qu'il était rétabli et heureusement arrivé à Berlin. Je
me rappelle que sa lettre avait tournure énigmatique et
mystérieuse, qui me frappa au moment que je la lus...
"Il aurait donné tout au monde, me disait-il, pour me voir,
pour me parler. Le cruel événement qui me retenait à
Ronnebourg était d'autant plus affreux pour lui, qu'il ne
pouvait absolument y venir, vu la distance (Ronnebourg est au
fond de la Silésie, à quatre grandes journées de Berlin) et le
peu de temps qu'il avait à rester en Prusse, où tous ses
moments seraient employés. Il pensait ensuite à Matilde,
s'affligeait de la résistance de sa tante. Il était résolu,
disait-il, dès que je serais libre de quitter Ronnebourg,
d'user de tous ses droits de frère aîné pour terminer mon
mariage. Un nouveau motif le pressait: peut-être lui-même
touchait-il au bonheur; peut-être était-il sur le point
d'obtenir ce qu'il désirait avec tant d'ardeur; mais il ne
pouvait ni ne voulait être heureux sans moi.
"Je fis moins d'attention à cette lettre que je n'en aurais
fait dans un autre moment; à peine même eus-je le temps de la
lire, et ce n'est qu'à présent que j'en pénètre le sens. Je la
reçus le jour où mon père, après avoir langui quatre mois,
expira dans mes bras, en me recommandant ma mère, en
m'ordonnant de ne pas la quitter.
"Ah! mon coeur avait déjà prévenu cet ordre si respectable pour
moi; j'avais déjà promis, juré à la plus tendre des mères, que
son fils unique ne l'abandonnerait point à sa douleur. Dès que
j'eus rendu à mon père les derniers devoirs, j'écrivis au
comte pour lui apprendre la perte que je venais de faire, et
pour le supplier de m'obtenir une prolongation de congé. Je ne
tardai pas à recevoir sa réponse. Non-seulement le roi me
permettait de rester à Ronnebourg, mais il daignait même
approuver le motif qui m'y retenait. Il régnait dans la lettre
du comte un fond de tristesse qui ne me surprit pas. Je savais
combien cette âme sensible savait partager les chagrins de ses
amis; et d'ailleurs il était lui-même très-attaché à mon père.
Il ne me disait rien qui fût relatif à sa lettre précédente,
qui s'était perdue dans le trouble de cet affreux moment, et
que j'avais presque oubliée. Il me marquait seulement qu'il
allait incessamment à Dresde, voulant voir sa soeur avant de
retourner en Russie; que, s'il lui était possible, il
viendrait aussi à Ronnebourg, mais qu'il n'osait me le
promettre: et, en effet, il ne put y venir. Oh! pourquoi,
pourquoi ne me confia-t-il pas alors ce fatal secret? Mais
sans doute sa délicatesse ne lui permit pas d'ajouter à mes
peines, en m'apprenant un événement dont je pouvais me
regarder comme la première cause.
x
"Trois autres mois s'écoulèrent, plus tristes, plus douloureux
pour moi que les précédents. Je n'avais plus autour de moi
qu'un seul objet d'attachement. Toute ma tendresse était
réunie sur ma mère, et je la voyais dépérir tous les jours
sans avoir d'autre consolation que celle d'adoucir ses
derniers moments, et de lui procurer encore quelques instants
de bonheur. Enfin je la perdis aussi. Cette âme pure quitta ce
séjour terrestre, en se félicitant d'aller rejoindre son époux
et d'expirer dans les bras de son fils.
"O Caroline! pardonnez ces tristes détails. J'ai besoin de
m'appesantir sur mes malheurs, de me les retracer tous dans ce
terrible moment où je vais me séparer pour jamais de celle qui
devait me tenir lieu de tout. J'ai besoin de me pénétrer de
l'idée que l'homme est né pour être malheureux, et que c'est
là son unique partage; qu'il doit perdre successivement tous
les objets qui lui sont chers, tout ce qui l'attache à la vie.
Non, le bonheur n'est pas fait pour l'homme. Un seul,
peut-être..... mais ses vertus lui donnent le droit d'y prétendre,
et je n'ai pas celui d'en murmurer.
"Après la mort de ma mère, je me hâtai de fuir ces lieux. Ma
terre de Ronnebourg m'était devenue odieuse, tant par la
double perte que je venais d'y faire, que par le cruel
événement qui s'y était passé. Je revins à Berlin, à Potsdam;
j'y passai l'hiver, et j'y vécus plus retiré encore que
l'année précédente.
"Le comte m'écrivait peu. Son style était triste, embarrassé;
et je crus enfin entrevoir qu'il avait un secret qui lui
pesait sur le coeur; je le lui dis naturellement; il en
convint, mais me renvoya, pour me le confier entièrement, à
son retour, qui devait avoir lieu l'automne suivant: c'est
aussi l'époque qu'il fixait pour mon mariage avec sa soeur.
Votre sort et le mien, me disait-il, seront alors décidés sans
retour. Puissent-ils être heureux! et si je dois y renoncer
pour moi-même, que du moins le bonheur de ma soeur et de mon
ami me tienne lieu de celui que je n'ose espérer! Je pensai
qu'il avait sans doute une inclination en Russie, et qu'il s'y
rencontrait des obstacles; mais respectant son secret, je
cessai mes questions. Je recevais aussi de temps en temps
quelques petites lettres de la jeune comtesse, et toujours
dans celles de son frère. Sa tante persistait dans ses
projets, et se préparait à faire revenir M. de Zastrow pour
conclure: son héritage était à ce prix; mais la généreuse
Matilde était prête à le lui céder en entier, à me faire ce
sacrifice. Elle me demandait avec une ingénuité touchante si
je n'étais pas de cet avis, et s'il ne valait pas mieux mille
fois être moins riche et plus heureux. Je le pensais d'autant
plus, que la mort de mes parents venait de me rendre maître
d'une fortune considérable, et qui s'augmenta encore par la
mort et l'héritage du commandeur de Risberg, mon oncle
maternel, qui vivait comme un solitaire dans la terre que
j'habite à présent. Il n'avait jamais voulu me recevoir chez
lui pendant sa vie, et me laissa tous ses biens, sous la
condition cependant de me marier dans le cours de l'année, et
de faire porter le nom de Risberg à mon fils aîné.
"Cette condition me parut alors facile à remplir; mes
engagements avec Matilde m'en assuraient la possibilité; et
peut-être même ce motif aurait-il pu contribuer à décider en
ma faveur madame de Zastrow.
"Depuis lors, ah! Caroline, combien je l'ai trouvée douce
cette obligation de me marier dans le cours de cette année!
Combien, lorsque j'osai entrevoir le suprême bonheur, je
bénissais la mémoire de mon oncle! A présent, ah! j'y renonce
pour la vie à cette terre, à ces biens sur lesquels je n'ai
plus aucun droit, et que demain je vais quitter pour jamais.
Des biens! en est-il, en peut-il être pour moi après celui que
je perds? Non, jamais. Pardon, Caroline; les voeux, les
serments d'un malheureux que vous devez oublier peuvent-ils
vous intéresser? J'ajoute à mes crimes en vous le renouvelant
ce serment de vous adorer toujours, et le but de cet écrit est
de les réparer.
"Décidé à ne plus demeurer à Ronnebourg, qui me retraçait des
souvenirs trop déchirants, et qui d'ailleurs est trop éloigné
de la capitale, je fus charmé de l'acquisition de Risberg, et
je vins en prendre possession au commencement de cet été, peu
de jours après la mort de mon oncle. Caroline, Caroline! c'est
ici où je vais avoir besoin de toutes mes forces pour
continuer ce fatal écrit. Femme adorée! pourrai-je vous parler
de vous-même, de mes sentiments, et ne pas mourir de douleur
et de remords? Sainte et pure amitié! toi qui dois expier tous
les crimes que l'amour m'a fait commettre, toi qui dois
désormais remplir uniquement mon coeur, viens m'animer d'un
nouveau zèle et soutenir mon courage.
"Le local de ma nouvelle demeure me plut infiniment. Je
comptais cependant n'y faire que peu de séjour, et j'en voulus
profiter pour connaître tous les environs. La veille du jour
où je vous aperçus à la croisée de votre pavillon, j'avais
déjà passé devant, et déjà j'en avais entendu sortir ces sons
touchants, cette voix si douce, ces accords si harmonieux qui
m'ont fait depuis tant d'impression, et dont je ressentis
l'effet dès ce premier instant. J'avais entendu des voix plus
belles et plus étendues, mais jamais aucune qui m'eût fait
autant de plaisir. Je vous écoutai longtemps; et lorsqu'enfin
vous eûtes cessé, lorsque je me fus éloigné, je croyais encore
entendre ces accents qui répondaient à mon coeur.
"J'y revolai le lendemain. Passionné pour la musique, je lui
attribuai uniquement cet attrait irrésistible qui m'entraînait
malgré moi. J'avoue cependant que je désirais avec ardeur de
voir celle dont les talents me ravissaient, et que je crus
aussi être conduit par la curiosité. J'imaginai de vous
attirer à votre croisée en chantant avec vous; ce moyen me
réussit. Je ne fis, il est vrai, que vous entrevoir; mais dès
cet instant vos traits furent gravés dans mon coeur, et
j'aurais voulu ne plus vous quitter.
"Oh! que ne puis-je m'arrêter sur tous ces détails qui me sont
si chers, me retracer chaque minute de ce temps trop vite
écoulé, et qui laisse dans mon coeur des traces si profondes!
Combien j'étais heureux quand, totalement occupé de ce nouveau
sentiment qui remplissait mon âme, et qui l'absorbait en
entier, je n'existais plus qu'à Rindaw, et j'oubliais le reste
de l'univers! quand, en vous quittant le soir, je n'emportais
d'autre idée que celle de vous revoir le lendemain, et qu'elle
suffisait à mon bonheur! Je n'éprouvais ni cette ardeur
inquiète et tumultueuse que m'inspirait Louise, ni cette
tranquillité monotone, ce repos du coeur et des sens que je
trouvais près de Matilde. Délicieusement agité, un charme
inconnu semblait s'être répandu sur toute mon existence; rien
ne m'était indifférent; vous embellissiez tout à mes yeux.
Chaque objet me rappelait Caroline, ou plutôt je ne pensais
plus qu'à elle seule au monde. Pendant deux mois, l'unique
lettre que j'écrivis fut pour demander la permission de passer
l'été dans ma terre. Je l'obtins, et je crus que ce temps
durerait éternellement. J'oubliai le passé, l'avenir;
j'oubliai tout, excepté Caroline. Mais pourquoi chercher à
redoubler mes tourments par la peinture de mon bonheur passé?
Hélas! dans cet instant encore, j'oubliais que je ne dois plus
vous parler de moi, et que vous appartenez au meilleur des
hommes.
"Ah! c'est de lui, de lui seul que je dois m'occuper! Il y a
un mois que je reçus une lettre de lui, et ce fut cette lettre
qui me tira de ma douce ivresse. Il se plaignait de mon
silence, et Matilde en était également surprise. Matilde! son
nom seul déchira mon coeur, et me fit sentir qu'il était tout à
Caroline..... Je posai la lettre, pendant longtemps sans
pouvoir en achever la lecture; enfin je la repris, et ce qui
suit me rassura:
"Auriez-vous changé d'idées sur elle et sur nos projets? me
disait le comte, et craignez-vous de me l'avouer, mon ami?
Tout ce que vous devez craindre est de nous laisser là-dessus
dans l'incertitude ou dans l'erreur. Je vous renvoie à une
lettre que je vous écrivis l'automne passé à ce sujet.
Relisez-la; et rappelez-vous bien que la seule chose que je ne
pourrais jamais vous pardonner serait de me tromper et de me
sacrifier votre bonheur. Ecrivez-moi tout de suite, mon cher
Lindorf; et surtout soyez vrai sur l'état actuel de votre
coeur: c'est le seul moyen de me prouver qu'il n'est pas changé
pour votre ami, etc."
"Cette lettre fut un trait de lumière pour moi: elle m'éclaira
tout à la fois sur mes sentiments pour Caroline, et sur mes
devoirs envers le meilleur des amis. Hélas! je crus les
remplir tous, en ayant pour lui la confiance la plus entière,
en remettant mon sort entre ses main, en le suppliant d'en
disposer à son gré. Pouvais-je prévoir que cette confiance
même était un outrage, et que je lui demandais son aveu pour
lui ravir son bien le plus précieux? Conduit par une affreuse
fatalité, j'étais donc destiné à l'offenser dans tous les
temps, et de toutes les manières les plus sensibles. O
Walstein, Walstein! quel plus grand mal t'aurait fait un
ennemi mortel? Mais si cet écrit a l'effet que j'en attends;
si celle qui doit le lire sent le prix d'une âme comme la
tienne, puis-je encore avoir des remords?
"Je joins ici, N° III, la copie de la lettre que j'écrivis au
comte le jour même où je reçus la sienne: daignez la
parcourir. C'est la dernière fois que vous vous occuperez d'un
malheureux qui vous conjure lui-même de l'oublier pour jamais.
Pour prix de cet effort, voyez au moins comme il vous
adorait."
_Copie de la lettre du baron_ DE LINDORF _au comte_ DE WALSTEIN,
_ambassadeur à Pétersbourg_.
15 Août 17...
No. III.
"Vous n'avez que trop bien deviné, mon cher comte, ce qui se
passe dans le coeur de votre ami. Oui, sans doute, j'ai un aveu
à vous faire, et d'autant plus pénible à présent, que je l'ai
trop différé. Mais me croirez-vous quand je vous ferai le
serment que votre lettre m'a seule éclairé sur la nature de
mes sentiments, et que, l'instant avant de la recevoir,
j'étais encore dans la sécurité, ou plutôt je jouissais de
l'état le plus doux, le plus heureux que j'aie connu de ma
vie, sans chercher à en pénétrer la cause? O mon ami! c'est
l'amour; oui, c'est ce véritable amour dont vous me parliez si
souvent, en m'assurant que je ne le connaissais pas encore.
Grand Dieu! comme vous aviez raison, et combien ce que
j'éprouve est différent de ce que j'ai senti jusqu'à présent!
Ah! sans doute, l'amour est la source du bonheur, du seul
bonheur que l'homme puisse goûter. Si vous saviez comme ces
deux mois se sont écoulés! ils ne m'ont paru qu'un instant; et
cependant j'ai des volumes de détails à vous faire. Il n'y en
aurait pas un qui ne servît à me justifier à vos yeux. Ah, mon
ami! elle réunit tout, ingénuité, grâces, talents, vertus, et
cette modestie qui met tant de prix à tout le reste. Une
figure charmante est le moindre de ses avantages: on l'oublie
dès qu'on entend sa douce voix, lorsque sa main parcourt les
touches d'un clavecin, pince les cordes d'une harpe, anime la
toile ou le canevas, et qu'elle seule a l'air d'ignorer tout
le charme qu'elle répand autour d'elle! O Walstein! si vous
l'entendiez chanter; si vous l'entendiez lire nos grand
poëtes, et leur donner une grâce nouvelle par son organe et
par son expression; si vous voyiez surtout comme elle se fait
adorer de tout ce qui l'entoure; si vous étiez le témoin de
ses attentions touchantes pour une vieille parente infirme et
aveugle; comme elle sait la rendre heureuse, la consoler, lui
faire animer la vie! Oui, si vous étiez avec moi et près
d'elle, j'aurais bien une crainte, mais ce ne serait pas celle
de vous voir blâmer mon choix.... O mon ami! je le sens bien,
sans elle il n'est plus de bonheur pour moi: elle seule me l'a
fait connaître. Ce n'est qu'auprès d'elle que j'ai retrouvé ce
calme, cette sérénité, j'oserais dire cette paix de l'âme que
je croyais incompatible avec l'amour. Je ne suis plus le même;
elle m'a entièrement changé. Le bouillant, l'impétueux
Lindorf, content de la voir, de l'entendre, de faire chaque
jour quelques progrès dans son coeur, d'oser espérer qu'il est
aimé sans même oser le demander, ne désirait pas d'autre
jouissance. Oui, j'aurais passé ainsi ma vie entière; mais
votre lettre m'a tiré de cette douce léthargie: elle m'a fait
sentir vivement que je ne puis être heureux sans l'aveu de mon
ami et sans la certitude que mon bonheur n'altérera celui de
personne.
"Matilde! tendre et généreuse Matilde! conserverez-vous votre
estime et votre amitié à celui qui put vous voir sans vous
adorer, et qui, certain du bonheur d'être à vous, n'a pas su
se défendre contre une passion tyrannique? Et vous, cher
Walstein, pourrez-vous me pardonner et m'aimer encore, moi que
vous aviez déjà tant de raisons de haïr, et que vous destiniez
à devenir votre frère; moi qui renonce à ce titre si doux?
Mais non, je n'y renonce point: je vous remets la décision de
mon sort; soyez-en l'arbitre absolu, et recevez le serment que
je fais d'être ce que vous voulez que je sois: si c'est
l'époux de Matilde, je ne puis vous promettre de renoncer à
mon amour: il tient à mon existence; mais je jure de le
renfermer toute ma vie au fond de mon coeur, et de me conduire
de manière à vous le faire oublier à vous-même. Ce tort
involontaire et toujours ignoré, loin de nuire au bonheur de
votre soeur, l'assurerait encore plus. Réfléchissez-y bien, mon
cher Walstein; et avec quelque impatience que j'attende votre
réponse, ne la précipitez pas. Pensez qu'elle sera l'arrêt du
sort de votre ami. L'instant après l'avais reçue, je m'éloigne
d'elle pour jamais, ou je tombe à ses pieds pour lui consacrer
ma vie entière. Jusqu'alors je saurai me taire; elle ignorera
combien elle est adorée... -- Ah! si la voyant tous les jours,
et tous les jours plus belle et plus sensible, je puis garder
mon secret, ne croyez-vous pas que, si vous l'ordonnez, je
saurai, loin d'elle, le garder toute ma vie? Si je dois
renoncer à elle, vous-même, mon cher comte, vous n'apprendrez
jamais son nom: il restera caché pour toujours dans le fond de
mon coeur, et jamais ma bouche ne le prononcera. Mais si
j'obtiens votre aveu, avec quels transports je vous ferai
connaître celle qui mérite les adorations de l'univers!
Combien je jouirai de voir mon digne ami applaudir à tous
égards à mon choix, et partager mon bonheur! Mais, je vous le
répète, ce bonheur ne peut exister s'il coûtait une seule
larme à Matilde et un seul regret à son frère."
"Ainsi tout contribuait à mon aveuglement, jusqu'à ce mystère
que je laissais sur votre nom. Un seul mot qui vous eût fait
connaître au comte prévenait au moins l'aveu d'une passion
criminelle; il me rendait moins coupable; mais je crus vous le
devoir à vous-même ce fatal secret. De quel droit vous aurais-je
nommée, quand j'ignorais même si j'aurais celui de vous
offrir ma main? Un autre motif me fit aussi garder le silence.
Votre immense fortune, cette fortune dont j'avais gémi plus
d'une fois, et qui m'eût peut-être empêché d'oser vous
déclarer mes sentiments, si la mienne eût été moins
considérable, pouvait influer sur la décision du comte; et je
voulais qu'elle fût absolument libre. C'était assez, c'était
trop même de lui avoir avoué que tout le bonheur de ma vie en
dépendait.
"J'attendais sa réponse avec la plus vive agitation.
Quelquefois, me reposant sur sa générosité, sur ses principes,
mon coeur se livrait au plus doux espoir; d'autres instants,
connaissant combien il tenait à son projet, et son extrême
tendresse pour sa soeur, je craignis qu'il n'exigeât le
sacrifice de mon amour, et ce sacrifice, auquel je m'étais
engagé, me paraissait au-dessus de mes forces. Mais quel
étrange effet de l'espèce de sentiment que vous m'aviez
inspiré! Ce n'était qu'éloigné de vous que j'éprouvais cette
horrible perplexité: dès que je vous revoyais, elle
disparaissait. Je retrouvais auprès de vous cette même
tranquillité, ou plutôt cet état de bonheur et de jouissance
continuelle qui ne laisse place à aucune inquiétude. Il me
semblait impossible alors que rien pût nous séparer. Cette
amitié si tendre que vous me témoigniez avec tant d'ingénuité,
les bontés marquées de la baronne, les propos même qu'elle me
tenait en votre absence, tout aidait à l'illusion; tout me
conduisait à croire que j'allais être le plus heureux des
mortels. Mais je l'étais déjà, et ces trois derniers mois
devaient compenser un siècle de peines et de tourments. Si
leur souvenir n'empoisonne pas tout le reste de ma vie, il me
tiendra lieu de bonheur. -- Ah! lorsque je sentirai trop le
poids de cette vie, je me transporterai à Rindaw; je me dirai:
Je passai trois mois près de Caroline; puis-je me plaindre de
mon sort?...
"Enfin je la reçus cette réponse si désirée, si redoutée. Je
ne pouvais plus tenir à mon impatience; je sentais à chaque
instant que mon secret allait m'échapper. Je courus moi-même
au bureau des postes. Mon attente ne fut point trompée; elle y
était. Je tremblais si fort en la recevant des mains du
facteur, qu'il s'en aperçut, et crut que je me trouvais mal.
Je lui demandai une chambre pour la lire, et quand j'y fus
seul, je restai près d'un quart d'heure sans oser l'ouvrir et
même sans le pouvoir. Comment rendre raison de cette émotion
excessive? Ne devais-je pas connaître le plus généreux des
hommes et le meilleur des amis?
"Ah! sans doute c'était un pressentiment de la vérité et de
mon crime involontaire. Enfin, cette émotion s'accrut au point
que je ressortis sans avoir ouvert ma lettre, résolu de ne la
lire que chez moi. Je m'éloignai de suite; mais je n'eus pas
fait cent pas hors de la ville, que, descendant promptement de
mon cheval, je l'attachai à un arbre, et je rompis ce cachet
qui renfermait mon arrêt, résolu, s'il m'était contraire, à ne
vous revoir jamais. Mon projet, dans ce cas là, était de
partir sur-le-champ, de joindre le comte a Pétersbourg, et de
chercher auprès de lui les forces dont j'avais besoin pour lui
sacrifier bien plus que ma vie. Mais le sort, pour mieux
m'accabler, voulut me laisser croire un instant au bonheur... --
Ah! Caroline, jugez de mes transports lorsque je lus ce que je
joins ici!"
_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.
A Berlin.
Saint-Pétersbourg.
"Elle, mon cher Lindorf, elle seule au monde. Ne pensez plus
qu'à elle dans l'univers entier; ou, si votre bonheur vous
laisse quelques instants pour l'amitié, employez-les à vous
dire que votre ami en jouit presque autant que vous. Heureux
Lindorf! vous aimé: vous êtes sûr d'être aimé! vous avez
trouvé le coeur qu'il vous fallait, l'âme qui sympathise avec
la vôtre, celle à qui l'Etre-Suprême dit en la formant sur le
même modèle: Je vous crée l'une pour l'autre? -- Et tu crains
que je ne m'oppose à ses décrets immuables, que je ne
t'arrache à celle qui t'était destinée de tout temps! Je n'en
doute pas; il n'y a pas un mot dans ta lettre qui ne prouve le
véritable amour. Tu sais trop bien le peindre pour ne pas le
sentir et l'inspirer. Le voilà précisément cet état qui m'a
toujours paru la félicité suprême, dont j'avais l'idée au fond
de mon coeur, et que je croyais une chimère: j'en voyais bien
quelque chose dans le ménage de Justin et de Louise; mais je
l'attribuais à la simplicité des champs, et ne croyais pas
possible qu'on la pût trouver ailleurs. Il m'est bien doux que
ce soit mon ami qui la réalise, qui me prouve qu'on peut être
heureux sur cette terre, et l'être par le sentiment. Tout
m'assure la vérité du vôtre, mon cher Lindorf, jusqu'à ce
sacrifice que vous m'offrez de si bonne foi, et que je serais
un barbare d'accepter. L'intérêt même de ma soeur, son intérêt
bien entendu, me le défendrait quand le vôtre ne m'aurait pas
décidé. Vous êtes honnête homme, et je vous crois lorsque vous
m'assurez de tous vos soins pour lui cacher qu'elle n'aurait
pas la première place dans votre coeur. Mais êtes-vous sûr d'y
réussir? Non, mon ami: je suis convaincu qu'il n'est pas
possible de tromper une femme là-dessus; et votre malheur à
tous les deux serait une suite infaillible de cette
découverte.
"Je veux même tranquilliser tout à fait votre délicatesse et
votre conscience sur notre chère Matilde. Elle vous est
certainement fort attachée; vous êtes le premier et le seul
homme qui lui ait fait quelque impression. Mais, soit que cela
vienne de son caractère, de son éducation ou de sa grande
jeunesse, ce n'est point avec cette sensibilité profonde qui
fait qu'une première inclination décide ou du bonheur ou du
malheur de la vie. Je ne sais même trop si on doit donner ce
nom à ses sentiments pour vous.
"Il m'a paru que l'imagination était plus exaltée que le coeur
n'était touché; que la contradiction et les obstacles lui
avaient fait prendre pour de l'amour ce qui peut-être n'était
dans le fond que la simple amitié. A mon dernier voyage à
Dresde, je fus frappé de la légèreté, de la gaieté même avec
laquelle elle soutenait votre absence et ses chagrins. Elle me
parlait cependant de vous avec tendresse; mais elle pleurait,
riait tout à la fois, et jurait qu'elle vous aimerait toujours
en faisant un saut, en chantant une ariette. Je ne m'en
inquiétais pas, parce que, je vous l'avoue, je prévoyais un
peu ce qui est arrivé; et, dans le cas où je me serais trompé,
je voyais bien des bons côtés dans cette façon d'aimer. Je ne
doute pas qu'elle ne se console très-vite, et qu'elle ne soit
même charmée de vous savoir heureux.