avec sa bonne maman, ni de lui cacher plus longtemps son
mariage. L'ignorance où était celle-ci à cet égard l'exposait
à des conversations pénibles et souvent répétées. Prête à se
trahir à chaque instant, elle demandait en grâce la permission
d'avouer un secret qui coûtait trop à son coeur, et blessait la
reconnaissance et l'amitié qu'elle devait à madame de Rindaw.
Que pouvait-on craindre? La mauvaise santé de la baronne, son
goût pour la retraite, répondaient de sa discrétion. A qui le
dirait-elle, puisqu'elle ne voyait jamais personne?
D'ailleurs, ajouta Caroline, qui voulut prévenir et la visite
et les persécutions qu'elle redoutait, décidée comme je le
suis à ne point la quitter, à rester auprès d'elle autant
qu'elle vivra, il m'est affreux de n'oser ouvrir mon coeur à
celle qui m'a tenu lieu de mère.... Oui, mon père, il m'en
coûte sans doute de vous affliger, de vous priver d'une fille
qui, si vous l'eussiez voulu, ne vous aurait jamais quitté,
dont la vie aurait été consacrée à vous prouver sa tendresse;
mais vous en avez ordonné autrement. Permettez donc qu'à mon
tour j'use de la liberté que mon époux et mon roi m'ont
donnée. _Je puis demeurer à Rindaw autant que je le voudrai_.
Tel est l'arrêt qu'ils ont prononcé, et que je n'ai point
oublié.... Je déclare donc que je le voudrai aussi longtemps
que mon unique amie existera, et que mon coeur et ma raison se
refuseront aux liens que j'ai formés, etc., etc."
Caroline connaissait trop bien le despotisme de son père, pour
croire cette lettre suffisante. Mais ayant fait également
l'épreuve de la générosité du comte, elle résolut cette fois
encore de s'adresser directement à lui, et de lui déclarer ses
intentions futures avec cette fermeté qui lui avait déjà si
bien réussi le jour de son mariage. Mais voulant que cette
démarche, qui ne laissait pas de lui coûter infiniment, fût du
moins décisive, et sentant qu'elle ne pouvait être excusée que
par une répugnance invincible, elle prit sur elle de
s'exprimer, non pas avec une dureté dont elle était incapable,
mais d'une manière assez positive pour ne pas laisser au comte
le moindre espoir de la ramener. Après lui avoir demandé la
permission d'avouer son mariage à la baronne, et son aveu pour
rester à Rindaw, elle ajoutait: "Ce n'est plus un enfant,
monsieur le comte, qui cède à un caprice, à un effroi
imaginaire; c'est après avoir fait et les réflexions les plus
sérieuses, et les plus grands efforts sur moi-même, que je
sens l'impossibilité et de vous rendre heureux en vivant avec
vous, et de l'être moi-même ailleurs que dans la retraite où
je suis, et où je désire avec ardeur passer le reste de mes
jours.
"Je crois, monsieur le comte, qu'il vaut mieux vous avouer à
présent mes sentiments, que de vous exposer à voir périr sous
vos yeux une infortunée victime de l'obéissance. Ce spectacle
n'est pas fait pour votre âme généreuse, pendant qu'elle peut,
au contraire, jouir de la douce certitude d'avoir fait mon
bonheur en m'accordant ce que je vous demande avec instance.
"Je sens que ces liens, que mon coeur repousse malgré ma
raison, doivent vous être aussi pesants, aussi pénibles qu'ils
me le sont à moi-même... Ah! que ne puis-je, au prix de toute
cette fortune qui fit votre malheur et le mien, vous rendre
votre liberté! Vous feriez sans doute le bonheur de toute
autre femme; et moi peut-être... Nous ne sommes pas les
maîtres d'écouter là-dessus le voeu de nos coeurs; mais vous
l'êtes d'alléger autant qu'il est possible le poids de ces
liens.
"J'ose l'attendre et de votre générosité, et d'une
indifférence que je mérite trop de votre part, pour croire que
vous attachiez le moindre prix à vivre avec _Caroline_."
Il est très-vrai qu'elle y croyait à cette indifférence. Elle
s'était efforcée de se persuader qu'elle n'était pas plus
aimée de son époux qu'elle ne l'aimait, et qu'il lui saurait
gré de s'éloigner de lui. La facilité avec laquelle il
consentit à se séparer d'elle, son silence absolu depuis ce
temps, toute la conduite du comte de Walstein semblait
confirmer cette idée, excusait Caroline à ses propres yeux, et
doit l'excuser de cette lettre à ceux du lecteur. Elle était
cependant si peu dans le caractère de Caroline, que nous
pensons pouvoir affirmer que son amour pour Lindorf lui donna
seul le courage de l'écrire dans ce premier moment de
désespoir de ne pouvoir être à lui. Elle ne la relut point, la
cacheta tout de suite, ainsi que celle pour son père, et fit
partir l'une pour Berlin, et l'autre pour Pétersbourg (1) [(1)
Cette lettre ne trouva plus le comte à Pétersbourg; il était
en route pour revenir à Berlin. O, la lui envoya, et l'on
verra dans la suite à quelle époque il la reçut.]. Elle se
sentit un peu soulagée. Son secret lui pesa moins dès qu'elle
pensa qu'elle aurait dans quelques jours la liberté de
l'avouer; et l'idée qu'elle ne serait point obligée de revoir
le comte lui fit supporter avec moins de peine celle de ne
plus revoir Lindorf. C'est trop d'avoir le double tourment de
renoncer à ce qu'on aime, et la crainte de vivre avec ce que
l'on hait.
Persuadée que sa fermeté la dispenserait de ce dernier
malheur, elle se sentit la force de soutenir l'autre. Je ne le
verrai plus, dit-elle; mais au moins je ne verrai personne, et
je pourrai penser sans cesse à lui dans ces lieux qu'il m'a
rendus si chers.
Elle eut la force, malgré son agitation intérieure, de
supporter la conversation de la chanoinesse, qui lui demandait
à chaque instant si elle ne croyait pas que M. de Lindorf
viendrait ce jour-là, et qui s'étonnait beaucoup qu'il ne fût
point arrivé de bonne heure comme il l'avait dit.
Sans son mal d'yeux, qui empirait tous les jours, elle se
serait aperçue sans doute de la pâleur, de la rougeur, du
trouble de Caroline; mais elle ne vit rien, ne parla que de
son cher baron, s'inquiéta de son absence, et se promit bien
d'envoyer le lendemain savoir de ses nouvelles, s'il ne
paraissait point ce jour-là. Enfin elle se retira dans son
appartement et Caroline dans le sien, où elle passa cette nuit
comme la précédente.
Dès qu'elle fut levée, elle courut au pavillon. L'heure du
rendez-vous était passée, et Lindorf n'arrivait point. Elle
attendit une demi-heure, qui lui parut un siècle, et pendant
laquelle elle ouvrit et referma dix fois la petite porte et la
croisée qui donnaient sur le chemin. Elle allait sans cesse de
l'une à l'autre, regardait du côté par où Lindorf devait
venir, aussi loin que sa vue pouvait aller.
Enfin elle l'aperçut, et son émotion fut si vive, qu'elle fut
forcée de s'asseoir, et qu'elle ne put le saluer, lorsqu'il
entra, que par une inclination de tête. Sa pâleur extrême, son
abattement la frappèrent. Il s'avançait en tremblant et sans
prononcer un seul mot. Quand il fut près d'elle, il mit un
genou en terre, et, lui présentant un gros paquet cacheté et
une boîte à portrait: "Recevez ceci, dit-il d'une voix basse
et altérée, de la part d'un ami. Adieu, Caroline, adieu; soyez
heureuse." Et lui ayant baisé deux fois la main avec passion
et respect, il se releva, mit son mouchoir sur ses yeux, et
sortit du pavillon.
Sans le paquet et la boîte qui étaient là sur ses genoux,
Caroline aurait cru que cette apparition subite était un
songe, une illusion. Elle suivit Lindorf des yeux avec un
étonnement stupide. Dès qu'elle ne le vit plus, ses bras
s'étendirent d'eux-mêmes vers la porte. O Lindorf, Lindorf!
s'écria-t-elle. Mais Lindorf n'y était plus, il ne l'entendait
plus.
Elle se lève avec transport, laisse tomber ce qu'il lui a
remis, court à la croisée, et le voit encore qui s'éloigne
avec rapidité. Bientôt elle l'a perdu de vue: alors ses larmes
coulent en abondance, et préviennent peut-être un
évanouissement. Pendant longtemps elle se livre au plus
violent désespoir. C'en est fait, je ne le reverrai plus; il
est perdu pour moi... Et les sanglots coupaient sa voix,
arrêtaient sa respiration; et ses larmes recommençaient avec
plus de violence. Enfin ses yeux se portèrent sur le paquet et
la boîte qu'il lui avait laissés, et qui étaient à terre
devant elle. Sans doute elle y trouverait quelques
éclaircissements sur cet adieu si singulier. Elle relève
d'abord la boîte: C'est son image que je vais voir, pensait-elle
en cherchant à l'ouvrir. Cher Lindorf! en ai-je besoin
pour me rappeler tes traits? C'était cependant une consolation
dont elle sentait tout le prix. Elle ouvre: quelle est sa
surprise!.... C'est bien l'uniforme de Lindorf, c'est bien un
capitaine aux gardes, mais ce n'est point celui qu'elle aime;
c'est bien un très-bel homme, mais entièrement différent de
Lindorf, et qui lui est inconnu. Elle referme promptement la
boîte, la jette sur la table avec colère, et court au papier:
Voyons, dit-elle, si cet homme inconcevable m'expliquera ce
mystère. De qui donc est ce portrait? et qu'est-ce qu'il veut
que j'en fasse? Elle décachette le paquet: il renfermait
beaucoup de papiers de l'écriture de Lindorf, et des lettres
ouvertes d'une autre main. Caroline était si saisie, qu'elle
ne comprenait d'abord à ce qu'elle lisait; cependant elle
rassembla toutes ses idées, s'assit auprès d'une fenêtre, prit
les papiers écrits par Lindorf, et commença sa lecture.
1ER CAHIER DE LINDORF.
Du château de Risberg, neuf heures du matin (1) [(1) Il était
daté de la veille, après l'avoir quittée.]
"Le général de Walstein, père de l'ambassadeur, ayant, dans sa
jeunesse, fait un voyage en Angleterre, vit lady Mathilde
Seymour. Il l'aima, lui plut, demanda sa main, l'obtint, la
ramena dans sa patrie, et la rendit la plus heureuse des
femmes. Deux enfants seulement furent le fuit de cette union.
Ils eurent d'abord un fils qui remplit tous leurs voeux (c'est
le comte actuel, unique rejeton de cette illustre famille, qui
s'éteindrait avec lui), et douze ans après une fille, dont la
naissance tardive, inattendue, coûta la vie à sa mère.
"Le général fut au désespoir. Il avait adoré son épouse; il
demeura fidèle à sa mémoire. Quoique jeune encore, il déclara
qu'il ne formerait point de nouveaux liens, et qu'il
consacrerait le reste de ses jours au service de son prince,
de sa patrie, et à l'éducation de ses enfants. Sa fille, à
laquelle il donna le nom de Matilde, fut remise aux soins de
la soeur du général qui avait épousé le baron de Zastrow,
gentilhomme saxon, mais établi pour lors à Berlin, en sorte
qu'elle fut également sous les yeux de son père.
"Son fils, conduit par lui-même dans le chemin de l'honneur et
de la vertu, annonçait dès son enfance tout ce qu'il devait
être un jour. Il donnait à ce tendre père les espérances les
plus flatteuses, et lui promettait la plus douce récompense de
ses soins.
"Hélas! il n'en jouit pas longtemps. La guerre était allumée
entre l'Autriche et la Prusse. Le général, commandant une
partie de notre armée victorieuse, s'était signalé dans
plusieurs occasions. Le roi le distinguait déjà comme un de
ses meilleurs officiers, lorsqu'il eut le bonheur de pouvoir
prouver à son maître son zèle et son dévouement, en lui
sacrifiant sa vie à la bataille de Molwitz (1) [(1) Fait
historique.].
"Le roi, n'écoutant que son courage, oubliant sa sûreté, se
trouva dans le plus grand danger. Poursuivi par quelques
hussards autrichiens, et son cheval ayant reçu une blessure
qui l'empêchait d'avancer, il risquait d'être pris ou tué,
lorsque le général de Walstein s'en aperçut. Suivi seulement
de son fils, âgé de seize ans, qui faisait sa première
campagne à ses côtés comme simple volontaire, il se précipite
entre les hussards et le roi, à qui le jeune comte se hâte de
donner son cheval, pendant que son père blesse ou met en fuite
ceux qui le poursuivent, et reçoit lui-même le coup mortel
destiné sans doute au monarque.
"Son fils et quelques officiers, du nombre desquels était mon
père, son plus intime ami, le transportèrent dans sa tente. Le
roi consterné les suivit. Les chirurgiens, ayant examiné sa
blessure, prononcèrent qu'il n'avait plus que quelques
instants à vivre. Son fils, à genoux devant son lit, se
livrait au plus vif désespoir, et ne cessait de répéter: O mon
père! pourquoi n'est-ce pas moi qu'ils ont tué?
"Le général rassembla le peu de forces qui lui restaient, pour
le consoler et pour le recommander au roi. Sire, lui dit-il,
je vous le remets; il a partagé mes périls et ma gloire, et il
saura comme moi vivre et mourir pour vous; vous lui servirez
de père: ainsi je serai remplacé et pour vous et pour lui.
"Et vous, jeune homme, montrez plus de fermeté; enviez ma mort
glorieuse au lieu de la pleurer, et méritez, par votre
courage, l'auguste père auquel je vous confie.
"Oui, je serai son père, dit le roi, véritablement ému et
touché, en serrant dans ses bras le jeune comte; je
n'oublierai jamais que c'est pour moi qu'il a perdu le sien et
que je lui dois aussi la vie. Il sera désormais mon fils et
mon ami; et, pour vous le prouver, je lui donne dès ce moment
une compagnie aux gardes, qui le fixera près de moi pendant sa
jeunesse, et ne sera que le prélude des bienfaits que je
répandrai sur lui.
"Le jeune comte, absorbé dans sa douleur, ne répondit rien, et
n'entendit peut-être pas ce que le roi disait. Une expression
de reconnaissance et de joie se peignit encore sur le visage
du général expirant, et ranima ses yeux déjà couverts des
ombres de la mort. Il tendit une main à son roi, l'autre à son
fils, et faisant encore un effort, il dit à ce dernier: Mon
fils... votre soeur... ma chère petite Matilde... c'est à vous
que je confie le soin de son bonheur... Pauvre enfant!... Mais
vous lui resterez... vous remplacerez... -- Il ne put achever.
Le comte voulut lui répondre, les sanglots étouffèrent sa
voix; mais l'ardeur avec laquelle il baisa la main du général
valait bien tout ce qu'il aurait pu lui dire. Cette main était
déjà glacée; et l'instant après il rendit le dernier soupir
dans les bras de mon père, qui le soutenait, en lui disant: Et
vous aussi, Lindorf, vous aimerez mes enfants... O mon roi,
mon fils, mon ami, ne me regrettez pas! je meurs le plus
heureux des sujets et des pères.
"Peut-être, madame, que ces intéressants détails ne vous sont
point inconnus; mais dans ce cas-là, j'ai cru pouvoir au moins
vous les retracer: cependant j'ai lieu de présumer que vous
les avez ignorés. Ils auraient sans doute fait sur votre âme
la même impression qu'ils faisaient sur la mienne, quand mon
père, témoin de cette scène touchante, se plaisait à me la
raconter. Oh! comme elle enflammait mon coeur! comme elle
excitait en moi la plus vive admiration pour ce jeune héros,
qui dans un âge aussi tendre avait déjà sauvé la vie à son
roi, et su montrer à la fois tant de courage et de
sensibilité! Avec quelle ardeur je désirais de le connaître,
m'attacher à lui, s'il m'était possible! Combien je sollicitai
mon père, ou de me mener à Berlin, ou d'obtenir du roi que le
comte de Walstein vînt passer quelque temps avec nous!
"La mauvaise santé de mon père l'avait obligé de quitter le
service peu d'années après la mort du général, et depuis ce
temps il s'était absolument fixé dans une terre au fond de la
Silésie.
"Plusieurs années s'écoulèrent sans que le désir que j'avais
de voir le comte pût être satisfaite. J'étais trop jeune
encore pour paraître à la cour. Ensuite mes études
commencèrent; on ne voulut pas les interrompre, et mon père,
malgré ses sollicitations fréquentes, ne pouvait obtenir du
roi qu'il se séparât de son fils adoptif, auquel il
s'attachait tous les jours davantage.
"Jamais peut-être on n'avait joui d'un tel degré de faveur;
mais jamais aussi il n'en fut de plus méritée. Loin de s'en
prévaloir, le jeune comte ne se servait de son ascendant sur
l'esprit de son maître que pour faire des heureux: aussi, loin
d'être envié, il était adoré, et le nom de Walstein ne se
prononçait point sans attendrissement et sans éloges. Tous les
pères le proposaient pour modèle à leurs fils; toutes les
mères faisaient des voeux pour qu'il devînt l'époux de leurs
filles; mais peu osaient s'en flatter. Le monarque annonçait
qu'il voulait le marier lui-même, et sans doute la plus
aimable des femmes lui était destinée... O Caroline!...
Caroline!... Mais ai-je le droit de murmurer? Non, vous deviez
appartenir au meilleur des hommes, être la récompense de ses
vertus, et le comte de Walstein pouvait seul vous mériter.
"Enfin le moment tant désiré de le voir et de le connaître
arriva. Au retour d'une campagne fatigante, le jeune comte,
ayant besoin de repos, se joignit à mon père pour supplier le
roi de lui permettre de passer le reste de l'été à Ronnebourg
(c'est la terre que mon père habitait). Il n'était pas au
pouvoir de Sa Majesté de lui rien refuser; il l'obtint,
quoique avec peine. J'appris cette nouvelle avec transport. Il
arriva; et je vis que la renommée, loin d'avoir exagéré, était
bien au-dessous de la réalité.
"Le comte, dans la fleur de l'âge (il avait alors vingt-quatre
ans), joignait à la figure la plus noble les traits les plus
réguliers, et la physionomie la plus expressive. Ses yeux
surtout étaient le miroir de son âme. Ils peignaient à la fois
sa bonté, sa sensibilité, et, au seul récit d'un trait de
vertu ou de courage, ils s'animaient et brillaient comme
l'éclair. Il était fort grand, très-bien proportionné, avait
assez d'embonpoint, et la jambe très-bien faite. Je vois votre
surprise, Caroline... Oui, tel était alors votre époux; tel il
serait encore, si... O Caroline, j'implore votre pitié!...
Dans quels affreux détails je vais entrer! quel terrible aveu
je dois vous faire! Peut-être dans quelques moments serai-je
odieux à celle... Mais non, non, l'âme sensible de Caroline
s'attendrira sur mon sort; elle saura me pardonner et me
plaindre... Ah! quels que soient mes torts, je suis assez
puni."
En cet endroit, les larmes qui offusquaient les yeux de
Caroline l'obligèrent à discontinuer. Le cahier s'échappa de
ses mains; ses regards se portèrent d'eux-mêmes sur la boîte à
portrait. Elle comprit de qui il pouvait être, étendit le bras
pour la prendre, et le retira promptement sans avoir osé la
toucher. Son coeur palpitait avec force; toutes ses idées
étaient confuses; elle eut besoin de les rappeler, et de se
recueillir un moment avant de recommencer sa lecture. Elle
soupira profondément, essuya ses yeux, les porta encore sur
cette boîte, les détourna tout de suite, releva son cahier, et
continua avec une émotion qui s'augmentait à chaque ligne.
"J'étais dans ma dix-neuvième année quand le comte vint à
Ronnebourg. Malgré la différence de nos âges et de nos
positions, il me prévint par les offres et l'assurance d'une
amitié dont je fus d'autant plus flatté, que j'avais
précisément alors le plus grand besoin d'un ami. Mon coeur
brûlait de s'épancher avec quelqu'un qui pût me comprendre.
J'aimais avec fureur... Mais non, non, je n'aimais pas; ce
serait profaner ce mot, et j'ai trop appris depuis à connaître
le véritable amour, pour le confondre avec ce que j'éprouvais.
"Je désirais avec passion, avec égarement, une jeune fille née
dans la condition la plus obscure, mais dont les attraits
auraient mérité un trône... O Caroline!... pardonnez si j'ose
vous parler de l'objet de cette passion insensée, et entrer
dans des détails qui doivent peu vous intéresser; mais j'ai
besoin d'excuses pour les excès où l'amour va m'entraîner, et
je n'en puis trouver que dans les charmes de celle qui me
l'inspirait. Oui, Caroline, Louise était belle; elle l'était
sans doute, puisque dans ce moment encore je puis le penser et
vous le dire."
Ici Caroline eut une espèce d'étouffement ou de serrement de
coeur qui l'empêcha de respirer. Elle se pencha sur son siége,
eut recours à son flacon. Quand elle fut un peu ranimée, elle
continua sa lecture.
"Mon intention, en commençant, était d'extraire du manuscrit
que je joins ici, ce qui regardait directement le comte de
Walstein et pouvait vous apprendre à le connaître. L'état
actuel de mon âme, le désordre où je suis, et le peu de temps
que j'ai, ne me permettent pas ce travail. Je craindrais
d'ailleurs d'affaiblir la vérité en retranchant la moindre
chose, en cédant au désir de vous laisser ignorer à quel point
je fus coupable envers le plus sublime des mortels. Lisez donc
cet écrit tel qu'il fut tracé dans le temps même avec l'unique
but de graver dans ma mémoire et mes remords et le souvenir de
mon crime. J'étais loin de prévoir qu'il pût servir un jour à
le réparer, et à en faire la plus cruelle expiation... O
Caroline... Caroline!... il est donc vrai que vous allez avoir
le droit de me haïr, que je vous le donne moi-même, que je
vais détruire ces sentiments qui m'avaient fait oublier
combine j'en étais peu digne! Le seul titre d'ami de Caroline
me rendait fier de mon existence, anéantissait pour moi le
passé. L'ai-je donc perdu sans retour ce titre si cher, si
précieux?... Non, non, je vais au contraire commencer à le
mériter, en vous faisant connaître le seul mortel digne de
vous. Lisez ce cahier."
(Tout ce qui précède était écrit sur une grande feuille à part
qui enveloppait un cahier daté _du château de Ronnebourg_, et
antérieur de cinq années. Caroline le prit, et lut ce qui
suit.)
_Ecrit au château de Ronnebourg, dans la chambre du comte de
Walstein_.
Août 17...
"Louise était fille d'un ancien sergent du régiment de mon
père, et d'une femme de chambre de ma mère. Ils vivaient, à un
quart de lieue au plus de Ronnebourg, dans une petite ferme
que mes parents leur avaient donnée pour récompense de leurs
services. Pendant mon enfance, j'étais continuellement chez
eux, et dans les bras de la bonne Christine, qui m'avait
nourri, et qui m'aimait comme son propre fils. Fritz, mon
frère de lait, était mon intime ami; Louise, plus jeune de
quelques années, était bien plus encore pour moi. Je ne
pouvais me séparer d'elle un instant, ni quitter la ferme du
bon Johanes.
"Il fallut m'éloigner cependant de cette famille qui m'était
si chère; et lorsqu'on m'envoya dans une université, je versai
autant de larmes en me séparant de Christine, de Johanes, et
surtout de ma chère petite Louise, qu'en quittant la maison
paternelle.
"J'obtins la permission d'emmener Fritz avec moi, et de me
l'attacher pour toujours. J'ignorais alors que ce garçon avait
l'âme aussi vile, aussi basse que ses parents l'avaient
honnête, ou plutôt le germe de ses vices ne s'était point
encore développé. Je le voyais actif, intelligent, fidèle,
zélé pour mon service et pour mes intérêts. Il était fils de
ma nourrice, frère de Louise; que de titres pour l'aimer et
lui accorder toute ma confiance! Aussi fut-il plutôt avec moi
sur le pied d'un ami que sur celui d'un domestique.
"Quelques années de séjour à Erlang affaiblirent beaucoup le
souvenir de la petite ferme de Johanes et des plaisirs de mon
enfance. Ils se renouvelaient cependant quelquefois par les
lettres que Fritz recevait de sa soeur et qu'il me montrait. Il
y avait toujours un petit article si tendre pour son jeune
maître; elle lui recommandait si fort de l'aimer, de le bien
servir; elle lui demandait avec tant d'empressement de mes
nouvelles, que j'étais attendri en les lisant, et que
j'éprouvais une véritable impatience de revoir celle qui les
écrivait.
"Fritz en reçut une qui lui apprenait la mort de leur mère, ma
bonne et chère Christine. Louise était désespérée. Elle
peignait sa douleur avec une énergie si forte et si naïve, que
le coeur le plus dur en aurait été touché. Je pleurai
sincèrement celle qui, depuis ma naissance, m'avait prodigué
les soins les plus tendres; je la pleurai plus que Fritz, et
je fus moins vite consolé. Je me suis rappelé, depuis, qu'un
jour que je lui parlais de mes regrets sur la mort de sa mère,
il lui échappa de me dire: Vous pourrez voir Louise bien plus
librement.
"Si j'avais eu plus d'âge et d'expérience, ce seul mot
m'aurait dévoilé son odieux caractère; mais j'avais encore
cette précieuse innocence qui ne laisse pas même soupçonner le
mal, et je n'y fis alors aucune attention.