répétait-elle; mais console-toi, mon enfant. J'ai, comme tu sais,
quelque ascendant sur son esprit: ou je l'aurai perdu tout à
fait, ou cet absurde mariage ne se fera de la vie, je te le
promets. Compte sur moi; tu ne seras jamais comtesse de
Walstein, ni la femme d'un borgne ou d'un boiteux. Nous te
trouverons quelqu'un qui le vaudra bien, et qui aura de bons,
de beaux yeux, et marchera droit. Le bel accouplement que ce
comte et ma charmante Caroline! Je t'approuve fort d'avoir
résisté. A ton âge, on voulut aussi me marier sans me
consulter; mais je m'aperçus à temps que mon futur louchait
horriblement, et je ne voulus plus en entendre parler. Il est
vrai que j'aimais déjà ton père à la folie, et qu'il n'y a
rien de tel que l'amour pour donner du courage. Mon grand
système à moi, c'est qu'il faut s'aimer à la passion quand on
s'unit; il n'y a que cela qui puisse faire supporter les
peines du mariage. Les liens que forme une passion ardente
sont les seuls qui soient heureux; aussi n'en ai-je point
voulu contracter d'autres, ni entendre parler de mariage après
celui de ton père, parce que mon coeur n'était plus susceptible
que d'une tranquille amitié, qui ne suffit point au bonheur.
L'amour, l'amour mutuel, voilà ce qu'il faut en ménage."
Caroline, embarrassée de son secret, écoutait en silence, les
yeux baissés, ce flux de paroles; et la chanoinesse, qui,
depuis trois mois, n'avait pas eu l'occasion de parler à son
aise, s'en dédommageait, et n'exigeait pas de réponse.
Après une courte pause pour respirer, elle reprit d'un air
fin: Mais à présent que j'y pense, mon enfant, ne serait-ce
point l'amour qui t'aurait donné la force de résister? Prends-moi
pour ta confidente; conviens que tu connais quelqu'un qui
te plairait mieux que ce comte. -- Oh! tous ceux que j'ai vus
me plairaient plus que lui, dit ingénument Caroline. -- Tous?
c'est beaucoup! et tu n'as distingué personne en particulier?
Tu n'as pas vu celui avec qui tu voudrais passer ta vie? Ton
coeur n'est point occupé? -- Non, maman, dit Caroline en
soupirant, je n'ai d'amour pour personne, et personne n'en a
pour moi. -- Non! c'est bien singulier! Il faut donc qu'on ne
voie plus à cour d'hommes comme ton père. Mais prends
patience, mon enfant; cela viendra, il s'en trouvera; mais
qu'on ne me parle plus de ce comte. Je te promets que tu ne
l'épouseras de ta vie.
La pauvre petite comtesse répondit encore par un profond
soupir, embrassa sa bonne maman, lui dit que son amitié
suffisait à son bonheur, et alla dans son ancien appartement
se reposer d'une journée bien fatigante.
Le lendemain, en se réveillant, elle ne savait trop où elle
était, ni ce qu'elle était.
Grand Dieu! dit-elle, en rassemblant ses idées, est-il bien
vrai que je suis mariée? Engagée, enchaînée pour la vie, je ne
jouirai donc plus que d'une ombre de liberté, qu'on peut
m'enlever d'un instant à l'autre, et que je ne dois en ce
moment qu'à la générosité de celui à qui j'appartiens!
J'appartiens donc à quelqu'un; et j'ai perdu pour jamais le
droit de disposer de moi-même?
Malgré la légèreté naturelle à son âge, cette pensée pesa
quelques jours sur son coeur avec assez de force pour détruire
presque toute sa gaieté. L'indulgente chanoinesse attribuant
sa tristesse à la privation des plaisirs, feignait de ne pas
s'en apercevoir, et redoublait de soins, de caresses pour lui
faire supporter sa retraite. Depuis elle inclusivement,
jusqu'aux petits animaux que Caroline avait élevés, tous les
individus de château lui témoignaient à leur manière leur joie
de son retour, et l'attachement qu'ils avaient pour elle.
Le tendre coeur de Caroline n'y pouvait être insensible; et le
charme attaché aux lieux où l'on a passé son enfance, la
douceur d'être chérie de tout ce qui nous entoure, eurent leur
effet ordinaire. Peu à peu elle reprit ses anciennes
habitudes; ses occupations journalières redevinrent des
plaisirs aussi vifs qu'avant son séjour à Berlin. Son
parterre, négligé depuis son absence, retrouva, par, ses soins
un nouvel éclat, et fut bientôt émaillé de mille couleurs. Sa
volière se peupla d'oiseaux nouveaux. La récolte des foins,
des blés, les nombreux troupeaux qui couvraient la prairie,
les danses sous l'ormeau, les flageolets rustiques,
l'amusèrent, l'intéressèrent tout autant qu'avant d'avoir vu
les spectacles, les fêtes de la cour. Elle n'avait qu'effleuré
tous ces plaisirs factices; ils l'avaient plutôt éblouie
qu'enivrée. Les plaisirs simples et vrais de la nature,
toujours préférés par ceux dont l'habitude du grand monde n'a
point corrompu le coeur et le goût, les eurent bientôt effacés;
et l'été s'écoula sans qu'elle eût éprouvé ni vide ni regret.
Caroline avait rarement des nouvelles de Berlin. Son père,
encore irrité contre elle et tout occupé de ses dignités, lui
écrivait peu, et son époux jamais. Le chambellan avait encore
un autre motif pour garder le silence; il espérait la ramener
par l'ennui. Le comte ne voyait que l'embarras qu'elle aurait
à lui répondre, et ne pensait qu'à le lui épargner; d'ailleurs
il ne savait trop que dire lui-même à une enfant qu'il ne
connaissait point, dont il n'était point connu, et qui ne
voyait sans doute en lui qu'un tyran odieux. Espérant tout du
temps, des progrès de raison, il prit patience, et repartit
pour Pétersbourg bientôt après son mariage.
Chargé, dans la suite, d'affaires très-importantes qui
l'occupèrent entièrement, peut-être alors regarda-t-il comme
un bonheur la fantaisie de sa jeune épouse, qui la plaçait
tout naturellement, pendant son absence, comme il l'aurait
désiré sans oser l'exiger.
Il en résulta que Caroline n'eut pas passé trois mois à
Rindaw, que tout ce qui lui était arrivé lui parut un songe
dont elle se souvenait à peine, ou plutôt auquel elle ne
pensait jamais. Elle éloignait elle-même de son esprit toute
idée relative au comte, et personne ne cherchait à le lui
rappeler. Son amie, s'étant aperçue qu'à ce nom seul un nuage
obscurcissait ses traits, ne le prononçait plus. Son
engagement s'effaça donc si bien de sa mémoire, que, si
quelqu'un lui avait dit qu'elle était mariée, elle eût assuré
de bonne foi, dans le premier moment, que cela ne se pouvait
pas.
Il ne lui resta de son séjour à la cour que la passion de
perfectionner ses talents: l'hiver fut employé à cette
occupation. De bons maîtres de musique et de dessin venaient
de temps en temps cultiver ses dispositions naturelles. Elle y
joignit l'étude de l'anglais et de l'italien: elle savait déjà
le français. N'étant distraite par rien, ayant une mémoire de
quinze ans, le plus grand désir de s'instruire et beaucoup de
temps à elle, elle fit des progrès rapides. Son esprit
s'ornait en même temps par des lectures suivies qu'elle
faisait chaque soir à sa bonne maman: sa figure aussi gagnait
autant que le reste à ce genre de vie paisible et réglé. Elle
était d'ailleurs dans cet âge heureux où l'on embellit chaque
jour, où chaque année qui s'écoule développe une grâce
nouvelle, et ajoute aux attraits de l'innocence tous ceux de
la jeunesse.
Elle grandit. Sa taille se forma, s'élança, et prit toutes les
proportions, tous les contours de la beauté. Son teint devint
comme la rose naissante, elle en avait la fraîcheur et
l'éclat. Une expression nouvelle anima sa physionomie. Ce
n'était plus cette petite fille dont les regards vagues
n'annonçaient que l'étourderie ou la timidité. Ses grands yeux
bleu foncé brillaient quelquefois de tout le feu de
l'intelligence et du génie, et lorsqu'ils étaient baissés et
voilés à demi par de longues paupières, ils étaient l'image
parlante de la modestie et de la sensibilité.
Sa voix même devint plus douce, plus agréable, et elle apprit
à la ménager. Sans être bien étendue, elle avait cette
justesse, cette flexibilité qui plaisent bien davantage; et
lorsqu'elle chantait des romances, lorsqu'elle s'accompagnait
de la harpe ou de la guitare, on ne pouvait résister à la
douce émotion qu'elle inspirait et qu'elle partageait elle-même.
A tous ces talents elle joignait celui, plus rare peut-être
qu'on ne le pense, d'être toujours mise avec une élégance
noble et simple, qui ajoutait encore à tous ses charmes. Une
robe de mousseline ou de toile, serrée par une ceinture de
velours noir, marquait, sans la gêner, sa taille souple et
déliée; un chapeau de paille ombragé de plumes rassemblait une
forêt de cheveux blond cendré; les boucles qui s'échappaient
retombaient avec grâce sur un cou d'albâtre, et son joli pied
n'aurait pas eu besoin, pour paraître avec avantage, du petit
soulier noir qui l'enfermait.
Telle était Caroline à seize ans; et tant d'attraits n'étaient
vus, tant de talents n'étaient admirés que de la bonne
chanoinesse, qui en était, il est vrai, toute extasiée, et qui
ne cessait de regretter les temps heureux de la chevalerie, où
sa Caroline aurait été sans doute le but de tous les exploits,
l'objet de tous les tournois, et la récompense de la valeur.
Oh! combien de fois, en la regardant jura-t-elle ses grands
dieux que le comte de Walstein ne posséderait jamais tant de
charmes! Comme elle aurait été furieuse, si elle avait su
qu'ils lui appartenaient déjà, et que c'était pour lui seul
que Caroline embellissait! Elle trouvait qu'elle méritait pour
le moins un prince; mais elle lui désirait plus encore, un
mari tel qu'elle en avait vu dans les romans, beau comme
Esplandian, fidèle comme Amadis, tendre comme Céladon, et
s'étonnait beaucoup qu'ils n'accourussent pas en foule à
Rindaw se disputer la main de la charmante Caroline.
Quant à sa jeune pupille, elle ne désirait que de rester comme
elle était alors. Sa vie paisible et toujours occupée lui
paraissait le comble du bonheur; quelquefois seulement,
lorsqu'elle était seule, et même au milieu de ses occupations
les plus chères, elle éprouvait une sorte de mélancolie douce,
ou de rêverie vague et sans objet, dont elle ne pouvait se
rendre raison. Cette espèce de tristesse était bien différente
de celle que lui avait occasionnée son mariage. Celle-là était
un état très-pénible; celle-ci, au contraire, avait un attrait
incroyable. Si elle ne l'avait pas surmontée avec effort, elle
serait restée des heures entières à rêver doucement, sans
pouvoir dire à quoi.
Tout en rêvant et en s'occupant, l'hiver s'écoula assez vite.
Tous les moments de Caroline étaient remplis; et il n'y a rien
de tel pour les abréger. Elle fut charmée cependant du retour
du printemps; mais à peine avait-elle commencé d'en jouir, que
son tranquille bonheur fut cruellement troublé.
Sa bonne maman, qui, depuis quelque temps, était languissante,
tomba dangereusement malade. Il faudrait avoir le coeur de
Caroline, savoir à quel point elle lui était attachée, pour
exprimer l'excès de son inquiétude et des soins qu'elle lui
rendit: pendant près d'un mois que dura le danger, elle ne
quitta pas son chevet; et c'était avec peine qu'on pouvait
obtenir d'elle de prendre quelques instants de repos.
On croira peut-être que la crainte de retomber, par la mort de
son amie, au pouvoir de son père et de son mari, causait cette
douleur si vive. Non; cette pensée, toute naturelle qu'elle
était, ne se présenta pas une fois à son esprit; absorbée dans
le chagrin, uniquement occupée à soigner son amie, à adoucir
ses souffrances, Caroline ne pensait pas à elle-même.
Si, pour la rendre à vie, il eût fallu consacrer la sienne au
comte, elle y eût consenti sans balancer un instant; mais elle
ne fut point mise à cette cruelle épreuve, et le ciel, touché
de ses larmes, lui en conserva l'objet; la bonne chanoinesse
se rétablit peu à peu. Les tendres soins de son élève y
contribuèrent plus peut-être que les secours de la médecine:
du moins le disait-elle.
Elles eurent, à cette époque, la visite du grand chambellan.
Alarmé du danger de son ancienne amie, il accourut à Rindaw
avec l'espoir secret de ne plus la retrouver, et de pouvoir
ramener sa fille; mais toujours contrarié dans ses projets, il
trouva la malade presque convalescente, et Caroline
transportée de joie, qui ne pouvait se lasser de la regarder,
et ne la perdait pas de vue un instant.
Ce n'était pas assurément le moment de parler de retour; aussi
n'en fut-il pas question, non plus que du comte, qui était
encore à son ambassade. La chanoinesse aurait voulu parler de
lui, pour témoigner son indignation de ce mariage; mais, trop
faible encore pour disputer, elle se contenta de répéter au
chambellan que sa fille était un ange, qu'elle lui devait la
vie, et qu'elle voulait la consacrer à son bonheur.
Il repartit bientôt, en annonçant une seconde visite pour
l'automne, époque du retour de son gendre, et disant à sa
fille qu'il espérait la trouver alors tout à fait raisonnable.
Dans tout autre moment, la visite de son père aurait vivement
rappelé à Caroline ce qu'elle s'efforçait d'oublier; mais elle
était alors trop occupée de son amie: elle avait été
dernièrement trop agitée pour penser beaucoup à autre chose.
Un danger présent efface ou du moins affaiblit la crainte d'un
danger à venir, et Caroline se trouvait si heureuse d'avoir
encore cette amie, qu'il lui semblait qu'elle n'avait plus de
malheurs à redouter.
Cependant au moment du départ de son père, cette visite,
annoncée pour l'automne avec une sorte de solennité, lui causa
un saisissement dont elle ne fut pas la maîtresse. Sans penser
à l'émotion qu'elle allait causer à sa chère convalescente,
elle courut se jeter dans ses bras, et lui baisant les mains,
qu'elle mouillait de ses larmes, elle lui disait: Maman, bonne
maman, à présent que vous m'êtes rendue, je voudrais ne plus
vous quitter, passer avec vous ma vie entière!
La baronne, attendrie à l'excès, lui rendit ses caresses, et
lui promit que, s'il était possible, elles ne se sépareraient
jamais. Cet instant passé, le calme se rétablit dans l'âme de
Caroline: elle oublia bientôt cette visite d'automne; le terme
était éloigné.
Est-ce à seize ans qu'on s'effraye six mois à l'avance?
D'ailleurs, elle avait bien autre chose à faire alors qu'à
s'effrayer! Elle était dans l'enchantement, parcourait du
matin au soir ses jardins, ses bosquets, et ne pouvait se
lasser d'admirer les progrès qu'avait faits la nature pendant
ce mois de retraite et de douleur, où elle n'avait vu que son
amie souffrante.
Jamais le retour du printemps ne lui avait fait une impression
aussi vive, ou plutôt c'était la première fois de sa vie
qu'elle remarquait, qu'elle sentait tout le charme de cette
belle saison où l'on voit tout renaître, où l'on respire un
air si pur, où chaque jour offre un spectacle nouveau et
toujours plus intéressant.
La nature était alors dans sa plus grand beauté, et dut
paraître plus belle encore à Caroline. Quel contraste
frappant, en effet, de cette chambre fermée avec soin, dont
elle n'était point sortie, de ce lit de douleurs sans cesse
inondé de ses larmes, des plaintes déchirantes de son amie, à
tout ce qu'elle voyait autour d'elle! Les champs, les prairies
étalaient au loin le vert naissant le plus agréable; la rose
de mai commençait à s'épanouir; tous les arbres étaient en
fleurs; le lilas, le chèvre-feuille, la violette embaumaient
l'air; la jacinthe, la renoncule, l'anémone, la tulipe,
émaillaient son parterre de leurs brillantes couleurs.
Dès le point du jour, on entendait de tous côtés les chants
variés de mille oiseaux différents; et le soir, après le
coucher du soleil, le rossignol, la fauvette prolongeaient
seuls leurs doux ramages, et, se répondant d'un arbre à
l'autre, formaient les concerts les plus délicieux.
Rien n'était perdu pour Caroline. Elle sentait tout; elle
jouissait de tout avec délices, croyait habiter un monde
enchanté; et son bonheur n'était plus troublé par aucune
inquiétude. Cette saison charmante, qui ranime tous les êtres,
influait aussi sur la santé de son amie. Elle se rétablissait
à vue d'oeil: une grande faiblesse dans les jambes et une
fluxion sur les yeux la retiennent encore dans son
appartement; mais elle peut respirer sur son balcon l'air pur
du printemps; elle peut voir sa Caroline courir dans ses
jardins, cueillir des fleurs, rattacher celles qui tombent;
elle entend sa douce voix se mêler aux chants des oiseaux, et
jouit comme elle de ses innocents plaisirs.
Une autre occupation intéressante vint ajouter encore au
bonheur champêtre de la jeune comtesse. Elle eut l'idée
d'élever un petit monument qui consacrât l'époque du
rétablissement de son amie, et, voulant lui causer une
surprise agréable, elle profita du temps que celle-ci était
encore recluse dans sa chambre, pour le faire construire à son
insu. Elle choisit pour cet effet un endroit écarté, tout à
fait au bout du jardin, et qui le terminait de ce côté-là.
C'était un bosquet irrégulier et assez touffu de hêtres, de
coudriers, de lilas, d'acacias, coupé par des sentiers et des
cabinets, et traversé par un petit ruisseau d'eau courante,
qui venait des grands jets d'eau du parterre, et produisait là
un effet charmant.
La chanoinesse avait fait planter ce bosquet dans le temps de
sa belle passion malheureuse. Le chiffre du perfide chambellan
était tracé de sa main sur l'écorce des jeunes arbres;
toujours elle avait conservé de la prédilection pour cet
endroit, témoin de sa tendresse. Caroline l'aimait aussi,
parce que l'ombre et la fraîcheur y attiraient les oiseaux;
et, l'été précédent, elle y avait passé de délicieux moments
avec sa bonne amie.
Ce fut donc au fond de cet asile qu'elle voulut élever le
monument de sa tendre amitié. Elle mit son père dans sa
confidence: il s'y prêta volontiers, et lui envoya tous les
ouvriers nécessaires à son projet. Une porte qui s'ouvrait
précisément là sur la route lui donna la facilité de les faire
entrer sans qu'ils fussent aperçus du château. Elle était trop
aimée des gens de la maison pour craindre leur indiscrétion;
et la chanoinesse, toujours dans son appartement, ne se douta
de rien.
Peut-être Caroline elle-même se serait-elle trahie; mais elle
commençait à savoir garder un secret, et celui-là lui coûta
moins que le précédent. Ni ses soins ni l'argent ne furent
épargnés: elle y mettait un zèle, une activité qui en
inspiraient à tous les ouvriers; elle leur donnait des idées;
elle travaillait elle-même aux dessins, et toujours elle était
le matin la première à l'ouvrage. Le tout fut exécuté avec une
promptitude étonnante, et, dans moins d'un mois, absolument
achevé.
Dès que le pavillon fut prêt à recevoir son amie, elle la
pressa de s'y rendre. "Maman, l'air de votre bosquet vous fera
du bien; il est si joli cette année! --Je le crois, mon enfant;
mais je ne puis aller jusque-là. -- Maman, je vous y porterai
plutôt." Enfin elle la pressa tant, que la chanoinesse, qui ne
savait pas lui résister, céda, s'y fit transporter dans son
fauteuil, et fut bien récompensée de sa complaisance
lorsqu'elle vit ce nouveau témoignage de la tendresse de sa
fille adoptive.
C'était une espèce de petit temple ou pavillon octogone, de
l'architecture la plus simple et la plus agréable, soutenu par
huit colonnes de stuc blanc, qui formaient dans le bas un
salon ouvert, pavé de marbre blanc et noir en mosaïque. Au
milieu s'élevait un autel de marbre blanc, orné de festons de
fleurs très-élégamment sculptés. Sur cet autel était le buste
de la chanoinesse, modelé d'après un très-bon portrait que
Caroline avait d'elle. Elle avait été belle dans sa jeunesse,
et lorsque le chambellan l'aimait, il avait eu plus d'un
rival. Elle disait souvent avec complaisance qu'on trouvait
qu'elle ressemblait beaucoup aux statues de la belle
Cléopâtre. Quoique les chagrins, les années eussent altéré sa
fraîcheur et la ressemblance, ses traits étaient encore assez
bien conservés pour faire un buste fort agréable.
Caroline aurait bien désiré de graver quatre vers sur une des
faces de l'autel, pour indiquer l'objet auquel il était
consacré; mais elle ne voulait rien d'emprunt: il fallait donc
qu'elle les fit elle-même; et comme on ne peut réunir tous les
talents, elle n'avait pas encore celui de la poésie: elle
essaya cependant. Lorsqu'on sent vivement, on croit qu'il n'y
a rien de plus aisé que de s'exprimer. Les idées se
présentaient en foule, mais quatre vers n'en rendaient pas la
moitié; il fallait en sacrifier à la rime, à la mesure; enfin,
après avoir bien écrit, effacé, déchiré, recommencé, elle
parvint à faire des vers qui pouvaient être entendus une fois
avec plaisir, mais non pas gravés sur le marbre. D'abord elle
en fut enchantée: bientôt, elle frémit de l'idée qu'ils
seraient toujours là, que tout le monde les lirait. Renonçant
donc à la gloire d'être poëte, elle fit écrire tout simplement
en lettres d'or, au-dessous du buste: "Tel jour, tel mois,
telle année, elle fut rendue à la vie, et sa Caroline au
bonheur."
Un double escalier de marbre blanc conduisait dans le pavillon
construit au-dessus des colonnes. C'était un second salon de
la même forme que celui du bas, c'est-à-dire octogone, mais
fermé, éclairé par quatre grandes croisées, terminé par un
dôme élevé, et peint avec tant d'art, qu'il imitait
parfaitement le ciel le plus pur. Dans les panneaux qui
séparaient les croisées, des peintures emblématiques
rappelaient l'objet pour lequel ce pavillon était élevé.
Dans l'un, on voyait Caroline à genoux devant une statue
d'Esculape, l'invoquant avec ardeur, en lui montrant son amie
expirante.
Dans le second panneau, elle lui aidait à se soulever, pendant
que de petits génies dansaient autour d'elle, écartaient les
coussins, renversaient une petite table chargée de remèdes, et
brisaient la faux de la mort, qui s'enfuyait dans le lointain.
Dans le troisième, on élevait le pavillon. Caroline posait le
buste sur l'autel, le génie de l'amitié et celui de la
reconnaissance écrivaient l'inscription.
Enfin, dans le dernier, on la voyait soutenir d'une main la
chanoinesse, dont l'attitude exprimait la surprise et la joie,
et lui montrer de l'autre le petit édifice dont elle lui
faisait hommage. Derrière ces panneaux, on avait pratiqué des
armoires pour des livres; une petite cheminée dans une des
croisées; une table ronde dans le milieu; autour, des siéges
portatifs et commodes.
Rien n'était oublié, et tout avait été conduit par une enfant
de seize ans; mais cette enfant était guidée elle-même par un
sentiment vif, tendre, qui remplissait actuellement son coeur.
Son ignorance totale de toute autre espèce d'affection
tournait au profit de l'amitié; et cette âme aimante, ne
connaissant encore d'autre objet d'attachement que son unique
amie, avait concentré sur elle seule toute sa sensibilité, que
la crainte de la perdre avait encore animée.
Caroline était d'ailleurs dans l'âge où le génie se développe,
où l'esprit, l'imagination ont un feu, une activité qui
demandent de l'aliment. Indépendamment du plaisir qu'elle
préparait à son amie, elle en eut beaucoup, pour son propre
compte, à faire construire ce petit édifice. C'était en
quelque sorte créer. Chaque idée nouvelle était une vraie
jouissance, et l'exécution et l'effet lui causaient des
transports de joie incroyables. Jamais peut-être Caroline ne
fut plus heureuse que pendant cette douce occupation; elle l'a
dit souvent depuis, et n'a jamais revu ce monument sans
émotion.
Que le lecteur se représente, s'il le peut, l'extase de la
sentimentale chanoinesse. C'était vraiment une surprise de
roman faite exprès pour elle..... Ce pavillon, qui se trouvait
là comme par enchantement.... On la voit serrer dans ses bras
l'intéressante petite fée à qui elle doit ce prodige. On voit
celle-ci tomber à ses pieds, baiser ses mains, exprimer, par
son touchant silence, tout ce qu'elle sent, et toutes les deux
ensemble verser les douces larmes du sentiment et de la
reconnaissance.
Caroline goûta dans ce instant le bonheur le plus pur, sans
aucun mélange de peines, sans qu'il fût troublé par aucune
idée fâcheuse.
Quel âge heureux que celui où le moment présent est tout, où
l'on en jouit avec transport, sans souvenir du passé et sans
crainte pour l'avenir!