Le séjour de Rindaw était alors l'univers entier pour

Caroline, et son petit pavillon le temple du bonheur. Elle en

était engouée au point d'y passer exactement tout le temps

qu'elle n'était pas auprès de son amie. Dès qu'elle la

quittait, c'était pour voler au pavillon, dont elle avait

toujours de la peine à sortir. Sa construction élevée et

terminée par un dôme était si favorable à la musique!... Tous

les instruments y furent portés, et bientôt il ne fut plus

possible d'en jouer ni de chanter autre part que dans le

pavillon. Le jour était excellent pour le dessin. Au moyen des

quatre croisées et des jalousies, on pouvait, à toutes les

heures, avoir celui qu'on voulait, et tout l'attirail

nécessaire à la peinture y fut aussitôt établit. On y lisait

si tranquillement, sans bruit, sans distraction, la

bibliothèque de Caroline y fut toute transportée; enfin, elle

n'eut presque plus d'autre appartement. Elle n'entrait dans le

sien que pour faire sa toilette a la hâte; et souvent dans

celui de sa bonne maman, elle se surprit avec l'impatience

d'en sortir: tant il est vrai qu'une passion nouvelle peut

anéantir toutes les autres! Il faut cependant rendre justice à

Caroline: elle désirait plus vivement encore que son amie pût

venir habiter avec elle le pavillon. Celle-ci, qui n'avait de

plaisirs que ceux de son élève, riait de son engouement, et

lui facilitait les moyens de s'y livrer. Voyons s'il durera,

et si longtemps encore elle aimera son pavillon pour lui seul.

Jusqu'à présent sa vie tranquille s'est écoulée entre l'étude

et l'amitié, sans qu'aucun sentiment plus vif en ait troublé

le cours, sans qu'elle ait connu ni l'amour ni la haine: car

sa répugnance pour le comte, sa crainte de vivre avec lui,

n'étaient pas de la haine; et si par hasard elle pensait à

lui, c'était plutôt avec un sentiment de reconnaissance pour

la liberté qu'il lui laissait.

Mais disons vrai; avouons que ce hasard arrivait bien

rarement, que le comte ne se présentait presque jamais à son

idée, et que son engagement s'effaçait chaque jour de son

esprit. Elle jouissait de sa liberté comme si elle eût été

réelle, et ne ressemblait pas mal à ces oiseaux attachés par

un fil: ils planent dans l'air; ils chantent; ils se croient

aussi libres que leurs camarades qu'ils voient voler autour

d'eux; ils oublient leur lien, et ne s'en aperçoivent que

lorsque la main qui les retient les attire, et les remet

doucement dans leur cage.

Caroline avait reçu depuis peu de Berlin beaucoup de musique

nouvelle, entre autres un recueil de romances, dont elle était

passionnée. Une surtout lui plaisait excessivement; l'air

convenait à sa voix, et les paroles à son coeur. Elle la

chantait du matin au soir, l'accompagnait alternativement sur

la harpe, le clavecin et la guitare, et trouvait toujours un

nouveau plaisir à la répéter. Nous allons la donner à nos

jeunes lecteurs. Il s'en trouvera peut-être à qui elle pourra

plaire aussi, et l'on sera bien aise sans doute de connaître

ce qui plaisait à Caroline.

ROMANCE

AVEC ACCOMPAGNEMENT DE GUITARE.

Air noté à la fin.

La jeune Hortense, au fond d'un vert bocage,

Rêvait un jour seule sur le gazon;

La jeune Hortense, au printemps de son âge,

Ne connaissait de l'amour que le nom.

A ce nom souvent elle pense,

Craint et désire un doux lien:

Oh! ma paisible indifférence

Est-elle un mal? est-elle un bien?

Je vois l'amour dans tout ce qui respire,

Il est partout, excepté dans mon coeur.

Autour de moi tout aime, tout soupire:

Serait-ce donc le souverain bonheur?

Tout s'anime par sa présence;

Moi seule, hélas! je ne sens rien:

Oh! ma paisible indifférence

Est donc un mal plutôt qu'un bien!

Oui, mais je vois errer dans la prairie

De fleurs en fleurs le papillon léger,

Abandonnant celle qu'il a chérie:

Ainsi que lui, tout amant peut changer.

Vif emblème de l'inconstance,

Tu me dis qu'il faut n'aimer rien.

Oh! ma paisible indifférence,

Loin d'être un mal, est donc un bien.

J'ai vu souvent, pour un berger volage,

J'ai vu gémir d'innocentes beautés;

Elles fuyaient tous les jeux du village,

Pour des ingrats toujours trop regrettés:

Moi je ris, je change et je danse;

Tous les ingrats ne me font rien.

O ma paisible indifférence!

Vous êtes mon unique bien.

Ainsi chantait cette jeune bergère.

Amour l'entend, Amour se vengera:

Il tient déjà dans sa main meurtrière

Le trait fatal dont il la percera.

Bientôt, jeune et sensible Hortense,

En formant un tendre lien,

En perdant ton indifférence,

Tu vas connaître le vrai bien.

Elle la chantait un jour dans le pavillon, et cette fois-là

c'était avec sa guitare. Elle répétait avec expression: _O ma

paisible indifférence! vous êtes mon unique bien_, lorsqu'elle

entendit une autre voix aussi douce, aussi mélodieuse que la

sienne, mais plus forte et plus sonore, qui chantait en second

dessus: _Oh! perdez cette indifférence, et vous connaîtrez le

vrai bien_.

Ces accents, biens différents des chants rustiques auxquels

elle était accoutumée, la surprirent beaucoup. Elle se tut,

écouta; et, n'entendant plus rien, elle recommença à chanter

plus doucement, à s'accompagner plus légèrement, et à entendre

plus distinctement la voix qui la suivait. Alors, sa guitare à

la main, elle courut à la croisée qui donnait sur la route.

Elle entrevit, à quelques pas d'elle, un beau jeune homme en

habit de chasse, appuyé sur un fusil, dont les regards étaient

attachés sur le pavillon. C'était sans doute le chanteur en

question; je dis qu'elle ne fit que l'entrevoir, parce qu'au

même instant où elle l'aperçut, interdite et confuse d'avoir

été entendue et d'être vue, elle recula bien vite au fond du

pavillon; et là, s'élevant sur la pointe des pieds, et tendant

le cou, elle regarda de toutes ses forces du côté qu'elle

venait de quitter. Mais elle était trop éloignée; elle

n'aperçut rien. Elle aurait bien voulu chanter sa romance,

seulement pour voir si on l'accompagnerait encore; mais la

voix lui manqua, elle n'osa jamais, et put à peine toucher

légèrement quelques cordes de sa guitare.

Enfin, pressée par la curiosité, après avoir fait quatre pas

en avant et autant en arrière, elle reprit courage, et se

retrouva devant la croisée. Le beau chasseur n'était plus là.

Elle le vit à vingt pas dans le chemin, s'éloignant lentement,

et tournant la tête à chaque instant du côté du pavillon.

Cette petite aventure n'était rien, moins que rien assurément.

Un homme passe par hasard, en chassant, devant un pavillon

neuf et très-orné, il le remarque; il entend une musique

délicieuse, il l'écoute; il voit à une croisée une femme

charmante, il la regarde.

Il n'y a rien dans tout cela que de naturel, et cependant

Caroline en fut occupée toute la journée, comme d'un événement

fort extraordinaire. Il est vrai que tout devait faire

événement pour elle; et tout être qui interrompt une solitude

aussi profonde que l'était la sienne devient un être très-intéressant.

Elle pensa donc souvent à celui-ci. Elle se demanda cent fois

qui ce pouvait être, et ce qu'il faisait là sur cette route

écartée. Mais elle n'en parla point, parce qu'elle eut une

idée vague qu'on pourrait lui interdire son cher pavillon, et

que c'eût été lui ôter la vie.

Elle y vola le lendemain plus vite encore qu'à l'ordinaire; et

après avoir passé près d'un quart d'heure à la croisée qui

donnait sur le chemin, et s'être assurée, en regardant

beaucoup de tous côtés, qu'on ne pouvait ni la voir ni

l'entendre, elle prit sa guitare, s'assit dans l'embrasure de

la croisée, et chanta sa romance favorite depuis le premier

couplet jusqu'au dernier; et ce dernier, qu'elle avait

toujours aimé moins que les autres, lui plut assez ce jour-là.

Elle le répéta deux fois, puis elle recommença toute la

romance d'un bout jusqu'à l'autre. Elle l'accompagna sur la

harpe, mais non pas sur le piano-forté. Il était à l'autre

bout du pavillon, et Caroline se trouvait si bien auprès de

cette croisée! Elle nota le second dessus qu'elle avait

entendu la veille; elle répéta sur tous les tons, _que sa

paisible indifférence était son unique bien_, et personne ne

vint lui dire le contraire.

Enfin, ennuyée et peut-être un peu dépitée de chanter si

longtemps toute seule, elle jeta là sa musique, posa ses

instruments, courut au jardin, cueillit des fleurs, en remplit

confusément une petite corbeille qui se trouvait là, et, ne

sachant à quoi s'amuser, elle se mit à la peindre. D'abord

elle eut un peu de peine à se fixer. Elle regardait plus

souvent la croisée que son vélin; mais peu à peu son ouvrage

l'attacha et l'occupa tout entière. Elle y travaillait avec

application, et les fleurs naissaient sous son pinceau,

lorsqu'elle entendit tout à coup dans le lointain le galop

d'un cheval. Ce bruit la surprit autant que le second dessus

de la veille. Il ne ressemblait point au pas lent et pesant

des chevaux du village.

Le pinceau fut bien vite jeté, peut-être au milieu du tableau;

et voilà Caroline à la croisée, regardant de tous côtés.

Elle vit à cinquante pas un très-bel homme monté sur un cheval

gris, fringant et fougueux, qu'il maniait avec grâce. Voyez

comme les femmes ont le coup d'oeil juste et perçant! Elle

avait à peine entrevu l'étranger de la veille; il était en

habit de chasse vert, celui-ci en uniforme des gardes; il

était à pied, celui-ci à cheval; il chantait, celui-ci

galopait. Jusque-là il n'y a nul rapport, et cependant

Caroline le reconnut à l'instant pour être exactement le même

et c'était véritablement l'homme au second dessus. Comment

résister à l'envie de le voir passer, et de savoir s'il

montait aussi bien à cheval qu'il accompagnait les romances?

Il avançait cet homme, ou plutôt son cheval, qu'il avait peine

à dompter et à conduire, et qu'il oublia dès qu'il aperçut

Caroline. Il voulut la saluer; mais l'animal profitant de la

liberté qu'on lui laissait, peut-être effrayé du mouvement,

fit un écart prodigieux, qui aurait désarçonné un cavalier

moins ferme, et partit au grand galop comme un éclair,

emportant son homme, malgré tous les efforts de celui-ci pour

le retenir. Caroline, très-effrayée, jeta un cri perçant, et

les suivit des yeux aussi loin qu'elle le put. Ils disparurent

bientôt à sa vue; mais elle ne fut ni plus rassurée ni plus

tranquille, et regarda bien longtemps encore après qu'elle eut

cessé de les apercevoir. Elle se représentait le cavalier

tombé de son cheval, foulé, blessé, écrasé... Si du moins ce

maudit cheval s'était emporté dans le village, on aurait pu

l'arrêter, donner des secours à son maître, le recevoir au

château. Elle eut bien l'idée d'envoyer sur-le-champ un

domestique.....mais après qui? Elle l'ignorait elle-même; et

sur quelle route? Il y en avait plusieurs qui se croisaient

là. D'ailleurs, il n'est pas aisé de courir après un cheval

emporté; et puis comment en donner l'ordre? Elle ne l'oserait

jamais; et il fallut bien rester avec son inquiétude.

Elle chercha à la calmer, en se rappelant comme cet officier

montait bien, comme il avait l'air ferme et sûr avant ce

malheureux salut qu'elle se reprochait. Elle espéra que le

maître n'ayant plus personne à saluer, le cheval se serait

calmé; elle eut même l'idée qu'il pourrait bien passer encore

le lendemain.

En vérité il le devrait, dit-elle, pour me rassurer. L'émotion

lui ayant ôté l'envie de chanter et de dessiner, elle fit

quelques tours dans le jardin, toujours pensant au cavalier,

et revint auprès de sa bonne maman, à qui elle n'en parla

point, sans doute pour ne pas lui faire partager son effroi.

Elle se coucha avec l'impatience d'être au lendemain, et

l'espérance que le jour ne passerait pas sans qu'elle fût

rassurée sur la vie de l'inconnu. Hier, c'était simple

curiosité qui l'agitait en pensant à lui; aujourd'hui

l'humanité s'y joint pour un pauvre homme en danger. Après

s'en être beaucoup occupée par bonté d'âme, elle s'endormit

bien en colère contre les chevaux fougueux, qui ne permettent

pas d'être honnête impunément.

Le lendemain... le lendemain, il tomba des torrents de pluie

toute la journée. Il fut aussi impossible d'aller au pavillon,

que d'imaginer qu'on pût monter à cheval. Caroline, fort

contrariée, trouva la journée d'une longueur assommante,

s'ennuya à la mort, et ne sut à quoi s'occuper. Tout était au

pavillon, et ses livres, et sa musique, et ses crayons. Elle

aurait bien voulu y être aussi, mais c'était impossible. On

causa comme on put avec la bonne amie; on parla même avec

assez d'intérêt de la pluie et du beau temps; on fit des voeux

très-sincères pour le retour de ce dernier; on chanta

quelquefois le refrain de la romance, en pensant au second

dessus, et au cheval qui galopait; et la journée s'écoula dans

l'espérance du lendemain.

Ce lendemain... hélas! il pleuvait encore plus que la veille.

Tous les nuages semblaient s'être donné rendez-vous à Rindaw.

Pour le coup, Caroline prit tout de bon de l'humeur, et le

témoigna de bonne foi. "Voyez que c'est affreux! disait-elle à

la baronne; ma corbeille qui est commencée; mes fleurs que je

retrouverai toutes fanées; et celles du jardin que cette

malheureuse pluie abîme! Je suis sûre que toutes les roses

vont s'effeuiller, et qu'il ne me restera que les épines." --

Pauvre petite! elles sont déjà dans ton coeur. Tu n'as plus

cette gaieté soutenue, cette insouciance qui te faisaient

supporter tous les temps, et rire et chanter les jours

pluvieux comme ceux où le soleil le plus brillant éclairait

l'horizon.

Elle s'impatientait si fort de le revoir ce soleil, que cette

journée se passa à consulter tous les baromètres et tous les

gens de la maison, et à regarder à chaque instant si le ciel

s'éclaircissait: il fondait toujours en eau. Enfin, sur le

soir, un léger nuage de pourpre donna quelque espérance; un

vent frais la confirma, et le lendemain, en ouvrant les yeux,

Caroline eut le plaisir de voir les rayons du soleil percer à

travers ses rideaux, et le jour le plus pur éclairer son

appartement.

La contrariété qu'elle avait éprouvée en augmenta la prix. A

peine put-elle attendre que les chemins fussent essuyés, pour

courir au pavillon. Mais ses fleurs tant regrettées n'eurent

ni ses premiers regards ni ses premiers soins.

Elle est à la croisée, les yeux attachés sur la route, tantôt

d'un côté, tantôt d'un autre. Elle regarde, elle écoute, et ne

voyant, n'entendant rien, elle cherche à remarquer sur le

terrain humecté si elle n'apercevra point les traces fraîches

des pas d'un cheval. Oh! si je pouvais seulement savoir qu'il

est passé, et qu'il n'a point eu d'accident! je serais

tranquille et contente; car, au fait, si je n'étais pas

restée, s'il ne m'avait pas saluée, son cheval ne l'aurait

point emporté: mais que je l'aperçoive seulement, et je me

retirerai, pour qu'il ne soit plus tenté de me saluer.

Au même instant elle fit plus que de l'apercevoir; elle le vit

très-distinctement, portant le même uniforme, montant le même

cheval gris, et s'avançant au grand trot du côté du pavillon,

dont il était encore assez éloigné. Eh bien, il se porte à

merveille: et voilà sans doute Caroline tranquille; elle va se

retirer, comme elle se l'est promis, et n'y plus penser.

Mais pourquoi ce léger tremblement dont elle est saisie? D'où

vient cette émotion qui colore ses joues et précipite les

battements de son coeur? Je n'en sais rien; mais je sais bien

qu'elle l'éprouve, et que tous ses mouvements s'en ressentent.

Elle veut s'éloigner de cette croisée. Son mouchoir, qu'elle

avait posé sur la tablette, et sur lequel elle était appuyée,

n'étant plus retenu, s'échappe, et tombe dans le chemin: elle

en fut au désespoir. Cet accident était bien involontaire, et

pouvait ne pas en avoir l'air: elle sentit aussi que c'était

bien pis que le salut qu'elle voulait éviter, et qu'il est

encore plus difficile, lorsqu'on est à cheval, de ramasser un

mouchoir que d'ôter son chapeau.

Ce calcul était juste; mais celui qu'elle fit sur les

distances l'était moins. Elle jugea que le cavalier était

encore assez éloigné du pavillon pour qu'elle eût le temps

d'aller reprendre bien vite son mouchoir, et d'être rentrée

avant qu'il passât sous la croisée. Cette idée lui parut

excellente: elle remédiait à tout; c'était même le seul moyen

de prouver bien clairement que le mouchoir n'avait pas été

jeté tout exprès pour qu'on le lui rapportât; mais elle

n'avait pas de temps à perdre en réflexions.

Elle courut aussi vite qu'elle le put à la petite porte qui

donnait sur la route, et l'ouvrit précisément au moment où

l'officier, déjà descendu de cheval, relevait le mouchoir. Il

s'approche d'elle avec grâce et noblesse, et le lui présente

en lui adressant un compliment flatteur. Elle reçut lui et

l'autre d'un air très-déconcerté, et ne sut que lui répondre

lorsqu'il lui demanda la permission de voir de plus près ce

jardin et ce pavillon, qui lui paraissaient charmants.

Prenant le silence de la tremblante Caroline pour un

consentement, il attacha promptement son cheval à la porte

même, et la suivit. Elle avait bien le sentiment secret

qu'elle aurait dû l'en empêcher; mais comment? Voilà ce dont

elle n'avait pas même l'idée; peut-être aussi n'y vit-elle pas

grand mal. Son innocence, sa parfaite ignorance du monde, lui

cachaient le danger de recevoir un inconnu. D'ailleurs,

l'uniforme, et plus encore les manières nobles et aisées de

cet inconnu, annonçaient un homme d'une naissance distinguée:

il avait cette politesse naturelle, ces grâces, ce ton de la

bonne compagnie, qui ne permettent pas de douter qu'on en fait

partie.

Je ne parle point d'une figure charmante, Caroline osait à

peine le regarder. Cependant elle pourrait déjà nous dire que

ses grands yeux noirs sont remplis de feu et d'expression; que

le sourire le plus agréable laisse voir de très-belles dents;

que son nez est aquilin, son visage ovale, ses sourcils

très-marqués, sa taille haute, svelte et proportionnée; que son

teint brun est animé des couleurs de la jeunesse et de la

santé; que sa physionomie, ouverte et franche, inspirait la

confiance et l'amitié au premier abord.

Voilà ce que les regards furtifs de la jeune comtesse avaient

très-bien su remarquer, et ce qui pourrait peut-être excuser

la facilité avec laquelle elle l'introduisait dans le

pavillon, à moins qu'on n'aime mieux la rejeter uniquement sur

l'innocence. Quoi qu'il en soit, il y est: il regarde, il

admire, il loue avec esprit et sans fadeur le goût, les

talents de celle qui l'a décoré. L'autel et les peintures le

frappent: il en demande l'explication, on la lui donne, et il

saisit cette occasion d'apprendre adroitement où il est, et

avec qui il est, sans avoir l'air de s'en informer; mais les

noms de baronne de Rindaw et de Lichtfield ne le rendirent ni

plus honnête, ni plus respectueux, parce que c'était

impossible. La guitare et la romance, encore posées sur le

clavecin, l'engagent à dire un mot en souriant du second

dessus, et à demander pardon d'avoir osé mêler sa voix aux

accents flatteurs qu'il entendait, et qu'il voudrait bien

entendre encore; mais voyant l'embarras de Caroline augmenter,

il n'insista pas, parla de musique en homme qui s'y connaît,

et fut le premier à proposer de sortir du pavillon, et de se

promener dans le jardins.

Caroline commençait à se rassurer. La conversation de

l'inconnu, simple, agréable, animée, devait la remettre à son

aise, et produisit cet effet. Au bout de quelques instants de

promenade, elle lui parlait aussi naturellement que si elle

l'eût connu toute sa vie.

Elle lui raconta naïvement tout l'effroi qu'elle avait eu du

cheval s'emporter, et son inquiétude pendant ces deux jours de

pluie. Mais quelque envie qu'elle eût de savoir son nom, elle

n'osa jamais le lui demander. Elle apprit seulement qu'il

était capitaine aux gardes, et son voisin de campagne. Ces

deux circonstances lui firent un grand plaisir: l'une

l'assurait qu'il était un homme à voir, et l'autre, qu'elle le

reverrait. Enfin, au bout d'un quart d'heure, qui leur parut

bien court à tous deux, le fougueux cheval gris attaché à la

porte s'impatienta si fort, que son maître fut obligé, bien

malgré lui, de remonter dessus.

En vérité, lui dit Caroline pendant qu'il le détachait, à

votre place je n'aimerais point un cheval qui ne veut ni qu'on

salue ni qu'on se promène. L'inconnu, en souriant, lui assura

qu'il serait certainement réformé, qu'il lui jouait de trop

mauvais tours pour ne pas s'en défaire, et, sautant légèrement

dessus, après remercié mille fois Caroline de sa complaisance,

il s'éloigna d'elle le plus lentement qu'il lui fut possible,

obligeant cette fois son cheval à n'aller que le pas.

Et Caroline aussi revint lentement au pavillon, lorsqu'elle

l'eut perdu de vue. Sa tête et même son coeur étaient

uniquement occupés de celui qu'elle venait de quitter. Qu'il

est aimable! pensait-elle; et pourquoi le ciel ne m'a-t-il pas

accordé un frère comme lui? Oh! combien je l'aurais aimé! Mais

pourquoi ne l'aimerais-je pas comme un frère, comme un ami,

que le ciel m'envoie dans ma solitude? Eh! qui m'a dit que je

le reverrais.... peut-être de ma vie?... Je ne sais quelle

triste pensée vint se joindre à celle-là. Caroline sentit son

coeur oppressé et ses yeux humectés de larmes: elle en fut

elle-même effrayée; et, voulant se distraire, elle eut recours

à sa musique; mais ces deux jours de pluie avaient relâché les

cordes de sa harpe et de sa guitare, elle fut obligée de les

laisser; et après avoir joué sur le piano-forté quelques

adagio qui ne firent qu'augmenter sa tristesse, elle essaya le

dessin, qui ne lui réussit pas mieux, et la lecture encore

moins: trois ou quatre livres qu'elle ouvrit lui parurent

ennuyeux, mal écrits, quoiqu'elle en lût à peine une phrase;

enfin, tout lui déplaisait ce jour-là. Elle laissa tout,

revint au jardin, et fit exactement le même tour qu'elle

venait de faire avec l'inconnu, s'arrêtant aux mêmes endroits,

et se rappelant jusqu'à la moindre de ses expressions.

Il fallut ensuite décider en elle-même la grande question de

savoir si elle en parlerait ou non à sa bonne maman. Elle

souffrait de lui faire encore ce mystère; mais il était bien

moins essentiel que celui qu'on exigeait d'elle. L'habitude de

cacher un tel secret avait dû nécessairement la rendre moins

confiante. "D'ailleurs, pourquoi le lui dire? A quel propos

lui parler d'un homme que je ne reverrai peut-être jamais,

dont j'ignore le nom? S'il revient, ce sera toujours assez

tôt, et si elle allait me blâmer de l'avoir reçu, m'interdire

mon pavillon, me défendre de regarder ceux qui passent?" Elle

en frémit, et se promit bien d'être discrète; mais de retour

auprès de la baronne, elle ne put s'empêcher de lui faire

mille questions sur le voisinage à deux lieues à la ronde.

Comme madame de Rindaw ne voyait jamais aucun de ses voisins,

Caroline ignorait qui ils étaient, et jusqu'alors ne s'en

était pas embarrassée. Pour son amie, elle se piquait de

connaître à fond leur familles, et tous leurs alentours.

C'était la prendre par son faible, que de la questionner sur

les affaires de ses voisins. La pauvre Caroline eut bien des

histoires à entendre, et la seule qui l'intéressât n'arrivait

point: il n'y avait rien qui eût le moindre rapport à son

inconnu.

Là, c'était un vieux baron retiré du service, et sa femme

aussi vieille que lui, qui vivaient tête à tête dans leur

château.

Ici, un autre couple avec beaucoup d'enfants; mais ce

n'étaient que des filles.

Là, tout près de Rindaw, un ancien commandeur de l'ordre

teutonique, très-infirme et très-avare, avec sa gouvernante.

Un peu plus loin, une vieille douairière vit avec un fils

unique de vingt-cinq ans.

Ici, Caroline, qui bâillait, se réveille; elle écoute avec

attention: mais ce fils est affreux et presque imbécille: il

n'a d'autre vocation que de chasser et de boire; et malgré ses

grands biens, il n'a trouvé personne qui voulût l'épouser. Ah!

ce n'est pas là mon inconnu, pensa Caroline. Cependant la

baronne allait son train, et racontait toujours; enfin,

Caroline, excédée, n'apprenant que ce qu'elle ne se souciait

point de savoir, et désirant d'être seule, prétexta un mal de

tête, et se retira plus tôt qu'à ordinaire.

"Il n'est donc point mon voisin de campagne, dit-elle en

soupirant; il m'a donc trompée, et sans doute je ne le verrai

plus. Allons, il faut l'oublier, n'y plus penser du tout."

_Mais_, comme dit Montcrif, _en songeant qu'il faut qu'on

l'oublie on s'en souvient_.

Tout en se confirmant dans sa belle résolution, elle

s'endormit en se rappelant chaque trait et chaque parole de

celui qu'elle voulait oublier. Sans doute le projet de n'y

plus penser fut la première idée qu'elle eut à son réveil.

Elle se leva, bien décidée à ne point aller au pavillon de

toute la matinée. L'habitude en était si forte, qu'elle eut de

la peine à la surmonter; cependant elle en vint à bout. Elle

s'occupa de son parterre, de sa volière, de sa broderie, se

répétant toujours à chaque instant: _Il n'y faut plus penser;_

et regardant souvent du côté du pavillon. "Oh! ce cher

pavillon! disait-elle, je ne suis heureuse que là: je ne

résisterai jamais à l'envie d'y aller; mais j'irai bien tard,

bien tard, lorsque je serai bien sûre qu'on ne se promène

plus."

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 4 / 29 段