Dans ses projets de confidence pour sa future amie, elle ne

manqua point d'emporter avec elle son précieux cahier et ses

lettres, qui étaient devenus presque son unique lecture, et

moins encore son cher petit portrait, qui ne quittait plus son

sein, et qu'elle aimait tous les jours davantage. En attendant

qu'elle eût une amie, il lui en tenait lieu; il était devenu

le confident de ses plus secrètes pensées. C'était à lui

qu'elle avouait le regret mortel qu'elle éprouvait, en croyant

avoir perdu sans retour et l'estime et l'amitié de son époux.

Cette physionomie expressive et sensible paraissait

l'entendre, lui répondre, la rassurer; et ses moments les plus

doux étaient ceux où elle avait avec lui cette conversation

muette.

Le lendemain, de très-bonne heure, la chanoinesse, Caroline et

leurs femmes de chambre montèrent en berline.

Madame de Rindaw était de la plus grande gaieté; elle fut

prête la première, et paraissait se faire un extrême plaisir

de cette course. Comme elle n'y voyait plus du tout, et

qu'elle n'était distraite par rien, elle causait beaucoup, et

voulait qu'on lui rendît compte de tous les endroits où l'on

passait. Ce fut d'abord dans cette route sur laquelle donnait

le pavillon où Caroline avait entendu Lindorf pour la première

fois, où depuis elle s'était entretenue si souvent avec lui,

et l'avait enfin vu s'éloigner pour jamais.

Un peu plus loin, elle aperçut les tours de château de

Risberg, et côtoya le parc où elle s'était égarée, et où elle

avait rencontré Lindorf. C'est alors qu'elle put connaître la

différence des sentiments qui l'agitaient dans ce temps-là de

ceux qu'elle éprouvait actuellement. Son coeur ne palpita

point, mais il se serra péniblement. Au lieu d'attacher des

regards attendris sur les endroits qui lui retraçaient un

amour qu'elle n'avait plus et qu'elle se reprochait encore,

elle les détourna, et regarda du côté opposé, en pensant

douloureusement à tous les torts qu'elle avait envers son

époux.

Tout le reste du voyage se passa sans aucun événement. La

vieille baronne le soutint très-bien, et conserva sa bonne

humeur. Elle n'appelait plus Caroline que _ma chère comtesse_,

et la nommait à chaque instant. Souvent aussi elle voulut

parler du comte; mais Caroline, plus prudente qu'elle, retenue

par la présence des femmes de chambre, craignant également

d'en dire trop ou trop peu, détournait la conversation.

Le chapitre où elles allaient était à quelques journées de

Rindaw. Caroline ne se croyait pas éloignée, et s'impatientait

d'arriver, lorsqu'elle vit le cocher enfiler l'avenue d'un

grand et antique château, dont elle avait aperçu de loin les

girouettes. Elle en témoigna sa surprise à son amie, qui, d'un

air content, lui répondit qu'on suivait ses ordres, et qu'elle

voulait voir en passant un ami qui demeurait là. Caroline

n'eut pas le temps de faire d'autres questions sur cet ami,

dont jamais elle n'avait entendu parler: elles étaient déjà

dans la cour du château.

La chanoinesse appelle son laquais, et lui ordonne d'aller

savoir si M. le comte de Walstein est là, et si deux de ses

amies peuvent avoir le plaisir de le voir.

A ce nom, Caroline se doute de la vérité, fait un cri, et peut

à peine articuler: Eh! grand Dieu! maman, ai-je bien entendu?

Où sommes-nous? où m'avez-vous amenée? -- Au château de

Ronnebourg, répondit la baronne en riant, et je t'amène à ton

époux.

La pauvre Caroline n'a pas même entendu toute cette phrase.

Ses sens l'ont abandonnée; elle est tombée sans la moindre

connaissance sur l'épaule de son imprudente amie. Sa femme de

chambre la relève, la soutient, dit à la chanoinesse l'état

affreux où est sa maîtresse, lui demande un flacon que celle-ci

ne trouve point. Elle se désespère alors, se repent trop

tard de ce qu'elle a fait; et Caroline, toujours évanouie, ne

donne pas le moindre signe d'existence.

Tout cela se passait dans la berline, au milieu de la cour du

château, tandis que le laquais s'acquittait de sa commission,

et qu'on cherchait le comte, qui se promenait dans le parc

avec Lindorf; enfin on l'a trouvé. Il ne comprend rien à cette

visite, à ces amies inconnues; car la chanoinesse, qui voulait

jouir des grandes surprises, avait défendu qu'on la nommât, et

le comte, qui avait reçu seulement la veille la réponse de

Caroline, n'avait garde d'imaginer que ce fussent et la

baronne et son épouse.

Il se presse de venir recevoir les dames qu'on lui annonce,

son ami le suit. Ils arrivent, et le premier objet qui se

présente à leurs yeux, c'est Caroline, sans aucun sentiment,

les cheveux détachés, le sein découvert et son lacet coupé. On

efforçait de la retirer comme on pouvait de la berline; la

baronne, tout en larmes, jetait les hauts cris, appelait

l'univers entier au secours, en s'accusant de la mort de

Caroline, et jurant de ne pas lui survivre.

Si un pareil spectacle dut frapper le comte, même avant de

savoir ce que c'était, qu'on juge de l'impression qu'il fit

sur Lindorf! Au premier instant, il a reconnu Caroline, et

peut à peine en croire ses yeux, et la vive émotion de son

coeur. Grand Dieu! que vois-je? s'écrie-t-il en se précipitant

auprès du carrosse. Alors il n'en peut douter; mais la pâleur

de Caroline, ses yeux fermés, les cris de son amie, lui

persuadent qu'en effet elle vient d'expirer, et bientôt son

état diffère peu du sien. Le comte, qui ne comprenait rien

encore à tout ce qu'il voyait, et qui, marchant difficilement,

arrive un peu après Lindorf, le voit chanceler, et n'a que le

temps de le soutenir dans ses bras. Il se ranime aussitôt,

mais c'est pour se livrer au plus affreux désespoir, c'est

pour dire au comte: "C'est elle, c'est votre Caroline, c'est

la mienne, c'est celle que j'adorais, qui n'existe plus, et

que je veux suivre au tombeau!..."

En disant cela, il s'arrache avec violence des bras du comte,

qui, atterré de ce qu'il entend, de ce qu'il voit, ne sachant

ce qu'il doit croire, cherche à percer une foule de

domestiques, que les cris de la chanoinesse et de ses gens ont

attirés, et qui entourent le carrosse. Il y parvient avec

peine: on venait d'en tirer Caroline; et le grand air

commençait à lui rendre l'usage de ses sens. Elle entr'ouvrait

les yeux, faisait quelques mouvements; et sa femme de chambre,

assise par terre, la soutenait contre elle pendant qu'on était

allé chercher un fauteuil pour la transporter plus

commodément. La pauvre chanoinesse, toujours au fond de sa

berline, où elle payait cher son imprudence, s'agitait,

pleurait, réclamait le comte, et ne se calma que lorsqu'on lui

dit qu'il était là, et que Caroline revenait à elle.

Oui sans doute il était là; mais il ne savait pas encore si

tout ce qui se passait n'était pas un songe, une illusion.

Caroline à Ronnebourg, et paraissant y être amenée avec

violence, puisqu'elle arrivait mourante! Le désespoir et la

fuite de Lindorf, qui avait disparu, étaient peut-être encore

un plus grand sujet de surprise. Ces mots retentissaient à

l'oreille du comte: _C'est votre Caroline, c'est la mienne,

c'est celle que j'adorais!_ Quoi! ce serait Caroline que

Lindorf aimait, dont il était aimé!.... Il cherchait encore à

en douter, à se persuader que son ami, égaré par la douleur,

s'était trompé; mais malgré le changement que le temps qui

s'était écoulé depuis leur séparation avait apporté à la

figure de Caroline, et celui que qui lui causait son état

actuel, il ne put la méconnaître.

Après l'avoir regardée quelques instants en silence, il se

jette à ses pieds, prend ses mains, et les presse avec ardeur

contre ses lèves. Elle entr'ouvre les yeux, ne se rappelle

distinctement rien, ne sait où elle est, qui est cet homme

prosterné devant elle. Trop faible pour articuler un mot, elle

retire doucement ses deux mains, qu'il pressait toujours dans

les siennes, les joint ensemble, pose sa tête dessus, et verse

un déluge de larmes. Le comte, toujours à genoux devant elle,

pleure avec elle, cherche à la calmer, à la rassurer,

lorsqu'il entend les cris répétés de madame de Rindaw, qui ne

cessait de l'appeler du fond de sa berline, et qui continuait

à s'impatienter. Elle l'appelle enfin si haut, qu'il est

contraint de laisser Caroline, et d'aller à elle. Ce fut au

moins avec l'espoir d'apprendre quelque chose sur cette

étrange aventure; mais la pauvre femme était si émue, si

agitée, disait tant de choses à la fois qu'il n'était pas

possible d'y rien comprendre.

Le comte, d'ailleurs, en s'approchant d'elle, fut frappé d'une

autre idée. Il ignorait tout à fait le malheureux état de sa

vue. Ce fut un nouveau trait de lumière pour lui. Il se

rappelle à l'instant _cette vieille parente aveugle_ dont celle

que Lindorf aimait prenait tant de soin; et ce qui, dans le

temps même, aurait contribué à détourner ses soupçons, s'il en

avait eu, ne lui laissa plus alors le moindre doute: cependant

il lui aida à descendre, et la conduisit auprès de Caroline,

que l'on venait de placer dans un fauteuil.

La chanoinesse ne fut rassurée sur sa vie que lorsqu'elle lui

dit d'une voix bien faible, et du ton du reproche: "Ah! maman!

maman! qu'avez-vous fait?" Peu à peu ses idées étaient

revenues; mais elle était encore si abattue, si souffrante,

que ses yeux étaient fermés et qu'elle n'aurait pu se

soutenir. Le comte donna des ordres pour qu'on la transportât

doucement au château. Il offrit le bras à madame de Rindaw, et

ils la suivirent. On décida de mettre Caroline au lit; elle-même

parut le désirer. La chanoinesse voulut rester auprès

d'elle; et le comte, après lui avoir baisé la main, qu'elle ne

retira plus, les laissa dans son appartement, et se hâta de

passer dans celui de Lindorf, dont il était extrêmement

inquiet. Il ne le trouva point; mais en parcourant sa chambre

des yeux, il vit sur son bureau une lettre cachetée. Il la

regarda; elle était à son adresse. Il l'ouvre avec émotion, et

lit ce qui suit, tracé par une main tremblante, et se

ressentant du désordre où était Lindorf en l'écrivant:

"L'événement le plus inattendu, le plus incompréhensible,

vient de vous découvrir le fatal secret que je voulais

emporter au tombeau. Je n'ai pas été le maître de mon premier

mouvement. Voir Caroline expirante et se taire, c'était

au-dessus des forces de l'humanité... Oui, mon cher comte, c'est

elle-même que j'adorais sans la connaître, sans imaginer que

vous eussiez aucuns droits sur elle. J'atteste le ciel qu'à

l'instant où je l'appris, je m'éloignai d'elle avec la ferme

résolution de ne la revoir de ma vie. Pouvais-je prévoir que

dans ma retraite, que chez moi-même?... Grand Dieu! il

manquait à mes crimes, à mon affreuse destinée, de trahir mes

serments, et de porter le trouble dans votre âme. O Walstein!

rassurez-vous; vous possédez le modèle de l'innocence, de la

vertu, de toutes les vertus. Elle seule était digne de vous,

et vous étiez le seul mortel digne d'elle. Puissiez-vous faire

longtemps votre bonheur mutuel!... Pour moi, je pars; je vous

délivre pour jamais d'un malheureux ami, qui semble n'exister

que pour votre tourment. Mais j'ose encore vous demander une

dernière grâce: Que votre épouse ignore que je l'ai vue et que

vous êtes instruit de ma fatale passion. Ou je suis bien

trompé, ou c'est elle-même qui vous l'apprendra, qui n'aura

bientôt plus de secrets pour vous. Il vous sera plus doux de

le devoir à sa confiance; et je n'emporterai pas l'affreuse

idée qu'elle puisse croire que je l'aie trahie... Adieu, mon

cher comte! adieu, Caroline! Adieu pour toujours, uniques

objets d'un coeur également déchiré par l'amour et par

l'amitié! Oubliez le malheureux Lindorf, mais ne le haïssez

pas.

_P. S_. "Vous voudrez bien vous regarder à Ronnebourg comme chez

vous; je laisse mes ordres en conséquence. Je vous écrirai

encore une fois, mon cher comte, lorsque mon séjour sera fixé,

pour m'assurer que vous me pardonnez et que vous êtes heureux.

Vous ne pouvez manquer de l'être, puisqu'elle vit, puisqu'elle

vous est rendue!

"Je vous promets de ne point attenter à mes jours, et de les

passer loin de vous et loin d'elle."

Cette lettre avait été tracée avec tant d'émotion et de

rapidité, que le comte put à peine la lire Il ne fit que la

parcourir pour le moment, et ressortit pour parler à Verner,

valet de chambre de Lindorf. Son projet était de faire courir

sans délai après lui, et de tâcher de l'engager à revenir;

mais il sut bientôt que c'était impossible.

Lindorf, après s'être convaincu qu'il avait pris une fausse

alarme, et que l'état où il avait vu Caroline n'était qu'un

profond évanouissement dont elle commençait à revenir, ne

s'était donné que le temps de faire seller un cheval anglais,

coureur excellent, d'écrire pendant ce temps la lettre qu'on

vient de lire, et de partir au grand galop.

Il avait seulement dit à Verner d'arranger tout pour le

joindre avec ses équipages dans le lieu qu'il lui marquerait;

et après lui avoir recommandé les soins les plus soutenus pour

la compagnie qu'il laissait au château, il était disparu,

défendant qu'on le suivît...

Lorsque le comte sut qu'il n'y avait aucun espoir de le

ramener ce jour-là, il fit promettre à son valet de chambre de

l'avertir des premières nouvelles qu'il recevrait. Il relut sa

lettre, qui l'attendrit jusqu'aux larmes. Ne pouvant ensuite

résister au désir de savoir les motifs de cette étrange

arrivée, il fit demander à la chanoinesse s'il pourrait

l'entretenir quelques instants dans un salon attenant à la

chambre où on avait mis Caroline.

Elle s'y rendit de suite, étant tout aussi impatiente de

parler que le comte l'était de l'entendre. Après lui avoir dit

que la comtesse reposait, elle ajouta d'un ton gracieux:

Quoique ceci n'ait pas tourné précisément comme je l'aurais

voulu, ne me savez-vous pas quelque gré, monsieur le comte, de

vous l'avoir amenée? -- Avant de vous témoigner ma

reconnaissance, madame, je voudrais être sûr qu'elle n'a point

été forcée de faire cette démarche. -- Forcée! monsieur le

comte, forcée! En vérité, vous n'y pensez pas; vous ne me

connaissez pas. Est-ce moi qui forcerai jamais cette chère

enfant à quoi que ce soit? Non, monsieur le comte, c'est bien

de son plein gré qu'elle a fait ce voyage; depuis longtemps je

ne l'ai vue aussi gaie que pendant la route: c'était une

impatience d'arriver!... -- En ce cas, interrompit le comte, je

n'y comprends plus rien. J'avais craint que cet

évanouissement, ces larmes, ces mots qu'elle vous adressait

avec le ton du reproche... -- Mais ce n'était que la surprise

de se trouver ici près de vous..., l'émotion d'une première

entrevue...: que sais-je? ces jeunes personnes sont si

timides! J'avoue bien que j'aurais mieux fait de la préparer

doucement...: mais, d'un autre côté, ceci fera événement; et

si jamais on écrit votre histoire, cela en sera l'incident le

plus intéressant.

Le comte qui ne connaissait point la tournure romanesque de

son esprit, surpris de ce propos, la regarda avec étonnement,

lui en demanda l'explication, et apprit enfin que si ce

n'était pas par violence qu'on avait amené Caroline à

Ronnebourg, c'était avec une supercherie qu'il fut loin

d'approuver. Il le dit naturellement à la chanoinesse, qui

s'en excusa sur son désir ardent de les voir réunis, et sur sa

crainte de n'y pas réussir par un autre moyen. Cependant,

dit-elle, si j'avais pensé...; mais je croyais..., mais j'avoue

que cela m'était totalement sorti de l'esprit. -- Quoi, cela!

reprit le comte. -- Oh! rien, rien du tout. C'est quelque chose

que je ne puis dire, et qui sûrement est la cause de cette

terrible émotion... Mais, à propos, monsieur le comte, je

viens d'apprendre que nous sommes ici chez M. le baron de

Lindorf... Cette terre est donc à lui? -- Oui, madame; est-ce

que vous l'ignoriez? -- J'aurais dû le savoir, mais j'ai mal

compris tout cela; depuis quelque temps j'ai la tête si

faible!... J'ai cru, je ne sais pourquoi, que ce Ronnebourg

était à vous. -- Non, madame, mais c'est la même chose. M. le

baron de Lindorf est mon intime ami; il ma prié, en partant,

de me regarder ici comme chez moi. -- En partant, dites-vous?

il est donc absent? -- Oui (répondit le comte en souriant

malgré lui de la prudence de la chanoinesse, qui disait tout

en ne voulant rien dire), il est absent pour quelque temps. --

En vérité, j'en suis enchantée, et cela se rencontre au mieux.

-- Pourquoi donc, madame? -- Mais, je ne sais..., pour ne pas

lui donner la peine, l'embarras. La pauvre femme ne savait

trop que dire. Elle s'apercevait à regret qu'elle avait pensé

trop haut, ce qui lui arrivait souvent, et tremblant d'avoir

découvert un secret qu'elle croyait de la plus grande

importance de cacher. -- Ah! oui, j'entends, dit le comte en

souriant encore; l'embarras de recevoir des étrangers, car

sans doute mon ami n'a pas le bonheur de vous connaître?

Malgré sa bonne intention, il ne fut pas possible à la

chanoinesse de mentir avec l'intrépidité que l'occasion

exigeait. -- Non, pas précisément. Il s'est trouvé par hasard

cet été notre voisin de campagne; son château de Risberg

touche à ma terre, et nous l'avons vu tous les jours. Il est

un peu léger, votre ami... Le comte, qui trouvait cette femme

et cette conversation bien singulières, allait défendre son

rival et la faire parler encore, lorsque des cris répétés les

attirèrent dans la chambre de Caroline. Elle venait de se

réveiller dans l'état le plus affreux. Une fièvre ardente, du

délire, même un peu de transport, annonçaient le commencement

d'une maladie dangereuse; et sa femme de chambre, qu'elle ne

reconnaissait point, ne pouvant la retenir, avait pris le

parti d'appeler du secours.

Le comte, pénétré, s'approcha de son lit, dont elle voulait

absolument sortir. -- Qu'on me remène à Rindaw, disait-elle; je

ne veux point le voir..., il me tuerait. Je partirai plutôt

seule à pied; j'irais au bout de monde pour l'éviter. Dans

d'autres moments, son imagination lui présentait Lindorf; elle

prenait le comte pour lui, le repoussait loin d'elle, le

conjurait de s'éloigner, lui reprochait d'être la cause de

tous les tourments de sa vie. D'autres fois, croyant parler au

comte, elle disait du ton le plus tendre: O toi que j'ai connu

trop tard pour mon bonheur, je t'aime, je t'aimerai toujours!

Tu me fuis, tu ne veux plus me voir, mais je suivrai partout.

Le comte, prévenu, prenait pour lui ce qu'elle adressait à

Lindorf, et pour Lindorf ce qui le regardait lui-même, mais

n'en était pas moins consterné de la voir aussi mal. Il ne la

quitta point de toute la nuit, après avoir obtenu de la

chanoinesse qu'elle coucherait dans un autre appartement.

Caroline passa cette nuit dans la même agitation et dans des

rêveries continuelles. Dès la pointe du jour, le comte envoya

chercher un médecin dans la ville la plus prochaine, et fit

partir un coureur en toute diligence, pour amener de Berlin le

médecin de la cour. Il crut devoir en même temps faire venir

le chambellan; mais ne voulant pas trop l'alarmer, il lui

manda simplement qu'il le suppliait de se rendre tout de suite

à Ronnebourg pour une affaire de la dernière importance.

Quand ses ordres furent donnés, le comte revint à son poste,

auprès du lit de sa chère malade, dont il ne s'éloignait qu'à

regret. Peu de temps après, un médecin des environs arriva. Le

comte connut bientôt son ignorance, et n'en fut que plus

alarmé. Le docteur affirmait que c'était la petite vérole, la

chanoinesse affirmait que Caroline l'avait eue à Rindaw dans

son enfance, elle en indiqua même quelques traces légères qui

ne laissèrent point de doute. La fièvre et le délire

augmentaient à chaque instant, et, le troisième jour de la

maladie, elle parut dans le plus grand danger.

Qu'on se représente l'état affreux du comte, éloigné de tout

secours. Quelque diligence que son coureur eût pu faire, il

était impossible que le médecin de Berlin fût là avant le

septième ou huitième jour. Le comte passa ce temps dans

l'anxiété la plus cruelle, s'attendant à chaque instant à voir

expirer celle qu'il adorait.

Cette maladie, en redoublant son intérêt, avait redoublé son

attachement. Les soins assidus qu'il prenait de Caroline, la

douceur, la patience qu'elle montrait dans le moments où elle

était à elle, ce qu'il entendait dire aux femmes qui la

servaient, tout y ajoutait à chaque instant. Au tourment

d'avoir à trembler pour ses jours, se joignait encore celui de

se reprocher tout ce qu'elle souffrait. Il était convaincu que

l'espèce de violence qu'on lui avait faite, sa crainte de

vivre avec lui, sa passion pour Lindorf, ses combats entre

cette passion et son devoir, étaient l'unique cause de ses

maux.

Ce fut dans un de ses moments de douleur, d'amour et de

remords, que, prosterné à côté de son lit, il fit le voeu

solennel de la rendre heureuse à tout prix, si sa vie était

conservée. -- (Dieu qui m'entendez, dit-il en élevant les mains

au ciel, sauvez cette malheureuse victime de la tyrannie et de

l'amour, et recevez le serment que je fais de lui sacrifier le

mien, et de la céder à celui qu'elle aime.)

Caroline n'était pas alors en état de l'entendre. Sans doute

elle l'eût prié d'être moins généreux; mais depuis vingt-quatre

heures elle avait perdu connaissance. Par bonheur, le

premier médecin de la cour arriva ce soir-là. Il ne dissimula

point le danger extrême où il trouva la malade, et qu'il n'y

avait d'espoir que dans sa jeunesse; cependant il lui

administra des secours qui n'avaient été que trop retardés et

déclara que si le neuvième et le treizième jour se passaient

sans accident, il y aurait quelque espérance, mais que

jusqu'alors il n'en pouvait donner aucune.

Le comte, en proie à la douleur la plus vive, fut encore

obligé de la dissimuler, pour ménager la chanoinesse, dont

l'affreuse inquiétude n'était pas le moindre des tourments

qu'il eût à supporter. Si la perte de sa vue donnait, d'un

côté, la facilité de lui en imposer sur l'état de la malade,

c'était un nouveau supplice pour le comte. Elle le faisait

demander vingt fois par jour, lui répétait sans cesse les

mêmes questions, exigeait les plus grands détails.

Lorsqu'il rendait quelques soins à Caroline, ou bien qu'excédé

de fatigue, il prenait quelques instants de repos, c'était

toujours les moments où elle venait auprès de lui, ou le

faisait prier de passer auprès d'elle. On avait une peine

inouïe à la retenir loin de la malade, qu'elle tourmentait

sans lui être d'aucun secours; le comte seul pouvait obtenir

qu'elle s'en éloignât. Elle n'était tranquille que lorsqu'il

causait avec elle; et lui, qui n'aurait pas voulu quitter une

minute le chevet de Caroline, gémissait d'y être souvent

obligé.

Il supporta tout avec une patience, une fermeté, une douceur

dont lui seul pouvait être capable, et se trouvait bien

dédommagé de ses peines par le triste bonheur de soigner la

plus adorée des femmes.

C'est alors qu'il eut une véritable reconnaissance pour la

chanoinesse de la lui avoir amenée; car il croyait que sa

maladie avait une cause bien plus éloignée que l'émotion de

cette arrivée, qui pouvait tout au plus l'avoir décidée, mais

qu'il attribuait en entier à sa passion pour Lindorf et au

regret de ne pouvoir être à lui. Son goût décidé pour la

retraite, son projet d'y passer sa vie; tout le confirmait

dans cette idée.... Il relut dix fois la dernière lettre qu'il

avait reçue d'elle, et l'interpréta en entier d'après ce qu'il

s'était persuadé: pourvu que nous soyons séparés, répétait-il

douloureusement. Chère et cruelle Caroline! Mais non, c'est

moi qui serais le plus cruel, le plus barbare des hommes, si

j'élevais plus longtemps une injuste barrière entre deux êtres

que je chéris presque également, et que je conduirais au

tombeau. Caroline, Lindorf, que ne pouvez-vous m'entendre! que

ne puis-je vous réunir! Il ne doutait pas non plus que ce ne

fût de Lindorf qu'elle parlait à la troisième personne, _en

regrettant de n'avoir pu faire son bonheur_..... Oui, tu le

feras, disait-il. Le mortel que tu préfères doit être

souverainement heureux. Ai-je pu jamais me flatter de l'être?

Un vain système m'avait égaré, et je dois m'en punir. Mais

s'il était trop tard; si Caroline nous était ravie; si cette

mort qui la menace n'empêche de réparer?... Il ne peut

soutenir cette image déchirante, qui cependant se renouvelle à

chaque instant.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 16 / 29 段