quitta pas de la soirée, et devant qui une telle conversation
était impossible; la leur roulait sur les devoirs de la
société, sur les moeurs, sur le véritable honneur. Le comte dit
à ce sujet des choses si fortes et si bien senties; il exprima
avec tant d'énergie la façon de penser la plus noble et la
morale la plus pure, que j'eus honte intérieurement d'avoir pu
douter un instant de sa vertu, et que je me promis même de ne
point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel
outrage, et que, vis-à-vis d'un homme tel que lui, c'était moi
qui aurais à rougir de mes soupçons. Il fallait, d'ailleurs,
jusqu'à un certain point, le compromettre avec mon domestique,
et cela ne se pouvait pas; je résolus donc me taire, et de
faire taire Fritz, qu'un faux zèle pour mes intérêts pouvait
avoir égaré.
"Mais tout en repoussant de mon coeur ce qu'il m'avait dit sur
le comte, je n'en étais pas moins décidé à profiter de sa
bonne volonté pour l'enlèvement de sa soeur. J'admirais les
principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou
plutôt je m'aveuglais sur les suites de cette action.
J'imaginais consoler, à force de bienfaits, le vieux Johanes.
Insensé que j'étais! comme si l'or pouvait dédommager un père
de la perte de sa fille, et d'une fille telle que Louise! Mais
je ne raisonnais plus, je n'étais plus à moi-même. Funeste et
terrible effet des passions! Qu'elles sont redoutables,
puisqu'elles peuvent égarer à ce point un coeur fait pour être
honnête et vertueux!
"Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse
levé: il était habillé et botté. -- Lindorf, me dit-il, je vais
jusqu'au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne
vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer à
sa ferme de Johanes, à qui j'ai à parler. Après votre scène
d'hier, j'imagine que vous et Louise seriez également
embarrassés de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis
que j'y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez
encore vous échapper, vous n'ayez pas la même surprise
qu'hier, et après m'avoir serré la main, il me laissa seul.
"Cette visite à la ferme, dont il me parlait de si bonne foi,
aurait dû me rassurer plutôt que de m'alarmer. Il ne pouvait
savoir que j'étais averti, donc il n'y avait point de mystère;
cependant je n'étais pas à mon aise. Une sorte de défiance
s'insinua dans mon âme, je sonnai. Fritz n'était pas là, ce
fut un des laquais de mon père qui vint prendre mes ordres. Il
était du village, et il y allait tous les jours. Je lui
demandai, de l'air le plus indifférent qu'il me fut possible,
si le sergent du comte était là pour recruter; il me répondit
que oui, et même qu'un de ses frères s'était engagé, et aussi
ce Justin, que le comte avait prétendu être amant aimé de
Louise. Monsieur le comte, me dit-il, est un si digne homme,
que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.
"Cet éloge naïf me fit rougir de nouveau de mes doutes.
Tranquille, et sur le comte et sur ce Justin, je ne pensai
plus qu'au projet d'enlever Louise, et de me l'attacher pour
jamais. Cette idée fermentait dans ma tête et dans mon coeur. A
vingt ans, enflammé par une passion aussi ardente, on
n'imagine aucun obstacle à ce qu'on désire. Secondé par Fritz,
tout me paraissait possible, et je l'attendis avec impatience
pour nous concerter ensemble; mais il ne paraissait point, et
le comte revint.
"Tout occupé de mon dessein, gêné par sa présence, il me
trouva l'air fort extraordinaire, et me le dit tout
naturellement. Je vis qu'il cherchait à me sonder. Ne voulant
pas trop le compromettre, je ne m'ouvris qu'à demi; mais j'en
dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes
projets de la veille. L'après-dînée, il me quitta pour aller,
me dit-il, écrire quelques lettres dans sa chambre, après quoi
nous devions nous promener ensemble à cheval.
"J'eus envie de profiter de cet instant où il me laissait
seul, pour aller m'éclaircir avec Louise, obtenir enfin cet
aveu tant désiré, et la décider à partir; mais je pouvais
trouver son père avec elle, et ma course serait inutile. Une
lettre que je lui remettrais moi-même adroitement parait à cet
inconvénient: j'allai l'écrire: elle se ressentait du trouble
de mon âme. Je renouvelais à Louise mes propositions de la
veille; je lui jurais un amour éternel, et m'engageais à lui
en donner toutes les preuves qu'elle pourrait en exiger. Je
lui demandais une réponse, et je la renvoyais à son frère pour
tous les arrangements.
"Ma lettre faite et pliée, j'allais la porter, lorsque Fritz,
que je n'avais pas revu depuis la veille, entre dans ma
chambre avec précipitation: Monsieur, me dit-il, vous m'avez
traité hier d'imposteur; où pensez-vous que soit en ce moment
Monsieur le comte?... Un frisson parcourut mes veines... --
Mais, chez lui, sans doute: pourquoi me dis-tu cela?... -- Oui,
chez lui! c'est-à-dire chez ma soeur, où je viens de le voir de
mes propres yeux. -- Prends garde à ce que tu dis... le
comte... il est impossible. -- Vous pouvez vous en convaincre,
monsieur: allez-y; peut-être le trouverez-vous encore dans le
jardin, où il attend Louise. Elle n'était pas à la maison, ni
mon père non plus; il a chargé le petit garçon de la ferme
d'aller la chercher promptement. J'étais dans un coin de la
cour; il ne m'a pas vu; et dès qu'il est entré dans le jardin,
je suis venu pour dire à monsieur que je n'étais pas un
menteur.
"A mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrés;
bientôt elle fut à son comble. Joué avec tant de perfidie et
d'indignité... et par qui? par l'homme que je respectais, que
je vénérais le plus au monde, par l'ami à qui je m'étais
confié!
"Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit
saisir mes pistolets; je les chargeai à balle sans remarquer
qu'ils l'étaient déjà, et, les prenant avec moi, je sortis
dans une fureur qui tenait de l'égarement, et dans quelques
minutes je me trouvai près de la ferme. Il fallait passer
au-dessous du jardin; la haie dans cet endroit était basse.
J'aperçus en effet le comte, se promenant avec l'air de
l'impatience, et regardant sans cesse du côté de la porte du
jardin opposé à celui où j'étais. Je n'avais pas eu le temps
de penser à ce que je devais faire, que cette porte s'ouvre,
et que je vois Louise, la timide et modeste Louise, à qui
jamais je n'avais pu dérober la moindre faveur, courir les
bras ouverts au-devant du comte, se précipiter dans les siens,
lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrêter
sur lui ses beaux yeux brillants d'amour et de joie. Je ne
sais comment je n'expirai pas; mais je crus toucher à mon
dernier moment. Un froid mortel glaçait mes veines; mes forces
m'abandonnèrent, et je fus contraint de m'appuyer contre un
arbre.
"La fureur me ranima bientôt; je jetai les yeux sur ce fatal
jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur
intelligence) se parlaient avec feu; le visage du comte
rayonnait de plaisir; jamais je ne l'avais vu aussi animé. Je
ne pouvais les entendre; mais il paraissait par ses gestes
qu'il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait
faiblement.
"Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d'or, et
la présente à Louise. Elle baisse les yeux, hésite encore un
moment; enfin elle la prend d'un air moitié confus, moitié
attendri. Le comte l'embrasse et tous les deux ensemble
rentrent dans la maison, au moment où j'allais sauter
par-dessus la haie qui nous séparait, et peut-être immoler deux
victimes à ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais
sans doute ôté la vie, si je n'avais vu le comte sortir de la
ferme avec la tranquillité de l'innocence et de la vertu, que
je pris pour celle de l'amour satisfait; et courant à lui mes
deux pistolets à la main: Défends-toi, traître, m'écriai-je en
lui en appuyant un sur la poitrine, et lui présentant l'autre;
ôte-moi une vie que tu m'as rendue odieuse, ou laisse-moi
délivrer la terre d'un monstre de perfidie... Il voulut
m'arrêter le bras, me parler. Je n'écoute rien, lui dis-je.
Convaincu par mes propres yeux... Défends-toi, ou je suis
capable de tout.
"En disant cela, je portai la bouche d'un de mes pistolets sur
mon front: plus heureux sans doute si le coup était parti!
Mais le comte le prévint, et se saisissant du pistolet: Vous
le voulez? dit-il, il recule quelques pas, et tire son coup en
l'air; le mien part en même temps, et va frapper mon généreux
ami. Je le vois chanceler, et tomber à mes pieds inondé de
sang, en s'écriant: Ah! malheureux Lindorf! quand vous saurez...
ah! vous êtes bien plus à plaindre que moi!.
{Ici s'achevait le premier volume de l'édition de 1786}
"Ma fureur s'éteignit à l'instant même. Je jetai loin de moi
l'arme meurtrière, et, me précipitant sur mon ami, je cherchai
à arrêter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa
blessure. Le coup avait donné dans le visage; plus de la
moitié d'une joue était emportée. Il me dit qu'il croyait
avoir le genou fracassé, mais qu'il sentait que ses blessures
n'étaient pas mortelles.
" Je m'efforçai de le relever à demi, de l'appuyer contre un
arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu
permettait. J'étais si troublé, que je ne songeais point que
j'en aurais pu trouver à la ferme, dont nous n'étions pas à
vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais même plus ce
qui avait pu causer cet affreux malheur; toute autre idée que
la sienne était effacée de mon esprit. Je le soutenais contre
ma poitrine, et, malgré mon tremblement, je vins à bout de lui
faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d'appareil.
"Quand j'eus fini, la mémoire me revint tout à coup. Ah Dieu!
c'est moi, c'est moi, malheureux, qui l'ai mis dans cet état
affreux! disais-je en gémissant, en me cachant le visage
contre terre, en poussant des cris inarticulés! -- Lindorf, me
disait le pauvre blessé, cher Lindorf, calmez-vous; écoutez-moi.
Il vous reste un moyen de réparer vos torts, de conserver
mon estime, mon amitié, de les augmenter même. Oui, vous me
serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre
honneur, ce que je vais exiger de vous... Je ne doutai pas
qu'il ne s'agît du sacrifice de mon amour; mais l'action
atroce que je venais de commettre avait fait une telle
révolution dans mon coeur que je n'hésitai pas un instant, et
que je m'engageai par les serments les plus forts. Eh bien! me
dit le plus généreux des hommes, j'exige que cette aventure
soit à jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous
n'avons pas de témoins; laissez-moi dire ce que je voudrai sur
mon accident; et gardez-vous de me démentir. Vous l'avez juré;
et, je le répète, ce n'est qu'à cette condition que je puis
vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous ôte à
jamais mon amitié.
"Je voulus parler, les sanglots m'en empêchèrent. Je ne pus
que baiser sa main et la presser contre mon coeur, déchiré de
remords. Malgré mes soins, le sang sortait toujours de la
plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever; mais
il s'aperçut alors que sa blessure au genou était plus
fâcheuse qu'il ne l'avait pensé. Le pistolet était chargé à
double coup; une balle s'était écartée, et nous jugeâmes que
l'articulation était cassée; du moins il ne pouvait absolument
se soutenir, et retomba par terre. Je me détestais; je
poussais des cris de douleur; je me prosternais aux pieds de
mon ami, et c'était lui qui me consolait. Allez à la ferme
chercher des secours, me dit-il enfin, vous y trouverez la
preuve que je n'étais pas, comme vous avez pensé, le plus
indigne des hommes. Allez; et, sur toutes choses, songez à
votre serment; si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.
"Je courus, sans lui répondre, à la ferme. J'entre
précipitamment, et ce que je vis me mit à l'instant au fait de
la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger
Justin, très-bien habillé, était à côté de Louise, dont il
tenait une main des les siennes. Elle se penchait vers lui
avec l'expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux père
Johanes, assis vis-à-vis d'eux, contemplait avec joie ce doux
spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner à
Louise, et que j'avais regardée comme le prix de son
déshonneur. Elle était sur la table avec une autre tout aussi
grosse. J'aperçus ce tableau d'un coup d'oeil, et je puis
attester que la seule impression qu'il me fit éprouver fut
d'ajouter à mes remords. Ma pâleur, le sang dont j'étais
couvert les effrayèrent. -- O mes amis! dis-je en entrant,
venez tous au secours du comte; il est ici près, blessé: venez
tout de suite. -- Ah Dieu! notre cher bienfaiteur! s'écrièrent
à la fois Louise et Justin. Nous courûmes tous en désordre où
je l'avais laissé.
"La perte de son sang et la douleur l'avaient affaibli; il
était à peu près sans connaissance. Louise courut chercher de
l'eau, du vinaigre.
"Il revint à lui, et leur dit avec peine qu'un malheureux
pistolet avec lequel il avait voulu s'amuser, en partant dans
ses mains, avait causé tout ce désastre, et que je m'étais
trouvé là par hasard.
"Il s'agissait de le transporter au château. Justin courut à
la ferme chercher une espèce de brancard et un matelas: nous
l'étendîmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse,
animé par la reconnaissance, et n'ayant pas, comme moi, le
poids accablant du remords, nous fut très-utile. Louise et son
vieux père nous aidèrent aussi de tout leur pouvoir. Nous nous
mîmes en marche. Pendant ce lent et pénible trajet, quelques
propos de Justin et Louise me firent comprendre qu'ils
s'aimaient depuis très-longtemps, et que, ce jour-là même, le
comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage,
en donnant à Justin une ferme assez considérable dans sa terre
de Walstein, sous la seule condition qu'ils se marieraient et
partiraient tout de suite; Johanes devait y aller avec eux.
Cette nouvelle et ces détails me rendaient bien criminel; mais
ma passion pour Louise était si bien éteinte, que j'entendis
même avec une sorte de plaisir qu'elle s'éloignerait, et que
je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule présence
aurait été pour moi un reproche continuel.
"Enfin nous arrivâmes; et lorsque nous eûmes déposé le
brancard dans la cour, et appelé des gens pour nous aider, mon
premier soin fut de monter à cheval, et de courir à bride
abattue chercher des chirurgiens à la ville prochaine. Elle
était à plus de trois lieues; cependant je fis une telle
diligence, que je les ramenai à l'entrée de la nuit. Je
trouvai tout le château dans la consternation la plus
affreuse. La manière dont mon père me reçut, en m'embrassant
tendrement, en louant mon zèle, me prouva qu'il ignorait
absolument que j'eusse quelque part à ce malheur. Il était
déjà dans un tel désespoir, que c'eût été pour lui le coup de
la mort, s'il avait appris la vérité. Cette considération,
plus que mon serment, me fit garder le silence; mais j'ose
assurer qu'il en coûtait à mon coeur, et que j'aurais voulu,
dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux à tout
l'univers que je l'étais à moi-même.
"Les chirurgiens, après avoir extrait les balles et sondé les
blessures du comte, déclarèrent qu'elles n'étaient pas
mortelles, mais qu'il y avait à craindre qu'il ne perdît
entièrement un oeil et l'usage de sa jambe, qu'ils parlèrent
même de couper. Le comte, qui se méfiait un peu de leur
habileté, s'y opposa fortement, et soutint avec un courage
inouï et le pansement, qui fut très-douloureux, et l'arrêt
qu'on lui prononça. Je ne pus y assister; mais dès que
l'appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de
n'en ressortir qu'avec lui.
"Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre
secret: elle était extrême; mes larmes ne tarissaient point;
et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de
chercher à me consoler. Il en vint jusqu'à me dire et me jurer
qu'il regardait cet événement comme un bonheur; que son goût
et ses talents l'avaient toujours porté à l'étude plutôt qu'à
l'état militaire; qu'il avait obéi à son père et au roi en
prenant le métier des armes; mais qu'il était charmé d'avoir
un prétexte spécieux pour le quitter, afin de se livrer
uniquement à la politique. D'ailleurs, me dit-il, je vous
crois guéri de votre passion. Le remède, il est vrai, a été
violent; mais s'il a eu son effet, je ne puis que bénir le
ciel de tout ce qui s'est passé.
"Oui, sans doute, j'étais guéri; je l'étais au point que,
trois semaines environ après ce malheur, j'appris sans la
moindre émotion et même avec joie, par Justin, qui venait tous
les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu'il avait
épousé Louise, et qu'ils étaient prêts à partir pour leur
nouvelle habitation. Le comte, à ce sujet, entra dans quelques
détails avec moi. Par délicatesse il n'avait pas voulu
jusqu'alors m'en parler; mais je l'en sollicitai.
"Le lendemain de la visite que vous avions faite ensemble à la
ferme, effrayé de la violence de ma passion, le comte rêvait
aux moyens d'en détourner les terribles effets, lorsque son
sergent lui présenta un jeune homme qu'il venait d'engager sa
bonne mine et sa profonde tristesse frappèrent et
intéressèrent le comte; il le questionna sur les motifs qui le
forçaient à se faire soldat. Le naïf Justin ne chercha point à
les déguiser. Passionnément amoureux de Louise depuis
plusieurs années, mais n'ayant aucune espérance; rebuté par
Johanes, menacé par Fritz, il voulait mourir, mais en brave
garçon, et en combattant les ennemies de son roi. Egalement,
disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise à un autre, et
ce malheur ne me manquerait pas, car son père a juré qu'elle
ne serait jamais à moi. Le comte lui demanda s'il était aimé
autant qu'il aimait. -- Eh! mon Dieu! sans doute, répondit-il:
sans cela, l'aimerais-je comme je le fais depuis si longtemps?
Pauvre chère Louise! je l'ai vue hier pour la dernière fois de
ma vie, et nous avons tant pleuré, que nous étions pour en
mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me
menâtes chez Louise, sa tristesse nous frappa... Mais j'espère,
ajouta Justin, que lorsque je serai parti, elle sera moins
malheureuse. Son père, et surtout son frère, la maltraitent
tous les jours à mon sujet; c'est pour cela que j'ai voulu
m'éloigner absolument. Je souhaite qu'elle se console; pour
moi, je ne me consolerai jamais...
"Le comte fut extrêmement touché, et conçut à l'instant le
généreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants,
en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien à
Justin, voulant premièrement parler à Louise, et savoir d'elle
la vérité. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver
seule; enfin il guetta si bien le moment, qu'il y parvint. Il
n'eut pas de peine à obtenir d'elle l'aveu de son amour pour
Justin. Son coeur en était plein; et depuis qu'elle le savait
engagé, elle ne faisait que pleurer, et cherchait, de son
côté, l'occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que
leur inclination avait commencé longtemps avant la mort de sa
mère; que, dès ce temps-là, elle allait tous les jours le voir
au pâturage. C'était pour lui donner le signal de venir le
joindre, et pour l'accompagner lorsqu'elle chantait, qu'il
avait essayé de jouer du flageolet, et qu'il y avait si bien
réussi; c'était pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses
rouets, qu'il avait commencé à tresser l'osier et à sculpter
le bois. Elle montra au comte de petits groupes très-joliment
travaillés: dans l'un, on voyait Justin assis aux pieds de
Louise, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux
fait encore, représentait le jeune berger terrassant un loup;
car c'était pour elle aussi qu'il avait donné ses premières
preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des
vaches de Johanes.
"Comment la tendre et reconnaissante Louise eût-elle pu
refuser son coeur à celui qui l'avait si bien mérité? Aussi,
disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l'aime de toute
mon âme, et je l'aimerai toujours quand même je ne le verrais
plus... Hélas! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent
je disais à Justin, quand il se désolait d'être aussi pauvre:
Console-toi, mon bon ami; laisse seulement revenir notre jeune
maître; il parlera à mon père, et j'ai dans le coeur qu'il nous
mariera. Il est bien revenu, mais... Elle s'arrêta... -- Mais!
achevez... -- Mais je vois bien, dit-elle en baissant le yeux
et rougissant, qu'il n'y a rien à faire. Je serais même bien
fâchée qu'il sût que j'aime Justin, car mon frère m'assure
qu'il le tuerait. Au reste, à présent que Justin sera loin,
cela m'est bien égal; je veux le lui dire la première fois, et
s'il veut tuer quelqu'un, ce ne sera plus que moi...
"Le comte la rassura. Il lui promit qu'elle serait bientôt
heureuse; que Justin était à lui actuellement; qu'il en
pouvait disposer, et qu'il voulait en faire l'époux de Louise.
A peine pouvait-elle croire ce qu'elle entendait, et cet
espoir lui paraissait un songe; mais il lui dit que le soir
même elle le verrait réalisé; qu'il allait parler à Justin, et
qu'ensuite il parlerait à Johanes...
"C'est ce jour même, mon cher Lindorf, me dit le comte; c'est
lorsque, après être convenu de tout avec le jeune paysan,
après avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et
la plus pure, je venais le proposer pour gendre à Johanes, que
je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui
savait ce que je venais faire chez elle, qui m'attendait avec
toute l'impatience de l'amour, fut troublée à l'excès d'être
surprise avec vous. J'avoue que je le fus aussi, au point de
ne pouvoir vous le cacher, et ce fut là peut-être le
commencement de vos soupçons. J'en avais presque aussi, moi,
sur Louise. Nous avait-elle trompés Justin et moi? Etait-elle
d'accord avec vous? Voilà ce que je brûlais de savoir, et
votre réponse ne m'éclaircit qu'à demi. Elle me confirma
seulement dans l'idée que vous couriez le plus grand danger,
et qu'il fallait, à tout prix, vous arracher l'objet d'une
passion à laquelle vous étiez résolu de tout sacrifier.
"Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur
Justin, imaginant que peut-être votre amour s'augmentait de
l'idée qu'il était partagé. Si vous l'aviez reçue avec plus de
modération, je l'aurais faite entière; mais votre égarement
m'effraya. Je vis votre raison près de vous abandonner; vos
mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif
qui me fit frémir. Je vis que ce n'était pas le moment de
frapper les grands coups; j'en avais même trop dit, et je
n'avais fait qu'attiser le feu.
"Je cherchai donc à vous calmer, à vous ramener. Je vous
promis de prendre des informations. Par là j'espérais gagner
du temps, donner à Louise celui de s'éloigner avec son époux,
et prévenir vos projets de mariage ou d'enlèvement.
"Voulant donc presser cette union, j'allai dès le lendemain
matin chez Johanes, après vous en avoir averti, uniquement, je
l'avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre
entretien. Je ne vis Louise qu'un instant; mais ce fut assez
pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en
la soupçonnant d'intelligence avec vous. Cette idée l'avait
tourmentée elle-même toute la nuit: mais son inquiétude, sa
douleur, sa naïveté ne me laissèrent pas le moindre doute.