Laissée seule encore cette fois, elle ne pensa ni à danser, ni

à courir après des papillons: tristement appuyée sur une main

dont elle se couvrait les yeux, elle était agitée de mille

sentiments contraires, et semblait craindre de faire un seul

mouvement, comme s'il pouvait décider de son sort. Quelquefois

son enthousiasme filial se ranimait; sa tête s'exaltait en

pensant au sacrifice qu'elle allait faire à son père. Il me

devra la vie, disait-elle avec une tendresse mêlée

d'admiration pour elle-même, qui produisait une sensation

assez douce. Oui, mais à quel prix, et avec qui vais-je passer

la mienne? Alors l'image du comte se présentait, celle du père

s'effaçait; Caroline frémissait, et ne comprenait pas qu'elle

pût avoir la force de tenir ce qu'elle avait promis.

Elle était encore et dans la même attitude et dans le même

trouble lorsque son père rentra avec précipitation, la joie

peinte sur tous ses traits. Il put à peine lui dire, tant il

était hors d'haleine, que le roi lui-même était en chemin pour

venir chez elle, et lui amenait le comte. Oui, le roi en

personne, répétait-il; cela fera du bruit, et ceux qui se

réjouissaient hier de ma disgrâce pourront s'affliger ce

matin. Voyez, Caroline, ce que c'est que d'être obéissante, et

comme vous en êtes récompensée!

La pauvre Caroline, peu sensible à cette récompense, n'y vit

qu'une conformation du cruel engagement qu'elle venait de

prendre, et qu'une raison de plus de s'affliger. Son père la

gronda de n'avoir pas employé à sa toilette le temps de son

absence. Quelques jours auparavant, elle eût été bien fâchée

elle-même d'être surprise par le roi dans son négligé du

matin; mais tout lui devenait si indifférent, qu'elle attendit

cette auguste visite dans le salon sans avoir même jeté un

coup d'oeil sur son miroir.

Le baron lui répétait, pour la quatrième fois, comment elle

devait recevoir le roi, quand le bruit des carrosses

l'interrompit. Il courut au devant de son maître. La

tremblante Caroline se leva, se rassit, respira des sels, et

rassembla toutes ses forces pour cette pénible entrevue.

Le monarque entra, suivi seulement de son favori et de son

chambellan, que tant d'honneur gonflait de joie.

Belle Caroline, dit-il en s'avançant près d'elle, et lui

présentant le comte, soyez la récompense des services qu'il

m'a rendus; et vous, mon cher comte, recevez de ma main celle

de cette charmante épouse, et sentez bien tout le prix du

présent que je vous fais.

Le comte alors s'approchant de Caroline, et prenant cette main

qu'elle retirait à demi, la pria, d'une voix basse et timide,

de vouloir bien confirmer son bonheur.

Pour le monde entier Caroline n'aurait pu articuler une seule

parole. Si elle eût levé les yeux sur son futur époux, peut-être

eût-elle trouvé la force de dire non; mais elle avait

pris le sage parti de ne point le regarder. Elle se contenta

d'une révérence respectueuse, et s'assit en silence par

l'ordre du roi. Il en était temps; peu s'en fallut qu'elle ne

réitérât la scène de la veille. Un tremblement général l'avait

saisie. Elle fut encore obligée d'avoir recours à sa flacon,

peut-être allait-elle se trahir par un évanouissement ou par

un déluge de larmes; mais un regard jeté sur son père, près de

se trouver mal lui-même d'inquiétude, lui rendit toute sa

fermeté. Elle lui sourit à demi pour le rassurer, trouva la

force de dire que ce n'était rien, et tout fut mis sur le

compte de la timidité d'une jeune fille élevée à la campagne.

Elle espérait que la compagnie allait se retirer, ou tout au

moins changer de sujet de conversation; mais elle se trompait.

Ce que les rois entendent le moins, c'est de ménager la

sensibilité de leurs sujets. Celui-ci, charmé du mariage qu'il

venait de conclure, ne pouvait parler d'autre chose; et, sans

s'apercevoir de tout ce qu'il faisait souffrir à la pauvre

petite, il s'appesantissait cruellement sur les détails. Il

fallait indiquer le jour, l'heure, le lieu de la cérémonie.

Enfin Caroline, n'y pouvant plus tenir, retrouva la parole

pour demander la permission de se retirer: elle lui fut

accordée; et sa Majesté ne manqua point, lorsqu'elle sortit,

de la saluer sous le nom de comtesse de Walstein.

La malheureuse petite comtesse, seule dans son appartement,

s'affligea d'abord à l'excès. Enfin, après avoir beaucoup

pleuré, elle comprit que cela ne changerait rien à son sort,

qu'il était décidé sans retour, qu'il fallait bien s'y

soumettre, et tâcher d'en tirer le meilleur parti possible.

Qu'on ne s'étonne point de voir une étourdie de quinze ans

raisonner aussi sensément. Rien ne forme une jeune fille comme

le malheur; et ces trois jours de trouble, d'inquiétude, de

chagrins, avaient plus appris à Caroline à réfléchir, que

n'auraient fait dix années d'une vie tranquille. Elle entendit

enfin partir le carrosse du roi avec moins d'émotion qu'elle

ne l'avait entendu arriver; et son père eut le plaisir de la

trouver assez calme lorsqu'il vint lui faire part des

arrangements.

Le mariage était fixé à huitaine. Le comte avait désiré qu'il

fût tenu secret; aussi devait-il être célébré dans sa terre de

Walstein, à six lieues de Berlin. Les fêtes, les présentations

à cour, les visites, les présents, ne devaient avoir lieu

qu'après la célébration.

Caroline approuva fort ce projet, et demanda à son père de

passer dans la retraite les huit jours de liberté qui lui

restaient. Il était si content de sa docilité, qu'à la rupture

près de son mariage, elle aurait pu lui demander tout sans

crainte d'être refusée. Il le lui promit, et tint parole. Sa

solitude ne fut interrompue que par quelques visites de son

futur époux. Le baron se chargeait de l'entretenir, et pendant

qu'ils se perdaient dans la politique, Caroline se confirmait

dans la résolution qu'elle avait prise.

Nous ne la suivrons point dans le détail des tristes idées qui

l'occupèrent pendant ces huit jours. Il suffit de savoir

qu'elle réfléchit plus qu'elle n'avait fait dans tout le cours

de sa vie; nous verrons bientôt ce qui en résulta.

Le temps passe dans la douleur tout comme dans le plaisir.

Voilà bientôt Caroline arrivée à ce jour redouté qui doit la

lier irrévocablement. Elle avait eu le temps de s'y préparer,

elle paraissait tout à fait résignée; son père était au comble

de la joie et des honneurs.

Le monarque en personne voulait accompagner Caroline à

l'autel. Il aurait bien désiré, le bon chambellan, que toute

la terre en fût témoin; mais deux ou trois seigneurs et leurs

épouses furent seuls nommés pour y assister. Il s'en consola,

dans l'espoir d'avoir beaucoup de choses à raconter au retour.

On part pour la terre du comte. La jeune fiancée, plus occupée

que triste, soutint assez bien le voyage et même la cérémonie,

qui se fit en arrivant; et son père, s'applaudissant de

l'habileté avec laquelle il l'avait amenée à obéir, eut enfin

le bonheur de la présenter au roi sous le titre de _comtesse de

Walstein_. Ce fut le seul moment où la fermeté de Caroline

parut l'abandonner. Troublée par les caresses du chambellan,

qui l'accablait d'éloges, elle s'en défendait, le suppliait de

l'épargner; et plus le père paraissait content, plus la

tristesse de sa fille augmentait.

On devait retourner le soir à Berlin, installer la jeune

comtesse dans son nouvel hôtel, et l'on parlait déjà de

repartir, lorsque, saisissant le moment où son époux était

seul dans une embrasure de fenêtre, elle s'approcha de lui,

lui présenta un papier, le suppliant de le lire avec

indulgence, et passa dans un cabinet voisin, où elle lui dit

qu'elle attendrait sa réponse et ses ordres. Surpris autant

qu'on peut l'être, le comte ouvrit promptement le papier, et

lut ce qui suit:

"J'ai obéi, monsieur le comte, aux ordres absolus de mon père

et de mon roi. Ils ont voulu me donner à vous, je vous

appartiens donc à présent. Je suis à vous, uniquement à vous;

je ne reconnais plus d'autre maître. C'est à vous seul à

disposer actuellement de mon sort, et c'est de vous que j'ose

attendre de la bonté, de l'indulgence, de la générosité. Oui,

c'est à celui qui vient de jurer de me rendre heureuse, que je

veux demander sans crainte ce qui peut assurer mon bonheur, et

sans doute le sien. O monsieur le comte! vous ne savez pas,

vous ne pouvez imaginer combien la petite fille à qui vous

venez de donner votre main et votre nom en est peu digne

encore! combien elle est enfant, peu raisonnable! combien elle

a besoin de passer quelques années de plus dans la retraite,

auprès de l'amie respectable qui lui servit de mère!

Consentez, oh! consentez, de grâce, que je retourne ce soir

même à Rindaw, et que j'attende là que ma raison ait fait

assez de progrès pour me soumettre sans mourir aux liens que

j'ai formés. Votre consentement me pénétrera de la plus vive

reconnaissance; il avancera peut-être cette époque. Un refus,

au contraire.... soyez sûr qu'un refus vous priverait

également, et pour jamais, de la malheureuse Caroline.

"Je sens fort bien tous les reproches que vous pouvez me

faire. Cette lettre aurait dû vous parvenir plus tôt; mais en

vous confiant ma résolution avant notre union, je risquais la

vie de mon père: à présent je ne risque plus que la mienne. Il

m'a juré qu'il n'aurait pas soutenu sa disgrâce; elle était

sûre si je ne devenais pas votre épouse... Je vous appartiens;

le roi doit être content. J'ose encore attendre de vous qu'il

ne rendra pas mon père responsable de ma résolution, si elle

lui déplaît. Ah! ce n'est pas au roi à se plaindre de son

zèle, de son dévouement! Je ne m'en plaindrai pas non plus, si

vous consentez à ce que je vous demande."

Cette lettre, écrite et déchirée plus de trente fois pendant

les huit jours précédents, avait été finie telle qu'on vient

de la lire le matin même avant le départ.

Si jamais un homme fut frappé d'étonnement, ce fut le comte de

Walstein; il ne pouvait en croire ses yeux. Quoi! cette enfant

si timide en apparence, et qui lui a paru si soumise, ose

avoir une volonté, et l'annoncer avec cette fermeté, ce

courage! Il relut ce billet une seconde fois, et la plus

tendre pitié succéda bientôt à la surprise. Il vit alors

qu'elle avait été sacrifiée au despotisme du roi, à l'ambition

de son père, et il se reprocha mortellement d'en avoir été la

cause et l'objet.

Quoiqu'on se fasse toujours un peu d'illusion sur sa figure,

et que le comte n'en fût peut-être pas plus exempt qu'un

autre, il se rendait cependant assez de justice pour n'avoir

jamais imaginé qu'on pût l'épouser par goût: mais du moins il

avait cru, sur les assurances les plus positives du

chambellan, sur la résignation apparente de Caroline, que

c'était sans répugnance, et surtout sans contrainte.

L'instant où il apprit qu'il s'était trompé, ou plutôt qu'on

l'avait trompé, fut sans doute affreux pour lui; mais il ne

balança pas une minute sur le parti qu'il avait à prendre; et

voulant commencer par rassurer Caroline, il écrivit avec un

crayon, dans l'enveloppe de son billet:

"Intéressante et malheureuse victime de l'obéissance, vous

allez être obéie à votre tour. Je cours obtenir du roi ce que

vous me demandez, et réparer, autant qu'il est possible, une

tyrannie dont je suis la cause sans en être complice. Si

j'étais refusé, fiez-vous alors à moi seul du soin de vous

rendre cette liberté qu'on vous a si cruellement ravie. Je

sens tout le prix de votre confiance en moi, je saurai la

mériter, Caroline, en vous sacrifiant tout mon bonheur:

heureux encore si ce sacrifice me rend moins odieux à celle

qui en est l'objet!"

Il entr'ouvrit la porte du cabinet où Caroline s'était

retirée, attendant la vie ou la mort. Il lui tendit son petit

écrit, qu'elle reçut en tremblant, comme l'arrêt de son sort,

et disparut à l'instant même.

Elle le lut avec saisissement; et pendant un moment elle en

fut si touchée, si reconnaissante, qu'elle aurait presque

voulu rappeler le comte; mais, malheureusement pour lui, en

jetant les yeux sur la croisée, elle le vit se promener dans

les jardins avec le roi. La promenade et le grand jour ne lui

étaient pas aussi favorables que la lecture de ses billets,

les bonnes dispositions de Caroline s'évanouirent à l'instant.

Elle sentit plus que jamais le vif désir de retourner dans sa

retraite; pensant d'ailleurs qu'il était trop tard, qu'elle en

avait trop fait pour ne pas achever, qu'elle passerait pour

capricieuse, inconséquente. Tout en réfléchissant et regardant

le comte, son petit billet, roulé dans ses doigts, s'effaçait

avec l'impression qu'il avait produite.

Pendant ce temps-là, son généreux époux usait de tout son

ascendant sur l'esprit du roi pour l'engager à consentir aux

volontés de Caroline. Il lui montra sa lettre: au lieu de

l'irriter, le style et la fermeté de cette jeune femme

intéressèrent le monarque.

-- Il y a de l'énergie dans ce caractère, dit-il en la

finissant; et regardant le comte en la lui rendant, il ne put

s'empêcher de convenir en lui-même que son favori n'était

véritablement pas fait pour être celui d'une beauté de quinze

ans.

C'était s'en aviser un peu tard; mais ce moment fut si

favorable à Caroline, qu'il ajouta tout de suite: Allons, mon

ami, passons-lui cette fantaisie: c'est une enfant qu'il faut

ménager, et que l'ennui nous ramènera bientôt. Sa fortune est

à vous, c'est l'essentiel: on vit toujours assez avec sa

femme.

En conséquence de cet arrêt, le grand chambellan fut appelé.

Le nouveau projet lui fut communiqué; on lui montra la lettre

de sa fille, qui, ainsi que son départ pour Rindaw, excita sa

colère. Retenu cependant par la présence de son maître, il

renferma son dépit avec soin, et se contenta de hasarder

quelques objections. Le roi, qui l'avait toujours vu de son

avis, ne trouva pas bon qu'il voulût même essayer d'en avoir

un autre; il lui témoigna son mécontentement: le chambellan,

effrayé, et s'inclinant profondément, le supplia de lui

pardonner, et de disposer de sa fille à son gré.

Il fut donc décidé que, le soir même, Caroline retournerait à

Rindaw auprès de sa bonne maman. On lui permit d'y rester

autant qu'elle le voudrait, espérant bien qu'elle ne le

voudrait pas longtemps.

On ajouta même une condition qui semblait rendre impossible

une bien longue retraite, c'était le secret le plus profond

sur le mariage. Le roi ne dit point ses motifs pour l'exiger.

On a présumé qu'il avait craint que cette histoire ne répandît

une sorte de ridicule sur son favori, et peut-être sur son

autorité.

Quoi qu'il en soit, il prononça que, jusqu'au moment de la

réunion des époux, Caroline portât le nom de Lichtfield, et

qu'on laissât ignorer à tout le monde qu'elle fût comtesse de

Walstein. Il déclara que du moment qu'il en transpirerait la

moindre chose, Caroline rentrerait sous la puissance de son

mari, et que l'indiscret perdrait sans retour sa confiance: il

le dit en regardant le chambellan, qui se hâta de l'assurer

qu'il observerait un profond silence.

Le roi le recommanda lui-même à tous ceux qui avaient été

témoins de cette union. Tous le promirent, et en effet n'en

firent confidence, sous le sceau du secret, qu'à une trentaine

d'amis. Avant le fin de la semaine personne n'en doutait à

Berlin; et pendant huit jours au moins on ne s'abordait qu'en

se disant à l'oreille ou derrière l'éventail: Savez-vous que

le comte de Walstein a épousé la petite Lichtfield? Le roi y

était; c'est toute une histoire. Je la sais de la première

main; n'en parlez pas; ne me nommez pas surtout.

Mais comme rien ne confirma ces bruits, qu'on ne revit point

Caroline, que le comte retourna paisiblement à son ambassade,

que le chambellan se taisait, et que bien d'autres secrets de

cour succédèrent à celui-là, on finit par ne plus le croire,

ou plutôt par n'y plus penser.

Voilà donc ce jour de noces terminé bien différemment qu'on ne

l'avait imaginé. Le baron fut chargé d'apprendre à sa fille

qu'on lui laissait la liberté de se confiner à Rindaw. Il

devait aussi la conduire; mais le comte, craignant qu'il ne se

vengeât sur elle de la contrainte que le roi mettait à sa

colère, voulut encore épargner à sa jeune épouse ce

désagréable voyage. Il persuada facilement à son beau-père

qu'il lui était essentiel de ne pas s'éloigner de la cour dans

ce moment critique; et comme celui-ci n'avait nulle envie de

partager la retraite de sa fille, il se contenta de la confier

à des domestiques sûrs, et de la charger d'une lettre qu'il

écrivit à la baronne de Rindaw.

La réputation d'indiscrétion et d'imprudence de la bonne

chanoinesse était si bien faite; elle était si bien connue,

même à la cour, pour n'avoir jamais su garder un secret,

qu'elle ne fut point exceptée de celui qu'on exigeait sur le

mariage. On recommanda fortement au contraire au baron et à sa

fille de le lui cacher avec soin.

Caroline, qui redoutait les remontrances, les persécutions

journalières, ne demandait pas mieux; et l'obéissant baron,

toujours soumis aux volontés de son maître, écrivit par ordre

à son amie: "Que le mariage projeté pour sa fille étant

retardé de quelque temps, il la lui confiait de nouveau."

Caroline, munie de cette lettre, prit congé de son père, en

lui demandant à genoux son pardon et sa bénédiction. Le grand

chambellan, satisfait de l'être toujours, lui accorda l'un et

l'autre avec une tendresse encore un peu courroucée. Il la vit

partir pour Rindaw, qui n'était qu'à sept ou huit lieues de

là; et lui-même retourna bientôt à Berlin avec le roi et

l'ambassadeur.

Caroline fut d'abord un peu surprise de se trouver seule dans

une grande berline. Encore émue des adieux de son père et des

événements de la journée, il lui eût été difficile de rendre

raison de ce qui se passait dans sa tête, où tout était

désordre et tumulte: elle ne savait si elle devait se réjouir

ou s'affliger.

Certainement tout allait comme elle l'avait voulu, comme elle

l'avait demandé; mais peut-être, sans trop se l'avouer à

elle-même, avait-elle compté sur plus de résistance. Trop souvent

la grande facilité d'obtenir ce qu'on désire en diminue bien

le prix; d'ailleurs, sa petite vanité eût été du moins

satisfaite si l'on eût eu beaucoup de peine à se séparer

d'elle.

Quoi! disait-elle avec un mouvement qui tenait presque du

dépit, je n'ai qu'à dire un mot, un seul mot, et l'on me

laisse aller! mon père, le roi, le comte, sont à l'instant

tous d'accord pour m'abandonner! Est-ce indifférence, colère,

ou générosité?

Elle regardait son petit billet déchiré; elle cherchait à se

rappeler les expressions. Il lui paraissait qu'au moins, de la

part du comte, c'était pure bonté. Elle s'attendrissait, et

disait en soupirant: Quel dommage qu'il soit si laid!

Son imagination, ses regrets s'arrêtèrent aussi sur son père,

qu'elle quittait, qu'elle affligeait, puis sur les plaisirs

qu'elle abandonnait, et sur les beaux titres qu'elle aurait pu

porter. Madame le comtesse, madame l'ambassadrice, ne sera

donc que la petite Caroline!

Il y eut des moments où sa tête fut à moitié hors de la

portière pour dire au cocher de retourner à Berlin; mais ils

furent courts, et l'image du comte encore présente à ses yeux

la faisait rentrer bien vite au fond de la voiture, en se

félicitant d'avoir su l'éviter. Non, non, c'était impossible,

disait-elle alors; jamais je n'aurais pu m'accoutumer à lui;

il me faisait mourir de peur; et le voir toujours là, le jour,

la nuit, continuellement? non, c'était impossible. Alors elle

s'applaudissait de son courage, et d'avoir su concilier ses

devoirs et son antipathie, sauver la vie de son père, et

conserver sa liberté.

Ces différentes idées l'occupèrent pendant les deux tiers de

la route; mais plus elle se rapprochait de Rindaw, plus tout

ce qui tenait aux regrets s'affaiblissait. Bientôt elle ne

sentit que le plaisir de revoir sa bonne maman, cette amie si

chérie qui lui avait tenu lieu de la mère la plus tendre, et

qui semblait avoir transporté sur elle tous les tendres

sentiments qu'elle avait eus pour son père. Lorsque celui-ci

était venu prendre Caroline, et eut dit à la baronne que

c'était pour la marier, son désespoir fut si grand, et

l'effort qu'elle fit pour s'en séparer si violent, que sa

santé en avait été altérée. Depuis, elle n'avait fait que

languir. Gaieté, plaisir, bonheur, tout avait disparu de

Rindaw avec Caroline. Les fermiers, les paysans, les

domestiques, tout ce village, dont elle était l'âme et les

délices, ne cessaient de parler d'elle, de la regretter, et de

dire qu'ils avaient tout perdu.

Qu'on se figure donc la joie de ces bonnes gens lorsqu'un

soir, par un beau clair de lune, un équipage s'arrête devant

le château. C'était une chose si rare à Rindaw, qu'ils

accoururent tous. Quelle fut leur surprise lorsqu'ils en

virent descendre Caroline, leur chère Caroline, avec ces

grâces qui lui gagnaient tous les coeurs!

-- Mes bons amis, je reviens vivre avec vous, leur dit-elle,

n'êtes-vous pas bien aises de me revoir?

En un instant, elle fut entourée, pressée, et presque portée

dans l'appartement de la chanoinesse, qui s'approchait attirée

par le bruit qu'elle entendait, et qui faillit à mourir de

saisissement quand elle vit sa Caroline, sa fille chérie,

s'élancer à ses pieds, dans ses bras, et lui dire en pleurant

de joie: Maman, ma bonne maman, c'est votre Caroline qui ne

veut plus vous quitter; et des voix confuses répétaient autour

d'elles: Elle ne veut plus nous quitter!

La sensible chanoinesse, dont la santé était faible et les

nerfs délicats, fut émue au point d'alarmer Caroline. Pendant

quelques instants, elle put à peine respirer; mais comme les

émotions de joie ne sont pas nuisibles, elle se remit bientôt,

et put demander à son élève par quel enchantement elle la

revoyait.

Caroline, sans s'expliquer, lui donna la lettre du chambellan.

Elle la lut, et voulut plus d'éclaircissements sur ce mariage

différé au moment de se conclure.

Par le dernier courrier, disait-elle, j'ai reçu une lettre de

ton père, qui m'apprenait que le jour était fixé à..... à

aujourd'hui, je crois. Revoyons..... oui, c'était bien

aujourd'hui; et qui m'aurait dit que ce soir même.... -- C'est

l'aventure la plus singulière. -- Et je les aime à la folie les

aventures singulières; conte-moi tout bien en détail. S'il

n'en faut pas parler, tu peux être assurée que je n'en dirai

rien.

Caroline savait positivement le contraire; elle eut cependant

bien de la peine à cacher son secret à cette tendre amie, qui

jusqu'alors avait partagé tous ses petits chagrins, tous ses

petits plaisirs. C'était le premier mystère qu'elle lui

faisait de sa vie. Il coûta beaucoup à son coeur; et sans la

terrible condition qu'on y avait attachée, la bonne maman eût

tout su. Pour approcher au moins de la vérité autant qu'il lui

fut possible, elle avoua que les obstacles venaient d'elle

seule; qu'elle n'avait jamais pu s'accoutumer à l'excessive

laideur du comte. "On a bien voulu, ajouta-t-elle, m'accorder

un peu de temps, mais je sens bien que je ne m'y ferai

jamais."

Alors, en forme d'excuse, elle fit à son amie le portrait du

comte, et ne l'embellit pas. Celle-ci put à peine la laisser

achever, tant elle était courroucée qu'on eût jamais eu l'idée

d'unir sa Caroline à un tel monstre.

Caroline de Lichtfield ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne · 第 2 / 29 段