"Je vous entends, mon cher Lindorf; je sais d'avance ce que

vous allez me dire: Voilà la certitude de mon bonheur, il est

vrai; mais celui de Matilde... Va, mon ami, je te le dis encore,

je n'en suis pas en peine; et quand je te presse d'épouser ma

soeur, crois que je connais bien tout ce qu'elle peut attendre

du coeur le plus excellent et du caractère le plus sûr que je

connaisse. Oui, sans doute, Matilde serait heureuse; j'ose te

défier de me démentir là-dessus. D'ailleurs elle t'aime: ainsi

plus de bonheur pour elle sans Lindorf; et, quoi que tu en

dises, tu l'aimes aussi plus que tu ne le crois. Mon ami,

l'amour honnête n'est autre chose qu'une vive amitié, fondée

sur une estime réciproque, et toujours exaltée par la

différence des sexes. Voilà ce que Matilde vous inspire déjà;

et que sera-ce donc quand des intérêts communs, une même

famille, des enfants, viendront y ajouter encore? Des enfants!

Lindorf, sens-tu comme moi combien la mère de nos enfants doit

nous être chère?

"O mon ami! l'espèce de sentiment que vous éprouvez pour ma

soeur ne peut que s'augmenter tous les jours, acquérir de

nouvelles forces, et vous conduire tous les deux au bonheur.

Renoncez donc à de vains scrupules, et préparez tout pour ce

charmant lien. Parlez à Matilde, parlez à ma tante: vous

n'aurez pas besoin de beaucoup d'efforts avec la première; ma

tante sera peut-être plus difficile. Elle destinait sa nièce à

un neveu du défunt baron de Zastrow, héritier de ses biens et

de ses titres; mais je lui écrirai. Elle aime trop ma soeur

pour ne pas renoncer à cette idée, et consentir à son bonheur.

D'ailleurs elle vous connaît, et vous reçoit assez bien pour

que vous puissiez espérer son aveu.

"Adieu, mon cher Lindorf; répondez-moi tout de suite. Il me

tarde de savoir si j'ai pu vous convaincre que vous êtes tel

qu'il le faut pour être le frère chéri de votre ami.

"ED. COMTE DE WALSTEIN."

_P. S_. "L'intendant de ma terre de Walstein étant mort depuis

peu, je me suis fait un plaisir de donner sa place à l'honnête

Justin, qui conduisait sa ferme à souhait. J'ai reçu hier sa

réponse. Elle est si naïve et peint si bien leur bonheur, que

je crois vous faire plaisir de vous l'envoyer, et je la joins

ici. Peut-être auriez-vous mieux aimé celle de Matilde... O mon

jeune ami! si cela est, vous pouvez l'épouser sans crainte."

Soit que la lettre de Justin fût restée par hasard dans celle

du comte, soit que Lindorf eût pensé qu'elle pouvait

intéresser Caroline, elle était jointe au cahier. Nous croyons

aussi faire plaisir à nos lecteurs de la leur donner, et de

les ramener un moment auprès de la belle Louise, qu'ils n'ont

sûrement pas oubliée.

_Lettre de_ JUSTIN _à Son Excellence M. le comte_ DE WALSTEIN,

_ambassadeur à la cour de Pétersbourg_.

MONSEIGNEUR,

"Je suis sûr, comme je connais monseigneur le comte, qu'il

aurait lui-même la joie dans le coeur s'il avait pu voir comme

sa lettre nous a tous rendus encore plus heureux que nous ne

l'étions déjà; et, avant de l'avoir reçue, je ne croyais pas

que cela fût possible. Il est vrai que je ne croyais pas non

plus que le pauvre Justin fût jamais digne d'être l'intendant

de monseigneur. A présent, je sens bien que je suis capable de

remplir cette belle charge, qui me rend aussi fier que si

j'étais le roi: oui, je suis capable de tout pour monseigneur.

J'espère bien que je le contenterai, et qu'à son retour il

trouvera tout en bon ordre. Nous sommes déjà établis au

château depuis deux jours. Ma chère petite femme regrettait

d'abord un peu la ferme; mais à présent elle dit qu'elle est

bien partout avec moi, avec le respect que je dois à

monseigneur, car je sais qu'il ne faut pas se vanter; mais

quand on est le mari de Louise et l'intendant de monseigneur,

on peut bien avoir un peu d'orgueil. -- Le vieux père est aussi

tout fier et tout gaillard, cela l'a rajeuni de dix ans. Il ne

m'appelle plus que _monsieur l'intendant;_ et à tous les repas

il boit un verre de vin de plus à l'honneur de monseigneur. Il

n'y a pas jusqu'à nos deux petits marmots qui sont bien joyeux

d'être au château: ah! comme ils s'amusent dans les jardins de

monseigneur! L'aîné court déjà partout: c'est un robuste petit

compagnon; et son petit frère, que Louise nourrit toujours,

sait déjà un peu dire le nom de monseigneur. C'est le premier

mot que nous leur apprenons; et quand le grand-père boit à la

santé de monseigneur, l'aîné ôte vite son petit bonnet. Cela

fait, en vérité, deux gentils petits drôles, et presque aussi

beaux que leur mère. Je n'oserais pas raconter tout cela à

monseigneur, s'il ne m'ordonnait de lui donner des nouvelles

du vieux père, de la jeune femme, des petits enfants..... et

de mon flageolet, que j'allais encore oublier; mais Louise,

qui sait par coeur la lettre de monseigneur, me le rappelle. Il

va toujours son train: j'en joue à Louise pour l'amuser

pendant qu'elle nourrit son petit, et le plus grand danse à

cette musique joyeuse. Nous sommes comme les oiseaux dans leur

nid; le mâle chante à sa femelle pendant qu'elle couve.

Monseigneur voit bien à présent que je suis l'homme le plus

heureux qu'il y ait au monde. Tout a réussi chez nous; quand

nous sommes dans la prairie, nous voyons sauter autour de nous

quatre veaux, trois poulains avec leurs mères, et je ne sais

combien de brebis, de chèvres et d'agneaux, sans compter nos

petits enfants. C'est pourtant à monseigneur que nous devons

tout cela! Aussi je crois que monseigneur est peut-être encore

plus heureux que nous, parce que c'est lui qui a fait le bien,

et nous qui l'avons reçu; mais cela est juste. Il lui manque

cependant une Louise. Que le bon Dieu la lui donne! Nous le

prions tous les jours pour monseigneur; car, en vérité,

monseigneur est dans notre coeur tout à côté de Dieu. Qu'il

accorde à monseigneur tout ce qu'il peut désirer, et une

longue vie. Ce sont les voeux sincères de ses très-humbles

serviteurs et concierges de la terre de Walstein."

Walstein, ce 12, 17...

JUSTIN ET LOUISE.

CONTINUATION DU CAHIER.

"Je répondis au comte par le courrier suivant. --

Reconnaissance, plaisir de lui appartenir de plus près, désir

ardent de justifier la bonne opinion qu'il avait de moi,

certitude de mon bonheur, promesse de celui de Matilde; voilà

ce que me lettre exprimait, et ce que mon coeur me dictait. Le

seul sentiment que je n'y trouvai point était l'amour; mais le

comte venait de me convaincre qu'il n'était pas nécessaire au

bonheur, et que l'espèce d'attachement que j'avais pour sa

soeur nous rendrait plus heureux. Il avait trop d'ascendant sur

moi pour ne pas me persuader. Je le crus d'autant mieux, que

l'idée que j'étais aimé donna un degré de vivacité de plus à

mes sentiments pour l'aimable Matilde. Je ne la revis pas sans

émotion; et j'en eus même une assez vive pour me rassurer tout

à fait, lorsqu'à la suite d'une conversation que j'eus avec

elle, elle me permit, en rougissant beaucoup, de parler à sa

tante, et de tâcher de la faire entrer dans les idées de son

frère.

"Je crus cependant devoir attendre, pour cette démarche, que

le comte m'eût prévenu, et lui eût écrit comme il me l'avait

promis. Je le dis à Matilde, qui l'approuva, et qui ne

craignit plus de m'avouer un penchant autorisé par son frère.

"Je continuai donc à venir tous les jours chez la baronne de

Zastrow, et à lui faire une cour assidue qui me réussissait

peu. Depuis le départ de son neveu, elle avait entièrement

changé de conduite avec moi. Toujours polie, mais très-froide,

elle affectait de me recevoir avec la plus grande cérémonie,

et prenait si bien ses mesures, que je ne pouvais dire un seul

mot à Matilde en particulier.

"Ces obstacles, ces contrariétés devaient sans doute augmenter

mon amour. J'en avais du moins un dépit secret, qui

n'échappait pas à Matilde, et la consolait de tout, en lui

persuadant qu'elle était aimée. Ah! sans doute elle l'était.

L'amitié, l'intérêt le plus vif, la reconnaissance,

m'attachaient à cette aimable enfant; et si, dans ce temps-là,

j'avais obtenu sa main, peut-être me serais-je mépris moi-même

sur la nature de mes sentiments pour elle.

"J'attendais cependant sans beaucoup d'impatience l'effet des

promesses du comte et de sa lettre à sa tante.

"Il m'écrivit qu'il n'avait pu la persuader encore pour

consentir à cette union; qu'elle tenait avec force à ses

projets sur le jeune baron de Zastrow, actuellement en voyage;

mais qu'il tenait encore plus au sien, et qu'il y parviendrait

sûrement. Il me conjurait de ne pas me rebuter, d'attendre

avec patience. Un héritage considérable qui dépendait de cette

tante obligeait à quelques ménagements; mais de manière ou

d'autre il en viendrait à bout, et me regardait déjà comme son

frère.

"Je voulais montrer cette lettre à ma jeune amie, et j'allai

tout de suite à l'hôtel de Zastrow. Il était exactement fermé.

Point de portier, pas un seul domestique à qui je pusse

m'adresser. Cette singularité me frappa. La veille encore, j'y

avais été reçu comme à l'ordinaire, et rien n'annonçait un

départ. J'allai prendre des renseignements dans le voisinage:

on avait vu en effet partir une berline de très-grand matin,

mais on ne savait rien de plus.

"J'étais dans l'étonnement le plus profond, lorsque je vois

venir à moi la femme de chambre de Matilde. Je cours à elle;

je veux l'interroger, elle ne m'en donne pas le temps. -- Ne me

demandez rien; je ne sais rien; je ne puis même vous dire où

sont ces dames. Hier, quand vous fûtes parti, j'entendis

madame parler haut, mademoiselle pleurer. Toute la nuit on a

fait des paquets; on a pleuré; on a grondé, et on a fini par

me donner mon congé et par monter en berline. Mais

mademoiselle, en me disant adieu, m'a mis ceci dans la main...

C'était un papier chiffonné à mon adresse.

"Je le pris, je l'ouvris promptement, et d'abord je n'y

compris rien: c'était une note de vaisselle et autres effets.

Enfin je découvris entre les lignes et les chiffres ce qu'elle

m'avait écrit. "Ah! M. Lindorf! me disait-elle, nous allons

partir pour Dresde dans quelques heures; nous y resterons

longtemps, bien longtemps, peut-être toujours. Qu'allez-vous

penser quand vous viendrez demain, et que vous ne retrouverez

plus votre petite amie? Serez-vous affligé comme elle? Oui,

soyez-le un peu, je vous en prie, mais pas trop cependant; car

je vous promets de penser à Dresde comme à Berlin, et comme je

penserai toute ma vie; et puis n'ai-je pas un frère, un bon

frère? Ecrivez-lui tout de suite, et si vous voulez me

répondre un mot, envoyez-le lui. Il n'y a que ce moyen pour

que je puisse avoir de vos lettres. Il faut qu'elles passent

par la Russie; mais qu'est-ce que cela fait, si elles me

parviennent? Je voudrais être aussi sûre que ceci vous

parviendra. Je ne savais comment faire pour vous écrire;

heureusement ma tante m'a donné une longue note à copier. Dès

qu'elle me regarde je fais un chiffre, et dès qu'elle sort

j'écris une ligne. Quand j'aurai fini, je pourrai peut-être la

donner à cette pauvre Charlotte, qu'on m'ôte, parce qu'elle

aurait pu m'aider, parce qu'elle vous aime... Elle nous rendra

bien ce petit service! Je suis fâchée de tromper ainsi ma

tante; mais... comme elle aussi m'a trompée! Jusqu'à ce soir

je ne savais pas un mot de ce départ; non, je vous le jure,

pas un mot. N'est-ce pas bien affreux? Partir ainsi sans vous

revoir! Ah! je pleure si fort, que je ne puis plus écrire, et

ma tante va revenir. Ma note ne ressemble plus à une note à

présent, c'est une lettre tout entière: il faut la cacher bien

vite, et en faire une autre. Adieu, adieu, monsieur le baron;

n'oubliez pas Matilde, et ne prenez pas mauvaise opinion

d'elle, parce qu'elle vous écrit la première."

Sans avoir même beaucoup d'amour, il était impossible de

n'être pas touché du billet de la nièce, et piqué du procédé

de la tante. J'éprouvais ces deux sentiments dans toute leur

force. Je revins chez moi écrire au comte ce qui se passait,

et la manière cruelle dont sa tante m'avait joué. Je crois que

la colère l'emportait sur le regret d'être séparé de ma jeune

amie; du moins j'insinuai à son frère que je regardais notre

projet comme impossible, et que, puisque sa tante paraissait

si décidée, il valait mieux peut-être y renoncer tout à fait.

Je joignis à ma lettre le petit billet de Matilde, et ma

réponse, en priant son frère de la lui faire parvenir. Je

reçus celle du comte quelque temps après; et vous la trouverez

ici, N° II.

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.

N° II

Saint-Pétersbourg, 18, 17...

"Je suis très-mécontent, mon cher Lindorf, du tour que nous a

joué notre chère tante de Zastrow; car, elle a beau faire,

elle sera la vôtre: je l'ai juré, et ma soeur ne deviendra

point la victime de son opiniâtreté. Je n'ai rien à dire

contre le jeune de Zastrow, que je n'ai point l'honneur de

connaître, et à qui je souhaite toutes sortes de bonheur,

excepté celui d'être l'époux de Matilde. C'est vous qui le

serez, mon cher Lindorf, vous que ma soeur a déjà distingué, et

que son coeur préfère. Non, ce coeur qui s'est ouvert à moi avec

tant de confiance et d'ingénuité ne sera pas trompé dans son

attente; il n'aura point à combattre une inclination que j'ai

cherché moi-même à faire naître; ma soeur n'aura point à

rougir _d'avoir écrit la première à un autre homme qu'à son

époux_. Chère petite! comme son billet m'a touché! Je lui

réponds pour la consoler, et lui fais entrevoir le bonheur

dans un avenir peu éloigné; nous y parviendrons avec un peu de

persévérance. Je lui envoie votre lettre, qui, je pense, aura

plus d'effet encore que la mienne. J'écris aussi à ma tante;

et, s'il le faut, je ferai valoir les droits qu'un père

mourant m'a remis sur ma soeur. C'est à vous me dit-il, que je

confie le soin de son bonheur. O mon père! votre attente ne

sera pas trompée; j'unirai Matilde à Lindorf, au fils de votre

ami, et votre Matilde sera heureuse. Reprenez donc courage,

mon ami; et soyez sûr que notre projet réussira. Matilde n'a

que seize ans; dans trois ou quatre ans elle sera plus formée,

plus capable de vous rendre heureux et de l'être elle-même. Ma

seule crainte est que, pendant ce temps-là, séparé d'elle, ce

coeur devenu tout à coup si froid, si insensible, ce coeur qui

n'est plus susceptible d'amour, ne rencontre l'objet qui doit

le faire revenir de cette erreur, et lui prouver qu'il ne se

connaissait pas encore. Du moins, mon cher Lindorf, si ce

malheur nous arrivait, promettez-moi, jurez-moi que vous ne

sacrifierez, ni vous-même, ni ma soeur à des engagements qui,

dès cet instant, cesseront d'exister. Je ne désire ce lien

qu'autant que je serai sûr qu'il ne fera le malheur ni de l'un

ni de l'autre; et j'aime mieux avoir à consoler Matilde de la

perte de son amant, que de l'indifférence de l'époux que son

coeur a choisi. Ainsi, du moment qu'elle ne sera plus la femme

que vous préférez à toute autre; du moment que vous serez

convaincu qu'une autre qu'elle peut vous rendre plus heureux,

ayez le courage de l'avouer à votre ami; soyez sûr qu'au lieu

d'altérer son estime vous la redoublerez.

"Je crois une passion violente peu nécessaire au bonheur

conjugal; je vous l'ai dit dans ma précédente lettre, et je

persiste dans mon idée. Mais je crois plus fortement encore

qu'il faut au moins que deux époux se préfèrent mutuellement à

l'univers entier, et n'aient jamais un instant de regret

d'être liés pour la vie. Je crois qu'il faut entre eux cet

accord de sentiments, ce rapport de goûts, cette liaison des

âmes qui ne peut exister si l'un des deux aime ailleurs, et

doit nécessairement cacher à l'autre les pensées dont il est

le plus occupé.

"Voilà, je vous l'avoue, ce qui jusqu'à présent m'a empêché de

me marier, et de céder aux désirs de ma famille, qui

s'éteindrait avec moi. J'ai craint que ma position brillante

et la faveur dont je jouis n'engageassent peut-être la femme à

qui je m'adresserais au sacrifice d'une inclination

antérieure. J'ai craint d'acquérir des droits usurpés sur un

coeur déjà engagé, de séparer, sans le savoir, deux amants que

je rendrais malheureux, et de l'être moi-même à l'excès quand

je viendrais à le découvrir.

"Vous me connaissez trop, mon cher Lindorf, pour croire que je

veuille vous faire des reproches quand je vous ouvre mon coeur.

Vous savez ma façon de penser sur l'accident qui changea ma

figure. Elle est toujours la même, et je vous jure de nouveau

que je me félicite tous les jours de pouvoir me livrer à mon

goût dominant, et suivre la carrière qui me convenait le plus:

heureux d'avoir pu, dans celle que j'ai quittée, donner des

preuves de mon courage et de mon zèle pour mon roi, et de

pouvoir le servir actuellement d'une autre manière! Il a

besoin de bons ministres autant que de bons généraux. Je

tâcherai de remplir de mon mieux ma vocation actuelle, et je

pense avec plaisir, mon cher Lindorf, que je suis très-bien

remplacé pour la précédente. Ainsi je ne regrette rien, rien

du tout, je vous assure. Mais je me rends justice; je sens que

je ne suis pas fait pour inspirer l'amour, et je n'y prétends

pas. Peut-être est-ce par cette raison que je me suis persuadé

qu'il n'est pas nécessaire au bonheur; mais au moins je

voudrais trouver un coeur qui ne fût prévenu par aucun autre

objet. Je ne m'effrayerais pas même d'un peu de répugnance

dans les commencements; elle est naturelle, et je dois m'y

attendre. C'est à moi à la dissiper peu à peu, à me faire

aimer d'abord par reconnaissance, ensuite par habitude. On

finirait par s'accoutumer à ma figure; et mon unique étude

serait de la faire oublier à force de bons procédés.

"Comment une femme ne finirait-elle pas par s'attacher à celui

qui n'existerait que pour la rendre heureuse, qui préviendrait

tous ses désirs, qui lui soumettrait tous les siens, et lui

saurait gré des moindres marques d'attachement qu'elle lui

donnerait?

"Voilà, mon cher ami, la douce chimère de mon coeur, que

j'espère bien réaliser un jour. Je vois tous les obstacles;

ils ne me rebutent point. Je sais la difficulté de trouver une

femme dont le coeur n'ait reçu aucune impression; car alors

tout mon ouvrage est détruit d'avance. On ferait sans cesse la

comparaison entre moi et l'objet aimé, regretté, on me

regarderait comme un monstre; la prévention, l'aigreur

empoisonneraient tout. Mais je puis rencontrer une jeune

personne telle que je la désire et que je ne cesserai de la

chercher, dont l'âme simple et naïve ne connaisse point encore

l'amour et très-peu le monde; si je puis la trouver, elle sera

à moi, dussé-je la forcer à m'épouser. Je saurais la rendre

malgré elle la plus heureuse des femmes, et l'obliger à chérir

ses liens. Je sens que dans les commencements on pourra

m'accuser de peu de délicatesse; mais mon motif secret me

justifiera à mes propres yeux. Je n'ai pas d'autre moyen de

jouir du seul bonheur que mon coeur désire, celui d'être époux

et père, et de finir mes jours dans le sein de ma famille.

Liens sacrés, relations intimes, qui doublent l'existence et

sans lesquels l'homme isolé ne tient à rien dans le monde,

traîne une vie inutile, meurt sans être regretté..., oui, vous

ferez mon bonheur. Je n'y pense jamais sans émotion; et cette

lettre de Justin que je vous ai envoyée m'arrachait des larmes

d'attendrissement. Qu'ils sont heureux ces bonnes gens! _Il

vous manque une Louise_, me disait-il; _que le bon Dieu vous la

donne!_ Honnête et bon Justin! les prières d'un coeur pur comme

le tien doivent être exaucées; elle le seront sans doute. Oui,

je la trouverai cette compagne que j'adore déjà sans la

connaître. Elle et moi, Lindorf et Matilde, Justin et Louise,

voilà trois couples heureux dans l'univers. N'en acceptez-vous

pas l'augure, mon cher ami? Pour moi, cette idée me

transporte; elle me fait croire d'avance à la félicité

suprême.

"Que me parlez-vous d'héritage et de privation? Si ma tante

était assez injuste pour priver Matilde du sien, Matilde

n'est-elle pas assez riche pour s'en passer? Est-ce le plus ou

le moins qui influe sur le bonheur, quand d'ailleurs on est

dans l'aisance? et son bien, réuni au vôtre, ne vous

suffirait-il pas? Cependant, comme le plus ne gâte rien, et

qu'il vaut mieux que les choses se fassent de bonne grâce,

attendons encore, mon ami. Je ne répondrais pas d'être jaloux,

si vous étiez heureux bien longtemps avant moi; et ma chère

femme n'est pas encore trouvée. Dans quelque temps je n'en

occuperai sérieusement. A présent je ne pense qu'aux affaires

du roi. Je crains de n'avoir à l'avenir pas trop le temps pour

vous écrire; aussi vous voyez que je prolonge aujourd'hui ce

plaisir, etc. etc."

Le reste de la lettre renfermait des affaires politiques, des

détails sur la Russie, que Caroline sauta ou parcourut à

peine: elle avait bien autre chose à penser! Son coeur ne

pouvait plus suffire à tout ce qu'elle éprouvait: il lui

paraissait qu'elle était transportée dans un monde nouveau,

dont jusqu'alors elle n'avait pas même eu l'idée. Cette

dernière lettre surtout la frappa beaucoup. Elle la relut tout

entière, d'abord avec une sorte de saisissement très-pénible.

Cette espèce de prédiction sur Lindorf, cette crainte

excessive d'être uni à une femme dont le coeur serait engagé

ailleurs, lui firent une impression cruelle; mais quand elle

en vint ensuite aux projets de bonheur de comte, aux motifs

qui l'avaient engagé à l'épouser malgré sa répugnance, elle en

fut si touchée, que déjà, pour un instant, elle crut n'aimer

plus que lui dans le monde, ou plutôt elle ne pouvait démêler

le sentiment dont elle était agitée. Elle restait là les yeux

fixés sur cette lettre, sans penser que le cahier n'était pas

fini. Cependant, peu à peu cet enthousiasme se dissipa;

l'image du comte s'effaça, celle de Lindorf reprit son empire;

la lettre fut posée et la lecture continuée.

SUITE DU CAHIER.

"Le temps se passe, Caroline, et les vingt-quatre heures que

j'ai consacrées à ce pénible ouvrage sont près d'être

écoulées. J'aperçois déjà les premiers rayons du jour, de ce

jour où je verrai peut-être pour la dernière fois celle à qui,

hier encore, à la même heure, je croyais consacrer ma vie

entière. Combien j'étais heureux! comme l'espérance et l'amour

me berçaient de leurs douces chimères! Un instant a tout

détruit, m'a plongé dans le néant le plus affreux. Mais, que

fais-je? Dois-je employer à me plaindre les instants qui me

restent pour vous conduire au bonheur, pour vous en montrer le

chemin? Oui, Caroline, vous serez heureuse; et cette certitude

peut seule me faire supporter la vie.

"Un an à peu près se passa sans apporter aucun changement à

notre situation. Matilde était toujours à Dresde, le comte

toujours en Russie, et moi toujours à Berlin. Une

correspondance suivie soutenait nos liaisons mutuelles; mais

celle de Dresde, passant par Pétersbourg, n'était ni bien

fréquente ni bien animée.

"Matilde, élevée dans la retenue et même avec sévérité,

n'osait se laisser aller à ses sentiments, et n'exprimait tout

au plus que de l'amitié. Je lui répondais bien naturellement

sur le même ton, mais décidé cependant à l'épouser dès que sa

tante voudrait y consentir; la préférant sincèrement à toutes

les femmes que je connaissais alors, je fuyais avec soin

toutes les occasions de rencontrer des objets qui auraient pu

me détourner ce cette idée, et l'emporter sur elle dans mon

coeur.

"Il m'en coûtait peu de me priver des plaisirs d'éclat. Depuis

la malheureuse aventure de Louise et du comte, j'avais

conservé une sorte de mélancolie habituelle qui s'accordait

fort bien avec mon projet. Tout entier aux devoirs de mon état

et au soin de faire ma cour au roi, je consacrais le reste de

mon temps à la lecture, à la musique, ou bien à me promener à

cheval.

"Un malheureux événement vint troubler ma tranquillité et

redoubler ma tristesse. Mon père, qui ne quittait point sa

terre de Ronnebourg, eut une attaque d'apoplexie. Ma mère,

depuis longtemps faible et valétudinaire, faillit succomber à

sa douleur et à son effroi. On vint me chercher immédiatement.

J'arrive. Je les trouve tous deux dans le plus grand danger.

Ma vue parut les ranimer. Ma mère surtout, qui me chérissait

avec la plus vive tendresse, se trouva sensiblement mieux, et

l'attribua à ma présence et à mes soins; mais l'état de mon

père en demandait de continuels. J'écrivis en cour pour

solliciter un congé. Mon motif était trop légitime pour que je

ne l'obtinsse pas; et je me consacrai entièrement à mes

parents.

"C'est précisément alors, Caroline, que vous vîntes embellir

la cour que j'avais quittée; et ce fut aussi à cette époque

que le comte eut cette fâcheuse maladie qui le retint en route

si longtemps. Je l'appris indirectement. Dans tout autre

temps, j'aurais volé auprès de lui; mais j'étais retenu à

Ronnebourg par des devoirs trop chers et trop sacrés pour en

avoir même l'idée.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 11 / 29 段