cinq heures de l'après-midi, elle se persuada qu'il était bien
tard; et elle allait s'acheminer du côté du pavillon,
lorsqu'elle entendit, dans la cour même du château, le pas
d'un cheval qu'elle commençait à connaître, et qui fit
palpiter son coeur. Un instant après un laquais entre, annonce
M. le baron de Lindorf. La chanoinesse s'étonne, se rappelle
cependant d'avoir connu ce nom-là, ordonne qu'on fasse entrer;
et bientôt le charmant inconnu du pavillon paraît avec toutes
ses grâces.
Oh! pauvre Caroline, comme elle est émue! comme elle se
reproche mortellement de n'avoir pas parlé de lui à son amie!
Combien elle allait avoir à rougir de sa dissimulation vis-à-vis
du baron de Lindorf! Soit qu'il parle, soit qu'il se
taise, elle redoute également son indiscrétion et son silence.
Ce fut ce dernier parti que prit M. de Lindorf. Un regard jeté
sur Caroline qui, tremblante, interdite, alternativement rouge
et pâle, le saluait en baissant les yeux d'un air confus, le
mit au fait à l'instant. Il lui rendit son salut comme s'il la
voyait pour la première fois de sa vie; et s'adressant à
madame de Rindaw, il se félicita d'avoir le bonheur d'être son
voisin, en se reprochant d'avoir autant tardé à profiter de
cet avantage.
La chanoinesse, qui ne connaissait point ce charmant voisin,
demanda des explications. Le vieux commandeur de l'ordre
teutonique avait été malade aussi; mais, moins heureux
qu'elle, il était mort depuis peu, et M. le baron de Lindorf,
son neveu et son héritier, était venu prendre possession de la
terre et du château de Risberg, qui touchaient à la baronnie
de Rindaw. Il avait compté d'abord n'y rester que peu de
temps; mais ce pays lui plaisait infiniment, et depuis deux
jours il avait pris la résolution d'y passer au moins toute la
belle saison. Alors son premier désir avait été de connaître
ses aimables voisines, de leur présenter ses hommages, et de
solliciter la permission de les renouveler quelquefois.
Tout cela fut dit en regardant souvent Caroline, qui, les yeux
attachés sur son métier, travaillait ou gâtait son ouvrage, et
gardait le plus profond silence. Mais, grâce à la bonne
chanoinesse, la conversation ne tarissait pas.
Ce furent d'abord des détails sur sa propre maladie, ensuite
des lamentations sur celle du commandeur et sur sa mort,
qu'elle avait ignorée. "Tenez, hier au soir encore, je le
nommai à Caroline, qui s'informait de mes voisins." Ici le
baron ne put s'empêcher de sourire à demi, et Caroline fut
près de s'évanouir de dépit et de honte; puis vinrent des
félicitations sur l'héritage, qui devait être considérable;
puis les questions sur le degré de parenté qu'il y avait entre
le défunt et son héritier. "Attendez; je dois savoir cela à
merveille. Vous êtes Lindorf, n'est-ce pas? Eh oui, sans
doute; c'est du côté de madame votre mère? N'était-ce pas une
baronne de Risberg, propre soeur de défunt, je crois? Je ne
connais que cela; c'est-à-dire pas elle précisément, mais une
de mesdames vos tantes a été élevée dans le même chapitre que
moi. Elle me contait le mariage de sa soeur avec monsieur votre
père, oui, le baron de Lindorf. Je m'en souviens comme d'hier.
C'était une inclination mutuelle: il n'y avait rien de si
touchant! Je lui faisais mes confidences aussi.... Il me
semble qu'il n'y a que quatre jours; et voilà déjà un grand
garçon.... L'aîné de la famille, je suppose?.... Est-elle
nombreuse? Avez-vous encore monsieur votre père, madame votre
mère? Ils s'adorent toujours, sans doute?... Il n'y a que cela
pour être heureux.... Et votre tante, cette chère amie dont je
vous parlais tout à l'heure, est-elle mariée? est-elle morte?
Depuis bien des années j'ai perdu cela de vue."
Toute ces questions se succédaient si rapidement, que le
baron, surpris de cette volubilité, pouvait à peine placer de
temps en temps un _oui_, un _non_. "J'étais fils unique; j'ai eu
le malheur de les perdre, etc." Mais ses yeux fixés sur
Caroline lui auraient dit bien des choses, si elle avait voulu
les entendre.
Elle n'avait pas encore levé les siens ni prononcé un seul
mot, lorsque la chanoinesse, voulant lui faire honneur de
l'idée de son pavillon, lui dit d'y mener M. le baron, et ne
prévoyant pas la moindre difficulté, commença, sans attendre
la réponse, à lui raconter à quelle occasion il avait été
élevé, et l'autel, et le buste, et l'inscription, et les
peintures; et la surprise, et tout ce qu'il savait aussi bien
qu'elle, mais qu'il eut tout l'air d'apprendre.
C'en était trop, beaucoup trop pour Caroline. Elle ne pouvait
plus soutenir un état aussi pénible; et quand son amie,
surprise de son peu d'empressement à se rendre au pavillon,
lui en réitéra l'ordre, elle put à peine articuler qu'une
migraine affreuse, inouïe, l'empêchait de faire un seul pas:
et vraiment elle était si changée, sa voix même était si
altérée, que la baronne n'eut pas de peine à la croire et s'en
inquiéta beaucoup. "Bon Dieu! qu'est-ce donc que cela? lui
dit-elle en lui touchant le font. Déjà hier au soir vous me
frappâtes à votre rentrée; vous aviez l'air rêveur, occupé.
Vous me quittâtes plus tôt qu'à l'ordinaire; et les jours
précédents, vous fûtes d'une tristesse et d'une agitation
singulières; vous aviez de la fièvre assurément: c'est ce
pavillon qui vous tue.... Monsieur le baron, c'est une rage
que ce pavillon, et surtout depuis quelques jours. On y court
d'abord après la pluie; on brave le soleil et l'humidité:
aussi voilà ce que c'est...."
D'après tout ce qu'on lui disait, monsieur le baron pouvait,
sans fatuité, se flatter d'y avoir aussi quelque légère part;
mais souffrant véritablement pour Caroline, et voulant la
tirer de peine, il abrégea sa visite, et prit congé de ces
dames espérant, dit-il, que la migraine n'aurait pas de suite.
Caroline ne répondit que par un salut; et la baronne répéta à
M. de Lindorf qu'elle le priait de profiter beaucoup du
voisinage et de venir souvent partager leur solitude... "Il
n'y a qu'un pas d'ici chez vous. Ce pauvre commandeur
souffrait de la goutte les trois quarts de l'année, et ne
sortait point de chez lui. Pour vous, monsieur, qui êtes
jeune, ingambe, ce ne sera qu'une promenade. Mademoiselle de
Lichtfield n'aura pas toujours la migraine; vous verrez un
autre jour son pavillon. Elle dit qu'il est favorable à la
musique. Vous êtes musicien, sans doute? vous en ferez
ensemble."
Ce dernier trait manquait à Caroline pour augmenter son
embarras; rien ne lui fut épargné. Enfin le baron partit, et
la chanoinesse se tut; mais Caroline ne fut pas beaucoup plus
soulagée. Penchée sur son fauteuil, la tête cachée dans ses
deux mains, elle retenait avec peine les larmes et les
sanglots qui l'oppressaient. Son amie, attribuant tout à la
violente migraine dont elle s'était plainte, l'engagea à se
retirer, et Caroline profita bien vite de la permission. Son
chagrin la suivit dans son appartement; mais du moins elle put
s'abandonner à toute sa douleur, et répéter mille fois: Grand
Dieu! que doit-il penser de moi? La chanoinesse, seule aussi
de son côté, avait des idées moins tristes. Le beau, l'aimable
Lindorf avait tout à fait gagné son coeur. C'était précisément
l'époux qu'il fallait à sa chère Caroline. Quel bonheur de
pouvoir la fixer auprès d'elle, au moins une partie de
l'année, et par un établissement aussi brillant à tous égards!
Lindorf réunissait tout, jeunesse, figure, esprit, naissance,
fortune; car, sans parler de la sienne propre, dont il
jouissait déjà, puisqu'il était fils unique et qu'il avait
perdu ses parents, l'héritage de l'avare commandeur devait
être immense.
Déjà très-avancé au service, il paraît fait pour prétendre et
parvenir à tout. Qu'on ajoute tant d'avantages à la fortune de
Caroline, son bien, qu'elle lui destinait, et Caroline elle-même,
qui n'étaient pas à dédaigner...; enfin ils paraissaient
se convenir à merveille. Elle protesta que son élève serait
_baronne de Lindorf_, ou qu'elle y perdrait ses peines; elle
fixa même l'époque de son mariage à l'automne suivante, et à
la visite promise par le chambellan.
Jusqu'alors elle résolut de cacher avec soin, même à Caroline,
son idée et ses projets. Sans doute il lui serait bien
difficile de cacher quelque chose; mais sa passion pour tout
ce qui tenait du romanesque, l'emportait encore sur son
indiscrétion naturelle. Elle se fit un singulier plaisir de
laisser agir la sympathie, d'en suivre pas à pas les progrès
dans le coeur de ces jeunes gens, de voir chaque jour leur
passion s'augmenter par la crainte et l'espérance, et de
couronner enfin tous leurs voeux au moment où ils s'y
attendraient le moins. Ce plaisir, délicieux pour elle, elle
ne pouvait se l'assurer qu'en gardant le plus profond secret.
L'union projetée avec le comte de Walstein ne l'inquiétait
guère; il était impossible qu'elle ne fît pas entendre raison
au chambellan. Il devait savoir par lui-même ce que c'est
qu'une passion mutuelle. "Je n'aurai qu'à lui rappeler ce que
nous avons éprouvé l'un pour l'autre, et il cédera d'autant
plus, que mon héritage sera à cette condition. D'ailleurs il
verra ce charmant Lindorf; et pourra-t-il balancer entre lui
et un monstre? Laissons agir la sympathie, l'amour, la
tendresse paternelle, et le bonheur de ma chère Caroline est
assuré pour la vie."
Pendant que la bonne chanoinesse arrangeait son petit roman,
jouissant à l'avance des tendres scènes dont elle serait le
témoin et du plaisir de faire deux heureux, Caroline
continuait à se désespérer de l'idée que M. de Lindorf devait
pris d'elle la plus mauvaise opinion possible. Elle repassait
dans son esprit tout ce que la baronne lui avait dit
très-innocemment, et n'y voyait que de nouveaux sujets de honte et
de confusion. Oh! je veux partir d'ici, disait-elle, ne plus
le revoir de ma vie. Mais cette fuite si soudaine sera presque
un aveu de plus; et le laisser avec l'idée, la cruelle idée
que je suis fausse, dissimulée, intrigante, ah! c'est
impossible. Alors elle imaginait tous les moyens de se
justifier dans son esprit, et n'en trouvait pas un qui ne la
compromît mille fois davantage.
Toute la nuit se passa dans ce trouble et dans cet embarras.
Pour la première fois de sa vie, le sommeil n'approcha pas de
ses paupières. Qu'elle lui parut longue et cruelle cette nuit!
et combien son agitation augmenta le lendemain matin lorsqu'on
lui remit un paquet à son adresse, que le coureur de M. de
Lindorf venait d'apporter, et dont il attendait la réponse!
Caroline, indignée, faillit le renvoyer à l'instant. Eh quoi!
dit-elle, il ose déjà m'écrire! N'est-ce pas me dire à quel
point il me méprise? Ah! l'opinion affreuse que je lui donnai
hier de moi peut seule autoriser cette hardiesse; mais ne
doit-elle pas l'excuser aussi, et ne suis-je pas la seule
coupable? Avant cette malheureuse visite, comme il était
honnête, respectueux! Ah! c'est moi seule qui me suis perdue.
Mais que fera-t-elle de ce paquet? L'ouvrir, c'est impossible;
le renvoyer, c'est bien dur; et d'ailleurs ce n'est pas le
moyen de savoir ce qu'il pense. Elle le tenait, le retournait
en tous sens, et le regardait comme si ses yeux avaient pu
percer au travers de l'enveloppe. Enfin, frappée tout à coup
comme d'un trait de lumière, elle prend le parti de courir à
l'appartement de la bonne maman, d'ouvrir ses rideaux, de se
précipiter à genoux à côté de son lit, et là de lui faire, en
fondant en larmes, un aveu complet de tout ce qui s'était
passé entre elle et M. de Lindorf. Rien ne fut oublié: et le
second dessus, et le cheval emporté, et le mouchoir tombé, et
la promenade au jardin; elle avoua tout, jusqu'aux motifs
secrets de son silence, dont elle avait été si cruellement
punie.
"Jugez de tout ce que j'ai souffert pendant sa visite! disait-elle:
grand Dieu! je crus en mourir. Et lui qui ne disait rien
non plus, comme si nous avions été d'accord; et vous, maman,
qui, sans le savoir, me perciez le coeur à chaque instant. Ah!
pourrez-vous me pardonner? Accablez-moi de vos reproches, je
les mérite tous; ils seront moins vifs que ceux que je me fais
à moi-même."
Hélas! la bonne chanoinesse, tout émue, tout attendrie de ses
pleurs et de son récit, ne songeait à lui faire aucun
reproche. Elle s'était occupée toute la nuit de son mariage,
qui l'enchantait toujours de plus en plus. Sa seule crainte
était que M. de Lindorf, depuis longtemps au service et
très-répandu sans doute dans le grand monde, n'eût déjà d'autres
engagements; mais la petite historie de Caroline, et la
manière dont ils avaient fait connaissance, la rassurèrent
parfaitement. Elle crut y voir une tournure romanesque, une
sympathie secrète, qui lui donnèrent les plus grands
espérances pour la réussite de ses projets. Elle releva donc
Caroline en l'embrassant tendrement, et en lui disant qu'elle
n'avait rien entendu d'aussi intéressant que tout ce qu'elle
venait de lui raconter. "Seulement, si j'avais su cela.... Il
est vrai que je n'aurais pas dit bien des choses: les hommes
sont déjà si avantageux, si portés à croire qu'on les
distingue!... Au reste, celui-ci me paraît bien différent des
autres. Il a l'air si modeste, si honnête! -- Ah! maman, dit
Caroline en secouant la tête, je crois qu'ils se ressemblent
tous. Celui-ci n'ose-t-il pas m'écrire ce matin! -- T'écrire,
mon enfant! Montre-moi donc vite: comment! et de quel style? --
Hélas! je l'ignore, dit Caroline en tirant le paquet de sa
poche: voilà la lettre; je ne l'ai pas ouverte. Tenez, maman;
vous en ferez tout ce que vous voudrez." Et ce qu'elle voulut,
ce fut de rompre le cachet avec un empressement plus vif que
celui de Caroline, dont la crainte diminuait beaucoup la
curiosité.
On trouva d'abord, à l'ouverture du paquet, une carte simple
et polie, par laquelle "M. le baron de Lindorf présentait ses
hommages à ses voisines, s'informait de leur santé et de la
migraine de mademoiselle de Lichtfield." Ce n'était là que le
prétexte, et cette carte ne méritait assurément pas le grand
cachet qu'on avait rompu. On passa donc bien vite à un papier
plié en quatre qui se trouvait sous la carte. Caroline
l'ouvrit en tremblant, le parcourut légèrement des yeux, et
lut à son amie ce qui suit:
Du château de Risberg, 9 juin 17...
"Je vais, mademoiselle, mettre le comble à mes torts et à
votre colère en osant vous écrire, je le sais; je vois déjà
votre indignation; j'en sens déjà tout le poids, et cependant
je persiste dans ma témérité. Si vous daignez seulement
parcourir cette lettre, surmonter le premier mouvement qui
vous portera sans doute à la déchirer, à la renvoyer sans la
lire, vous comprendrez peut-être mes motifs, et vous
conviendrez du moins que je ne pouvais m'adresser qu'à vous
seule.
Vous ne connaissez pas tous mes torts; non, mademoiselle, vous
ne les connaissez pas, et cependant vous me traitez avec
autant de sévérité que si vous saviez combien je suis
coupable. Je vais donc vous l'avouer, puisque je ne gagne rien
à votre ignorance: ma franchise m'obtiendra peut-être un
généreux pardon.
Je passai hier quatre fois dans la matinée, à différentes
heures, sous votre pavillon, avec l'espoir de vous y trouver
et de vous demander la permission de me présenter chez vous.
Il fut toujours trompé cet espoir, vous ne parûtes point dans
ce pavillon chéri qu'auparavant vous habitiez sans cesse; et
moi, loin d'imaginer la vérité, loin de vous accuser de cette
absence, j'osai la rejeter entièrement sur madame de Rindaw.
Instruite de ma témérité, ne connaissant point celui qui
s'était introduit dans votre asile, sans doute elle exigeait
de vous d'y renoncer! Insensé!..... J'osai même croire que
vous obéissiez peut-être à regret. J'étais certain en me
nommant de la rassurer, de faire lever cette cruelle défense,
et je ne balançai plus à me présenter l'après-midi chez elle.
O mademoiselle! combien vous avez puni ma folle présomption!
Votre accueil, si différent du sien, me prouva bientôt à quel
point je m'étais abusé, et que c'était votre volonté seule qui
vous éloignait du malheureux inconnu. Vous n'avez pas voulu me
laisser à cet égard la moindre illusion, le moindre doute. Je
vis au premier instant que cette madame de Rindaw ignorait mon
existence, et que la jeune et charmante Caroline, que je
croyais soumise aux ordres, aux conseils d'une amie trop
sévère, n'avait eu besoin que de ceux qu'elle reçoit d'une
prudence bien rare à son âge. Trop heureux encore si cette
prudence n'avait pour objet que l'inconnu; mais je me suis
nommé, et je n'ai pas obtenu un regard! Votre silence obstiné,
votre refus de me conduire au pavillon, ne m'ont que trop
confirmé que c'est moi personnellement qui me suis attiré
votre colère. Ah! quels que soient mes torts, je n'aurai pas
celui de me présenter encore à Rindaw sans votre aveu; mais
j'ose le demander cet aveu que je saurai mériter. Vous avez
été le témoin de la manière obligeante dont madame de Rindaw
m'a reçu. Regardez ma maison comme la vôtre, me dit-elle en la
quittant. O mademoiselle! que pouvais-je lui répondre, et que
dois-je faire? Parlez; décidez absolument de ma conduite, de
mon sort. Dois-je me refuser aux civilités de madame de
Rindaw, et me soumettre à l'arrêt tacite que vous avez
prononcé contre moi? Dois-je vous supplier de le révoquer?
J'attendrai vos ordres, et, je vous le jure, ils me seront
sacrés. Mais serez-vous inexorable? Et celui que votre
respectable amie daigne honorer de sa protection, n'obtiendra-t-il
pas, à ce titre, un pardon devenu nécessaire au bonheur
de sa vie?"
Caroline, en lisant cette lettre, éprouvait un mélange de
sentiments confus, opposés les uns aux autres, et presque
indéfinissables; d'abord la plus grande surprise de se
trouver, sans s'en être doutée, une prudence aussi consommée;
ensuite, cette espèce de honte d'un coeur honnête et vrai, qui
reçoit une louange peu méritée; puis la joie la plus pure de
se voir encore estimée et respectée, troublée cependant par le
chagrin de ce pauvre baron, et l'embarras de le faire cesser
sans démentir l'opinion qu'il avait d'elle. Tout cela se
peignait alternativement sur sa physionomie; cependant le
plaisir dominait. Il lui semblait qu'on avait soulagé son coeur
d'un poids énorme. Lorsqu'elle eut fini, elle aurait voulu
presser le consolant écrit contre ses lèvres; mais elle le
posa sur le lit de sa maman, et saisissant une de ses mains,
elle la couvrit de baisers et de larmes. La baronne reprit la
lettre, la parcourut encore: elle en était tout enchantée. "Et
bien! quand je vous disais que ce jeune homme ne ressemblait
point aux autres, avais-je tort? J'ai vu cela tout de suite.
Quelle tournure délicate il a donnée à votre silence! Et votre
embarras, qu'il prend pour de la colère! est-ce qu'il y a rien
de plus modeste et de plus honnête? Un de vos fats de la cour
aurait bien su interpréter votre conduite à son avantage; mais
ce Lindorf... En vérité, il est charmant; il faut le rassurer.
Prenez une écritoire, mon enfant; mettez-vous là, et écrivez.
-- Moi, maman? dit Caroline en rougissant, je croyais que ce
serait vous. -- Vous savez bien que j'ai beaucoup de peine à
écrire (elle avait en effet mal aux yeux depuis sa maladie, et
sa vue s'affaiblissait tous les jours); mais c'est égal, vous
écrirez en mon nom, et je vous dicterai."
Caroline obéit; mais l'encre était épaisse, la plume allait
mal, le papier ne valait rien. Enfin, tout étant prêt avec
assez de peine, et la chanoinesse ayant rêvé un moment, elle
lui dicta ce qui suit:
MONSIEUR LE BARON,
"Votre lettre est venue fort à propos pour consoler Caroline;
elle avait été toute la nuit dans le plus violent désespoir."
-- En vérité, maman, dit Caroline en s'arrêtant, je ne mettrai
point cela; c'est contredire absolument ce qu'il pense de moi.
La baronne en convint après avoir un peu contesté. Ce
commencement fut déchiré; on prit un autre papier. Elle rêva
encore, et dicta de nouveau:
MONSIEUR LE BARON,
"Mademoiselle de Lichtfield est dans la joie la plus vive de
voir que..." -- Eh! maman, dit Caroline en jetant sa plume, je
vous en conjure, ne parlez ni de mon désespoir ni de ma joie.
Pour cette fois, la chanoinesse se fâcha sérieusement, lui dit
qu'elle n'avait qu'à faire sa lettre elle-même. Caroline
commençait à croire en effet qu'elle n'en irait que mieux; et
après avoir un peu rêvé à son tour, et déchiré encore trois ou
quatre commencements, elle eut le bon esprit de penser que la
tournure la plus simple est toujours la meilleure. Elle
écrivit:
"Nous vous remercions, monsieur, de l'intérêt que vous prenez
à la santé de vos voisines. Ma migraine est entièrement
dissipée; madame la baronne de Rindaw a toujours mal aux yeux,
ce qui la prive du plaisir de répondre à votre lettre, que je
viens de lui communiquer. Elle me charge de le faire pour
elle, et de vous prier, monsieur, de sa part et de la mienne,
de venir ce soir à Rindaw. M. le baron de Lindorf doit être
bien sûr, dès qu'il est connu, de la manière dont il sera
reçu.
"C. D. L."
La chanoinesse trouva le style de ce billet bien commun et
bien trivial. Il y avait, selon elle, mille autres choses à
dire; mais Caroline tint bon, n'y voulut rien changer, apaisa
son amie par quelques caresses, et renvoya le coureur chargé
de sa réponse.
On prétend que la lettre de Lindorf fut relue plus d'une fois
dans la journée, et que, lorsqu'il arriva le soir, on aurait
pu la lui réciter sans y manquer d'un mot. Ce qu'il y a de sûr
au moins, c'est que cette lecture répétée acheva de dissiper
jusqu'à la moindre trace du chagrin de Caroline. A force de
lire qu'elle était d'une prudence rare, elle finit par le
croire elle-même, tout en s'avouant qu'elle n'avait jamais
pensé au bon effet que produirait son absence du pavillon, et
le mystère qu'elle avait fait à son amie. Il est certain du
moins que c'était elle qui avait eu l'idée de n'y point aller
et de se taire.
Ainsi relevée à ses propres yeux, n'ayant plus à rougir ni
avec sa maman, ni avec elle-même, ni avec cet aimable Lindorf,
elle l'attendit avec impatience et le vit arriver avec joie,
mais non pas sans émotion: lui-même était déconcerté, un doux
sourire le rassura bientôt. Ils furent tous les deux à leur
aise, et la baronne leur fut d'un grand secours. Elle
plaisanta agréablement sur l'inconnu, sur le mystère, sur la
lettre, et sauva à Caroline une explication qu'elle ne
demandait pas mieux que d'éviter.
Le pénétrant Lindorf s'en aperçut sans doute. Ils allèrent au
pavillon, et il ne dit pas un seul mot qui eût rapport à ce
qui s'était passé. Seulement il la pria de lui chanter la
romance de _la jeune Hortense_, elle y consentit; ce fut lui qui
l'accompagna sur le clavecin. Il savait très-bien la musique;
cependant il manqua la mesure au refrain, et Caroline
embrouilla les paroles. Malgré cela, cette romance lui plut
tellement, qu'il la demanda; elle lui fut accordée, et tout de
suite ployée en rouleau. Il osa baiser la main qui la lui
présentait, et dire à demi-voix: "Comme vous êtes bonne
aujourd'hui! et quelle différence de mon sort à celui d'hier!"
L'ingénue Caroline fut sur le point de lui dire qu'elle se
trouvait aussi beaucoup plus heureuse; mais elle se retint.
Ils rentrèrent auprès de la chanoinesse. Bientôt après M. de
Lindorf les quitta avec la promesse de revenir le lendemain.
Ce lendemain, et tous ceux qui le suivirent se ressemblèrent
exactement: et voici l'histoire de leur vie.
Caroline reprit le matin l'habitude de son pavillon, et
Lindorf celle de ses promenades. Ce cheval si fougueux était
devenu si sage, qu'il s'arrêtait quelquefois une demi-heure
entière sous cette croisée, qu'il apprit enfin à connaître, et
devant laquelle il ne passa plus sans s'arrêter. Tous les
après-dînées, le baron arrivait de très-bonne heure à Rindaw,
où souvent il était retenu à souper; et toutes les soirées,
lorsqu'il était parti, la chanoinesse, toujours plus enchantée
de lui, en parlait avec enthousiasme: Caroline l'approuvait
modestement. Elles se séparaient en disant toutes deux qu'il
était le plus aimable des hommes. Caroline s'endormait en le
répétant sans dessein, et sa bonne maman, en se confirmant
dans ses projets d'une union que tout semblait favoriser.