"Le jeune Zastrow est arrivé. On le dit très-aimable;

peut-être aidera-t-il à sa consolation. Quoi qu'il en soit, ayez

l'esprit en repos là-dessus, et croyez que la soeur et le frère

seront heureux de votre bonheur. Je vous rends donc votre

entière liberté, mon cher Lindorf, et je ne vous blâme que

d'en avoir pu douter. Courez, dès que vous aurez eu cette

lettre, en faire hommage à celle que vous aimez, et qui le

mérite si bien, si j'en juge par le portrait que vous m'en

faites. Je le crois d'autant plus vrai, qu'il me parait

qu'avec tout l'enthousiasme de l'amour, vous avez conservé de

la raison et de l'empire sur vous-même. Combien je

m'impatiente d'en juger par mes propres yeux, et, comme vous

le dites, d'applaudir à votre choix! Ce plaisir sera peu

retardé. Je prépare tout pour mon retour à Berlin, et vous ne

pouvez plus m'écrire ici. Quand vous recevrez cette lettre, je

serai probablement en route, et bientôt après dans vos bras.

Alors, mon cher ami, nous n'aurons plus de mystère l'un pour

l'autre; car nous n'en sommes encore mutuellement qu'aux

demi-confidences. J'apprendrai qui est Elle, et vous saurez aussi

le secret de ma vie, que je vous ai caché malgré moi jusqu'à

présent. Il m'en coûtait trop de vous affliger et de vous

faire partager un chagrin que vous ne pouviez adoucir. Peut-être

cessera-t-il à mon arrivée; peut-être aussi suis-je

destiné à ne jamais jouir de ce bonheur, que je ne vous envie

pas, mais que je voudrais partager avec vous.

"O Lindorf! il existe une _Elle_ aussi pour moi; et vous serez

bien surpris quand vous apprendrez....; mais pas un mot de

plus jusqu'à ce que je vous revoie. J'espère vous trouver

heureux ou bien près de l'être: voilà du moins un bonheur dont

je suis sûr, et qui peut me suffire. Adieu. Si vous parlez à

_Elle_ de votre ami: si elle sait qu'elle a remplacé ma soeur,

dites-lui que j'ai déjà pour elle les sentiments d'un frère.

Peut-être aurai-je bientôt une amie à lui présenter. Qu'elle

la rende sensible comme elle, qu'elle vous aime comme vous

méritez de l'être, et je n'aurai plus rien à désirer."

_P. S_. "Si vous n'étiez pas amoureux j'aurais peine à vous

pardonner deux étourderies, la première, est de n'avoir point

daté votre lettre. Je ne sais ni combien elle est restée en

chemin, ni où vous êtes à présent. J'imagine que c'est

toujours à Berlin, et je vous écris à votre adresse ordinaire.

L'autre est de ne pas me dire un mot de la mort de votre oncle

le commandeur, ni de son testament. Je l'ai appris d'ailleurs,

et je vous félicite de cette augmentation de fortune; mais ce

n'est pas ce qui vous touche à présent. La clause de la

succession qui vous oblige à vous marier dans l'année vous

paraîtra cependant douce à remplir. Adieu, cher Lindorf.

Combien je suis impatient de vous voir, et que nous aurons de

choses à nous dire!"

"J'ai fini, Caroline; vous savez le reste, et les expression

ne rendraient pas ce que j'ai éprouvé depuis l'instant où j'ai

reçu cette lettre, depuis celui surtout qui m'a découvert

combien j'étais coupable. Je commençai cet écrit hier en vous

quittant. A peine ce temps a-t-il pu me suffire. Ma main et

mes yeux fatigués peuvent à peine vous tracer un adieu effacé

par mes larmes et vous conjurer de pardonner au malheureux qui

troubla la tranquillité de vos jours. Puissiez-vous, en

l'oubliant entièrement, retrouver cette paix, cette sérénité

qui faisaient votre bonheur! Ah! croyez-moi, Caroline; croyez

l'ami qui vous connaît mieux que vous-même, et qui connaît

aussi celui à qui vous devez désormais consacrer vos

sentiments et votre vie: ce n'est qu'auprès de lui, ce n'est

qu'en le rendant heureux comme il le mérite, que vous le serez

vous-même. Mais vous avez lu; votre coeur a prononcé; il est

sans doute à lui seul, et je n'ai plus rien à vous dire.

"Je n'ai pris encore aucun parti sur moi-même; je ne sais ni

ce que je deviendrai, ni ce que je dirai au comte. Peut-être

lui devrais-je une confidence entière; mais un mot qui m'est

échappé dans la lettre, un mot que je voudrais racheter aux

dépens de ma vie, me l'interdit à jamais.

"Non, Caroline, votre nom ne sortira jamais de mon coeur ni de

ma bouche. Je m'interdis jusqu'à la douceur de prononcer ce

nom chéri.... Grand Dieu! suis-je assez malheureux! Adieu,

adieu, Caroline! adieu pour jamais, puisque je m'impose la loi

de ne plus vous revoir que lorsque j'aurai cessé de vous

adorer! Oh! si cet amour pouvait s'épurer assez pour ne plus

voir en vous que l'épouse du comte de Walstein; si je pouvais

une fois vous ramener un ami digne de vous et de lui! Il n'y a

plus pour moi que cette espérance ou la mort... Adieu,

Caroline! je cours vous remettre ceci, vous revoir..... Non,

je ne vous verrai pas, je ne vous regarderai pas; vous êtes

l'épouse de mon ami, la comtesse de Walstein. Oui, c'est à la

comtesse de Walstein que je vais donner ces papiers, ce

portrait. Caroline! elle n'existe plus pour moi....... Voilà

l'heure où vous devez vous rendre au pavillon: vous y êtes,

j'y vole..... Grand Dieu! donnez-moi des forces, soutenez mon

courage!"

Nous n'essaierons pas de donner une idée des sentiments de

Caroline après cette lecture. Comment exprimer ce qui se

passait dans un coeur partagé entre l'amour et les remords,

l'admiration, et peut-être même un peu de jalousie? Louise et

Matilde l'occupèrent tour à tour: elle relut les endroits où

il parlait d'elles. Combien elle trouva de feu, d'enthousiasme

dans l'expression de sa passion pour Louise! En la comparant

aux sentiments qu'il lui avait témoignés, elle fut tentée de

croire que ceux-ci n'étaient plus que la tranquille amitié. Et

cette jeune et jolie Matilde..., qu'elle est heureuse d'oser

aimer Lindorf, d'oser le dire!... Oui; mais qu'elle est à

plaindre de n'être pas aimée! Charmante Matilde! généreux

Walstein, méritez-vous de trouver des ingrats? Elle se rappela

très-bien que, pendant les huit jours qui précédèrent son

mariage, le comte lui avait parlé de cette soeur, et de

l'espoir qu'elles se lieraient ensemble: comme elle formait

alors son projet de séparation, elle y avait fait peu

d'attention. -- Quelle cruelle suite de circonstances venait

retracer à son esprit cette belle-soeur qu'elle offensait aussi

par l'endroit le plus sensible, à qui elle enlevait un coeur

sur lequel elle avait tant de droits! Mais elle paraissait peu

sentir le prix de ce coeur. Caroline relut la lettre où le

comte en parlait à Lindorf; et quoique la légèreté de Matilde

dût être à tous égards une consolation pour elle, elle eut

peine à la lui pardonner.

Elle était encore plongée dans les différentes réflexions qui

devaient suivre une lecture aussi intéressante pour elle, et

ne s'apercevait pas que la matinée entière était écoulée,

lorsqu'un laquais de la baronne vint la demander. Elle n'eut

que le temps de rassembler à la hâte tous les papiers épars

autour d'elle, et de les renfermer avec soin dans son bureau.

Elle allait sortir, lorsqu'elle s'aperçut que la petite boîte

à portrait était restée sur la table; elle la mit vite dans sa

poche, et courut rejoindre son amie qu'elle avait laissée trop

longtemps. Caroline trouva la baronne tenant un billet de M.

de Lindorf, qu'elle ne pouvait pas lire. -- Tenez, mon enfant,

lui dit-elle dès qu'elle entra, voyez ce que dit ce cher

baron, que nous n'avons pas vu depuis trois jours. Sachons ce

qui le retient; je ne puis exprimer combien il me manque. La

triste Caroline, s'attendant bien à ce qu'elle allait lire,

soupira, leva les yeux au ciel, et prit le billet. "M. le

baron offrait ses hommages à ces dames. Forcé de partir le

jour même pour des affaires essentielles et pressées, il

n'aurait pas l'honneur de les revoir; mais, en les assurant de

sa reconnaissance, il les suppliait de lui conserver leur

estime et leur amitié, etc."

Oui, sans doute, Caroline savait d'avance tout le contenu de

ce billet: elle ne fut pas surprise, mais émue au point de ne

pouvoir l'articuler. Cette conviction qu'elle ne le reverrait

plus, que tout était fini et pour elle et pour lui; le

contraste du style étudié et froid de ce billet, avec le

cahier qu'elle venait de lire; ces mots d'estime et d'amitié,

tracés de la même main qui venait de lui peindre avec tant de

feu les sentiments les plus vifs et les plus passionnés; la

contrainte où elle était vis-à-vis de son amie; toute sa

situation enfin devint si cruelle, qu'elle avait peine à la

supporter. Aurait-on cru que son supplice pût augmenter

encore? Elle achevait à peine les derniers mots de ce billet,

en s'efforçant de retenir des larmes qui inondaient ses joues:

elle voulut les essuyer, tira son mouchoir de sa poche; la

petite boîte qu'elle venait d'y mettre, et qui, dans cet

instant, était bien loin de sa pensée, s'échappe, roule à ses

pieds, s'ouvre en tombant, et présente en entier à Caroline

ces traits, cette figure qu'elle n'avait pas encore osé

regarder. Ce petit accident était bien naturel, et, si l'on

veut, bien peu de chose; cependant il fit une impression

incroyable sur Caroline: elle n'aurait pas été beaucoup plus

vive quand le comte en personne se fût offert à sa vue pour

lui reprocher son attachement. Un cri lui échappe; elle se

jette sur la boîte, la relève en détournant les yeux, et sort

de la chambre avec précipitation, sans savoir pourquoi elle

fuit ni ce qu'elle fuit... Un instant suffit pour la remettre.

Elle rentre, trouve la chanoinesse surprise de son cri et de

sa fuite soudaine, mais bien plus altérée encore du billet

d'adieu de Lindorf et de ce départ subit. Une cataracte

décidée, qui s'épaississait tous les jours et lui laissait à

peine distinguer les objets, l'avait empêchée de voir le

portrait. Caroline put dire ce qu'elle voulut. Il lui fut plus

facile de répondre sur cet objet que sur les lamentations, les

questions, les suppositions de la baronne à propos du prompt

départ de Lindorf, dont elle ne pouvait revenir. Il rompait

toutes ses mesures, déconcertait tous ses projets, et la

mettait au désespoir; il fallut que Caroline, tout affligée

qu'elle était elle-même, s'épuisât pour la consoler. La

meilleure manière aurait été sans doute de lui prouver, en lui

avouant son mariage, combien ses projets étaient chimériques.

Caroline, qui crut enfin apercevoir quelle avait été son idée

en attirant Lindorf chez elle, eut bien celle d'avoir alors

pour son amie une entière confiance; mais cet aveu, qu'elle

avait si fort désiré de lui faire, dont elle avait si

ardemment sollicité la permission, lui paraissait alors tout

ce qu'il y avait de plus pénible et de plus difficile. Comment

prononcer seulement le nom du comte, rappeler tous ses torts

avec lui, oser dire soi-même: Je fais le malheur de l'être le

plus vertueux, le plus grand, le plus digne d'être heureux; et

quand je devrais m'estimer trop heureuse de lui appartenir, de

porter son nom, j'ai pu m'abandonner à la plus injuste

antipathie? Cette antipathie n'était pas le seul sentiment

dont elle eût à rougir... Le nom de Lindorf lui coûtait bien

autant à prononcer que celui de son époux. Elle résolut donc

d'attendre, pour parler, et la réponse de son père et la suite

des événements, et de supporter aussi bien qu'il lui serait

possible les regrets de la chanoinesse sur le départ de

Lindorf. Elle le regrettait, il est vrai, trop elle-même pour

que leurs coeurs ne fussent pas à l'unisson; et ce sujet de

conversation, tout pénible qu'il était quelquefois, ne

laissait pas d'intéresser vivement son coeur, et d'avoir un

attrait inouï pour elle.

Caroline devint plus assidue auprès de son amie qui,

d'ailleurs, privée de la vue, avait plus que jamais besoin de

ses tendres soins. Elle n'alla plus au pavillon; tous ses

meubles revinrent l'un après l'autre dans son appartement.

Mais ses instruments, la musique, et même ses pinceaux, furent

longtemps oubliés ou négligés. Il faut avoir l'âme tranquille

pour s'occuper avec quelque suite à quoi que ce soit. Tous les

moments où elle était chez elle furent employés à relire son

cahier et ses lettres, à penser à cette belle Louise, à cette

jolie Matilde, au comte, à se perdre dans une foule de

réflexions qui n'avaient aucune suite, et qui finissaient

ordinairement par un déluge de larmes.

Elle s'est aussi familiarisé avec ce portrait qu'elle ose à

présent regarder, qu'elle regarde à chaque instant, et même

avec une émotion qui n'est pas sans plaisir. Grand Dieu! dit-elle

quelquefois, si à tant de vertus il joignait encore cette

figure si noble et si touchante, quelle mortelle serait digne

de lui? Mais le suis-je même à présent? Ah! non sans doute, et

le meilleur des hommes méritait un coeur entièrement à lui.

Alors elle s'attendrissait sur les malheurs du comte, admirait

ses vertus, gémissait de n'avoir pas celle de se sacrifier

pour faire le bonheur d'un être si sublime, et regrettait

presque, dans ses moments d'enthousiasme, d'avoir fait partir

cette lettre si dure, si cruelle, où elle lui disait si

positivement qu'elle ne pouvait l'aimer ni le voir. Mais ces

regrets duraient peu; un sentiment plus tendre la ramenait

bientôt à Lindorf. Elle s'étonnait d'avoir pu s'occuper d'un

autre objet, de regretter autre chose que lui. Elle fermait le

portrait et prenait le cahier: c'était l'ouvrage de Lindorf;

c'était sa main chérie qui l'avait tracé. Oui, mais c'étaient

encore les vertus et l'éloge du comte; et cette lecture

répétée augmentait chaque jour son admiration et ses

remords...

Laissons quelque temps l'aimable Caroline réfléchir,

s'attendrir, lire alternativement le cahier de Lindorf et les

lettres du comte, et voyons ce que faisaient, pendant ce

temps-là, ces deux amis: aussi bien la solitude profonde de

Caroline, sa vie monotone, les combats de son coeur,

ennuieraient sans doute le lecteur. Pour elle, ce n'était pas

de l'ennui qu'elle éprouvait, c'était un état d'agitation

continuelle. Au moindre bruit qu'elle entendait, elle

tressaillait. Son imagination, sans cesse occupée de Lindorf

et du comte, lui persuadait que l'un des deux arrivait à

Rindaw. Quoi! ce Lindorf qui s'est banni pour jamais de sa

présence, peut-elle penser qu'il reviendra? Non. Quand elle

raisonne avec elle-même, quand elle relit son cahier, quand

elle se rappelle tout ce qu'il doit au comte, elle dit de

bonne foi: Jamais, jamais je ne le reverrai. Mais

l'imagination et l'amour ne raisonnent pas toujours, et, sans

trop se l'avouer elle-même, elle pensa plus d'une fois qu'il

n'aurait pas la force de tenir sa résolution.

Elle se trompait. Au fond de la Silésie, dans la triste terre

de Ronnebourg, Lindorf gémissait de son crime involontaire, et

trouvait que ce n'était pas trop de sa vie entière pour

l'expier. Oh! combien de fois il fut tenté de la terminer

cette vie qu'il ne pouvait plus consacrer à Caroline, et qui

jusqu'alors avait été si fatale au meilleur des amis! Mais il

les connaissait trop tous les deux pour n'être pas sûr que

c'était leur ôter pour jamais leur bonheur et leur

tranquillité. Le fameux roman de Werther était presque son

unique lecture, et il produisit sur lui l'effet contraire à

celui qu'il en attendait. Il y cherchait des forces, des

motifs, un modèle pour se décider à mourir. Il n'y vit que le

désespoir de Charlotte, celui d'Albert, celui de l'ami de

Werther; et, plus généreux que lui, il aima mieux vivre et

souffrir que d'empoisonner les jours de ceux qu'il aimait.

Dans les premier temps de son séjour à Ronnebourg, la vie lui

était devenue si odieuse, et le sacrifice qu'il faisait en la

supportant lui parut si grand, qu'il crut par là réparer tous

ses torts, et que cette idée même servit à sa consolation.

D'ailleurs, si ses passions étaient violentes, elle ne

duraient pas longtemps. Malgré sa subtile distinction sur les

différentes sortes d'amours, il avait adoré Louise. Sans aimer

Matilde avec la même fureur, il est certain qu'elle commençait

à faire une impression assez vive sur son coeur lorsqu'elle lui

fut enlevée. On a vu depuis à quel excès il avait aimé

Caroline. Espérons que le temps, ou quelque autre attachement,

le guérira de cette passion malheureuse. Son coeur est trop

honnête, il aime trop son ami, pour chercher à conserver un

amour qu'il regarde comme un crime.

Il y avait cependant plus d'un mois qu'il vivait en reclus à

Ronnebourg, et que sa guérison n'était pas bien avancée,

lorsqu'un jour qu'il essayait pour la seconde fois d'écrire au

comte, sans trop savoir ce qu'il devait lui dire, il le voit

lui-même entrer dans sa chambre et se jeter dans ses bras.

A son arrivée de Pétersbourg, surpris de ne point trouver son

ami à Berlin, d'apprendre des gens qu'il y avait laissés qu'il

était à Ronnebourg, qu'il y était seul, il soupçonna quelque

malheur inattendu, ne se donna que le temps de voir le roi et

son beau-père le chambellan, et repartit tout de suite pour

s'éclairer des motifs d'une retraite aussi singulière que

celle de Lindorf, au moment où il le croyait au comble du

bonheur. Dès que les premiers instants de surprise, d'émotion

et d'attendrissement furent passés, le comte lui fit des

questions dictées par le plus vif intérêt.

Cher Lindorf, dit-il, hâtez-vous de m'expliquer pourquoi je

vous retrouve ici seul, triste, malade même; car vous voudriez

en vain me cacher votre changement... O mon ami! développez-moi

ce cruel mystère! qu'est devenue celle que vous aimiez?

Pourquoi n'est-elle pas avec vous, unie à vous? Pourquoi mon

ami n'est-il pas heureux? Lindorf l'aurait laissé parler plus

longtemps. Il n'était pas préparé à lui répondre, et gardait

un morne silence. Le comte se tut aussi; mais il pressait les

mains de Lindorf, et sa physionomie attendrie, animée,

semblait exiger sa confiance.

Quoi! lui dit-il enfin, Lindorf, vous ne me dites rien? Ne

suis-je plus votre ami, le dépositaire de vos secrets, de tous

les mouvements de votre coeur? N'ai-je pas le droit d'y lire? --

Oui! oui! s'écria Lindorf, vous avez sur moi tous les droits

imaginables; oui, vous êtes mon ami, le meilleur des amis;

jamais je ne l'ai senti plus vivement que dans cet instant, où

je suis obligé de vous refuser ma confiance. Le comte,

surpris, recula quelques pas. O mon cher comte, ne vous

éloignez pas de votre ami malheureux! ne me condamnez pas

légèrement! Oui, je suis forcé de me taire, et vous

m'approuveriez si vous connaissiez mes motifs. Lié par

l'honneur, par mes serments, par tout ce qu'il y a de plus

sacré, je ne puis trahir un secret qui ne me regarde pas seul.

N'exigez aucun détail sur cette malheureuse affaire, et

plaignez votre ami d'être privé de la triste douceur de vous

la confier.

Le comte s'était rapproché de Lindorf; il le serrait dans ses

bras, et ses larmes lui prouvaient combien il était affecté de

sa situation. "Lié par l'honneur, par des serments!" lui

dit-il Ah! tout est dit; je ne sais que trop moi-même à quel point

un secret promis nous engage, et jamais aucune question

indiscrète... Cependant, vous êtes libre de répondre ou non à

celle-ci; mais elle échappe encore à mon amitié: Etes-vous

malheureux sans retour, et ne vous reste-t-il aucun espoir? --

Aucun! reprit Lindorf vivement. J'ai perdu pour jamais celle

que j'adorerai toujours. Elle n'existe plus... Il allait

ajouter... pour moi. Le comte l'interrompit par un cri: Ah

Dieu! elle n'existe plus! Quoi! c'est la mort, l'affreuse mort

qui vous a séparé d'elle! Cher et malheureux Lindorf! ah!

combien je vous plains!

Lindorf faillit le détromper; mais craignant d'en avoir trop

dit, et que le comte ne devinât la vérité, il ne fut pas fâché

de lui voir prendre le change, et confirma par son silence

cette idée de mort qui détournait tous les soupçons qu'il

aurait pu avoir sur Caroline; mais il n'en avait aucun. Jamais

il ne lui vint dans l'esprit que sa jeune épouse fût cette

femme tant aimée et tant regrettée. Depuis longtemps absent de

la Prusse, il ignorait également, et la situation de Rindaw,

et celle du château de Risberg. Il ne savait pas même alors

que Lindorf l'eût habité, et qu'il eût formé là cette

connaissance si fatale à son repos. D'ailleurs, il savait que

son épouse était vivante, se portait bien, et il demeura

persuadé que quelque événement tragique avait privé de la vie

l'amante de Lindorf. Le sombre désespoir où celui-ci demeura

quelque temps après cette conversation ne lui laissait aucun

doute là-dessus. Il s'efforça de le calmer, et lui demanda

s'il ne voulait pas revenir avec lui à Berlin. -- Non, non,

s'écria Lindorf avec effroi, non, mon cher comte, je ne le

puis, il faut que je quitte ce pays; il faut que je voyage

pendant quelques années. Ne vous opposez pas à un parti

nécessaire et absolument décidé. J'ai compté sur vous pour

m'en obtenir la permission; la paix actuelle me la fait

espérer. Si le roi me refuse, je remettrai ma compagnie. Il

faut que je parte; il faut que je m'éloigne d'ici. Le comte,

ignorant tout, jugea qu'il avait de fortes raisons de quitter

la Prusse, et combattit d'autant moins son idée, qu'il pensa

que quelques années de voyage le distrairaient de sa douleur.

Il lui promit d'obtenir son congé, et il ajouta après quelques

moments: Il est très-possible, mon cher Lindorf, que je parte

avec vous. -- Vous, Walstein? -- Oui, moi-même, mon ami. Peut-être

aurai-je, ainsi que vous, des raisons de m'éloigner de ma

patrie, au moins quelque temps. Nous voyagerons ensemble, et

nous serons moins malheureux. -- Malheureux? s'écria Lindorf;

est-ce à vous; est-ce au comte de Walstein à parler de

malheur? -- Je comprends votre surprise, lui dit le comte en

s'asseyant près de lui; il est temps de la faire cesser, et de

vous dévoiler un secret que je vous ai caché malgré moi. Cher

Lindorf! puis-je vous blâmer du mystère que vous me faites,

puisque vous ignorez que je suis marié depuis plus de deux

ans?

Lindorf ne joua pas la surprise, il lui eût été impossible

dans ce moment-là de feindre ce qu'il n'éprouvait pas. Mais

son embarras, sa rougeur, tout ce qu'il éprouvait réellement,

et qui se peignait sur son visage, lui donna l'air de

l'étonnement. Le comte poursuivit: Oui, mon ami, je suis uni à

la plus charmante des femmes, et je suis bien loin d'être

heureux. Je vais vous raconter en détail ma triste histoire;

c'est une consolation pour moi de vous ouvrir mon coeur.

Puissé-je vous voir convaincu, ainsi que je commence à l'être,

que c'est dans l'amitié seule que nous devons chercher notre

bonheur.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 13 / 29 段