"J'y courus; mais je trouvai avec lui mon père, qui ne nous

quitta pas de la soirée, et devant qui une telle conversation

était impossible; la leur roulait sur les devoirs de la

société, sur les moeurs, sur le véritable honneur. Le comte dit

à ce sujet des choses si fortes et si bien senties; il exprima

avec tant d'énergie la façon de penser la plus noble et la

morale la plus pure, que j'eus honte intérieurement d'avoir pu

douter un instant de sa vertu, et que je me promis même de ne

point lui en parler. Il me semblait que ce serait un nouvel

outrage, et que, vis-à-vis d'un homme tel que lui, c'était moi

qui aurais à rougir de mes soupçons. Il fallait, d'ailleurs,

jusqu'à un certain point, le compromettre avec mon domestique,

et cela ne se pouvait pas; je résolus donc me taire, et de

faire taire Fritz, qu'un faux zèle pour mes intérêts pouvait

avoir égaré.

"Mais tout en repoussant de mon coeur ce qu'il m'avait dit sur

le comte, je n'en étais pas moins décidé à profiter de sa

bonne volonté pour l'enlèvement de sa soeur. J'admirais les

principes du comte sans me sentir la force de les imiter, ou

plutôt je m'aveuglais sur les suites de cette action.

J'imaginais consoler, à force de bienfaits, le vieux Johanes.

Insensé que j'étais! comme si l'or pouvait dédommager un père

de la perte de sa fille, et d'une fille telle que Louise! Mais

je ne raisonnais plus, je n'étais plus à moi-même. Funeste et

terrible effet des passions! Qu'elles sont redoutables,

puisqu'elles peuvent égarer à ce point un coeur fait pour être

honnête et vertueux!

"Le lendemain matin, le comte vint chez moi avant que je fusse

levé: il était habillé et botté. -- Lindorf, me dit-il, je vais

jusqu'au village pour voir mon sergent et mes hommes. Je ne

vous propose pas de venir avec moi, parce que je veux passer à

sa ferme de Johanes, à qui j'ai à parler. Après votre scène

d'hier, j'imagine que vous et Louise seriez également

embarrassés de vous revoir devant un tiers. Je vous avertis

que j'y vais, ajouta-t-il en riant, afin que si vous voulez

encore vous échapper, vous n'ayez pas la même surprise

qu'hier, et après m'avoir serré la main, il me laissa seul.

"Cette visite à la ferme, dont il me parlait de si bonne foi,

aurait dû me rassurer plutôt que de m'alarmer. Il ne pouvait

savoir que j'étais averti, donc il n'y avait point de mystère;

cependant je n'étais pas à mon aise. Une sorte de défiance

s'insinua dans mon âme, je sonnai. Fritz n'était pas là, ce

fut un des laquais de mon père qui vint prendre mes ordres. Il

était du village, et il y allait tous les jours. Je lui

demandai, de l'air le plus indifférent qu'il me fut possible,

si le sergent du comte était là pour recruter; il me répondit

que oui, et même qu'un de ses frères s'était engagé, et aussi

ce Justin, que le comte avait prétendu être amant aimé de

Louise. Monsieur le comte, me dit-il, est un si digne homme,

que tous nos jeunes gens voudraient servir sous lui.

"Cet éloge naïf me fit rougir de nouveau de mes doutes.

Tranquille, et sur le comte et sur ce Justin, je ne pensai

plus qu'au projet d'enlever Louise, et de me l'attacher pour

jamais. Cette idée fermentait dans ma tête et dans mon coeur. A

vingt ans, enflammé par une passion aussi ardente, on

n'imagine aucun obstacle à ce qu'on désire. Secondé par Fritz,

tout me paraissait possible, et je l'attendis avec impatience

pour nous concerter ensemble; mais il ne paraissait point, et

le comte revint.

"Tout occupé de mon dessein, gêné par sa présence, il me

trouva l'air fort extraordinaire, et me le dit tout

naturellement. Je vis qu'il cherchait à me sonder. Ne voulant

pas trop le compromettre, je ne m'ouvris qu'à demi; mais j'en

dis assez pour lui faire comprendre que je persistais dans mes

projets de la veille. L'après-dînée, il me quitta pour aller,

me dit-il, écrire quelques lettres dans sa chambre, après quoi

nous devions nous promener ensemble à cheval.

"J'eus envie de profiter de cet instant où il me laissait

seul, pour aller m'éclaircir avec Louise, obtenir enfin cet

aveu tant désiré, et la décider à partir; mais je pouvais

trouver son père avec elle, et ma course serait inutile. Une

lettre que je lui remettrais moi-même adroitement parait à cet

inconvénient: j'allai l'écrire: elle se ressentait du trouble

de mon âme. Je renouvelais à Louise mes propositions de la

veille; je lui jurais un amour éternel, et m'engageais à lui

en donner toutes les preuves qu'elle pourrait en exiger. Je

lui demandais une réponse, et je la renvoyais à son frère pour

tous les arrangements.

"Ma lettre faite et pliée, j'allais la porter, lorsque Fritz,

que je n'avais pas revu depuis la veille, entre dans ma

chambre avec précipitation: Monsieur, me dit-il, vous m'avez

traité hier d'imposteur; où pensez-vous que soit en ce moment

Monsieur le comte?... Un frisson parcourut mes veines... --

Mais, chez lui, sans doute: pourquoi me dis-tu cela?... -- Oui,

chez lui! c'est-à-dire chez ma soeur, où je viens de le voir de

mes propres yeux. -- Prends garde à ce que tu dis... le

comte... il est impossible. -- Vous pouvez vous en convaincre,

monsieur: allez-y; peut-être le trouverez-vous encore dans le

jardin, où il attend Louise. Elle n'était pas à la maison, ni

mon père non plus; il a chargé le petit garçon de la ferme

d'aller la chercher promptement. J'étais dans un coin de la

cour; il ne m'a pas vu; et dès qu'il est entré dans le jardin,

je suis venu pour dire à monsieur que je n'étais pas un

menteur.

"A mesure que Fritz parlait, ma rage augmentait par degrés;

bientôt elle fut à son comble. Joué avec tant de perfidie et

d'indignité... et par qui? par l'homme que je respectais, que

je vénérais le plus au monde, par l'ami à qui je m'étais

confié!

"Je renvoyai Fritz. Un mouvement presque machinal me fit

saisir mes pistolets; je les chargeai à balle sans remarquer

qu'ils l'étaient déjà, et, les prenant avec moi, je sortis

dans une fureur qui tenait de l'égarement, et dans quelques

minutes je me trouvai près de la ferme. Il fallait passer

au-dessous du jardin; la haie dans cet endroit était basse.

J'aperçus en effet le comte, se promenant avec l'air de

l'impatience, et regardant sans cesse du côté de la porte du

jardin opposé à celui où j'étais. Je n'avais pas eu le temps

de penser à ce que je devais faire, que cette porte s'ouvre,

et que je vois Louise, la timide et modeste Louise, à qui

jamais je n'avais pu dérober la moindre faveur, courir les

bras ouverts au-devant du comte, se précipiter dans les siens,

lui baiser les mains, le laisser presser les siennes, arrêter

sur lui ses beaux yeux brillants d'amour et de joie. Je ne

sais comment je n'expirai pas; mais je crus toucher à mon

dernier moment. Un froid mortel glaçait mes veines; mes forces

m'abandonnèrent, et je fus contraint de m'appuyer contre un

arbre.

"La fureur me ranima bientôt; je jetai les yeux sur ce fatal

jardin. Les deux amants (car je ne doutai plus de leur

intelligence) se parlaient avec feu; le visage du comte

rayonnait de plaisir; jamais je ne l'avais vu aussi animé. Je

ne pouvais les entendre; mais il paraissait par ses gestes

qu'il demandait avec ardeur quelque chose que Louise refusait

faiblement.

"Enfin le comte tire une bourse qui me parut pleine d'or, et

la présente à Louise. Elle baisse les yeux, hésite encore un

moment; enfin elle la prend d'un air moitié confus, moitié

attendri. Le comte l'embrasse et tous les deux ensemble

rentrent dans la maison, au moment où j'allais sauter

par-dessus la haie qui nous séparait, et peut-être immoler deux

victimes à ma rage. Je ne me connaissais plus. Je me serais

sans doute ôté la vie, si je n'avais vu le comte sortir de la

ferme avec la tranquillité de l'innocence et de la vertu, que

je pris pour celle de l'amour satisfait; et courant à lui mes

deux pistolets à la main: Défends-toi, traître, m'écriai-je en

lui en appuyant un sur la poitrine, et lui présentant l'autre;

ôte-moi une vie que tu m'as rendue odieuse, ou laisse-moi

délivrer la terre d'un monstre de perfidie... Il voulut

m'arrêter le bras, me parler. Je n'écoute rien, lui dis-je.

Convaincu par mes propres yeux... Défends-toi, ou je suis

capable de tout.

"En disant cela, je portai la bouche d'un de mes pistolets sur

mon front: plus heureux sans doute si le coup était parti!

Mais le comte le prévint, et se saisissant du pistolet: Vous

le voulez? dit-il, il recule quelques pas, et tire son coup en

l'air; le mien part en même temps, et va frapper mon généreux

ami. Je le vois chanceler, et tomber à mes pieds inondé de

sang, en s'écriant: Ah! malheureux Lindorf! quand vous saurez...

ah! vous êtes bien plus à plaindre que moi!.

{Ici s'achevait le premier volume de l'édition de 1786}

"Ma fureur s'éteignit à l'instant même. Je jetai loin de moi

l'arme meurtrière, et, me précipitant sur mon ami, je cherchai

à arrêter avec mon mouchoir le sang qui sortait de sa

blessure. Le coup avait donné dans le visage; plus de la

moitié d'une joue était emportée. Il me dit qu'il croyait

avoir le genou fracassé, mais qu'il sentait que ses blessures

n'étaient pas mortelles.

" Je m'efforçai de le relever à demi, de l'appuyer contre un

arbre, et de lui donner tous les secours que le lieu

permettait. J'étais si troublé, que je ne songeais point que

j'en aurais pu trouver à la ferme, dont nous n'étions pas à

vingt pas. Dans ce premier moment, je ne savais même plus ce

qui avait pu causer cet affreux malheur; toute autre idée que

la sienne était effacée de mon esprit. Je le soutenais contre

ma poitrine, et, malgré mon tremblement, je vins à bout de lui

faire, avec nos deux mouchoirs, une sorte d'appareil.

"Quand j'eus fini, la mémoire me revint tout à coup. Ah Dieu!

c'est moi, c'est moi, malheureux, qui l'ai mis dans cet état

affreux! disais-je en gémissant, en me cachant le visage

contre terre, en poussant des cris inarticulés! -- Lindorf, me

disait le pauvre blessé, cher Lindorf, calmez-vous; écoutez-moi.

Il vous reste un moyen de réparer vos torts, de conserver

mon estime, mon amitié, de les augmenter même. Oui, vous me

serez plus cher que jamais, si vous me promettez, sur votre

honneur, ce que je vais exiger de vous... Je ne doutai pas

qu'il ne s'agît du sacrifice de mon amour; mais l'action

atroce que je venais de commettre avait fait une telle

révolution dans mon coeur que je n'hésitai pas un instant, et

que je m'engageai par les serments les plus forts. Eh bien! me

dit le plus généreux des hommes, j'exige que cette aventure

soit à jamais un secret entre vous et moi. Heureusement nous

n'avons pas de témoins; laissez-moi dire ce que je voudrai sur

mon accident; et gardez-vous de me démentir. Vous l'avez juré;

et, je le répète, ce n'est qu'à cette condition que je puis

vous pardonner et vous aimer encore. Un seul mot vous ôte à

jamais mon amitié.

"Je voulus parler, les sanglots m'en empêchèrent. Je ne pus

que baiser sa main et la presser contre mon coeur, déchiré de

remords. Malgré mes soins, le sang sortait toujours de la

plaie. Il voulut, avec mon aide, essayer de se relever; mais

il s'aperçut alors que sa blessure au genou était plus

fâcheuse qu'il ne l'avait pensé. Le pistolet était chargé à

double coup; une balle s'était écartée, et nous jugeâmes que

l'articulation était cassée; du moins il ne pouvait absolument

se soutenir, et retomba par terre. Je me détestais; je

poussais des cris de douleur; je me prosternais aux pieds de

mon ami, et c'était lui qui me consolait. Allez à la ferme

chercher des secours, me dit-il enfin, vous y trouverez la

preuve que je n'étais pas, comme vous avez pensé, le plus

indigne des hommes. Allez; et, sur toutes choses, songez à

votre serment; si vous y manquez, je ne vous revois de ma vie.

"Je courus, sans lui répondre, à la ferme. J'entre

précipitamment, et ce que je vis me mit à l'instant au fait de

la conduite du comte, et me fit abhorrer la mienne. Le berger

Justin, très-bien habillé, était à côté de Louise, dont il

tenait une main des les siennes. Elle se penchait vers lui

avec l'expression de la tendresse et du bonheur. Le vieux père

Johanes, assis vis-à-vis d'eux, contemplait avec joie ce doux

spectacle, ainsi que la bourse que le comte venait de donner à

Louise, et que j'avais regardée comme le prix de son

déshonneur. Elle était sur la table avec une autre tout aussi

grosse. J'aperçus ce tableau d'un coup d'oeil, et je puis

attester que la seule impression qu'il me fit éprouver fut

d'ajouter à mes remords. Ma pâleur, le sang dont j'étais

couvert les effrayèrent. -- O mes amis! dis-je en entrant,

venez tous au secours du comte; il est ici près, blessé: venez

tout de suite. -- Ah Dieu! notre cher bienfaiteur! s'écrièrent

à la fois Louise et Justin. Nous courûmes tous en désordre où

je l'avais laissé.

"La perte de son sang et la douleur l'avaient affaibli; il

était à peu près sans connaissance. Louise courut chercher de

l'eau, du vinaigre.

"Il revint à lui, et leur dit avec peine qu'un malheureux

pistolet avec lequel il avait voulu s'amuser, en partant dans

ses mains, avait causé tout ce désastre, et que je m'étais

trouvé là par hasard.

"Il s'agissait de le transporter au château. Justin courut à

la ferme chercher une espèce de brancard et un matelas: nous

l'étendîmes dessus. Justin, dans la force de la jeunesse,

animé par la reconnaissance, et n'ayant pas, comme moi, le

poids accablant du remords, nous fut très-utile. Louise et son

vieux père nous aidèrent aussi de tout leur pouvoir. Nous nous

mîmes en marche. Pendant ce lent et pénible trajet, quelques

propos de Justin et Louise me firent comprendre qu'ils

s'aimaient depuis très-longtemps, et que, ce jour-là même, le

comte avait vaincu tous les obstacles et conclu leur mariage,

en donnant à Justin une ferme assez considérable dans sa terre

de Walstein, sous la seule condition qu'ils se marieraient et

partiraient tout de suite; Johanes devait y aller avec eux.

Cette nouvelle et ces détails me rendaient bien criminel; mais

ma passion pour Louise était si bien éteinte, que j'entendis

même avec une sorte de plaisir qu'elle s'éloignerait, et que

je ne la reverrais plus. Je sentais que sa seule présence

aurait été pour moi un reproche continuel.

"Enfin nous arrivâmes; et lorsque nous eûmes déposé le

brancard dans la cour, et appelé des gens pour nous aider, mon

premier soin fut de monter à cheval, et de courir à bride

abattue chercher des chirurgiens à la ville prochaine. Elle

était à plus de trois lieues; cependant je fis une telle

diligence, que je les ramenai à l'entrée de la nuit. Je

trouvai tout le château dans la consternation la plus

affreuse. La manière dont mon père me reçut, en m'embrassant

tendrement, en louant mon zèle, me prouva qu'il ignorait

absolument que j'eusse quelque part à ce malheur. Il était

déjà dans un tel désespoir, que c'eût été pour lui le coup de

la mort, s'il avait appris la vérité. Cette considération,

plus que mon serment, me fit garder le silence; mais j'ose

assurer qu'il en coûtait à mon coeur, et que j'aurais voulu,

dans ces premiers moments, me rendre aussi odieux à tout

l'univers que je l'étais à moi-même.

"Les chirurgiens, après avoir extrait les balles et sondé les

blessures du comte, déclarèrent qu'elles n'étaient pas

mortelles, mais qu'il y avait à craindre qu'il ne perdît

entièrement un oeil et l'usage de sa jambe, qu'ils parlèrent

même de couper. Le comte, qui se méfiait un peu de leur

habileté, s'y opposa fortement, et soutint avec un courage

inouï et le pansement, qui fut très-douloureux, et l'arrêt

qu'on lui prononça. Je ne pus y assister; mais dès que

l'appareil fut mis, je rentrai dans sa chambre, et je jurai de

n'en ressortir qu'avec lui.

"Je ne sais comment ma profonde affliction ne trahit pas notre

secret: elle était extrême; mes larmes ne tarissaient point;

et la malheureuse victime de ma barbarie ne cessait de

chercher à me consoler. Il en vint jusqu'à me dire et me jurer

qu'il regardait cet événement comme un bonheur; que son goût

et ses talents l'avaient toujours porté à l'étude plutôt qu'à

l'état militaire; qu'il avait obéi à son père et au roi en

prenant le métier des armes; mais qu'il était charmé d'avoir

un prétexte spécieux pour le quitter, afin de se livrer

uniquement à la politique. D'ailleurs, me dit-il, je vous

crois guéri de votre passion. Le remède, il est vrai, a été

violent; mais s'il a eu son effet, je ne puis que bénir le

ciel de tout ce qui s'est passé.

"Oui, sans doute, j'étais guéri; je l'étais au point que,

trois semaines environ après ce malheur, j'appris sans la

moindre émotion et même avec joie, par Justin, qui venait tous

les jours savoir des nouvelles de son bienfaiteur, qu'il avait

épousé Louise, et qu'ils étaient prêts à partir pour leur

nouvelle habitation. Le comte, à ce sujet, entra dans quelques

détails avec moi. Par délicatesse il n'avait pas voulu

jusqu'alors m'en parler; mais je l'en sollicitai.

"Le lendemain de la visite que vous avions faite ensemble à la

ferme, effrayé de la violence de ma passion, le comte rêvait

aux moyens d'en détourner les terribles effets, lorsque son

sergent lui présenta un jeune homme qu'il venait d'engager sa

bonne mine et sa profonde tristesse frappèrent et

intéressèrent le comte; il le questionna sur les motifs qui le

forçaient à se faire soldat. Le naïf Justin ne chercha point à

les déguiser. Passionnément amoureux de Louise depuis

plusieurs années, mais n'ayant aucune espérance; rebuté par

Johanes, menacé par Fritz, il voulait mourir, mais en brave

garçon, et en combattant les ennemies de son roi. Egalement,

disait-il, je mourrai de douleur de voir Louise à un autre, et

ce malheur ne me manquerait pas, car son père a juré qu'elle

ne serait jamais à moi. Le comte lui demanda s'il était aimé

autant qu'il aimait. -- Eh! mon Dieu! sans doute, répondit-il:

sans cela, l'aimerais-je comme je le fais depuis si longtemps?

Pauvre chère Louise! je l'ai vue hier pour la dernière fois de

ma vie, et nous avons tant pleuré, que nous étions pour en

mourir. Je me rappelai, me dit le comte, que lorsque vous me

menâtes chez Louise, sa tristesse nous frappa... Mais j'espère,

ajouta Justin, que lorsque je serai parti, elle sera moins

malheureuse. Son père, et surtout son frère, la maltraitent

tous les jours à mon sujet; c'est pour cela que j'ai voulu

m'éloigner absolument. Je souhaite qu'elle se console; pour

moi, je ne me consolerai jamais...

"Le comte fut extrêmement touché, et conçut à l'instant le

généreux projet de faire le bonheur de ces deux jeunes amants,

en me sauvant du plus grand des dangers. Il ne dit rien à

Justin, voulant premièrement parler à Louise, et savoir d'elle

la vérité. Il alla deux fois chez elle sans pouvoir la trouver

seule; enfin il guetta si bien le moment, qu'il y parvint. Il

n'eut pas de peine à obtenir d'elle l'aveu de son amour pour

Justin. Son coeur en était plein; et depuis qu'elle le savait

engagé, elle ne faisait que pleurer, et cherchait, de son

côté, l'occasion de le recommander au comte. Elle lui dit que

leur inclination avait commencé longtemps avant la mort de sa

mère; que, dès ce temps-là, elle allait tous les jours le voir

au pâturage. C'était pour lui donner le signal de venir le

joindre, et pour l'accompagner lorsqu'elle chantait, qu'il

avait essayé de jouer du flageolet, et qu'il y avait si bien

réussi; c'était pour lui faire ses paniers, ses fuseaux, ses

rouets, qu'il avait commencé à tresser l'osier et à sculpter

le bois. Elle montra au comte de petits groupes très-joliment

travaillés: dans l'un, on voyait Justin assis aux pieds de

Louise, et tous les deux assez reconnaissables; l'autre, mieux

fait encore, représentait le jeune berger terrassant un loup;

car c'était pour elle aussi qu'il avait donné ses premières

preuves de courage, en tuant un loup qui attaquait une des

vaches de Johanes.

"Comment la tendre et reconnaissante Louise eût-elle pu

refuser son coeur à celui qui l'avait si bien mérité? Aussi,

disait-elle au comte avec feu et sentiment, je l'aime de toute

mon âme, et je l'aimerai toujours quand même je ne le verrais

plus... Hélas! nous avions un espoir, un seul espoir. Souvent

je disais à Justin, quand il se désolait d'être aussi pauvre:

Console-toi, mon bon ami; laisse seulement revenir notre jeune

maître; il parlera à mon père, et j'ai dans le coeur qu'il nous

mariera. Il est bien revenu, mais... Elle s'arrêta... -- Mais!

achevez... -- Mais je vois bien, dit-elle en baissant le yeux

et rougissant, qu'il n'y a rien à faire. Je serais même bien

fâchée qu'il sût que j'aime Justin, car mon frère m'assure

qu'il le tuerait. Au reste, à présent que Justin sera loin,

cela m'est bien égal; je veux le lui dire la première fois, et

s'il veut tuer quelqu'un, ce ne sera plus que moi...

"Le comte la rassura. Il lui promit qu'elle serait bientôt

heureuse; que Justin était à lui actuellement; qu'il en

pouvait disposer, et qu'il voulait en faire l'époux de Louise.

A peine pouvait-elle croire ce qu'elle entendait, et cet

espoir lui paraissait un songe; mais il lui dit que le soir

même elle le verrait réalisé; qu'il allait parler à Justin, et

qu'ensuite il parlerait à Johanes...

"C'est ce jour même, mon cher Lindorf, me dit le comte; c'est

lorsque, après être convenu de tout avec le jeune paysan,

après avoir joui du doux spectacle de la joie la plus vive et

la plus pure, je venais le proposer pour gendre à Johanes, que

je vous trouvai aux genoux de sa fille. La pauvre Louise, qui

savait ce que je venais faire chez elle, qui m'attendait avec

toute l'impatience de l'amour, fut troublée à l'excès d'être

surprise avec vous. J'avoue que je le fus aussi, au point de

ne pouvoir vous le cacher, et ce fut là peut-être le

commencement de vos soupçons. J'en avais presque aussi, moi,

sur Louise. Nous avait-elle trompés Justin et moi? Etait-elle

d'accord avec vous? Voilà ce que je brûlais de savoir, et

votre réponse ne m'éclaircit qu'à demi. Elle me confirma

seulement dans l'idée que vous couriez le plus grand danger,

et qu'il fallait, à tout prix, vous arracher l'objet d'une

passion à laquelle vous étiez résolu de tout sacrifier.

"Je hasardai, vous vous le rappelez, une demi-confidence sur

Justin, imaginant que peut-être votre amour s'augmentait de

l'idée qu'il était partagé. Si vous l'aviez reçue avec plus de

modération, je l'aurais faite entière; mais votre égarement

m'effraya. Je vis votre raison près de vous abandonner; vos

mouvements, votre regard, avaient quelque chose de convulsif

qui me fit frémir. Je vis que ce n'était pas le moment de

frapper les grands coups; j'en avais même trop dit, et je

n'avais fait qu'attiser le feu.

"Je cherchai donc à vous calmer, à vous ramener. Je vous

promis de prendre des informations. Par là j'espérais gagner

du temps, donner à Louise celui de s'éloigner avec son époux,

et prévenir vos projets de mariage ou d'enlèvement.

"Voulant donc presser cette union, j'allai dès le lendemain

matin chez Johanes, après vous en avoir averti, uniquement, je

l'avoue, pour que vous ne vinssiez pas troubler notre

entretien. Je ne vis Louise qu'un instant; mais ce fut assez

pour me convaincre du tort que je lui avais fait la veille, en

la soupçonnant d'intelligence avec vous. Cette idée l'avait

tourmentée elle-même toute la nuit: mais son inquiétude, sa

douleur, sa naïveté ne me laissèrent pas le moindre doute.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 9 / 29 段