"Elle me quitta. Je restai seul avec son père. Je lui parlai

d'abord de mes recrues; j'en avais la liste, que je lui lus.

Au nom de Justin, je vis la joie se répandre sur sa

physionomie. -- Comment, dit-il, ce coquin s'est engagé? Que le

ciel en soit loué; nous en voilà débarrassés! -- Comment,

Johanes, ce coquin? Mais je ne veux point d'un coquin dans ma

compagnie, et je vais lui rendre son engagement. -- Gardez-vous-en,

monseigneur, avec le respect que je vous dois. Quand

je dis coquin, ce n'est pas que ce ne soit le plus honnête

garçon du village, et brave comme le roi: ça vous tue un loup

sans balancer; jugez ce qu'il fera d'un homme! Vous n'aurez

pas un meilleur soldat; mais s'il faut tout vous dire, ajouta-t-il

en baissant la voix, ne s'était-il pas mis dans la tête

d'être amoureux de ma Louise, et la petite sotte ne voulait-elle

pas l'épouser bon gré mal gré!... Un garçon qui n'a pas

le sou, élevé par charité! J'aurais mieux aimé, je crois, la

tuer que de la lui donner. Mais, Dieu soit loué! le voilà

parti, ou peu s'en faut; et j'espère que nous n'entendrons

plus parler de lui. C'est dommage pourtant! Il avait bien soin

de nos troupeaux; il a sauvé ma vache avec un courage... Sans ce

diable d'amour... -- Et ne pensez-vous point à marier Louise

pour la consoler du départ de Justin? -- Plût au ciel qu'elle

le fût déjà! ça ne donne que du tourment. A présent que me

voilà tranquille d'un côté, je vais avoir des inquiétudes de

l'autre. Je vois bien aussi que notre jeune baron rôde autour

d'elle. Tant qu'elle avait son Justin, elle n'était que trop

bien gardée; mais à présent je ne sais trop ce qui en

arrivera. Je ne peux pas défendre ma maison à mon jeune

maître, comme je l'avais défendue à Justin. On a ses affaires:

on ne peut pas toujours être là. Je mourrais content si je la

voyais bien établie; mais il n'y a pas d'apparence. Dans ce

village, ils sont tous pauvres; et Louise n'est pas riche. --

Eh bien, Johanes, si vous le voulez, je la marierai, moi, à un

de mes fermiers, jeune, honnête homme, et fort à son aise. Il

possède en propre dans ma terre de Walstein, à quelques

journées d'ici, une métairie qui est, je crois, plus

considérable que celle-ci; et, comme je l'aime beaucoup, je

lui donnerai, en le mariant, une bourse de cinquante ducats,

et autant à votre fille pour les frais de la noce, et pour

commencer le ménage. Voyez si ci parti vous convient; ce sera

une affaire faite. Johanes, tout émerveillé, voulait se

prosterner devant moi. -- O monseigneur, si je le veux! J'en

pleure de joie et de reconnaissance; toute ma crainte est que

lui ne veuille pas de Louise; et s'il allait savoir cette

amourette de Justin.. -- Ne craignez rien; il n'en sera pas

jaloux. Justin est son meilleur ami; et plus Louise l'aimera,

plus il sera content. Le bon Johanes ouvrait de grands yeux et

n'y comprenait rien. Il fallut lui expliquer la chose. Il n'en

revenait pas d'étonnement; mais il confirma son consentement

avec d'autant plus de joie, qu'il faisait le bonheur de sa

fille.

"Ma seule condition fut qu'ils iraient tout de suite habiter

ma ferme. Il n'y mit aucun obstacle; il se proposa même de

suivre ses enfants, et de s'établir avec eux. Je le chargeai

du soin d'apprendre le tout à Louise, et je le laissai pour

courir au village. Je rendis à Justin son engagement de

soldat, en lui remettant l'acte de donation de la ferme, et la

bourse de cinquante ducats que j'avais promise, et je me hâtai

de revenir auprès de vous. Votre air, tantôt rêveur, tantôt

agité, quelques mots entrecoupés, l'absence de Fritz, qui

avait disparu depuis la veille, tout me fit craindre que vous

n'eussiez concerté ensemble un projet dont l'exécution serait

peut-être plus prompte que je ne le pensais. Je résolus donc

de hâter, autant que possible, le mariage et le départ de nos

jeunes gens, et ce fut dans cette idée que je retournai encore

à la ferme. Je voulais mettre cette condition à mes bienfaits,

et donner à Louise le présent de noces que je lui destinais...

Vous savez le reste, cher Lindorf, et comment vous fûtes abusé

par une fausse apparence. Louise avait été tout le jour au

village, chez une parente, peut-être pour éviter une nouvelle

visite de votre part. Son père, impatient de lui apprendre son

bonheur, l'était allé chercher: ils avaient rencontré

l'heureux Justin, qui venait au jardin; il leur montra son

trésor. Le petit garçon que j'avais envoyé chercher Louise,

lui ayant dit que je l'attendais au jardin, elle n'écouta que

le premier mouvement de sa joie, accourut près de moi, et me

témoigna sa reconnaissance de manière à vous faire une

illusion cruelle.

"Oui, je me mets à votre place dans ce terrible moment; jugez

donc si je vous pardonne! Un peu plus de confiance de ma part,

un peu moins de vivacité de la vôtre, et ce malheur n'arrivait

pas. Au reste, je vous le répète, mon cher Lindorf, il ne

serait réel pour moi que si vous aviez été soupçonné.

"Ce récit me fut fait à plusieurs reprises, et toujours en

excitant chez moi un renouvellement de douleur et de remords

déchirants. Je racontai à mon tour au comte à quel point

l'indigne Fritz avait contribué à mon égarement. Depuis le

jour fatal, je ne l'avais pas revu; il était disparu du

château. J'appris de son père qu'il s'était fait soldat, et je

n'en ai plus entendu parler.

"Dès le lendemain de cet affreux événement, mon père crut

devoir aller lui-même à la cour l'apprendre au roi, et

laissant le comte à mes soins, il fit ce triste voyage. Le roi

fut véritablement touché de cette nouvelle. Il envoya sur-le-champ

ses chirurgiens à Ronnebourg, et dit à mon père qu'il y

viendrait lui-même dès que le blessé serait hors de tout

danger.

"Les chirurgiens confirmèrent ce qu'avaient dit le précédents;

seulement ils se flattèrent que la blessure du genou ne serait

pas aussi fâcheuse qu'on l'avait craint, et que le comte en

serait quitte pour boiter. J'avais fait tendre un lit dans sa

chambre: le jour, la nuit, je ne le quittais pas un instant,

et je m'efforçais, par les soins les plus assidus, de lui

prouver tout l'excès de mon repentir. Il y paraissait aussi

sensible que si ce n'avait pas été moi qui l'eusse mis dans le

cas de les recevoir.

"Je lui fis des lectures pour le distraire dès qu'il fut en

état de les soutenir. Jusqu'alors ma légèreté, mon extrême

vivacité, et cette funeste passion pour Louise, m'avaient

empêché d'étudier. J'appris à connaître tout le charme de ce

genre d'occupation, qui remplit le coeur et l'âme, en même

temps qu'il orne l'esprit. Il me fut aisé de m'apercevoir que,

dans le choix des livres qu'il me demandait, son but était

plutôt de m'instruire et de m'y faire prendre goût, que de

s'amuser lui-même.

"Ces lectures étaient suivies de réflexions justes et

profondes, qui étaient pour moi des traits de lumière. Le plus

souvent il tournait la conversation sur les devoirs d'un

militaire: il me les peignait avec force; il me prouvait

combien ils étaient compatibles avec les moeurs et le véritable

honneur, et à quel point le vrai courage pouvait s'allier avec

l'humanité et la sensibilité..... Homme excellent! si j'ai

quelques vertus, c'est à lui que je les dois. Il m'a fait ce

que je suis, et ces deux mois de retraite avec lui formèrent

plus mon coeur, mon jugement, avancèrent plus mes

connaissances, que n'avait fait toute mon éducation

précédente."

(Ici, en marge du cahier, se trouvait écrite, d'une encre

récente, le réflexion suivante que Lindorf venait d'y

ajouter:)

"O Caroline! voilà l'homme auquel vous êtes unie; voilà celui

auquel, dans ce moment sans doute, vous êtes fière

d'appartenir, et que vous jurez de rendre heureux. Quel que

soit l'excès de son bonheur, il en est digne; et si je lui

rends Caroline, tous mes torts sont réparés."

Nous n'avons point voulu interrompre cette intéressante

narration par le détail de tout ce qu'elle fit éprouver à

Caroline. Nous laissons à chaque lecteur le soin d'en juger

d'après son propre coeur, et de marquer comme il le voudra les

endroits où le cahier fut posé et repris, et où il tomba des

mains de l'épouse du comte; ceux où le coeur battait plus ou

moins fort; celui où un cri s'échappa. Ce qu'il y a de sûr,

c'est qu'il ne fut pas lu jusqu'ici sans interruption, et qu'à

cette page un mouvement prompt et involontaire lui fit saisir

la petite boîte: elle l'entr'ouvrit seulement, et la referma

tout de suite avec une sorte de crainte respectueuse, comme si

ses regards l'avaient profanée; puis elle la posa tout près

d'elle et reprit le cahier.

"Un mois après cet événement, le roi, sachant que son favori

pourrait le voir, vint à Ronnebourg avec peu de suite. Je lui

fus présenté pour la première fois. Il me témoigna de la

bienveillance, et m'assura de sa protection; mais quelle fut

ma confusion quand je l'entendis me faire des compliments sur

les preuves d'amitié que je donnais au comte dans cette triste

circonstance, et sur les soins assidus que je lui rendais!...

Ah! sans mon père,... je crois que, tombant à ses pieds, je

lui aurais avoué combien je les méritais peu, et à quel point

j'étais coupable. Lorsqu'on eut prévenu le comte, le roi passa

dans sa chambre avec mon père et moi. Quelques moments après,

ils désirèrent être seuls et nous sortîmes. Une heure

s'écoula, mon père fut rappelé, et je ne tardai pas à l'être

aussi. Quand je rentrai, je le trouvai aux genoux du roi, dont

il baisait la main. Venez, mon fils, me dit-il, venez vous

jeter avec moi aux pieds du meilleur des maîtres, et remercier

le plus généreux des amis... Le comte remet sa compagnie aux

gardes, et, à sa prière, Sa Majesté veut bien vous

l'accorder... Méritez un si grand bienfait en imitant, s'il

est possible, votre prédécesseur.... Ah! c'était aux genoux du

comte que j'aurais voulu me jeter, et mourir de ma confusion.

J'en fis même la démonstration: mon père, qui crut que la joie

m'égarait, me retourna du côté du roi, qui me releva avec

bonté, en me confirmant ce que mon père m'avait dit, et en

m'exhortant, comme lui, à imiter le comte... L'imiter! dis-je

en m'approchant de lui, en me baissant sur la main qu'il me

tendait; est-il un mortel qui puisse approcher de tant de

vertus?.... Et moi!... Il m'arrêta par un regard, et en

pressant sa main sur ma bouche... Ah! mon ami, mon

bienfaiteur, mon dieu tutélaire! si dans ce moment-là tu

parvins à modérer le transport de ma reconnaissance, laisse-moi

du moins l'exhaler sur ce papier; laisse mon coeur se

pénétrer de tes vertus, et de l'obligation qu'elles m'imposent

de me rendre digne de toi! En vain de ce lit de douleur, où te

retient ma barbarie, tu voudrais m'empêcher de ma la retracer;

en vain tu me cries: "Arrête, cher Lindorf! si je pouvais

aller jusqu'à toi, ce serait pour déchirer, pour anéantir cet

inutile souvenir, que je voudrais, au contraire, effacer de ta

mémoire comme il le sera de la mienne.." L'effacer de ma

mémoire! Non, Walstein, non: tant que j'existerai, mon crime y

restera gravé en traits ineffaçables... Cet écrit subsistera. Je

m'impose la loi de le relire une fois tous les ans. Mes

enfants le liront aussi; ils apprendront de toi à me

pardonner: mais ils verront à quels excès peuvent entraîner

les passion non réprimées."

(Le cahier de Lindorf finissait ici. Le but qu'il s'était

proposé en le remettant à Caroline lui avait fait ajouter la

note qui suit:)

"Le comte, quoique j'écrivisse ce que vous venez de lire, ne

voulut pas même en entendre la lecture; et, pour le contenter,

je fus obligé de lui dire que j'avais brûlé ce manuscrit; mais

je le conservai avec soin, et j'en rends grâces à la

Providence.

"A présent, Caroline, vous connaissez tous les détails du

premier de mes crimes.

"Je vais employer les moments qui me restent, à vous apprendre

par quelle fatalité je fus entraîné à celui que je me reproche

plus encore, et achever de vous faire connaître le seul homme

digne de vous.

"Passez au second cahier, daté de Risberg. Je vais l'écrire

sans interruption... Grand Dieu! quelle pénible tâche!... O

Caroline! plaignez au moins le coupable, mais malheureux

Lindorf."

Caroline, le coeur oppressé, les yeux inondés de larmes,

pouvait à peine lire. Cependant un intérêt si vif, si

pressant, l'animait, qu'elle n'y put résister. Elle essuya ses

yeux, et prit en soupirant le second cahier.

IIE CAHIER DE LINDORF.

De Risberg.

"Dès que le comte fut assez bien remis pour soutenir le

voyage, nous partîmes ensemble pour Berlin.

"Je pris possession de ma compagnie, que je trouvai dans le

meilleur état possible; et lui se livra dans son cabinet à des

études profondes et suivies, qui, jointes au peu d'exercice

qu'il prenait, altérèrent sa santé. Il maigrit beaucoup; et

son application continuelle lui donna cette courbure dans la

taille qui vous aura sans doute frappée. Mais il n'avait plus

la moindre prétention à la figure; et l'étude était devenue

chez lui une véritable passion.

"Il se livrait entièrement à la politique. Par un travail

assidu, il se mit en état, en deux ou trois années,

d'entreprendre les négociations les plus difficiles, et de

remplir avec le plus grand succès le poste brillant qu'il

occupe encore aujourd'hui.

"Dès notre arrivée à Berlin, il m'avait présenté chez sa

tante, madame la baronne de Zastrow, celle chez qui la jeune

comtesse Matilde demeurait depuis sa naissance. Veuve depuis

quelques années et n'ayant pas d'enfants, elle regardait cette

nièce comme sa fille et son unique héritière. Le comte

chérissait aussi sa petite soeur, pour laquelle il avait les

soins du père le plus tendre. Il m'en parlait souvent à

Ronnebourg, et ne me cachait point qu'il verrait avec plaisir

que je m'attachasse à elle, et qu'un lien de plus vînt

cimenter notre amitié. Je trouvai Matilde charmante; mais elle

avait à peine treize ans. Ce n'était encore qu'une fort

aimable enfant, avec qui je jouais avec plaisir, mais qui ne

m'inspirait pas ce que m'avait inspiré Louise. Cependant,

comme mon coeur était alors parfaitement libre, et que la

maison de la baronne de Zastrow était fort agréable, j'y

allais régulièrement tous les jours, et j'y étais reçu comme

l'intime ami du comte.

"Matilde, surtout, m'accablait d'amitiés; elle m'appelait son

frère; elle me disait en riant qu'elle ne voyait presque plus

le sien depuis qu'il était si devenu si laid et si savant, et

que c'était à moi à le remplacer. Je me prêtais à ce badinage;

je la nommais aussi ma soeur ma chère petite soeur, et je me

conduisais avec elle comme si en effet elle l'eût été.

"Quoiqu'elle fût très-jolie et qu'elle se formât tous les

jours, elle ne m'inspirait point encore d'autre sentiment que

celui d'une amitié vraiment fraternelle. Son genre de beauté,

séduisant peut-être pour tout autre, n'était précisément pas

celui que je préférais. Ce n'étaient ni les traits réguliers

et frappants de Louise, ni cette physionomie enchanteresse, ni

ce regard céleste qui va chercher le sentiment jusqu'au fond

de l'âme, cette bouche si naïve, ce son de voix si

touchant.... Ah! Caroline, un mot de plus, et ce cahier ne

vous parviendrait jamais. Laissez-moi m'occuper du comte, ne

voir que lui, ne penser qu'à lui, me pénétrer de cette sublime

idée, oublier tout le reste... Où en étais-je?... Je vous

parlais, je crois, de la jeune comtesse Matilde. Vous ne devez

pas l'avoir vue; elle était à Dresde lorsque vous étiez à

Berlin; et même elle y est encore, madame de Zastrow y ayant

fixé son domicile... Elle ne ressemble point à son frère, tel

du moins qu'il était avant mon malheur. Matilde n'est pas

grande. Le caractère de sa physionomie est la gaieté et la

vivacité. Tout est proportionné chez elle à sa petite taille:

c'est un petit nez retroussé, de petits yeux bleus, fins et

rapprochés, une petite bouche de rose toujours prête à rire,

un petit minois chiffonné, la plus jolie petite main et le

plus joli petit pied possible; enfin toutes les grâces de

l'enfance. Sa petite figure ronde et mutine excitait le

plaisir et la joie, mais jamais un tendre sentiment. Elle

paraissait elle-même incapable d'en ressentir, en sorte qu'on

badinait avec elle sans y voir aucun danger ni pour elle ni

pour soi-même . . .

"Cependant, insensiblement elle perdit beaucoup de cette

gaieté folâtre qui la caractérisait. Elle riait encore; mais

le plus souvent c'était un rire forcé, bientôt suivi d'un

soupir. Elle cessa peu à peu de me donner le nom de frère, et

de m'en accorder les privilèges. Quand je voulais l'embrasser,

elle reculait en rougissant; et quand je l'appelais ma chère

petite soeur, elle me répondait par un grave _monsieur_, qu'elle

semblait même avoir de la peine à prononcer.

"Le comte s'aperçut plus tôt que moi de ce changement. Ou je

suis bien trompé, me disait-il quelquefois, ou le coeur de

notre jeune étourdie commence à être bien d'accord avec mon

projet. Et le vôtre, mon cher Lindorf, où en est-il? Pourrai-je

bientôt vous appeler mon frère?

"J'étais trop vrai pour cacher au comte que je n'en étais

encore qu'à la tranquille amitié; mais certainement, lui

disais-je, mon coeur épuisé n'est plus capable d'aimer

autrement.... (ah! Caroline, combien je m'abusais!) et puisque

la charmante Matilde ne le ranime pas, c'est fini pour la vie.

Dans quelle erreur vous êtes! me répondit-il: à vingt-trois

ans vous vous croyez blasé sur l'amour, et vous ne le

connaissez pas encore! Votre passion pour Louise était plutôt

une effervescence des sens qu'un véritable sentiment. Son

excès même en était la preuve, et je n'en veux pas d'autre que

l'enlèvement que vous méditiez. Mon ami, quand un amant

préfère son propre bonheur, son propre intérêt à celui de

l'objet aimé, croyez que son coeur est faiblement touché. Je

souhaite que ce soit ma soeur qui vous fasse sentir la

différence de ce que vous avez éprouvé au véritable amour.

Elle est assez jeune pour attendre cette heureuse époque;

peut-être même est-ce sa grande jeunesse qui la retarde. Vous

ne voyez encore qu'une enfant; mais cette enfant commence à

devenir sensible. Il n'y a de là qu'un pas à l'intérêt plus

vif qu'elle va vous inspirer.

"J'embrassai le comte en l'assurant que déjà j'aimais assez

Matilde pour m'occuper avec plaisir du temps où je l'aimerais

davantage, et où je pourrais donner le nom de frère au

meilleur des amis; mais que j'avais encore de torts à effacer,

à faire oublier; que sa charmante soeur méritait un coeur tout à

elle, qui pût sentir tout le prix du sien.

"Peu de temps après cette conversation, il fut nommé à

l'ambassade de Russie. Nos adieux furent tendres et

m'affectèrent beaucoup. Depuis mon crime (car je ne puis

donner un autre nom à ce malheur), je ne regardais jamais le

comte sans un renouvellement de douleur et de remords. Cette

physionomie si belle, cette démarche si noble, ce regard qui

exprimait tant de choses, me revenaient sans cesse à l'esprit.

Pour lui, il ne paraissait rien regretter, et lorsqu'il me

voyait attacher en soupirant mes regards sur ses cicatrices,

quelquefois même me prosterner à ses pieds par un mouvement

involontaire: Bon jeune homme! me disait-il en me relevant, et

me serrant dans ses bras, un ami tel que tu le seras toujours

pour moi, un coeur comme le tien, mérite bien d'être acheté par

la perte d'un oeil. Peut-être si j'avais une maîtresse serais-je

moins philosophe; mais tel que je suis, je ne désespère

point de trouver une femme assez raisonnable pour m'aimer.

C'est l'amour qui fut la cause de mon malheur, c'est à lui à

le réparer!..... Ah! sans doute il le réparera. Le ciel est

juste, il t'a donné Caroline, et je serai seul malheureux.

"Avant de me séparer du comte, je le suppliai de me donner son

portrait tel qu'il était lorsqu'il vint à Ronnebourg. Je

savais que cette miniature existait; je voulais l'avoir pour

me retracer plus fortement encore et ma faute et sa

générosité: il me la refusa absolument. Non, mon cher ami, me

dit-il, vous n'aurez mon portrait ni d'une manière ni d'une

autre. Oubliez et ma figure passée et ma figure actuelle,

comme je les oublie moi-même; ne pensez qu'à mon coeur: il vous

est attaché pour la vie et sera toujours de même. Je

n'insistai pas, parce que je le vis décidé, et qu'il me

restait une ressource.

"La jeune comtesse Matilde possédait un portrait en médaillon

de son frère; mais depuis son accident elle ne le portait plus

du tout, et lui-même, je crois, l'avait oublié. Elle me

l'avait montré une fois; je l'avais trouvé parfait. J'obtins

d'elle, sans beaucoup de peine et sous le sceau du secret, de

m'en laisser prendre une copie: c'est celle que je joins ici,

Caroline, et que je vous prie d'accepter. Vous êtes la seule

personne au monde à qui j'en puisse faire le sacrifice; mais

je sais que vous en sentirez le prix: regardez-le souvent, et

pensez, en le regardant, que la belle âme qui animait ces

beaux traits existe encore, et plus pure et plus belle. Oui,

le changement même de ses traits lui donne un nouveau lustre,

et ce n'est pas pour votre époux que ces cicatrices doivent

vous donner de l'horreur... Mais, Caroline, si vous en

éprouvez pour son malheureux assassin, pensez à ses remords, à

son repentir, à tout ce qu'il doit souffrir en vous faisant un

tel aveu, en vous conjurant d'en aimer un autre, en

s'éloignant de vous pour toujours. Une telle expiation doit

suffire pour effacer mon crime et m'obtenir un généreux

pardon.

"Le comte, en me quittant, m'avait promis de m'écrire aussi

souvent que ses occupations pourraient le lui permettre. Tout

entier aux devoirs de son état, il lui restait peu de temps à

donner à des correspondances de plaisir ou d'amitié.

Cependant, quelque temps après son arrivée à

Saint-Pétersbourg, je reçus de lui les lettres que je joins à ce

paquet. Lisez-les, Caroline; vous les trouverez numérotées

dans leur ordre; votre époux s'y peint lui-même mieux que je

ne pourrais le faire..."

Caroline prit les lettres, chercha le n° 1, et l'ouvrit

promptement. L'écriture lui rappela d'abord ce petit billet au

crayon, le seul qu'elle eût reçu de sa vie dont l'impression

avait été si vive et si courte: elle sentit aussi l'aiguillon

déchirant du remords. Pendant quelques moments, ses larmes

l'empêchèrent de rien distinguer; enfin elle put lire. La

lettre était datée de Pétersbourg, un an environ avant son

mariage; elle contenait ce qui suit:

_Lettre du comte_ DE WALSTEIN _au baron_ DE LINDORF.

Saint-Pétersbourg, 7, 17...

No. I.

"Une lettre que je reçus hier de Matilde m'a confirmé ce que

je soupçonnais déjà depuis longtemps. Vous êtes aimé, mon cher

Lindorf. Cette âme pure et naïve, étonnée elle-même du nouveau

sentiment qui l'agite, n'a pas su le cacher aux yeux

clairvoyants de l'amitié fraternelle. Chaque phrase, chaque

mot de sa lettre décèlent son secret, et je ne crois pas la

trahir en le confiant à son époux... oui, son époux, cher

Lindorf... En vain votre délicatesse s'en défendrait plus

longtemps; elle doit céder à tout ce que je vais vous dire, ou

plutôt vous répéter. J'ai beaucoup réfléchi à notre dernière

conversation. Parce que vous n'aimez pas encore ma soeur avec

ces transports, cette ardeur dévorante que vous ressentiez

pour Louise, vous ne vous croyez pas digne d'elle, et vous en

concluez que vous n'aimerez jamais! Cependant vous avouez, et

je le crois, que vous avez la plus tendre amitié pour Matilde,

et qu'elle est même en ce moment non-seulement la femme que

vous préférez, mais la seule qui vous intéresse... Ah! mon

cher ami! que faut-il de plus pour le bonheur? Un sentiment si

doux laisse-t-il quelque chose à désirer? Et quand vous y

joindrez encore la reconnaissance de tous ceux qu'elle aura

pour vous, craignez-vous de ne pas l'aimer assez pour la

rendre la plus heureuse des femmes? Ah! je crois son bonheur

bien plus assuré que par une passion violente, qui se consume

bientôt dans ses propres flammes, et ne laisse que du vide et

des regrets. Depuis que je m'occupe de cette union, qui

serait, je l'avoue, un des plus grands plaisirs de ma vie,

j'ai étudié avec plus de soin que vous ne le pensez le

caractère de Matilde et le vôtre. Chaque remarque que j'ai

faite m'a confirmé dans mon idée, et convaincu que vous étiez

nés l'un pour l'autre... Sans être belle comme Louise, ou

comme beaucoup d'autres femmes, ma soeur a dans la figure ce je

ne sais quoi qui plaît tous les jours davantage, parce qu'il

développe toujours quelque agrément de plus, et qu'il consiste

dans le jeu varié d'une physionomie animée, plus que dans la

régularité des traits, qui finit toujours par fatiguer. Vous

me direz peut-être qu'elle n'est pas sensible, et que vous

l'êtes à l'excès.

"Je vais bien vous surprendre, mon cher Lindorf, et peut-être

vous fâcher; mais je crois Matilde pour le moins aussi

sensible que mon jeune ami. Sous cette apparente légèreté de

l'enfance, j'ai su démêler l'âme la plus capable de s'attacher

fortement. Déjà, vous le voyez, la petite insensible a fort

bien su vous apprécier. Elle saura vous aimer; jamais vous

n'aurez à vous plaindre de son coeur Son esprit a tout ce qu'il

faut aussi pour plaire au vôtre et pour vous fixer. Son

aimable vivacité, sa gaieté soutenue, ses talents vous

préserveront de l'ennui, le plus cruel fléau du bonheur

conjugal. Sa bonté, sa douceur, adouciront cette fougue

naturelle qui vous emporte si souvent malgré vous-même au delà

des bornes de la modération, et dont au reste vous m'avez paru

bien corrigé...

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 10 / 29 段