Et Lindorf... Lindorf aimait avec une passion qu'il ne

cherchait plus à combattre et que chaque jour augmentait. Né

avec la sensibilité la plus active et les passion les plus

vives, il n'était pas parvenu jusqu'à vingt-cinq ans sans

connaître l'amour, ou sans croire le connaître. Mais quelle

différence de l'ardeur tumultueuse qu'il avait éprouvée à ce

sentiment tendre et profond dont il était pénétré pour

Caroline! Heureux de la voir, de l'entendre, de vivre avec

elle dans cette douce familiarité que le séjour de la campagne

autorise, il ne désirait pas pour le moment d'autre bonheur.

Si quelquefois dans leurs tête-à-tête, que la promenade, la

musique et les infirmités de la baronne rendaient assez

fréquents, il avait été sur le point de se trahir et de

risquer l'aveu de ses sentiments, une sorte de timidité et de

respect, suite ordinaire du véritable amour, l'avait toujours

retenu. Caroline se confiait à lui avec tant d'innocence et de

sécurité; il voyait si bien qu'elle ne lisait ni dans son coeur

ni dans le sien propre, qu'il aurait regardé comme un crime de

troubler cette heureuse ignorance ayant l'instant où lui-même

serait libre de décider de son sort; et peut-être, hélas!

n'est-il guère plus libre que Caroline! D'ailleurs, à quoi lui

aurait servi cet aveu? A savoir qu'il était aimé autant qu'il

aimait? Il n'en doutait pas un instant; et quand les hommes

n'auraient pas là-dessus le tact tout aussi sûr que les

femmes, Caroline était trop franche, elle connaissait trop peu

l'art de dissimuler, pour savoir cacher ses sentiments. Elle

seule ne s'en doutait pas encore: ils étaient voilés dans son

coeur sous le nom de l'amitié. Elle croyait aimer Lindorf comme

on aimerait un frère, s'applaudissait de trouver chaque jour

de nouvelles raisons de l'aimer davantage, et n'imaginait pas

qu'un attachement aussi pur pût porter la moindre atteinte à

des liens qu'elle respectait, mais qu'elle éloignait toujours

de plus en plus de sa pensée.

Eh! dans quel moment aurait-elle pu s'en occuper? Tant que

Lindorf était là, et il y était souvent, on ne pensait qu'à

lui seul au monde: dès qu'il n'y était plus, on ne pensait

encore qu'au plaisir de l'avoir vu et à l'impatience de le

revoir. Aucun autre objet ne se présentait à son esprit:

absent ou présent, il était toujours avec elle; et Lindorf et

son amie étaient alors pour Caroline les seuls êtres de

l'univers.

Cette imprudente amie ajoutait encore, par son enthousiasme,

au charme dont Caroline était environnée. Accoutumée, dès son

enfance, à ne penser que d'après elle, à ne voir que par ses

yeux, cela seul aurait suffi peut-être pour attacher Caroline

à l'objet de la prédilection de la baronne; et cette

prédilection augmentait chaque jour. Plusieurs fois,

lorsqu'elle se trouva seule avec Lindorf, son secret lui

échappa à demi. Elle lui fit entendre, même en termes assez

clairs, qu'il ne tiendrait qu'à lui d'obtenir Caroline, et

qu'elle le regardait déjà comme un fils.

Ainsi l'heureux Lindorf, chéri d'une de ces femmes, adoré de

l'autre, jouissant peut-être plus délicieusement que s'il eût

été amant déclaré, se croyant sûr de son fait dès qu'il

parlerait, attendait sans trop d'impatience le moment où,

dégagé des liens qui l'avaient retenu jusqu'alors, il serait

libre d'avouer ses sentiments à Caroline, et de lui offrir son

coeur et sa main. Il travaillait cependant à l'accélérer ce

moment; et depuis quelque temps un peu plus d'agitation,

quelques instants de tristesse, décelaient son inquiétude et

ses craintes.

Un soir, en quittant Rindaw, il avertit ces dames qu'il

craignait de ne pas les revoir le lendemain; il vouloir aller

lui-même à la ville prochaine chercher des lettres importantes

qu'il attendait avec impatience...... Mais, ajouta-t-il d'un

ton plus animé qu'à l'ordinaire, on voudra bien me permettre

de venir après-demain matin me dédommager de cette journée

perdue. La chanoinesse l'invita pour le déjeuner; Caroline

l'accompagna jusqu'au jardin, et ils se séparèrent avec

l'impatience d'être au surlendemain.

Cette journée du lendemain, la première, depuis plus de deux

mois, qu'on avait passée sans voir Lindorf, leur parut longue

à toutes les deux. La bonne chanoinesse l'aimait au point que,

sans son amitié pour Caroline, qui dominait cependant

toujours, il n'aurait, je pense, tenu qu'à lui de remplacer

entièrement le chambellan dans son coeur; elle assurait du

moins qu'il le lui rappelait à chaque instant, tel qu'il était

dans le temps de leurs amours. -- "Mon père a donc bien changé?

disait Caroline. -- Hélas! oui, mon enfant. Tel que tu le vois,

il était charmant, et il m'aimait à l'idolâtrie... Si ta mère

n'avait pas été aussi riche..., jamais, j'en suis sûre, il ne

m'aurait abandonnée. Mais ce cher chambellan était un peu trop

ambitieux. -- Ah! pensa Caroline avec douleur, il n'a donc pas

changé; et sa pauvre fille aussi est la victime de cette

cruelle ambition à laquelle il a toujours sacrifié."

Cette conversation, ce triste retour sur elle-même,

l'amenèrent tout naturellement à penser au comte et à son

union avec lui. L'absence de Lindorf, la certitude de ne pas

le voir de toute la journée, avaient disposé dès le matin son

âme à l'abattement et à la langueur. Elle alla promener le

soir son ennui et sa mélancolie dans les jardins, où ses

sombres idées la suivirent et l'accompagnèrent; celle du comte

surtout la tourmentait. Malgré tous ses efforts pour

l'éloigner et s'occuper d'autre chose, elle y revenait

toujours. Quelques feuilles des arbres déjà jaunes et tombées,

lui rappelèrent que l'automne approchait; et son coeur se serra

douloureusement; un poids énorme semblait l'accabler.

Quoi! le voilà déjà passé cet été, le plus beau, le plus

heureux de ma vie! Il s'est écoulé comme un instant, et il ne

reviendra plus; non, il n'y aura plus de bonheur pour

Caroline. Voilà déjà l'automne; et si mon père allait revenir

et m'arracher de ces lieux chéris, me séparer de ma bonne

maman; et si ce comte voulait... Et toi, cher Lindorf, mon

frère, mon ami, mon unique ami, il faudrait donc ne plus te

revoir... Ah! pauvre Caroline! pourquoi l'as-tu connu,

puisqu'il fallait t'en séparer?

C'était la première fois qu'elle faisait cette réflexion. Elle

lui parut bien cruelle, et l'affecta au point

qu'insensiblement elle absorba toutes ses pensées.

En rêvant profondément à cette séparation qu'elle redoutait si

fort, elle se trouva devant la petite porte à côté du

pavillon. Elle était ouverte; et Caroline fut tentée de

profiter de ce jour de solitude, pour aller se promener dans

un bois qu'elle voyait en face, de l'autre côté du chemin.

Depuis longtemps elle en avait l'envie; mais il ne convenait

pas de s'éloigner trop du château avec le baron. Elle était

seule ce jour-là; il n'y avait rien à dire: c'était le vrai

moment de satisfaire sa fantaisie, et d'aller rêver dans un

bois. Elle y parvint bientôt, et en y entrant elle se sentit

véritablement émue du spectacle qui s'offrait à ses yeux

étonnés. La soirée était superbe; les derniers rayons du

soleil couchant, étincelants d'or et de pourpre, coloraient

l'horizon, et répandaient des flots de lumière qui perçaient à

travers l'épais feuillage des chênes antiques, élancés

jusqu'aux nues. Les oiseaux faisaient entendre de tous côtés

leurs chants du soir, et le grillon son petit gazouillement

doux et monotone.

Oh! si jamais un être vraiment sensible n'est entré dans un

bois avec indifférence, quelle impression dut-il produire sur

un jeune coeur exalté par un sentiment vif et tendre! Caroline,

d'ailleurs, n'était presque point sortie de l'enceinte du

château. Accoutumée aux petits arbres de ses petits bosquets,

elle se voyait seule, pour la première fois de sa vie, sous

ces dômes sombres et majestueux élevés par la nature; et sa

disposition actuelle à la mélancolie ajoutait encore à

l'émotion qu'elle éprouvait.

Elle prit au hasard la première route qui s'offrait à elle, et

qui paraissait traverser le bois dans sa longueur. Elle la

suivit longtemps sans s'en apercevoir. Enfin quelque bruit la

tirant tout à coup de la profonde rêverie où elle s'était

plongée, elle lève les yeux, et se voit avec surprise en face

et presque dans l'avenue d'un grand et beau château. Elle

n'eut pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur ceux à

qui il pouvait appartenir... Lindorf parait dans cette avenue;

il a déjà vu Caroline; il a déjà franchi d'un saut le petit

mur qui les séparait; il est déjà près d'elle, et lui témoigne

plus par ses regards que par ses paroles, et son étonnement,

et sa joie de la trouver presque dans sa demeure.

Caroline, confuse, interdite, rougissait jusqu'au blanc des

yeux, n'osait les lever sur Lindorf, et disait en balbutiant

qu'elle s'était égarée, qu'elle ignorait absolument... qu'elle

croyait Risberg d'un tout autre côté. Lindorf eut tout à fait

l'air de la croire; et loin de la presser de s'arrêter plus

longtemps, loin de lui offrir de se reposer dans ses jardins,

il eut la délicatesse de lui dire qu'il allait tout de suite

la reconduire à Rindaw, et que, pour varier sa promenade, ils

prendraient un autre chemin encore plus agréable. Sans doute

qu'il entendait par ce mot le chemin le plus long, celui-ci

l'était du double. Caroline ne put s'empêcher de le remarquer,

en s'appuyant sur un bras qu'elle avait d'abord refusé, et que

la fatigue l'obligea de prendre. "Ce chemin, dit-elle, est

bien plus long que celui du bois. -- Il est vrai; c'est un

détour. Pardon; j'ai voulu vous faire faire une fois ce que je

fais tous les jours. -- Comment? -- Oui, quand je vais à Rindaw,

je passe toujours par le chemin du bois, et quand je reviens

chez moi, je prends toujours celui-ci." Caroline rougit et ne

répondit rien. Soit que ce fût une suite de ses réflexions de

la journée, ou de l'embarras qu'elle avait éprouvé en se

trouvant chez Lindorf, sa présence n'avait point eu cette fois

son effet accoutumé. Loin de dissiper sa tristesse, elle

l'avait augmentée; des larmes roulaient dans ses yeux; elle

sentait que si elle eût dit un seul mot elles auraient inondé

ses joues.

Lindorf, au contraire, avait d'abord paru plus content qu'à

l'ordinaire. La joie le plus pure était répandue sur sa

physionomie; elle animait tous ses traits, toutes ses

expressions. Il lui parlait avec feu de la beauté de la

campagne, du délice d'y vivre auprès de l'objet qui nous

intéresse, etc. Elle répondait à peine par quelques

monosyllabes, et son coeur, était toujours plus oppressé. Son

abattement frappa Lindorf. Il se tut, et l'observa avec des

regards où se peignaient alternativement le doute, la crainte,

la tendresse et l'espérance. Il semblait avoir à dire quelque

chose qu'il n'osait prononcer. La lune s'était levée; sa douce

lumière éclairait leur marche silencieuse, et ajoutait encore

à leur émotion mutuelle. Enfin Caroline, ayant pris sur elle

de prononcer quelques mots, lui demanda s'il avait reçu les

lettres qu'il attendait avec tant d'impatience. -- Ces lettres,

répondit Lindorf avec un ton passionné..., ô Caroline! vous ne

savez pas, vous n'imaginez pas à quel point elles pouvaient

influer sur mon bonheur... Demain matin j'irai, je vous les

communiquerai. Chère Caroline! ô ma tendre amie! vous lirez

enfin dans ce coeur qui brûle de s'ouvrir entièrement à

vous..., vous saurez tout ce que je pense, tout ce que je

sens; et cet entretien que je vous demande décidera du sort de

toute ma vie.

Ces mots, et plus encore le ton dont ils étaient prononcés,

effrayèrent Caroline, et sans doute achevèrent de déchirer le

voile qui déjà commençait à s'entr'ouvrir. Sans avoir la force

de répondre un seul mot, elle eut celle de dégager son bras,

qu'il pressait avec ardeur; et se trouvant précisément alors

devant la petite porte de son bosquet, elle y entra avec

précipitation, en lui disant d'une voix étouffée: Adieu,

Lindorf; à demain. Et moi aussi je vous parlerai, je vous

apprendrai... vous saurez...

Alors elle n'y put tenir plus longtemps. Sa tête se pencha sur

son sein; ses larmes, trop longtemps retenues, coulèrent en

abondance; un tremblement universel la força de s'asseoir sur

un banc que se trouvait derrière elle. Et Lindorf... Lindorf

l'a suivie; il est à ses pieds; il presse avec transport ses

deux mains qu'il couvre de baisers, et qu'elle ne songe point

à retirer; il ose même la serrer dans ses bras; et la tête de

Caroline se penche sur son épaule. O ma bien aimée! lui

disait-il, laisse-moi les essuyer ces précieuses larmes, qui

sont le gage de mon bonheur... Fille adorée, calme-toi,

rassure-toi; c'est ton ami, ton amant, et bientôt ton époux

qui t'en conjure. Ce mot terrible rappela Caroline à elle-même

et à ses devoirs. Elle se leva avec effroi, le repoussa loin

d'elle, voulut parler, ne put articuler un seul mot; et

frémissant du danger qu'elle avait couru, elle sentit que dans

ce moment la fuite était le seul parti qu'elle eût à prendre.

Se dégageant donc avec effort des bras de Lindorf qui voulait

la retenir, elle s'échappa, et courut se renfermer dans son

appartement. Elle se jeta sur le premier siége qu'elle trouva,

et fut assez mal pendant quelques instants, pour perdre toutes

ses idées. Cet état dura peu, et celui qui le suivit fut bien

plus affreux.

Heureusement pour elle, son amie s'était mise au lit avant le

souper, ce qui lui arrivait quelquefois, et dormait

profondément. Elle fut donc dispensée de paraître; et pour

être plus libre encore de se livrer à la douleur sans témoins,

elle prit le parti de se coucher aussi et de renvoyer sa femme

de chambre.

Dès qu'elle put réfléchir, non pas de sang-froid, mais avec un

peu plus de calme, à sa situation actuelle, elle sentit qu'il

fallait au plus tôt instruire Lindorf qu'elle n'était plus

libre, et se condamner à ne plus le revoir. L'arrêt était bien

dur; la vertu le prononça, mais le coeur en gémit. Il n'était

plus possible à Caroline de se faire la moindre illusion sur

la nature de ses sentiments. C'était l'amour dans toute sa

force, et d'autant plus violent, qu'il se faisait connaître

par les traits les plus aigus de la douleur. Si son désespoir

en augmenta, elle n'en fut que plus confirmée dans la

résolution qu'elle venait de prendre. Le danger était trop

pressant pour balancer un instant...

Mais comment lui faire cette terrible confidence? La scène de

la veille était trop présente à son esprit pour risquer de la

renouveler. Elle sentait qu'il lui serait impossible de le

voir, de lui parler, de lui dire elle-même: Séparons-nous pour

toujours. Une lettre était donc le seul moyen, elle s'en

occupa toute la nuit. Elle n'était pas facile à composer cette

lettre; chaque expression ou chaque phrase lui paraissait trop

froide ou trop tendre. Enfin, quand elle eut trouvé à peu près

le tour qu'elle voulait lui donner, elle s'impatienta que le

jour parût pour l'écrire. Elle ouvrait à chaque instant ses

rideaux; et dès qu'elle aperçut les premiers rayons de

l'aurore, elle sortit de son lit, passa une robe, et voulut

commencer sa pénible tâche. Mais on sait que tous ses meubles

avaient insensiblement pris le chemin du pavillon, son

secrétaire y avait passé comme tout le reste. Elle ne trouva

pas dans sa chambre de quoi tracer un seul mot. Il fallut

prendre patience, attendre que les gens du château fussent

levés et eussent ouvert les portes. Comme aucun d'eux n'avait

d'amant à congédier, ils dormirent encore une bonne heure.

Caroline la passa à sa fenêtre.

Il n'aurait tenu qu'à elle d'y jouir d'un spectacle ravissant;

et sans doute, pour la première fois de sa vie, le

développement insensible du jour, les gradations de la

lumière, enfin le lever du soleil paraissant dans toute sa

gloire, animant toute la nature, ne firent aucune impression

sur son coeur déchiré. Lindorf, qu'elle allait éloigner d'elle

et rendre malheureux; Lindorf, dont elle n'avait connu l'amour

et senti combien il lui était cher qu'au moment de s'en

séparer pour toujours, obscurcissait tout à ses yeux. Elle ne

pensa qu'à lui, elle ne vit que lui; et les brillantes

couleurs de l'aurore, et les rayons du soleil, et le réveil de

la nature, tout fut perdu pour elle.

Dès qu'elle put sortir, elle courut au pavillon. Il était

essentiel que Lindorf reçût sa lettre avant d'arriver à

Rindaw; et Caroline ne doutait pas qu'il n'y vînt aussitôt

qu'il lui serait possible: elle s'achemina donc tristement.

Mais que devint-elle lorsqu'en entrant dans le pavillon, dont

la porte était ouverte, elle vit ou crut voir Lindorf lui-même,

assis dans le fond, pâle, abattu, les cheveux en

désordre, et qui, la tête appuyée sur une main, paraissait

plongé dans une profonde rêverie! Je dis qu'elle crut le voir,

parce qu'elle eut un instant l'idée que c'était une illusion

de son imagination égarée et trop occupée de lui. Elle fit un

cri perçant, et ne put douter que ce ne fût bien lui-même,

lorsqu'à ce cri elle le vit s'élancer de sa place, courir à

elle, tomber à ses pieds, et lui dire avec une impétuosité

qu'elle ne put arrêter: O Caroline! pardonnez... celui qui

vous adore ne vous a point compromise. Hier, en vous quittant,

je rentrai chez moi, j'y ai passé la nuit; mais pensez-vous

que le sommeil ait approché de mes paupières? Au point du

jour, je me suis levé; je suis sorti; cette porte était restée

ouverte... Je ne sais comment je me suis trouvé ici; mais,

Caroline, je le jure, je n'en sortirai pas que tu n'aies

décidé de mon sort.., ou plutôt laisse interpréter ton silence

et ton trouble à ton heureux amant. Un sourire me suffit; et

sûr de ton aveu, sûr de l'aveu de notre amie, je cours obtenir

celui de ton père... Demain peut-être, demain c'est à ton époux

que tu pourras avouer sans rougir que tu l'aimes.

C'était sans doute le moment de parler, de détruire d'un seul

mot les douces illusions de l'amant; mais qu'il était pénible

à proférer ce mot cruel! Il s'arrêta sur les lèvres de

Caroline; elle voulait et ne pouvait l'articuler.

Lindorf, abusé, continuait à interpréter ce silence en sa

faveur, à l'attribuer à la modestie, l'embarras, à la

timidité; et voulant enfin les vaincre et forcer Caroline à

parler, il se leva précipitamment, courut à son chapeau qu'il

avait posé sur le clavecin: Chère amie! dit-il en le prenant,

je n'ai pas un instant à perdre quand il s'agit d'assurer mon

bonheur. Je n'exige plus un aveu qui paraît trop vous coûter;

mais si vous ne me défendez pas de partir, je vole à l'instant

à Berlin, et j'en reviens bientôt, je l'espère, avec le droit

de le demander. Alors, Caroline effrayée, rassemblant toutes

ses forces, court à lui: "Qu'allez-vous faire, Lindorf? Vous

ne savez pas... apprenez... -- Quoi donc? -- Un secret. -- Quel

secret? Parlez, Caroline; vous me faites mourir. -- Eh bien! je

suis... -- Vous êtes...? -- Mariée..."

La foudre tombée aux pieds de Lindorf l'aurait sans doute

moins atterré -- Mariée! répéta-t-il avec l'accent de la

terreur; et le plus profond silence succéda à ce mot, ou

plutôt à ce cri. Caroline tremblante s'était assise, et

couvrait son visage de son mouchoir... Lindorf se promenait à

grands pas... -- Mariée! répéta-t-il encore en se frappant le

front. Et après un autre moment de silence... Non, non, c'est

impossible, absolument impossible. Vous m'abusez, Caroline;

vous vous jouez d'un malheureux dont vous égarez la raison.

Cessez ce jeu cruel; dites... dites-moi que vous n'êtes point

mariée. -- Il n'est que trop vrai que je le suis, répondit

Caroline d'une voix altérée. -- Mais votre amie? -- Elle

l'ignore; je vous l'ai dit, c'est un secret. -- O Caroline!

Caroline! où m'avez-vous conduit? Fatal secret! Malheureux

pour toute ma vie!!!

Pendant quelques moments il fut dans une agitation que tenait

du délire: il s'asseyait, se levait, appuyait sa tête contre

le mur; tous ses mouvements tenaient de la fureur. Lindorf,

cher Lindorf, disait Caroline, au nom du ciel, calmez-vous.

Eh! ne suis-je pas bien plus malheureuse encore?... -- Vous

malheureuse! ô Caroline!... Alors l'attendrissement prenant le

dessus, des larmes... oui, des larmes, tout amères qu'elles

étaient, le soulagèrent un peu. Quelques moments après, il put

se rapprocher d'elle.

Caroline, lui dit-il d'un ton plus doux, expliquez-moi le donc

ce mystère dont la découverte me tue. Quel est-il cet

inconcevable époux qui peut ainsi vous laisser à vous-même,

négliger à cet excès le plus grand des biens?

Caroline, qui pouvait à peine parler, consolée cependant de la

voir un peu plus tranquille, lui fit succinctement l'histoire

de son mariage avec un seigneur de la cour qu'elle ne nomma

point, voulant respecter le secret du comte; et, sans parler

même de ce qui pouvait le désigner, elle dit seulement qu'une

répugnance invincible pour un lien auquel elle s'était soumise

par obéissance l'avait obligée à demander cette séparation, au

moins pour quelque temps; qu'on la lui avait accordée sous la

condition de garder le secret. "Je manque peut-être, dit-elle,

à un de mes devoirs en le révélant; mais du moins je saurai

remplir tous les autres, quelque pénibles qu'il soient à mon

coeur. Adieu, Lindorf, séparons-nous; fuyez-moi pour toujours;

oubliez, s'il est possible, l'infortunée Caroline. -- Que je

vous fuie! que je vous oublie! reprit Lindorf, dont la

physionomie s'était éclaircie pendant le court récit de

Caroline: ah! jamais, jamais... Mes espérances se raniment, et

j'ose encore entrevoir le bonheur. -- Que dites-vous, Lindorf?

La douleur vous égare. -- Non, je puis encore être heureux, si

vous daignez y consentir... O ma Caroline! écoute-moi: ton

coeur m'est connu; tu t'en défendrais en vain. Il m'appartient

ce coeur que j'a mérité par l'excès de mon amour; et mes droits

sont bien plus sacrés que ceux d'un tyrannique époux, qui

abusa de l'autorité paternelle. Dites un seul mot, et ces

liens abhorrés seront brisés; ils le seront, j'ose vous

l'assurer. Le roi est juste; il m'aime, il m'entendra: et

d'ailleurs, j'ai un moyen sûr, un appui. -- Malheureux Lindorf!

interrompit Caroline, perdez un espoir chimérique; le roi

lui-même les a formés ces noeuds que rien ne peut rompre. Et quel

appui peut balancer un instant la faveur du comte de Walstein?

-- Du comte de Walstein! reprit Lindorf. -- Son nom m'est

échappé, dit Caroline; mais je compte sur votre discrétion.

Jugez donc s'il vous reste le moindre espoir. -- Quoi! c'est

lui qui.... -- Oui, le comte de Walstein est mon époux."

Lindorf, les yeux fixés en terre, les bras croisés, ne

répondit pas un mot; il paraissait absolument absorbé dans ses

pensées. Enfin, sortant tout à coup de cet état de stupeur:

"Caroline, dit-il à demi-voix et sans presque la regarder, je

vais vous quitter; mais je reviendrai demain matin. Il est

essentiel que je vous parle encore. Demain, à la même heure,

soyez ici dans ce pavillon. Je l'exige de votre amitié. Dites,

puis-je y compter? y serez-vous demain matin à huit heures?

vous trouverai-je ici? -- J'y serai, dit Caroline sans trop

savoir ce qu'elle répondait. -- A demain donc," reprit Lindorf

en faisant un pas pour se rapprocher d'elle; mais se reculant

tout à coup, il prit son chapeau, et disparut.

Qu'on juge de l'état où il laissa Caroline, de la confusion

d'idées qui remplissaient sa tête et son coeur: celle de le

revoir encore fut la première.

Mais que pouvait-il avoir à lui confier, qu'il n'eût pu dire

dans ce moment? Pourquoi ce rendez-vous demandé avec tant

d'instance, et même avec une sorte de solennité?

Elle se repentait presque d'y avoir consenti; cependant

aurait-elle pu le refuser? D'ailleurs, il était possible qu'il

n'eût pas perdu l'idée de faire rompre son mariage. Il n'avait

point dit qu'il y eût renoncé; il était donc essentiel de le

revoir, pour le dissuader de faire des démarches inutiles, qui

n'aboutiraient qu'à découvrir leur liaison, et rendre Caroline

plus malheureuse. Cela la détermina à être exacte au rendez-vous.

Elle pensa ensuite à l'embarras de cacher plus longtemps

sa position à la chanoinesse. Qu'allait-elle penser de

l'absence de son cher Lindorf? Et Caroline elle-même sentait

que ce serait une consolation pour elle de pouvoir épancher sa

douleur et verser des larmes dans le sein de cette indulgente

et tendre amie. Mais on avait exigé d'elle une promesse si

forte, si positive, et la punition dont elle était menacée lui

paraissait si terrible, qu'elle n'osait confier son secret

sans permission. C'était assez, c'était trop même d'en avoir

instruit Lindorf; et son motif pouvait seul la justifier. Elle

prit donc le parti d'écrire tout de suite à son père pour lui

demander cette permission.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 6 / 29 段