"Vous êtes la maîtresse du nom que vous voudrez porter. Si le

mien vous est odieux, si vous préférez être encore pour tout

le monde Caroline de Lichtfield, et vivre chez votre père,

j'obtiendrai facilement et de lui et du roi que le mystère de

notre union soit encore prolongé. Mais si, comme il le paraît

par votre lettre, il en coûtait trop à votre âme franche et

ingénue de cacher un tel secret; si vous consentez à m'avouer

pour votre époux, prenez en arrivant à Berlin le nom, le titre

et le rang de comtesse de Walstein. Cette légère

condescendance, en satisfaisant votre père et votre roi, vous

rendra peut-être encore plus libre et plus heureuse. Vous

habiterez mon hôtel, ou plutôt le vôtre. Vous prierez cette

tendre et respectable amie, que vous ne voulez et ne devez

jamais quitter, de venir l'habiter avec vous; et moi, je

n'engage ici par les serments les plus solennels, par ma

parole d'honneur, à ne revenir à Berlin que lorsque vous m'y

rappellerez. Heureux si vous me laissez entrevoir dans

l'avenir la possibilité de notre réunion! Je me reposerai sur

votre vertu, sur vos principes, sur votre générosité, et

j'attendrai, non sans impatience, mais sans crainte et sans

murmure, le moment où vous la fixerez. Il viendra ce moment;

oui, j'ose encore l'espérer. Vous sentirez une fois le besoin

d'un ami véritable; et, croyez-moi, Caroline, vous n'en

trouverez jamais de plus sincère qu'un époux qui vous chérit,

qui veut votre bonheur, qui ne peut être heureux que lorsque

vous serez vous-même heureuse et tranquille.

"J'attendrai votre réponse avant de partir. Adressez-la à

Ronnebourg, chez M. le baron de Lindorf. C'est cet ami dont je

vous ai parlé, et dont je vous parlerai souvent, si vous

daignez consentir à une correspondance qui serait une bien

grande consolation pour moi. Ne craignez rien ni du roi ni de

votre père. Je saurai donner un prétexte plausible à mon

voyage et à mon absence, qui sera peut-être bien prolongée;

mais jamais on n'en saura le vrai motif. Adieu, madame! Vous

approuverez sans doute l'arrangement que je vous propose...

Hélas! ce projet est bien différent de celui que je formai en

demandant votre main! mais s'il vous rend heureuse, mon but

est rempli."

"ED.-AUG., COMTE DE WALSTEIN."

Quel sentiment dominait dans l'âme de Caroline en finissant

cette lettre? Etaient-ce la surprise, l'admiration, les

remords, l'attendrissement? Ah! tout était confondu! elle ne

savait ce qu'elle éprouvait. Pendant longtemps elle resta

immobile, les yeux fixés sur ce papier, qui venait de changer

toutes ses idées, et dont elle avait peine à croire le

contenu.

En sortant de cette espèce d'anéantissement, son premier

mouvement fut de se lever, d'ouvrir son bureau, de rassembler

tous les papiers que Lindorf lui avait remis, de courir dans

l'appartement de sa bonne amie, de lui faire connaître cet

homme étonnant, de lui apprendre par quels liens elle tenait à

lui, de chercher dans son amitié la force de les supporter;

depuis quelques instants, elle la trouvait presque dans son

coeur; ils ne lui paraissaient plus si pesants ces redoutables

liens. Ah! Walstein! dit-elle à demi-voix, généreux Walstein!

non, tu ne partiras point, tu ne sera point la victime...

Elle s'arrêta, craignant de s'engager trop avec elle-même. Son

coeur était combattu, son âme oppressée, mais d'une manière

moins douloureuse, et lorsqu'elle eut joint son amie, ce fut

sans trop de peine qu'elle la prévint sur la confidence

qu'elle avait à lui faire; et véritablement il fallait la

prévenir. Ses idées étaient si loin de ce qu'elle allait

apprendre! Caroline, sa Caroline mariée depuis plusieurs mois

sans qu'elle s'en doutât, était un événement si singulier, si

inattendu, que tous ses romans ne lui en avaient pas offert un

pareil, et qu'elle pouvait en mourir de surprise.

Ce fut donc après quelques préparations et les plus tendres

caresses que son élève lui apprit enfin ce grand secret, et

les raisons qu'on avait eues de le garder. Lorsque la bonne

chanoinesse eut exhalé tout à son aise sa surprise, sa colère,

ses reproches; lorsqu'elle se fut tour à tour attendrie et

fâchée, qu'elle eut bien grondé et bien pleuré; lorsqu'elle

eut répété cent fois qu'il était affreux qu'on se fût défié

d'elle, et plus affreux encore qu'on eût sacrifié cette pauvre

enfant, Caroline demanda et obtint avec peine une demi-heure

de tranquillité: elle l'employa à raconter tout ce qui

regardait Lindorf. Ce fut sans doute ce qui lui coûta le plus;

mais elle voulut avoir pour son amie une confiance entière et

sans réserve.

Non, maman, lui disait-elle avec tendresse, non, votre

Caroline n'aura plus de secret pour vous, j'ai trop souffert

de cette affreuse contrainte. Ce n'est que depuis peu de jours

que j'ai la liberté de la faire cesser, et depuis bien peu

d'instants que j'en ai le courage. C'est au comte que je le

dois: oui, c'est à lui seul que je dois le bonheur d'oser vous

ouvrir mon coeur, et de n'avoir rien que de consolant à vous

apprendre. Oh! quand vous saurez à quel ange je me suis unie,

et combien j'ai de torts envers lui, ce n'est pas votre

Caroline que vous plaindrez. Elle ne vous demande qu'un peu

d'indulgence et de patience pour un récit bien long, car je ne

veux rien vous cacher; non, rien du tout, je vous le jure. En

effet, elle lui dit tout, et ne la surprit point en lui

avouant son penchant pour Lindorf. -- Hélas! je l'ai bien vu,

reprit la chanoinesse; et moi, insensée, qui m'en félicitais!

Je croyais..., j'avais arrangé dans ma tête... Voyez à quoi

vous m'exposiez avec ce beau mystère! Ne sais-je pas ce qui

arrive toujours? On se connaît, on s'aime, parce qu'enfin on

est fait pour aimer; et c'est pour la vie, car une première

impression ne s'efface jamais. -- Ah! j'espère qu'elle

s'effacera, dit vivement Caroline; je ferai du moins tous mes

efforts pour la détruire. -- Et tu n'y réussiras pas, pauvre

enfant; je sais ce que c'est: plus on combat une inclination,

plus elle augmente. Est-il possible de cesser d'aimer? -- Oui,

sans doute, quand un attachement nous rend coupable... Ah!

maman, maman! vous ne savez pas encore à quel excès nous

l'étions tous deux; j'offensais le meilleur des époux, et

Lindorf un ami comme il n'en fut jamais.

Alors elle commença la lecture du cahier, et crut ne pouvoir

l'achever, interrompue à chaque instant par les exclamations

de la chanoinesse. Elle se passionna d'abord pour le brave

général tué en défendant son roi; le jeune comte aussi

l'intéressa; mais son cher Lindorf lui tenait encore au coeur.

Comme il écrit bien! disait-elle: quel style tendre et

sentimental! Ah! je le regretterai toute ma vie! C'est là

l'époux qu'il te fallait. Cependant, dès qu'il fut question de

Louise, cette grande amitié baissa considérablement. Quel

éloge il fait de cette fille! Est-ce qu'un gentilhomme, un

baron, s'avise de regarder si une petite fermière est jolie?

Mais lorsqu'elle le vit sérieusement amoureux et projetant de

l'épouser, elle n'y tint plus, sa colère fut au point que

Caroline se repentit presque de l'avoir excitée. Ne m'en

parlez plus, disait-elle: comme il m'a trompée! Aimer une

paysanne, penser à l'épouser, et oser après cela faire la cour

à mademoiselle de Lichtfield! En vérité, c'est odieux. Tu dois

te trouver trop heureuse d'être mariée, et de n'avoir pas été

le cas de succéder à sa Louise. Le bel amour qu'un second

amour, et après une fermière encore! Comme cet home m'a

trompée! A qui peut-on se fier?...

Caroline, plus attendrie qu'humiliée d'être l'objet de ce

second amour, ne répondait rien, soupirait, et reprenait sa

lecture quand la pétulante baronne le lui permettait. A mesure

que Lindorf perdait dans son estime, Walstein au contraire y

gagnait considérablement: bientôt ce fut son héros par

excellence. Cette noblesse, cette énergie, cette grandeur

d'âme, l'enchantèrent. Vous êtes trop heureuse, répétait-elle

à Caroline, d'être la femme de cet homme-là. Mais qu'est-ce

que vous disiez de sa laideur? Moi, je le vois beau comme un

ange; il a des sentiments d'une noblesse... Comme il parlait à

ce petit Lindorf! Ah! ce n'est pas lui qui aurait aimé une

fermière! Elle en eut cependant peur un moment, et ne savait

plus que penser. Mais lorsqu'elle en fut à la terrible

catastrophe; lorsqu'elle vit le comte blessé, défiguré;

lorsqu'elle sut à quel excès il avait porté la générosité et

l'amitié, elle fit les hauts cris et ne pouvait plus se

contenir. Lindorf était un monstre, et Walstein un dieu devant

qui on devait se prosterner. Son enthousiasme augmentait à

chaque ligne, et ses lettres à son ami y mirent le comble.

Elle jura que le ciel avait créé cet homme tout exprès pour sa

Caroline. Ce n'est point une âme de ce siècle, disait-elle; il

ressemble à Cyrus, à Orondate, à tout ce que j'ai lu de plus

sublime; et votre petit Lindorf ressemble à tous les hommes.

Vous le voyez, il aimait encore Matilde: il en aimerait une

douzaine à la fois. Passe pour celle-là, elle est comtesse au

moins; mais jamais je ne lui pardonnerai cette Louise. Sans

doute qu'à présent il reviendra à la jeune comtesse; mais

j'espère qu'elle fera comme je fis quand ton père m'offrit sa

main après la mort de sa femme, et qu'elle aura, comme moi, la

noble fierté de le refuser. -- Ah! j'espère bien que non,

s'écria Caroline; et ce mot partit du fond de son coeur, elle

en fut surprise elle-même. C'était la première fois qu'elle

éprouvait un désir bien vrai que Lindorf revînt à Matilde,

qu'il l'aimât, l'épousât et ne fût plus que son frère. Par une

révolution singulière et presque subite, elle sentit que son

attachement pour lui n'était pas actuellement le sentiment le

plus vif de son coeur. Il est vrai qu'elle était dans un moment

d'enthousiasme, et que celui de son amie l'excitait encore;

mais nous laisserons à celle-ci le soin de l'entretenir.

Lorsqu'elle en vint à cette dernière lettre que Caroline avait

reçue ce jour même, cette lettre où le comte parlait d'elle,

pensait à elle, et lui assurait le bonheur de vivre toujours

avec sa Caroline; lorsqu'elle eut entendu cette phrase: "Vous

engagerez cette tendre et respectable amie, que vous ne voulez

et ne devez pas quitter, à venir vivre avec vous...," elle ne

put modérer ses transports; elle embrassa tendrement Caroline,

en l'appelant sa chère petite comtesse, et lui disant la larme

à l'oeil: Nous ne laisserons pas partir cet ange: n'est-ce pas,

ma fille, il ne partira pas?

Non certainement, reprit Caroline; je serais la plus ingrate

des femmes si j'y consentais; permettez même que j'aille lui

répondre tout de suite, le courrier part ce soir.

Elle sortit, et laissa la bonne chanoinesse tout émerveillée

de ce qu'elle venait d'entendre, et ayant bien assez à penser

pour ne pas s'ennuyer d'être seule. Rien que l'idée d'écrire

au comte aurait fait mourir d'effroi Caroline, si on la lui

eût présentée la veille. A présent rien ne lui paraissait plus

facile à faire que cette réponse. Son coeur, pénétré et rempli

de reconnaissance, d'admiration, ne demandait pas mieux que de

s'épancher. Son imagination exaltée lui dictait mille choses,

et à peine fut-elle dans son appartement, qu'elle courut à son

bureau. Le premier objet qui se présent en l'ouvrant est la

petite boîte qui renferme le portrait de son époux. Pendant sa

colère contre lui, elle l'avait cachée sous le tas de papiers

qu'elle venait d'ôter. Elle la prend, elle l'ouvre; elle

regarde ces beaux traits, cette physionomie si noble et si

douce, avec un sentiment qu'elle n'avait point encore éprouvé.

Elle oublie combien il est changé, et s'étonne d'avoir pu

refuser son coeur à l'original de cette charmante peinture.

Insensiblement elle s'attendrit, ses larmes coulent, elle

approche le portrait de ses lèvres et sent une véritable

émotion. Elle était, comme on le voit, très-bien disposée pour

sa réponse. Si elle l'eût faite dans cet instant, elle eût

sans doute été plus tendre que le comte n'eût jamais osé

l'espérer; mais malheureusement en écartant, pour écrire, tous

les papiers épars sur son secrétaire, ses yeux tombent sur

cette lettre de son père, qui lui peignait le comte si irrité

contre elle. Celle qu'elle venait de recevoir la démentait

trop formellement pour qu'elle ne vît pas que son père lui en

avait imposé; mais était-ce en tout ou en partie? Il en

coûtait à Caroline pour croire son père absolument faux. Le

comte pouvait avoir feint d'entrer dans sa colère; il pouvait

aussi l'avoir partagée au premier instant où elle supposait

qu'il avait reçu d'elle cette lettre si forte, si décisive,

qu'elle s'était tant reprochée et qu'elle se reproche plus

encore depuis qu'elle a reçu celle du comte. Elle s'arrête à

cette dernière idée, se rappelle les expressions dures qui lui

sont échappées, se les exagère encore, et finit par ne plus

voir dans le procédé du comte que le désir ardent de

s'éloigner d'elle à tout prix, et la crainte de vivre avec une

femme capricieuse, qui n'éprouve que des préventions injustes,

avec une enfant volontaire et déraisonnable; car c'est ainsi

qu'il doit me voir, qu'il me voit sans doute; et je l'ai bien

mérité! Qui sait s'il n'est pas instruit de mes sentiments

pour son ami? Ils demeurent ensemble; et le comte est si

pénétrant! me parlerait-il de lui, de cette _passion

malheureuse_, s'il en ignorait l'objet? Il le connaît sans

doute; et sa délicatesse m'épargne les reproches qu'il sent si

bien que je dois me faire à moi-même. Que lui importe,

d'ailleurs, à qui appartienne ce coeur ingrat et dur qui l'a

repoussé, qui le force à présent à chercher le bonheur dans

des climats éloignés? Voilà l'imagination de Caroline qui

travaille, qui lui peint tout en noir. Plus elle relit

actuellement cette lettre qui lui paraissait si tendre, si

flatteuse, plus elle est convaincue que c'est la générosité

seule du comte qui l'a dictée, et qu'il n'a d'autre désir que

de vivre loin d'elle sans cependant gêner sa liberté. Quelle

apparence que, sans ce motif, il voulût renoncer à sa patrie,

à ses emplois, à la position où le plaçaient la faveur et

l'amitié de son souverain? S'il avait le moindre désir de

vivre avec elle, n'en aurait-il pas fait au moins la

tentative? N'aurait-il pas cherché à la voir, à pénétrer ses

sentiments actuels, avant de prendre cette résolution cruelle?

Mais pouvait-il en douter après la lettre qu'il a dû recevoir?

Et cette femme qui l'assurait de sa haine n'a-t-elle pas dû

lui en inspirer une éternelle?...

Ah! dit-elle en posant tristement la lettre et le portait,

j'ai eu un instant d'illusion et presque de bonheur; il faut y

renoncer: le bonheur n'est pas fait pour moi; et je ne puis

m'en prendre qu'à moi-même!.... Comme il m'aurait aimée! mais

il ne m'aimera jamais; il ne veut pas me connaître; il me

hait, il me méprise; il ne peut pas me pardonner, et cependant

quelle bonté! quelle générosité! Mais dois-je en abuser, et,

après l'avoir si cruellement offensé, le bannir de sa patrie?

Non... mon parti est pris, je veux passer ma vie entière ici,

loin de lui, loin de tout le monde....... J'expierai mes

fautes et mes erreurs... Il sera libre alors de rester à la

cour, d'exercer ses vertus dans sa patrie, de faire le bonheur

de tous ceux qui l'approcheront...; et Caroline, l'ingrate

Caroline ne troublera plus le sien..., il oubliera qu'elle

existe!

Elle prit vivement une plume, une feuille de papier, et traça

ce qui suit avec rapidité:

_Lettre de_ CAROLINE _au comte_ DE WALSTEIN.

Rindaw, novembre.

"Non, monsieur le comte, je ne retarderai pas d'un instant

cette réponse que vous me demandez. Puisse cette promptitude

vous prouver ma reconnaissance et les sentiments dont je suis

pénétrée pour le meilleur et le plus généreux des hommes!

Croyez, monsieur, que je sens tous les motifs qui vous portent

à la proposition que vous me faites; j'en deviens et plus

coupable à mes propres yeux, et plus décidée que jamais à

vivre dans la retraite. -- Oh! n'ajoutez pas à mon malheur

celui de penser que je suis la cause d'une absence qui vous

dérangerait sans doute, et ne changerait rien à mon sort.

Puisque vous avez la générosité de m'en laisser la maîtresse,

je suis décidée, quoi qu'il arrive, à rester ici. Mon absence

de Berlin ne nuit à personne, n'intéresse personne. On a

sûrement oublié cette petite fille qu'à peine on a vue, et mon

père doit être accoutumé à se passer de moi. Madame de Rindaw,

cette chère amie, ou plutôt cette tendre mère, est le seul

être au monde à qui mon existence et ma présence puissent être

utiles et agréables: je ne puis ni la quitter ni lui faire

abandonner le genre de vie qu'elle a choisi depuis si

longtemps.

"Permettez donc que je me consacre entièrement à elle, et que

je rende à sa vieillesse les soins tendres et soutenus qu'elle

a pris de mon enfance. Votre lettre m'assure de votre

consentement. Pourvu que nous soyons séparés, qu'est-il besoin

que ce soit par une distance immense? Je dois, je veux vivre

ici oubliée et tranquille, s'il m'est possible. Pour vous,

monsieur le comte, vous vous devez à votre patrie, à votre

roi; rien au monde ne doit balancer de tels motifs.

"Est-ce à Caroline à y apporter le moindre obstacle? Ah! ce

serait alors que je serais vraiment coupable, et que les

reproches les plus amers empoisonneraient mes jours! Non, je

me rends justice, et je me soumets à mon sort. Il n'a rien de

fâcheux pendant que je puis habiter dans le sein de l'amitié

et dans le séjour paisible où j'ai passé toute ma vie. Ces

plaisirs dont vous me parlez sont effacés de mon souvenir, ou

du moins ils y ont laissé une trace si légère, que je ne puis

ni les regretter ni les désirer. Ah! je ne regrette rien que

de n'avoir pu faire le bonheur du meilleur des hommes, et mon

seul désir est d'apprendre dans ma retraite qu'il est heureux

comme il mérite de l'être. Ma résolution doit y contribuer;

j'y saurai persister, je vous le jure. La solitude n'a rien

qui m'effraye. Au contraire, je borne tous mes voeux à y passer

ma vie entière; et s'il est vrai que vous vouliez mon bonheur,

vous ne vous y opposerez point. Le comte de Walstein à Berlin,

Caroline à Rindaw, seront tous les deux placés comme ils

doivent l'être.

"Mon amie sait enfin depuis ce matin les liens qui nous

unissent; et puisque vous consentez que je prenne ce nom que

je me ferai gloire de porter, je serai désormais pour le peu

de personnes qui me verront, et pour ceux à qui vous voudrez

le confier,

"CAROLINE DE WALSTEIN,

née baronne DE LICHTFIELD."

Quand même Caroline n'aurait pas voulu prendre ce nom qu'elle

commençait à aimer, elle y eût été forcée. Pendant qu'elle

écrivait sa lettre, la chanoinesse n'avait pas manqué de

rassembler tous ses gens, de leur apprendre que sa Caroline

était comtesse de Walstein, et de leur ordonner de l'appeler

toujours à l'avenir _madame la comtesse_. Elle fut

ponctuellement obéie, et dans l'espace de quelques minutes,

deux ou trois femmes de chambre et autant de laquais entrèrent

chez Caroline sous différents prétextes, uniquement pour avoir

l'occasion de dire: _Madame la comtesse_. Dès que _madame la

comtesse_ eut fini sa lettre, elle courut la lire à son amie. --

Oui, ma bonne maman, lui dit-elle en la finissant, j'en ai

pris la ferme résolution, je veux vivre et mourir ici, et ne

plus aimer que vous seule au monde.

Quelques jours plus tôt, ce projet eût enchanté la tendre

chanoinesse; elle avait alors bien d'autres idées! Son

imagination était montée au plus haut point d'enthousiasme

pour le comte de Walstein, et sa réunion avec Caroline était

devenue l'unique objet de ses voeux. Mais comme il entrait dans

le plan qu'elle venait de former que la jeune comtesse ignorât

tout, elle feignit d'approuver sa lettre, et se fit peut-être

un plaisir de se venger (car la vengeance est un plaisir de

tout les âges) du mystère qu'on lui avait fait en tenant

secret à son tour ce qu'elle méditait.

La lettre fut donc cachetée telle qu'elle était. On prétend

qu'il échappa un demi-soupir à Caroline en écrivant sur

l'adresse, _chez M. le baron de Lindorf_. Elle assure à présent

qu'elle ne le croit pas; mais on peut penser au moins que ce

fut le dernier.

Le lendemain et les jours suivants, elle ne fut occupée que de

comte; et plus elle y pensait, plus elle s'attachait à cette

pensée. Toutes ses lettres furent relues plus d'une fois. Elle

crut y trouver milles choses qu'elle n'avait point encore

remarquées, et qui répandaient un nouveau jour sur le coeur et

l'esprit de cet homme excellent, dont elle connaissait trop

tard tout le mérite.

Le petit portrait sortit de sa boîte, fut suspendu à un cordon

passé au cou de Caroline, et ne le quitta plus. Vingt fois par

jour elle le tirait de son sein, le contemplait avec

attendrissement, le recachait avec dépit; mais plus elle

sentait que son époux aurait fait le bonheur de sa vie, plus

elle s'applaudissait de la résolution qu'elle avait prise.

Persuadée qu'il ne voulait pas vivre avec elle, il lui en

coûtait bien moins de la savoir à Berlin qu'errant avec

Lindorf dans les contrées lointaines.

L'idée d'être la cause de l'exil que ces deux amis

s'imposaient la révoltait; elle ne pouvait la supporter. Du

moins, disait-elle, que l'un des deux soit heureux dans sa

patrie, et même elle éprouvait un certain plaisir du sacrifice

qu'elle faisait au bonheur du comte. C'était en quelque sorte

une expiation de ses torts avec lui, qui la justifiait à ses

propres yeux, et la raccommodait avec elle-même.

Pendant qu'elle était agitée de ces diverses pensées, la

chanoinesse, de son côté, n'était pas oisive, et ne cessait de

réfléchir au meilleur moyen de réunir les deux époux.

Il s'en présenta bien à son esprit de très-naturels et bien

faciles à exécuter, tels, par exemple, que de faire écrire au

comte par une femme de chambre de confiance qu'elle avait,

pour l'inviter en son nom à se rendre à Rindaw, ou bien de

mener Caroline à Berlin sous quelque prétexte et d'engager son

mari à s'y rencontrer; ou, ce qui valait encore mieux, de

raisonner avec elle, de l'amener doucement à une réunion

qu'elle désirait trop elle-même pour s'y refuser longtemps;

mais tout cela parut trop simple à madame de Rindaw, trop

commun pour faire le dénoûment d'un roman dans lequel elle

était transportée de jouer un rôle. Il fallait des surprises,

des reconnaissances, de grands coups de théâtre; et voici ce

que cette prudente tête imagina.

Un jour, c'était le troisième depuis que la lettre de Caroline

était partie, elle lui dit que depuis longtemps elle avait

envie de visiter son chapitre, et d'y passer quelque temps;

que c'était un devoir qu'elle avait trop négligé; qu'elle

voulait le remplir encore une fois avant sa morte; qu'elle

partirait dès le lendemain et qu'elle la priait de

l'accompagner.

Caroline, surprise de cette résolution subite, lui représenta

vainement que son âge, ses infirmités, une permission qu'elle

avait obtenue depuis longtemps de vivre à Rindaw, la

dispensaient de tout devoir. La chanoinesse insista si fort,

qu'elle n'osa la contrarier, d'autant plus qu'elle se fit

elle-même un vrai plaisir de ce petit voyage. Il retarderait

son entrevue avec son père, l'éloignerait quelque temps d'un

séjour qui lui rappelait trop de choses, et la distrairait de

sa mélancolie. Un autre motif s'y joignit encore; elle avait

toujours désiré de former une liaison avec quelque jeune

personne de son âge. Cette espèce de sentiment manquait à son

coeur, et depuis quelque temps surtout elle éprouvait plus

vivement encore le besoin d'une amie. La baronne de Rindaw

était bien la sienne; mais ce respect que l'on conserve pour

ceux qui nous ont élevés; cette différence immense de leurs

âges, qui lui donnait la crainte continuelle de la perdre d'un

jour à l'autre; l'effroi de la solitude où la mort de cette

unique amie la laisserait, tout augmentait ce désir ardent

d'en trouver une autre plus rapprochée d'elle, dont l'âme

répondît à la sienne, avec qui elle pût parler de tout ce qui

l'agitait, et entretenir, dans l'absence, une correspondance

qui lui paraissait d'avance un des plus grands charmes de la

retraite où elle comptait passer ses jours.

Ah! pensait-elle souvent, si j'avais seulement une amie telle

que je me l'imagine, combien je l'aimerais, et comme je

saurais m'en faire aimer! Un sentiment si doux suffirait pour

remplir mon coeur; j'oublierais bientôt que j'ai connu de plus

vifs sentiments, et que celui à qui je voudrais les consacrer

tous à présent ne peut plus les partager...

Quand, dans les libres nouveaux qu'on leur envoyait de Berlin,

elle trouvait une correspondance entre deux amies, son coeur

palpitait; elle soupirait, et disait tristement: Et moi je

n'ai personne à qui je puisse écrire tout ce que je pense! Je

n'ai point de lettres à attendre, à recevoir! et cela lui

paraissait le comble du malheur. Mais lorsque la chanoinesse

lui proposa ce petit voyage, elle imagina tout de suite qu'un

séjour dans un chapitre où l'on élevait plusieurs demoiselles

de distinction lui fournirait certainement l'occasion de

former une liaison d'amitié avec quelques-unes d'entre elles,

et même celle de pouvoir faire un choix. Elle céda donc avec

plaisir aux volontés de sa maman, et se prépara pour le

lendemain.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 15 / 29 段