Alors il commença cette cruelle confidence, que Lindorf

prévoyait et redoutait au-delà de toute expression, ce récit

qui confirmait son malheur, ses remords, et qui déchirait son

âme. Quelle impression dut faire sur cette âme agitée le nom

de Caroline répété à chaque instant, ce nom si bien gravé dans

son coeur, et qu'il devait avoir l'air d'ignorer! Ah! si

Lindorf eut des torts, s'il fut la cause involontaire des

malheurs du meilleur des hommes, ce qu'il souffrait dans cet

instant suffit pour les expier et pour intéresser tout lecteur

sensible à sa situation. Le comte prit son récit du plus loin.

Il lui raconta que c'était le roi qui, connaissant l'immense

fortune de Caroline, avait eu l'idée de ce mariage et lui

avait écrit à ce sujet. Ce motif, dit le comte à son ami, et

même la volonté du roi, qui paraissait désirer vivement cette

union, influèrent moins sur ma décision que l'âge et le genre

d'éducation de celle qu'on me destinait. Caroline de

Lichtfield, sort à peine de l'enfance, élevée à la campagne et

dans la plus grande retraite, n'ayant jamais vu d'homme qui

pût faire impression sur son coeur, me parut remplir

parfaitement mes vues. Vous connaissez mon système; c'était

sur cette ignorance du monde et de l'amour qu'il était fondé.

Je saurai bien, me disais-je, pénétrer dans ce jeune coeur, et

me l'attacher, sinon par l'amour, du moins par une amitié si

vive, une reconnaissance si tendre, qu'elles pourront m'en

tenir lieu. Le premier moment sera contre moi; mais tous ceux

qui le suivront assureront notre bonheur mutuel. Pleine de

cette douce idée, je répondis au roi avec transport, en lui

assurant que je m'estimerais trop heureux si je pouvais

obtenir la main de la jeune baronne de Lichtfield. Il ne tarda

pas à m'apprendre qu'il avait la parole du chambellan, et il

m'ordonna de quitter de suite la Russie pour conclure mon

mariage. Je me mis en route; mais je fus arrêté à Dantzick par

une violente maladie, qui fit craindre pour mes jours. C'est

alors, mon cher Lindorf, que vous remplissiez ici, auprès d'un

père expirant, le premier et le plus saint des devoirs. Ce ne

fut qu'au bout de deux mois que je pus continuer mon chemin.

J'arrivai à Berlin, et j'eus le chagrin de ne point vous y

trouver. J'appris aussi avec peine que ma jeune épouse future,

trompée sur le moment de mon arrivée, avait passé chez son

père et à la cour tout le temps de ma maladie. Ah! combien ces

deux mois pouvaient avoir apporté d'obstacles à mes projets de

bonheur, et dérangé le plan que je m'étais formé pour y

parvenir! Je ne cachai point mes craintes à mon auguste

maître; il me rassura avec sa bonté ordinaire. Lui-même avait

souvent observé Caroline, et toujours il avait vu chez elle ce

même air d'innocence, d'insouciance, de gaieté qu'elle avait

apporté de sa retraite. J'ai répandu sourdement mes

intentions, ajouta-t-il, et tous nos jeunes seigneurs les ont

respectées. Quoique votre future soit charmante, aucun d'eux

n'a cherché à acquérir des droits qui vous étaient réservés;

et Caroline elle-même, sans distinguer personne, n'a cherché

qu'à d'amuser.

Le soir même, je fus présenté au baron de Lichtfield, mon

beau-père futur, et le lendemain à son aimable fille... Ici,

le comte parla à Lindorf de cette première visite, dont on a

vu les détails; de l'impression d'horreur qu'il inspira à

Caroline, et qu'il ne put se dissimuler. Il avoua que dès ce

moment-là, sans doute, il eût été plus généreux, plus délicat

d'abandonner tous ses projets, et qu'il en avait bien eu

l'idée; mais qu'il est facile, disait-il à son ami, de se

faire illusion! Imaginez que ce cri, que cette fuite, ces

mouvements si naturels et si peu réprimés, qui devaient

peut-être m'éloigner d'elle à jamais, furent précisément ce qui

m'enchanta, et me fit désirer avec ardeur de l'obtenir. Je

crus y voir la preuve indubitable de cette candeur, de cette

innocence de la première jeunesse, que j'avais craint que son

séjour à la cour n'eût altérées.

Avec plus d'art, c'est-à-dire avec plus de fausseté, elle

aurait bien mieux pu cacher ce premier mouvement d'effroi, et

je lui savais gré de s'y être abandonnée. A peine l'avais-je

entrevue: cependant, à l'instant qu'elle entra, conduite par

son père, sa physionomie ingénue, les grâces répandues dans

tout l'ensemble de sa figure, m'avaient agréablement frappé;

et c'était là l'idée que je m'étais formée de celle avec qui

je voulais passer ma vie.

Il ne tint pas au chambellan que je ne me persuadasse que je

n'entrais pour rien dans la fuite soudaine de sa fille; sans

le croire précisément, je l'écoutai avec plaisir, et j'en eus

un très-vif lorsqu'il me jura sur sa parole d'honneur que le

matin même elle l'avait assuré que son coeur était libre, et

qu'elle m'épouserait sans peine. -- Je ne l'ai point

contrainte, me dit-il avec serment, et demain, si sa santé le

lui permet, elle pourra vous le dire elle-même.

O mon ami! qu'il est aisé de croire ce qu'on désire avec

ardeur! Je sortis presque persuadé; et ce lendemain et les

jours qui le suivirent confirmèrent mon illusion. J'observais

ma jeune épouse: elle ne me parut que très-timide; d'ailleurs,

rien n'annonçait la moindre répugnance. Notre mariage fut fixé

à huit jours par le roi: elle y consentit sans demander aucun

délai; et même, une fois qu'il en fut question, elle insista

la première pour que ce retard n'eût pas lieu.

J'aurais dès ce temps-là cherché à m'attirer au moins sa

confiance et son amitié; mais, dans le peu de visites que je

lui rendis, le baron crut qu'il était de l'étiquette de ne pas

nous quitter un instant. Elle parlait peu; mais ce peu était

prononcé avec tant de grâces et si bien placé, que tous les

jours je m'attachais davantage à elle, et que j'étais persuadé

que je serais le plus heureux des hommes.

La veille de la cérémonie, qui devait se faire à la campagne,

je crus cependant apercevoir des traces de chagrin sur son

charmant visage. Ses yeux étaient rouges; son coeur paraissait

oppressé; on voyait qu'elle s'efforçait de se contraindre.

J'en fus très-ému; et, saisissant une minute où son père nous

avait quittés, je m'approchai d'elle avec tendresse: -- Belle

Caroline, lui dis-je, serait-ce l'approche de mon bonheur qui

fait couler vos larmes? Elle baissa les yeux, garda quelques

instants le silence; enfin, elle dit à voix basse: -- On ne

s'engage pas pour la vie sans effroi; mais je vous crois bon

et généreux, monsieur le comte, et cette idée me rassure: il

ne tiendra qu'à vous que je me trouve heureuse.

J'allais lui répondre, lorsque son père entra. Elle reprit

bientôt son ton naturel, et ne me parut pas redouter le moment

qui s'approchait. Comment donc aurais-je pu soupçonner le coup

qui m'attendait? Alors, racontant tout ce qui s'était passé le

jour de son mariage, il tira de son portefeuille cette lettre

que Caroline lui remit elle-même, et qu'on a déjà lue.

Tenez, mon ami, dit-il à Lindorf, en la lui remettant, voyez à

quel point je dus être atterré! C'est ici que le pauvre

Lindorf eut besoin de son courage. Il prit d'une main

tremblante, et parcourut seulement des yeux, cette lettre si

naïve, si touchante, tracée par celle qu'il adorait: en la

rendant au comte, il voulut dire quelque chose, mais il ne put

rien articuler. Il se jeta dans ses bras, le serra contre son

coeur, et quelques larmes qu'il ne put retenir s'échappèrent de

ses yeux.

Si le comte avait eu le moindre soupçon de la vérité, cette

émotion excessive le lui aurait sans doute confirmé: mais il

n'en avait aucun, et n'y vit qu'une grande sensibilité,

excitée peut-être par quelque rapport de situation.

Cher Lindorf, lui dit-il, lorsqu'il fut un peu calmé, vous

partagez trop vivement mes chagrins; je crains même d'avoir

rouvert, sans le savoir, la plaie de votre coeur: peut-être

aussi quelque lettre cruelle... Ah! je devais encore me taire,

et vous cacher ce fatal secret; vous avez assez de vos peines.

Je vous ai mal connu quand j'ai pensé que les miennes seraient

un motif de consolation; je vois au contraire qu'elle les

aggravent. Pardonnez, cher et sensible Lindorf, cette preuve

de votre amitié, du vif intérêt que vous prenez à ma

situation, me pénètre.

Ah! Walstein, Walstein! s'écria Lindorf accablé sous le poids

des remords, en se cachant le visage de ses deux mains; et

peut-être il allait découvrir le véritable motif de son

émotion et de ses larmes; mais le serment qu'il avait fait à

Caroline de ne la point nommer lui revint dans l'esprit, et

lui parut le premier des devoirs... Il s'arrêta. Le comte ne

l'aurait également pas laissé continuer. Venez, mon ami, lui

dit-il; allons nous promener dans votre parc. Nous reprendrons

une autre fois cette conversation... et ils sortirent ensemble.

Le comte lui parla du pays et de la cour qu'il venait de

quitter; il entra dans les détails les plus intéressants et

les plus curieux. Son génie, naturellement observateur, son

rang, les distinctions flatteuses de l'auguste souveraine de

ces vastes états, qui lui témoignait la plus grande estime,

l'avaient mis en état de tout voir et de bien juger.

Cet entretien, qu'il animait et prolongeait pour donner à

Lindorf le temps de se remettre, le calma en effet

insensiblement et lui fit le plus grand plaisir. Personne

n'avait l'art de se faire écouter et de captiver l'attention

comme le comte de Walstein. Une éloquence douce, persuasive,

un son de voix qui allait au coeur, le meilleur choix des

termes, rendaient sa conversation on ne peut plus agréable.

Beaucoup de savoir sans prétention, sans pédanterie, souvent

des traits heureux placés avec goût, et ce genre d'esprit qui

sait faire ressortir celui des autres, en faisaient

véritablement un homme très-aimable dans toute l'étendue de ce

mot, souvent trop prodigué. On ne sortait jamais d'avec lui

sans avoir appris quelque chose, et sans être en même temps

très-content de soi-même.

Depuis son mariage, il avait perdu de cette gaieté de la

première jeunesse, que son accident même n'avait pas altérée:

mais elle était remplacée par une imagination brillante, une

énergie, un feu qui n'appartenaient qu'à lui et qu'on ne peut

exprimer. En l'écoutant, on ne pensait plus à sa figure; et

plus d'une fois à la cour de Pétersbourg, il n'avait tenu qu'à

lui de la faire oublier. Disons aussi, puisque nous en sommes

sur cet article, que cette figure si maltraitée s'était

raccommodée au point que Lindorf en fut surpris; et Caroline,

qui ne l'avait vu qu'au sortir d'une maladie de deux mois,

l'aurait été bien davantage. Ses cheveux, que la fièvre avait

fait tomber alors entièrement, étaient revenus en abondance,

parfaitement bien plantés, et toujours arrangés avec soin. Le

temps et un peu d'embonpoint avaient presque effacé les traces

de sa cicatrice, et lui donnaient un air de santé, de

jeunesse, bien différent de ce teint jaune, de cette maigreur

effrayante qu'il avait lors de son mariage. Un large ruban

noir cachait encore l'oeil qu'il avait perdu; mais l'autre

était si beau, que ce ruban, qui n'ôtait rien à la noblesse de

sa figure, excitait plutôt un tendre regret qu'un sentiment

d'horreur. Un peu d'attention sur lui-même lui avait fait

aussi redresser sa taille. Elle n'était plus remarquable que

par une attitude aisée et négligée, bien préférable à la

roideur. Il boitait encore, il est vrai; mais on ne marche pas

toujours, et il marchait peu. On peut donc imaginer qu'avec de

très-belles dents et beaucoup d'expression dans la

physionomie, le comte de Walstein, alors âgé de trente-deux

ans, n'était pas un objet bien effrayant. S'il avait été de

même deux ans plutôt, Caroline serait restée dans le salon, la

lettre n'eût point été écrite, et ce livre n'existerait pas.

Tout est donc bien comme il est. Revenons à nos deux amis.

Il rentrèrent au château presque à l'entrée de la nuit.

Lindorf, qui s'était laissé entraîner par le plaisir d'avoir

retrouvé son ami et de l'entendre, en revint bientôt à son

idée habituelle. Impatient de savoir quelle résolution le

comte avait prise sur Caroline, il le supplia d'achever son

histoire. Elle est finie jusqu'à ce moment, reprit le comte,

et les choses en sont toujours au même point. Vous me

connaissez assez pour savoir, sans que je vous le dise, que je

n'eus garde de m'opposer à une demande aussi forte, aussi

touchante, aussi raisonnable même que l'était celle de

Caroline. J'obtins, non sans peine, qu'elle retournerait à

Rindaw auprès de l'amie qui l'avait élevée. Le roi, fâché sans

doute qu'une union qu'il avait arrangée tournât de cette

manière, exigea le plus profond secret. Mais moi, interrompit

Lindorf vivement, ne devais-je être excepté?... O mon ami! ne

suis-je pas dans le cas de vous faire des reproches?... Quoi!

me cacher l'événement le plus intéressant de votre vie!

Il est vrai, cher Lindorf, et souvent je m'en suis fait à moi-même;

mais un secret exigé par le roi, l'habitude où je suis

de les garder... Malgré cela, je crois bien que si je vous avais

vu, je n'aurais pu prendre sur moi de vous faire un tel

mystère. La crainte d'une lettre perdue et la certitude que

cette confidence vous affligerait m'ont plus retenu, peut-être,

que les ordres du roi. En effet, il est heureux pour

vous de n'avoir pas su plus tôt mon secret.

Lindorf ne répondit rien, il sentait trop vivement le

contraire; mais il ne s'attendait pas à ce qui devait

suivre... -- Mon ami, ajouta le comte en souriant, vous êtes

jeune et sensible; ma petite femme est charmante; vous auriez

voulu la voir, je vous en aurais prié moi-même; et votre coeur,

libre alors, eût peut-être subi une épreuve cruelle, que je me

félicite de vous avoir épargnée. Vous souffrez également par

l'amour, il est vrai; mais, quel que soit l'excès de vos

malheurs, croyez que vous souffririez plus encore, si l'objet

de votre amour était la femme de votre ami; et Caroline

elle-même vous aurait-elle connu sans danger pour son coeur? (Et lui

frappant doucement sur l'épaule, il ajouta:) Mon cher baron,

je vous chéris comme ami, mais je vous crains comme rival.

Pauvre Lindorf! Heureusement c'était entre jour et nuit, dans

une salle assez obscure; peut-être avait-il choisi tout exprès

ce moment pour renouer l'entretien. Dès qu'il put parler:

J'espère, dit-il, que le comte de Walstein ne pense pas,

n'imagine pas que je puisse jamais être son rival, et qu'il me

rend la justice de croire que le seul titre de son épouse

aurait suffi pour me garantir... -- Oui, si l'on peut l'être

contre la jeunesse, les grâces, l'esprit et la beauté. Mais ne

prenez point au sérieux une plaisanterie que je ne me serais

pas permise s'il y avait eu quelque danger..., vous n'en êtes

que trop à l'abri dans ce moment; d'ailleurs, vous ne verrez

point la comtesse, et peut-être que moi-même... -- Vous-même! --

Mon ami, je ne sais ce que je dois faire. Peut-être tant de

difficultés irritent un sentiment que huit jours de

connaissance ne devraient pas rendre bien vif; cependant il

m'occupe sans cesse. Je sens plus que jamais que le bonheur de

ma vie serait de vivre avec elle, de faire le sien, d'en être

aimé autant que je l'aime; et jamais je n'eus moins d'espoir

d'y parvenir.

Lindorf écoute en silence, les yeux baissés. Elle est toujours

à Rindaw, continua le comte, d'où elle n'est point sortie

depuis notre séparation. Elle y vit dans la plus profonde

retraite sans voir jamais personne, ni goûter aucun des

plaisirs de son âge. Deux mois passés à la cour lui avaient

cependant appris à les connaître; elle avait paru surtout

(m'a-t-on dit) aimer la danse avec passion; et cependant, le

croiriez-vous? tous ces goûts, si naturels à seize ans, cèdent

à l'antipathie affreuse qu'elle a contre moi; elle lui donne

une force, une fermeté incroyables; et Caroline ensevelit avec

plaisir sa jeunesse et ses charmes dans la solitude, pour ne

pas vivre avec un époux qui lui fait horreur. Avez-vous de ses

nouvelles depuis votre retour, lui dit Lindorf à voix basse?

Etes-vous sûr qu'elle persiste dans cet injuste éloignement?

Je n'en suis que trop sûr, reprit le comte en cherchant des

papiers dans son portefeuille. Voici une lettre d'elle à son

père (1) [(1) Il n'avait pas encore reçu celle que Caroline

lui avait écrite le même jour, et adressée à Pétersbourg.]; il

l'a reçue depuis peu, et me l'a laissée. Lisez-la, vous verrez

qu'elle lui déclare qu'elle veut rester à Rindaw, et qu'elle

n'a _pu soumettre encore ni son coeur ni sa raison aux liens

qu'on lui a imposés_.

Lindorf la prit, la lut comme il avait lu la précédente,

remarqua la date, et vit qu'elle avait été écrite le jour même

qu'il écrivait le cahier. Il soupira amèrement, et la rendit

en silence.

Le chambellan, reprit le comte, m'a dit qu'il y avait répondu

comme il convenait; et, de sa part, cette phrase m'a fait

trembler: ce sera sans doute avec dureté, avec despotisme.

Peut-être qu'en ce moment ma jeune épouse, noyée dans ses

pleurs, m'accuse de cette nouvelle tyrannie, et sa haine

s'augmente encore. Heureux du moins, dans mon malheur, que

cette haine ne provienne pas d'un autre attachement!... O mon

cher Lindorf! Parlez, guidez-moi; que dois-je faire dans une

circonstance aussi délicate? J'attends de vous un conseil

salutaire.

Un conseil! dit Lindorf en hésitant; le comte de Walstein n'en

doit recevoir que de son propre coeur. Je t'entends, mon ami,

reprit le comte; et ce coeur m'a déjà dicté ce que je devais

faire.

Nous verrons dans la suite ce que c'était. Laissons respirer

Lindorf, qui n'avait de sa vie autant souffert que pendant ce

pénible entretiens. Laissons reposer le comte des fatigues de

son voyage, et revenons à Caroline.

Elle avait en effet reçu cette terrible réponse de son père.

Non-seulement il lui permettait, mais il lui ordonnait

d'apprendre son mariage à la chanoinesse, et de se disposer à

la quitter incessamment pur venir habiter l'hôtel de Walstein.

"Depuis trop longtemps (lui disait-il) cet époux complaisant

vous laisse suivre un caprice que son absence seule m'a fait

tolérer, il est temps qu'il cesse. Le comte est arrivé, et ne

prétend plus être privé de son épouse... Il réclame ses

droits; et je vous déclare que vous serez à jamais privée de

ceux que vous avez à ma tendresse et même à mes biens, si vous

faites encore la moindre difficulté de remplir vos devoirs.

N'attendez aucun appui de personne. Je vous parle au nom d'un

roi, d'un époux et d'un père, également irrités d'une trop

longue désobéissance, etc., etc."

Tout cela n'était point vrai. Le chambellan agissait de son

chef. Il n'avait pris ni les conseils ni les ordres de

personne pour cette fulminante démarche. -- Le roi, content

d'avoir assuré à son favori la fortune de Caroline, ne

songeait plus à elle, et s'embarrassait peu qu'elle vécût ou

non avec lui. On connaît les sentiments du comte: ainsi ce

n'était que de son père qu'elle avait à redouter une

contrainte à laquelle elle ne s'attendait pas, et qui la mit

au désespoir.

Comme elle ne soupçonnait pas même qu'on pût altérer jamais la

vérité, elle prit tout au pied de la lettre, et la colère du

roi, et celle de son époux; et elle s'affligea d'autant plus,

qu'elle ne reconnaissait pas à cette tyrannie ce généreux

comte de Walstein, que le cahier de Lindorf et ses propres

lettres lui avaient peint si différent, et qu'elle commençait

à aimer à force de l'estimer. Ces sentiments firent bientôt

place à la crainte et à la terreur, dès qu'elle crut qu'il

voulait abuser de son pouvoir. Comment concilier en effet

toute sa conduite passée, vrai modèle de grandeur d'âme et de

générosité, avec le peu de délicatesse qu'il montrait

actuellement, puisqu'il exigeait le retour de sa jeune épouse,

après la lettre qu'il devait avoir reçue d'elle, et à laquelle

il n'avait pas même daigné répondre? -- Grand Dieu! disait

Caroline, combien il faut que son caractère ait changé! Autant

que ses traits, ajoutait-elle en regardant le portrait,

qu'elle refermait bientôt avec colère. Quoi! je lui déclare

que je préfère la mort à vivre avec lui..., et le barbare

exige... Ah! Lindorf, Lindorf! votre amitié vous égare; et le

comte de Walstein n'a pas les vertus que vous lui supposez.

Plus elle relisait cette lettre de son père, plus sa douleur

augmentait. -- _N'attendez aucun appui de personne_, répétait-elle

en frémissant, et versant des torrents de larmes.

Malheureuse Caroline!..... Mais j'en saurai trouver dans mon

courage; oui, je saurai mourir plutôt que de vivre avec un

époux détesté, prévenu contre moi, despotique, tyrannique. Il

veut ma mort, sans doute! eh bien! il sera content. A tant de

tourments se joignait encore celui d'avoir à raconter son

histoire à la chanoinesse, à lui apprendre qu'on voulait la

séparer d'elle. Aussi souvent qu'elle voulut l'essayer, la

parole expira sur ses lèvres.

Jamais elle ne put prendre sur elle d'affliger à cet excès

cette sensible et malheureuse amie, d'exciter à la fois et sa

colère et sa douleur, en lui apprenant le mystère qu'on lui

faisait depuis si longtemps, les malheurs de son élève chérie,

leur séparation prochaine. Caroline ne pouvait penser, sans un

mortel effroi, au moment où on la contraindrait à quitter

Rindaw, à s'éloigner de son unique amie. Depuis la perte de sa

vue, la compagnie de Caroline était la seule consolation de la

chanoinesse. Elle disait souvent que l'instant où elle en

serait privée serait celui de sa mort; et l'idée d'être

obligée de la quitter était peut-être encore ce qui

désespérait le plus Caroline. Elle ne put donc se résoudre à

lui plonger le poignard dans le coeur, en lui parlant à

l'avance de cette cruelle séparation. Quoiqu'elle lui parût

inévitable, elle se flatta qu'elle serait peut-être encore

différée: son père ne lui marquait point de temps précis; il

lui ordonnait seulement de se tenir prête à partir lorsqu'il

viendrait la chercher, sans doute avec ce redoutable époux.

Caroline leur laissa le soin d'instruire la chanoinesse, et

attendit d'un jour à l'autre ce moment dans des transes

mortelles, ayant pour unique espérance celle de mourir avec sa

bonne maman du chagrin de se quitter. Elle était dans ce

trouble, dans cette agitation continuelle, qui influait même

sur sa santé, lorsqu'un jour elle reçut une lettre dont elle

reconnut à l'instant l'écriture et le cachet, et qui lui causa

une émotion incroyable. Elle était du comte lui-même, de cet

époux si redouté. Elle tremblait avant de l'ouvrir en voyant

d'où elle était datée: c'était du château de Ronnebourg, chez

M. de Lindorf... Grand Dieu! il est chez Lindorf! il est avec

Lindorf! Elle eut besoin de rassembler toutes ses forces pour

pouvoir lire de qui suit:

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _à_ CAROLINE.

Du château de Ronnebourg, chez M. de Lindorf, ce 17 oct.17...

"Si j'étais assez malheureux pour que cette lettre fût reçue

avec un sentiment de crainte ou d'effroi, je conjure celle à

qui elle est adressée de se rassurer, de la lire avec bonté,

d'être convaincue que celui qui l'écrit perdrait plutôt la vie

que de lui causer un seule instant de peine.

"Oui, madame, vous à qui je n'ose donner un nom plus tendre;

oui, je suis votre ami, je veux l'être, et c'est à ce titre je

vais m'entretenir avec vous de l'objet qui m'intéresse le plus

au monde, du bonheur de Caroline: il n'est rien que je ne sois

prêt à faire pour l'assurer. Daignez me prescrire des ordres,

des sacrifices; tout me deviendra facile si je puis parvenir à

vous rendre heureuse.

"Monsieur votre père doit vous avoir écrit, j'ignore le

contenu de sa lettre; mais, quel qu'il soit, s'il vous impose

la moindre contrainte, il est démenti par mon coeur. Vous êtes

libre, madame, maîtresse absolue de votre sort et du mien. Je

vous remets à mon tour la décision de ma destinée, et je jure

de me soumettre à l'arrêt que vous allez prononcer. Mais puis-je

me faire là-dessus la moindre illusion, conserver le

moindre doute? Ne l'ai je pas sous les yeux cette lettre

cruelle (1) [(1) C'est la lettre de Caroline à son père.], où

vous déclarez que votre coeur n'a point changé, que ce

malheureux époux est toujours détesté, et que votre unique

désir est de vivre loin de lui? Eh bien! Caroline, vous serez

satisfaire; vos désirs doivent être des lois pour moi: je n'ai

que trop écouté les miens lorsque je vous ai enchaînée pour la

vie. Je dois m'en punir, et mériter à la fois votre estime et

votre reconnaissance, m'éloignant de vous aussi longtemps que

vous l'ordonnerez... Non, Caroline, vous ne serez point

condamnée à vivre dans la retraite pour m'éviter; la cour ne

sera point privée de son plus bel ornement, et votre père

d'une fille qui fait sa gloire. Revenez auprès de lui jouir de

ces innocents plaisirs que vous êtes si bien faite pour

goûter, et ne craignez pas qu'ils soient empoisonnés par ma

présence. Mon parti est pris. Je suis ici chez un ami qu'une

passion malheureuse oblige à voyager quelques années, et je

suis décidé à partir avec lui. Ma compagnie adoucira ses

peines; et les miennes le seront par la consolante idée que

vous êtes plus heureuse, plus tranquille, et que je répare

autant qu'il est possible, tout le mal que je vous ai fait.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 14 / 29 段