"Peu de temps après, je fus rappelé dans ma famille. Je revins

à Ronnebourg quelques mois avant l'arrivée du comte, et dès le

lendemain je courus à la ferme de Johanes, accompagné de

Fritz. Grand Dieu! que devins-je en revoyant Louise! quel

changement inouï quelques années avaient apporté à sa figure!

quelle l'impression elle me fit! Jamais je n'avais rien vu

d'aussi beau. Elle était en deuil. Son corset noir marquait sa

taille charmante, et faisait ressortir sa blancheur; l'émotion

et le plaisir animaient son teint des plus belles couleurs, et

ses grands yeux bruns de l'expression la plus vive et la plus

touchante; ses cheveux noirs comme le ruban qui les nouait,

rattachés en grosses tresses autour de sa tête, relevaient

toute la fraîcheur et tout l'éclat de la jeunesse. A peine

l'eus-je vue, que tous mes sens furent bouleversés, et qu'elle

produisit sur moi l'effet le plus prompt et le plus terrible.

"En allant à la ferme, j'avais résolu, pour m'amuser, de

laisser deviner à Louise lequel des deux était son frère, et

pour cela je m'étais mis à peu près comme lui; mais mon

extase, mon trouble, mon saisissement, me décelèrent bientôt.

Fritz riait, et voyait avec joie l'impression que sa soeur

faisait sur moi.

"Elle était accourue les bras ouverts et le plaisir dans les

yeux; mais tout à coup elle s'arrêta devant moi, me fit une

révérence gauche, que je trouvai remplie de grâces, et, se

jetant au cou de son frère, elle fondit en larmes. J'étais

tout aussi ému qu'elle: le vieux Johanes vint ajouter encore à

mon émotion; il me reçut avec tendresse et respect. Nous

entrâmes dans la ferme. Il me parla de Christine, de sa mort,

de ses regrets, de tout ce qu'elle avait dit sur Fritz et sur

moi. Je voulais répondre, et je ne pouvais que regarder Louise

et pleurer avec elle.

"Johanes me parla ensuite de ses enfants. Il me demanda si

j'étais content de son fils... Louise est une bonne fille, me

dit-il: elle a soin de moi et de mon ménage; elle remplace sa

mère aussi bien qu'elle le peut. Tant qu'elle sera sage, et

que son frère ira le bon chemin, je serai tranquille et

heureux, jusqu'à ce que j'aille à mon tour rejoindre me chère

Christine. Après cela, je me fie à Dieu et à monsieur le

baron, pour avoir soin de ma petite famille. N'est-ce pas, mes

enfants, vous consolerez votre vieux père?

"Louise se précipite à ses pieds, dans ses bras. Fritz

s'approche aussi; mais il me parut faiblement touché, ou

plutôt je ne voyais que Louise, la belle et sensible Louise.

J'aurais voulu me jeter avec elle aux genoux du vieillard, le

nommer aussi mon père. Je pris ses mains, je les pressai

contre mes lèvres: le père de Louise était alors pour moi

l'être le plus respectable. Il était temps que cette scène

touchante finît; mon coeur ne pouvait plus suffire à tout ce

qu'il éprouvait. Je sortis de la ferme, emportant dans ce coeur

éperdu d'amour l'image de Louise: Fritz s'en aperçut

facilement; c'était tout ce qu'il désirait. Une liaison entre

sa soeur et moi l'assurait de ma faveur et de sa fortune;

peut-être même allait-il plus loin encore, et se flattait-il de

devenir un jour le frère de son maître. Cette âme vile,

intéressée, comptait pour rien le déshonneur de sa famille ou

de la mienne, pourvu qu'il y trouvât son compte. Il fit donc

son possible pour attiser le feu dont j'étais dévoré, et n'y

réussit que trop aisément.

"N'est-il pas vrai, monsieur, me disait-il, que Louise est

devenue bien jolie? Quel dommage si quelque malheureux manant

possédait tant de charmes! Tenez, je crois que j'aimerais

mieux la voir maîtresse d'un brave seigneur comme vous, que la

femme d'un rustre qui ne sentirait pas ce qu'elle vaut.

"Ce propos et d'autres semblables ne me révoltèrent pas comme

ils l'auraient fait sans doute avant que j'eusse vu Louise. La

seule idée de la posséder, n'importe à quel titre, me

transportait. J'avalais chaque jour, à longs traits, le poison

qui corrompait mon faible coeur; il ne s'en passait point que

je n'allasse à la ferme, sous le prétexte de la chasse, et

toujours j'y étais bien reçu et par Johanes et par sa fille

lorsqu'ils étaient ensemble. Dès que j'arrivais, Louise

courait à la laiterie; elle m'apportait elle-même un grand

vase rempli de lait; elle y coupait du pain bis; elle en

mangeait quelquefois avec moi. Le bon Johanes me racontait ses

anciennes campagnes en vidant sa bouteille de bière: je

feignais de l'écouter, tandis que je dévorais sa fille des

yeux; et je sortais toujours plus passionné.

"Si je la trouvais seule, ces attentions si touchantes, cet

air de plaisir et d'amitié, faisaient place à l'embarras le

plus marqué. Elle commençait des phrases qu'elle n'achevait

pas; elle avait quelquefois l'air ému, attendri. Alors je ne

me possédais plus, je m'approchais d'elle avec transport, je

hasardais de petites libertés, je lui rappelais les jeux de

notre enfance: mais elle me repoussait avec un ton si ferme,

si sérieux, si décidé, qu'elle m'imposait malgré moi, et que

je n'osais aller plus loin.

"De retour chez moi, je me plaignais à Fritz de la réserve de

sa soeur; je le conjurais de la voir, de lui parler en ma

faveur, de l'engager à me montrer plus d'amitié, de confiance.

Il riait. Il m'assurait que j'étais aimé, passionnément aimé;

qu'il le savait bien, et que l'embarras même de Louise dans

nos tête-à-tête en était la preuve. Mais ces jeunes filles,

disait-il, qui, dans le fond, ne demandent pas mieux que de

céder, veulent au moins avoir une excuse.

"Enhardi par cette espérance, je revolais à la ferme: si

Johanes y était, on me recevait avec toutes sortes de grâces;

s'il n'y était pas, je retrouvais le même embarras; et si je

devenais pressant, la même résistance. Cette conduite me

désespérait; et mon amour en augmentait au point qu'il ne

connaissait plus de bornes.

"J'étais dans cet état de trouble et d'effervescence quand le

comte vint à Ronnebourg. Je ne voyais plus que Louise; je

n'existais plus que pour elle: la posséder ou mourir était le

cri continuel de mon coeur. Il ne fallut pas moins que la

réputation de sagesse que le comte s'était acquise, pour

m'empêcher de lui faire, dès les premiers jours, l'aveu de ma

passion. Je redoutais d'abord son excessive raison; mais il

savait si bien cacher une supériorité qu'il avait l'air

d'ignorer lui-même; son âme, en même temps qu'elle était

grande et forte, était si douce et si sensible; il joignait

avec tant de grâces la vivacité de la jeunesse à la solidité

de l'âge mûr, que celle-ci paraissait à peine, et finit par ne

plus m'effrayer. J'osai compter sur son indulgence; et un jour

qu'en me promenant avec lui il me raillait sur mon air

absorbé, rêveur, j'osai lui en dévoiler la cause et lui ouvrir

mon coeur. Je n'omis aucun détail; j'y mis sans doute la

chaleur et le feu dont j'étais pénétré. Il me parut que

Walstein m'écoutait avec beaucoup d'émotion et d'intérêt.

Quand j'eus fini il me serra dans ses bras: O mon jeune et

sensible ami! me dit-il, que de chagrins vous vous préparez!

Il allait ajouter quelques conseils, je l'interrompis: Cher

comte! ce ne sont pas des conseils que je vous demande, c'est

de la pitié, c'est de l'indulgence; c'est de consentir à voir

ma Louise, et d'attendre pour me juger que vous l'ayez vue. Et

en disant cela, je l'entraînai du côté de la ferme.

"Louise était seule et fort triste; il me parut même qu'elle

avait pleuré, mais elle n'en était que plus intéressante. A

notre arrivée, la surprise de voir un étranger couvrit son

beau visage d'une rougeur modeste; sa timidité, son embarras

ajoutaient à ses charmes. Cependant elle se remit, et nous

reçut aussi bien qu'il fut possible. J'observai qu'elle

regardait souvent le comte, et qu'il lui échappait des soupirs

qu'elle s'efforçait d'étouffer: lui la suivait des yeux avec

étonnement, et les jetait ensuite sur moi avec une expression

de douleur.

"Nous fîmes le tour du petit jardin potager que Louise

cultivait, il y avait aussi quelques fleurs. Elle nous

cueillit à chacun un oeillet. Je ne pus m'empêcher de remarquer

qu'elle donna le plus beau à mon ami; mais ce n'était sans

doute qu'une politesse, et je ne pouvais pas être jaloux du

comte, qu'elle voyait pour la première fois. J'étais plutôt

charmé qu'elle se conduisît avec lui de manière à le prévenir

en sa faveur. Je voyais que rien n'échappait à Walstein,

l'arrangement du petit jardin, la propreté du ménage: il eut

l'air de tout voir, de tout sentir.

"Nous sortîmes, et nous rencontrâmes à quelques pas Johanes,

qui revenait des champs. Sa figure vénérable, sa longue barbe

blanche frappèrent le comte. C'est le père de Louise, lui dis-je.

Il vint à nous, nous parla quelque temps avec son bon sens

accoutumé, et nous laissa continuer notre chemin. Je marchais

à côté du comte sans lui dire un mot. Mes regards ardents

cherchaient à pénétrer sa pensée; il gardait aussi le silence;

enfin je le rompais le premier...

"Eh bien! mon cher comte, suis-je donc si coupable d'adorer

Louise? -- Non, non, me répondit-il, vous n'êtes encore que

malheureux, je le vois; vous deviez l'aimer, l'idolâtrer...

Et, m'embrassant avec tendresse: Non, vous n'êtes pas

coupable; mais un jour de plus, et peut-être vous le

deviendrez. Fuyez, mon cher Lindorf, fuyez cette fille

dangereuse; il ne vous reste d'autre ressource. Si l'amitié la

plus tendre, la plus sincère peut adoucir vos peines, toute la

mienne est à vous. Je ne vous quitterai pas; je vous mènerai à

Berlin, à ma terre, enfin où vous voudrez, pourvu que ce soit

loin d'ici. -- La fuir! m'éloigner d'elle! vivre sans Louise!

non, jamais, jamais. -- Eh, grand Dieu! que prétendez-vous? me

dit-il vivement; quel peut être votre espoir, en vous livrant

à cette passion? L'épouser? Pensez à vos parents que vous

plongeriez dans le tombeau. La séduire? Je n'imagine pas que

vous en ayez la détestable idée. Louise est l'image de la

vertu, de l'honnêteté; et ce respectable vieillard, qui vous

estime, qui vous aime, qui vous reçoit chez lui, trahiriez-vous

sa confiance pour lui ravir ce qu'il a de plus cher au

monde? Non, Lindorf ne sera jamais coupable de cette atrocité.

Il écoutera la voix de l'honneur, de la raison, de la

véritable amitié; et s'il verse des larmes, ce ne sera pas du

moins le remords déchirant qui les fera couler...

"Les regards, la voix du comte, avaient une expression que je

ne puis rendre, et qui pénétra jusqu'au fond de mon coeur. Il

me semblait que c'était un dieu, une intelligence suprême

descendue du ciel pour m'éclairer. Tout ce que je venais

d'entendre était si différent de ce que me disait Fritz tous

les jours; je m'étais si peu accoutumé à envisager ma passion

sous un point de vue aussi criminel, que je fus absolument

atterré; je n'eus pas la force de répondre un mot. Le comte

qui m'observait, voyant ce qui se passait dans mon âme, prit

ma main, et la serrant dans les siennes: Je vois, me dit-il,

que ce que je vous dis fait impression sur vous et que la

vertu va reprendre son empire. Venez, mon ami; allons demander

à votre père la permission de faire un petit voyage; nous

partirons dès demain. -- Demain! m'écriai-je avec transport;

partir demain! m'éloigner d'elle! ne pas la revoir! ignorer si

je suis aimé, si je la retrouverai! Non, Walstein, non, ne

l'espérez pas; je ne le puis; ce serait m'ôter la vie. Alors

appuyant ma tête contre un arbre, et versant quelques larmes

brûlantes, j'ajoutai: Oui, sans doute, vos discours m'ont

frappé, et j'en ai senti toute la force. Que n'avais-je un ami

comme vous dans les commencements de cette fatale passion! A

présent il est trop tard. C'est un feu qui me brûle, qui me

dévore. Je le sens trop, il n'y a plus pour moi que Louise ou

la mort. Cependant vous le voulez, j'essayerai de suivre en

partie vos conseils, d'être quelques jours sans la revoir,

sans aller à la ferme; mais au moins que je sente que je suis

près d'elle. O mon cher comte! je suis un malade à qui il faut

des ménagements, et qu'un remède trop violent tuerait sur-le-champ.

"Le comte en convint. Il chercha doucement à me calmer, à me

consoler. Il se contenta de la promesse que je lui renouvelai

de ne point aller de quelques jours à la ferme, espérant sans

doute m'amener par degrés à consentir à une plus longue

absence.

"Dès le soir, je dis que je n'étais pas bien. Je voulais

m'imposer l'obligation de rester dans ma chambre. Je sentais

que si j'en étais sorti, mes pas se seraient portés d'eux-mêmes

chez Louise. Une feinte maladie m'en ôtait la liberté;

mais elle n'était pas feinte depuis plusieurs jours. J'étais

consumé par une fièvre ardente, suite ordinaire des violentes

passion. Je ne dormais plus; je mangeais à peine. Mon

changement excessif alarmait mes parents; mais je leur assurai

que quelques jours de retraite et de tranquillité suffiraient

pour me rétablir. Le comte, qui donna les plus grands éloges à

ma fermeté, me quittait peu. Tant qu'il était auprès de moi,

il animait mon courage, il soutenait ma raison, et je sentais

moins le tourment de ma passion; mais dès qu'il s'éloignait,

elle reprenait tout son empire, et Fritz y ajoutait de

nouvelles forces.

"Il s'était bien aperçu, par quelques mots qu'il avait

entendus et par ceux qui m'échappaient à moi-même, que le

comte combattait mon amour. Il en travaillait avec plus

d'ardeur à l'exciter, et il ne fallait pas pour cela de grands

efforts. Dès que j'étais seul avec lui, je ne pouvais

m'empêcher de lui parler de sa soeur. Il m'assurait quelle

gémissait de mon absence, et de me savoir malade; que depuis

quatre jours qu'elle ne m'avait vu, elle ne faisait que

pleurer. Cette pauvre fille vous ferait pitié, monsieur le

baron; elle vous aime à la folie, et cache tout cela dans son

coeur. Pour moi, je crains qu'elle n'en meure. Je suis toujours

à la rassurer, à lui dire qu'elle n'est pas la première

paysanne qui ait aimé un grand seigneur; qu'elle serait trop

heureuse avec vous, qui êtes si bon, si généreux, et que

certainement vous ne l'abandonneriez jamais.

"Ces conversations, souvent répétées, enflammaient mon

imagination et mon coeur, affaiblissaient ma résolution. Enfin

un soir, c'était le cinquième ou le sixième jour de ma

retraite, le comte m'ayant quitté pour aller à la chasse, et

Fritz me parlant de Louise et de son amour depuis une heure,

je ne pus y résister. Je m'échappe comme un enfant que son

Mentor a laissé à lui-même, et je vole à la ferme, espérant

bien être de retour avant l'arrivée du comte.

"Johanes était aux champs, et Louise seule à la maison, son

rouet devant elle. Elle ne filait pas, cependant; sa tête

était appuyée sur une de ses mains, et son mouchoir sur ses

yeux. Elle ne me vit point d'abord, mais, au bruit que je fis

en fermant la porte, elle leva les yeux, et fit un cri. Eh!

mon Dieu! monsieur le baron, dit-elle en rougissant, comment!

c'est vous! On disait que vous étiez si malade! je suis bien

aise de voir que... Je ne lui laissai pas le temps d'achever.

L'intérêt que je crus voir dans ce peu de mots, sa rougeur,

ses yeux encore humides de larmes, tout me parut confirmer cet

amour dont Fritz me parlait sans cesse.

"Enchanté, transporté et de la revoir et de la trouver

sensible, je me précipite à ses pieds. Je ne sais ce que je

lui dis; ma tête n'y était plus, et je m'exprimais avec tant

de feu et de vivacité, que Louise en fut effrayée; mais elle

ne pouvait ni m'arrêter ni m'échapper. Je m'étais saisi de ses

deux mains, que je tenais avec force et que je couvrais de

baisers, lorsque la porte s'ouvre, et le comte paraît.

"Je ne sais lequel fut le plus confondu de nous trois. La

surprise me fit abandonner les mains de Louise, qui en profita

bien vite pour sortir précipitamment. Je m'étais relevé; mais

je n'osais regarder mon ami. -- Vous ici, Lindorf! me dit-il

enfin. Je vous ai laissé dans votre chambre, et je vous

retrouve aux pieds de Louise! -- Ce n'est donc pas moi que vous

y veniez chercher? répliquai-je avec un étonnement plus grand

encore que le sien. Je ne sais ce qui se passait alors dans

mon âme. Je n'avais pas de soupçon, non, je n'en avais pas;

cependant je ne savais comment expliquer son arrivée

inattendue à la ferme.

"J'avais pensé d'abord que ne m'ayant pas trouvé chez moi, il

m'avait soupçonné là; mais la surprise qu'il n'avait pu cacher

détruisait cette idée. -- Non, me dit-il en se remettant, ce

n'était pas vous que je cherchais ici; j'avais à parler à

Johanes. Je vous expliquerai... et, me prenant sous le bras, il

m'emmena sans que je revisse Louise. Dès que nous fûmes

dehors, il me raconta que son sergent recrutait au village

prochain, qu'il venait de lui parler, et qu'ayant engagé

plusieurs hommes que le vieux Johanes devait connaître, il

était entré en passant pour lui demander des renseignements.

"Cela me parut plausible, et détruisit l'espèce d'inquiétude

vague que j'avais malgré moi. -- A présent, me dit le comte,

permettez à mon tour que je vous demande ce que vous faisiez

là, ce que vous disiez à Louise dans une attitude aussi

pressante et avec tant de feu. Pardonnez, Lindorf, vous m'avez

accordé votre confiance; je croirais la trahir indignement, si

je ne cherchais pas à vous sauver du plus grand des dangers.

Vous m'aviez promis d'être huit ou dix jours sans voir Louise.

Quel était le but de cette visite que vous m'avez cachée? -- De

me convaincre que j'étais aimé, et dans ce cas là... -- Eh

bien?... -- Et bien! dans ce cas-là. de tout sacrifier à

Louise, de renoncer à tout pour elle: famille, patrie,

fortune, elle me tiendra lieu de tout. Je fuirai avec elle au

bout de monde, s'il le faut. Je lui ai offert, à son choix, un

mariage secret, ou un enlèvement; et je suis décidé à l'un ou

à l'autre. Je ne demande pas au comte de Walstein de

m'assister dans cette entreprise, mais je compte au moins sur

sa discrétion. -- Et Louise, me dit-il avec émotion, Louise y

consent-elle? -- Elle ne m'a pas répondu, vous êtes entré; mais

elle s'attendrissait. J'ai vu couler ses larmes; et d'ailleurs

je suis assuré d'être aimé. -- Vous pourriez vous tromper, me

dit le comte; je crois savoir plus sûrement encore que Louise

aime ailleurs. -- Elle aime ailleurs? répétai-je avec fureur;

si je le croyais!... Mais non, Louise est l'innocence même;

elle ne sort jamais de chez elle; elle ne voit que son père,

son frère et moi. -- Et un jeune paysan du village, reprit le

comte, qu'on nomme Justin, je crois. On assure que Louise et

lui s'aiment depuis trois ans, et que Johanes ne veut point

consentir à ce mariage, parce que Justin est pauvre; mais s'il

est vrai qu'il soit aimé....

"Je ne pouvais plus rien entendre; mon sang bouillonnait dans

mes veines; la jalousie et toutes ses fureurs pénétraient mon

âme. J'interrompis le comte en l'arrêtant par le bras, et,

fixant sur lui des yeux égarés: Puis-je savoir, comte, de qui

vous tenez ces informations? Il me paraît bien étonnant... Ma

physionomie était si renversée, et le son de ma voix si altéré

en prononçant ce peu de mots, que le comte en fut alarmé.

"Au nom du ciel, Lindorf, me dit-il en m'embrassant, cher

Lindorf, calmez-vous, remettez-vous: il se peut que l'on m'ait

trompé. Je m'en informerai, je le saurai, je vous le promets.

Avant qu'il soit peu, je vous apprendrai de qui je tiens ces

détails, et s'ils sont fondés. O mon ami! ajouta-t-il avec le

ton le plus pénétré, vous déchirez mon coeur: il n'est rien que

je ne fasse pour vous rendre à vous-même et au bonheur. -- Au

bonheur! dis-je à demi-voix, il n'y en aura jamais pour moi

sans Louise.

"Cependant les amitiés du comte, sa manière affectueuse et

tendre, m'avaient un peu remis: je pensai qu'en effet il était

mal informé. Je connaissais ce Justin, et jamais je n'avais eu

sur lui le moindre soupçon. C'était un pauvre orphelin, dont

le seul avantage était une assez jolie figure cachée sous des

haillons grossiers, qui attestaient son extrême pauvreté.

Elevé par charité dans la paroisse, on lui avait confié la

garde de tous les troupeaux. J'avais entendu parler souvent de

la dextérité, de l'honnêteté, du zèle et même du courage avec

lesquels il remplissait son petit emploi. Tous les animaux

prospéraient par ses soins: il savait les guérir de la plupart

de leurs maladies; il savait aussi les défendre, et il avait

déjà tué deux loups qui avaient attaqué son troupeau. On

vantait encore ses talents. Il faisait de jolis ouvrages en

bois et en osier, seulement avec son couteau; il avait la voix

très-belle, et jouait très-bien du flageolet sans avais jamais

eu d'autres maîtres que la nature, les oiseaux, et peut-être

l'amour. Souvent en chassant je m'étais arrêté pour l'écouter;

mais jamais il ne m'était entré dans l'esprit que le pauvre

berger Justin pût être mon rival. Louise me paraissait si fort

au-dessus de lui! Il est vrai que je la voyais au-dessus de

tout. En y réfléchissant alors, je pensai que dans le fait

leur naissance était bien égale, un peu plus de fortune

mettait seule quelque différence entre eux, et, malgré sa

misère, Justin était un fort joli garçon. Je me rappelai

très-bien que, dans mes courses fréquentes à la ferme, j'avais

souvent rencontré le troupeau de Justin de ce côté-là. Il est

vrai qu'il y était toujours lui-même, et que jamais je ne

l'avais trouvé chez Louise. Quelquefois j'avais parlé à elle

ou à son père des chants et du flageolet du jeune berger, il

ne m'avait pas paru qu'ils y eussent fait la moindre

attention.

"Enfin, tour à tour rassuré ou tourmenté, je ne savais ce que

je devais croire; dans le fond, cette rivalité m'humiliait

trop pour ne pas chercher au moins à en douter.

"Dès que je fus chez moi j'appelai Fritz. Fritz, lié

intimement avec sa soeur, et qui passait chez son père la

moitié de sa vie, devait en savoir quelque chose. Je le

questionnai très-vivement sur Justin, sur ses liaisons avec

Louise, sur leur inclination prétendue et sur le mystère qu'on

m'en avait fait. D'abord il parut très-surpris; il nia tout,

parla du pauvre Justin avec le plus grand mépris, m'assura que

sa soeur pensait de même, et qu'elle serait très-offensée de

ces bruits, et finit par me demander de qui je pouvais tenir

une telle imposture. J'eus l'imprudence de nommer le comte. --

Monsieur le comte sait bien ce qu'il fait, répondit Fritz en

secouant la tête; il n'a garde de vous conter que c'est lui-même

qui aime Louise, et qui, ce matin encore... Mais il faut

pas tout dire.

"Il feignit de vouloir sortir. Je le retins de force. Après

s'être fait beaucoup presser, il m'apprit que depuis le jour

que j'avais mené le comte à la ferme, il était devenu

passionnément amoureux de Louise; que pendant ma retraite il

n'avait pas passé un seul jour sans y retourner, et sans

chercher à la séduire par les offres les plus éblouissantes;

que ce matin même encore, lui, Fritz, l'avait trouvé là, près

d'elle, et qu'il avait voulu l'engager au secret vis-à-vis de

moi. Peut-être l'aurais-je gardé, ajouta-t-il, pour ne pas

trop chagriner monsieur; mais quand je vois qu'il cherche à

calomnier ma soeur, en l'accusant d'aimer un gueux comme

Justin, je ne puis plus me taire; aussi bien je voulais

consulter monsieur le baron là-dessus. Louise est sage; oh!

elle est sage, et d'ailleurs elle aime trop monsieur le baron

pour en aimer un autre... Mais, après tout, que sait-on? les

jeunes filles... Ce comte est si riche, si pressant! et puis

il est son maître, lui, il n'y a là ni père ni mère. Tout cela

est diablement tentant; et s'il allait aussi l'enlever! car il

l'aime au point qu'il est capable de tout. Le mieux ne serait-il

pas de le prévenir? Si monsieur le baron le voulait, cela

serait fait dans un tour de main. Nous mettrons Louise en

sûreté. Pour moi, je l'ai toujours dit, j'aime mieux qu'elle

soit à monsieur qu'à tout autre.

"Pendant que Fritz me parlait, mon agitation était excessive.

Je me promenais à grands pas dans ma chambre, ne sachant ce

que je devais penser de la conduite du comte. Mon estime pour

lui était si bien établie dans mon âme, que je ne pouvais me

persuader une telle perfidie. Ces discours si tendres, si

persuasifs, cette éloquence si touchante de la véritable

amitié, n'auraient donc été que des piéges pour m'éloigner de

Louise, pour m'enlever cet objet adoré.

"Je ne pus soutenir cette horrible idée. Elle me parut

absolument incompatible avec le caractère reconnu du comte; et

regardant Fritz avec colère, je lui ordonnai de sortir de ma

présence, et de ne plus outrager mon ami par des impostures

auxquelles je n'ajoutais aucune foi. Je fis plus, je voulus

aller joindre le comte, et lui parler sans détour de cette

infâme accusation, sûr que d'un seul mot il effacerait chez

moi jusqu'à la moindre trace du soupçon.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 8 / 29 段