle n'eût

pu résister à son saisissement, à l'idée d'avoir perdu sa

Caroline et de lui survivre, soit que le ciel eût marqué ce

moment pour la délivrer de la vie et de ses infirmités, une

apoplexie foudroyante et dont personne ne s'était aperçu,

venait de la frapper à l'instant même. On la trouva renversée

à demi sur le chevet de Caroline, donnant encore quelque

légers signes de vie; on la transporta tout de suite chez

elle. Les secours furent prompts, mais inutiles; elle expira

quelques minutes après sans avoir repris connaissance.

Un tel événement était bien propre à faire une triste

diversion à l'objet dont ils étaient tous occupés. Le comte

même oublia quelques instants sa douleur, pour ne penser qu'à

celle de Caroline lorsqu'elle ne retrouverait plus son amie;

puis, se rappelant tout à coup le danger où elle était

elle-même, il envia le sort de la baronne, et la trouva bien

heureuse de n'avoir pu survivre à ce qu'elle aimait.

Le chambellan était véritablement atterré, moins du regret

d'avoir perdu son ancienne amie que de la crainte de la suivre

bientôt. Il était plus âgé qu'elle, et cette mort subite

l'avait tellement frappé, qu'il crut aussi n'avoir plus que

quelques instants à vivre. Dans l'espace de dix minutes, voir

sa fille expirante, son gendre prêt à se tuer, et son amie

rendre le dernier soupir..., c'en est assez pour effrayer un

vieillard qui tenait à la vie en proportion de son attachement

à ses biens et à ses emplois. -- Je sens que je suis très-mal,

disait-il à chaque instant.

Le comte, qui vit bien que le danger n'était pas pressant, le

recommanda aux soins du médecin, laissa le corps de la

chanoinesse à ceux des femmes qu'elle avait amenées et de ses

gens, et après avoir répandu des larmes bien sincères sur

celle qui avait élevé Caroline, et que son amitié pour elle

conduisait au tombeau, il rentra dans la chambre de sa chère

mourante, renvoya ceux qu'il y trouva, et s'approcha de son

lit avec un saisissement qui lui parut l'avant-coureur de tout

ce qu'il avait à craindre. Elle était encore dans un état de

stupeur, d'anéantissement si profond, qu'elle ne s'était point

aperçue de tout le mouvement que la mort de la baronne avait

occasionné autour d'elle. Elle paraissait plongée dans un

sommeil effrayant, même par l'excès de sa tranquillité. Ce

n'était qu'à un léger soulèvement de poitrine qu'on pouvait

connaître qu'elle existait encore; et ce mouvement presque

imperceptible, le comte s'imaginait le voir diminuer à chaque

instant. Penché sur les bords de ce lit, des larmes coulaient

de ses yeux sans qu'il s'en aperçût lui-même. Il passait à

chaque instant ses mains tremblantes ou sur le sein ou sur la

bouche de Caroline, pour s'assurer qu'elle respirait encore.

Il les retirait avec effroi, les joignait ensemble, les

élevait au ciel, et disait avec ardeur, à demi-voix: Que ne

puis-je mourir pour elle ou avec elle!

D'autres fois, fixant ce visage pâle, mais toujours charmant,

ces traits qui conservaient encore leur forme enchanteresse,

il éprouvait un sentiment si vif d'amour, de douleur, de

regrets, que la plus belle femme, dans la fleur de sa santé,

n'en a peut-être jamais inspiré de tels Ange du ciel, disait-il

alors en collant sa bouche sur une de ses mains, âme pure,

âme céleste, tu ne sauras donc jamais combien tu fus adorée de

ce cruel époux qui t'a conduite au tombeau! Tu meurs sans lui

pardonner, sans savoir que tu pouvais encore être

heureuse!..... Et toi, malheureux Lindorf...., où es-tu

pendant que ta Caroline expire? Tu l'aurais rendue à la vie;

et même, en te la donnant, je t'aurais dû plus que la

mienne.....

Dans d'autres moments, absorbé dans sa douleur au point d'en

perdre presque la raison, il n'avait aucune idée distincte; il

se levait, se promenait dans la chambre avec égarement; puis

tout à coup se reprochant comme un crime de s'éloigner d'elle

une minute, craignant de perdre son dernier soupir, il se

rapprochait avec impétuosité... C'est ainsi que s'écoula la

plus cruelle des nuits; et malgré tout ce que le comte avait

souffert, elle lui parut bien courte. Les premier rayons de

l'aurore allaient sans doute annoncer cet affreux moment dont

il n'osait plus douter; l'arrêt du médecin ne lui sortait pas

de l'esprit... _Si elle se réveille, elle sera hors de tout

danger; mais ce réveil est incertain;_ et cette cruelle

incertitude, il n'avait plus même le bonheur de l'avoir; toute

espérance était anéantie. Plus ce sommeil se prolongeait, plus

il était convaincu que c'était celui de la mort.

Tout à coup il croit entendre que sa respiration se ranime; il

écoute, il s'approche, il n'en peut plus douter. Le mouvement

de sa poitrine devient plus fort, plus pressé... Un soupir

s'échappe... Ah! sans doute c'est le dernier! Le voilà cet

instant si redouté. Il pousse un cri inarticulé, se penche sur

elle, et la presse avec force dans ses bras, comme pour

l'arracher à la mort, ou pour expirer avec elle.

O douce surprise! ce corps inanimé qu'il soulève se prête à ce

mouvement et paraît s'aider; cette tête penchée se relève

doucement; ces bras étendus s'arrondissent et se croisent l'un

sur l'autre; ces joues, ces lèvres décolorées prennent une

faible teinte; ces yeux, qu'il croyait fermés pour jamais,

s'ouvrent à demi: Caroline enfin est assise. Caroline vit,

respire, regarde autour d'elle, cherche à se reconnaître, à

rappeler ses idées. Ses regards s'arrêtent longtemps sur le

comte, d'abord avec étonnement, mais sans aucun effroi; puis,

avec un doux sourire, tel que celui d'un enfant qui se

réveille et qui voit auprès de lui sa bonne ou sa mère, elle

lui tend une main qu'il saisit avec transport....

Ah! ce qu'il éprouvait ne peut s'exprimer...: c'est passer en

un instant du comble du malheur à la félicité suprême. A peine

peut-il le croire. Son âme entière est dans ses yeux. Il suit,

il dévore tous les mouvements de Caroline; il presse sa main

contre son coeur, contre ses lèvres, tombe à genoux, et dit

d'une voix altérée par l'excès de son émotion: _Si elle se

réveille, elle est hors de tout danger_.... O Caroline! ô mon

dieu!... serait-il vrai qu'elle nous est rendue? Chère Caroline!

un mot, un seul mot; que j'entende seulement votre voix.

Dites, serait-il possible que vous eussiez reconnu cet époux,

ou plutôt cet ami qui ne veut plus exister que pour vous

rendre heureuse? -- Oui, monsieur le comte, je vous reconnais

bien, dit-elle d'une voix faible; il n'y a que vous au monde

capable de tant de soins, d'une bonté, d'une générosité si

soutenues... Mais où suis-je? Je ne puis me rappeler... --

Chère Caroline, ne pensez qu'à votre santé; elle seule doit

vous occuper. Soyez tranquille; vous êtes chez un ami, avec un

ami; mais, de grâce, ne parlez plus, et permettez que

j'appelle le médecin.

Il allait tirer le cordon lorsque Caroline l'arrêta en posant

sa main sur son bras. -- Encore un seul mot, monsieur le comte,

et je ne dirai plus rien. Je vous promets d'être docile; mais

il faut absolument que je vous demande encore une seule

chose... Ma bonne maman, madame de Rindaw, est-elle ici? est-elle

bien?... Mon dieu! que je dois l'avoir inquiétée!... Et

mon père? j'ai une idée confuse de l'avoir entrevu il n'y a

pas longtemps. -- Il est ici; dans quelques heures vous le

reverrez. -- Et ma chère baronne? -- Elle nous a quittés. On a

craint que sa santé ne souffrît; nous l'avons engagée.... --

Ah! vous avez bien fait; mais où est-elle? A Rindaw, j'espère?

-- Oui sans doute, à Rindaw, dit le comte, en saisissant son

idée. Ne craignez rien pour elle; elle est bien; elle est

heureuse; elle ignore le danger où vous avez été... O

Caroline! ne songez qu'à le faire cesser entièrement; pensez

que le bonheur, que la vie de vos amis en dépendent. Chère

Caroline! ce motif ne suffira-t-il pas?

Un domestique parut. Le comte donna l'ordre d'appeler le

médecin, ferma les rideaux du lit, s'assit à côté, ne dit plus

rien, et, malgré le joie qui dilatait son coeur, il s'occupa

douloureusement des moyens de préparer Caroline à la mort de

son amie, et du chagrin dans lequel elle serait plongée

lorsqu'elle l'apprendrait. Il fallait surtout prolonger son

erreur jusqu'à ce qu'elle fût assez forte pour soutenir cette

épreuve.

Le médecin ne tarda pas à venir. Il confirma toutes les

espérances que ce réveil avait données... Le pouls, quoique

très-faible, était excellent; tous les symptômes fâcheux

avaient disparu; tout annonçait une convalescence sûre, mais

qui demandait des ménagements et des soins infinis. Des soins!

dit le comte avec l'accent du sentiment... Caroline est si

bonne, si généreuse! elle s'y prêtera; elle sait combien de

vies elle conserve en ménageant la sienne; l'amitié, l'amour,

tout ce qui doit faire impression sur cette âme sensible se

réunira pour conserver des jours... -- Caroline, attendrie,

voulut répondre; le médecin lui imposa silence. Eh bien! dit-elle

doucement en regardant le comte, je ferai tout ce qu'on

voudra.

Le comte et le médecin sortirent ensemble. Ce dernier insista

sur la nécessité de cacher à la malade le mort de son amie: la

moindre émotion pouvait la replonger dans l'état affreux dont

elle sortait. Le comte en frémit, et passa tout de suite chez

le chambellan pour se concerter avec lui là-dessus.

Un long sommeil, dont il sortait à peine, l'avait un peu

rassuré sur sa crainte de mourir, et la nouvelle de la

résurrection de sa fille acheva de le consoler tout à fait,

d'autant plus qu'il espérait bien qu'elle serait héritière de

la chanoinesse. Le comte, qui redoutait quelque imprudence de

sa part, et qui n'était pas fâché de se débarrasser d'un homme

dont le caractère égoïste et froid le révoltait à chaque

instant, lui persuada facilement que l'étiquette exigeait

qu'il accompagnât le corps de la baronne, qu'on allait

transporter à Rindaw, et qu'il lui rendît les derniers

devoirs.

Cette triste cérémonie n'était pas fort de son goût; mais le

comte, voulant absolument le décider à partir, lui dit que le

testament de la baronne étant sans doute en sa faveur, il

convenait qu'il allât s'en assurer, veiller à ses intérêts et

prendre possession de cette terre... Cette raison lui parut si

forte qu'il ne balança plus, et demanda seulement à voir,

avant son départ, _madame le comtesse de Walstein_, car il

n'appelait plus sa fille autrement. Le comte, au contraire,

affectait de ne la nommer jamais que _Caroline_. Ils convinrent

ensemble qu'on lui dirait que le chambellan allait à Rindaw

apprendre à la baronne l'heureuse nouvelle de sa

convalescence, et que de là il lui serait aisé, dans ses

lettres, de la préparer peu à peu à ce triste événement.

Son père fut donc introduit auprès de Caroline. Il lui

témoigna à sa manière le plaisir qu'il éprouvait de la voir en

aussi bon état, et de la laisser avec son époux, dont elle ne

pouvait trop reconnaître les soins. Il entra dans des détails

qu'elle ignorait encore; et lorsqu'il lui dit que depuis

plusieurs nuits le comte ne s'était pas déshabillé et n'avait

point quitté sa chambre, elle versa des larmes de

reconnaissance, et se tournant de son côté d'un air touchant

et confus: O monsieur le comte! lui dit-elle, quelle bonté!

quelle générosité! qu'auriez-vous donc fait pour une femme...

elle s'arrêta, n'osant articuler: _que vous aimeriez?_ Le comte

l'interpréta différemment et crut que c'était _qui vous

aimerait_.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 17 / 29 段