Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Madame de Montolieu (1751-1832)
(Elisabeth-Jeanne-Pauline Polier de Bottens, puis Madame de Crousaz,
puis Isabelle, baronne de Montolieu), _Caroline de Lichtfield
ou Mémoires extraits des papiers d'une famille prussienne_,
1786, édition de 1843]
CAROLINE
DE LICHTFIELD.
Idole d'un coeur juste et passion du sage,
Amitié! que ton nom soutienne cet ouvrage;
Règne dans mes écrits ainsi que dans mon coeur;
Tu m'appris à connaître, à sentir le bonheur.
PARIS. -- IMPRIMERIE DE FAIN ET THUNO
IMPRIMEURS DE L'UNIVERSITE ROYALE DE FRANCE,
Rue Racine, 28, près de l'Odéon.
CAROLINE
DE LICHTFIELD
ou
MEMOIRES D'UNE FAMILLE PRUSSIENNE;
Par Madame la Baronne
ISABELLE DE MONTOLIEU.
Nouvelle Edition.
PARIS.
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE-EDITEUR,
RUE HAUTEFEUILLE, 23.
1843
PREFACE.
Il y a, ce me semble, beaucoup de présomption et de témérité à
offrir encore au public une nouvelle édition de cette _Caroline
de Lichtfield_, déjà si connue, qu'elle ne présente plus aucun
intérêt. Mais le succès soutenu de ce petit roman, qui n'a
rien de remarquable que sa morale et sa simplicité, et qui a
survécu à tant d'autres qui valaient sans doute beaucoup
mieux; ce succès, dis-je, auquel j'étais loin de m'attendre,
m'a toujours paru quelque chose de si singulier, de si
surnaturel, que j'ose encore espérer la continuation de cet
étrange bonheur. Ceux qui ont protégé ma _Caroline_ à sa
naissance ne l'abandonneront pas à sa rentrée dans le monde.
Les enfants de ceux qui l'honorèrent de leur suffrage la
reliront peut-être avec plaisir; on daignera se souvenir que
la cour alors voulut bien l'approuver, s'en amuser quelques
instants, et peut-être voudra-t-elle aujourd'hui la protéger
encore: dès lors je n'ai rien à craindre, et je présente
_Caroline_ avec la douce espérance qu'elle sera bien reçue et
qu'elle retrouvera les mêmes bontés, la même indulgence. Les
François ne sont point aussi légers qu'on se plaît à le dire;
ils aiment toujours ce qu'ils ont aimé une fois; s'ils ont
quelque temps perdu vue les objets de leur affection, ils les
retrouvent avec transport; et j'ose croire, j'ose espérer que
le noble et vertueux Walstein, la bonne et sensible Caroline,
Lindorf et Matilde leur plairont encore, quoique ce ne soient
pas de nouvelles connaissances.
Lorsque _Caroline_ fut imprimée le première fois, ce fut
vraiment _sans mon aveu_. Un de mes amis, homme de lettres,
connu par la seule bonne traduction du célèbre roman de
_Werther_, me demanda mon manuscrit, que j'avais écrit
uniquement pour amuser une vieille parente à qui je donnais
tous mes soins, et je ne songeais pas à le publier. Il le fit
imprimer sans me le dire et sans nom d'auteur, en ajoutant
seulement au titre: _Publié par le traducteur de Werther_.
Plusieurs personnes ont cru, d'après cela, que c'était moi qui
avais traduit _Werther_, et je saisis cette occasion de détruire
cette erreur: c'est M. George d'Eyverdun, l'ami dévoué du
célèbre Gibbon, dont il est tant question dans les _Mémoires_ de
ce dernier (1) [(1) _Voyez_ Mémoires de Gibbon, tome II, page
402.], et j'étais alors cette _madame de Crousas_ qu'il veut
bien aussi nommer avec amitié. Il s'en est peu fallu que mon
modeste petit ouvrage ne parût sous son nom. Vivant avec M.
d'Eyverdun, il fut le complice de sa trahison, et lorsque je
m'en plaignis, il me dit: "Je suis si sûr du succès de votre
roman, que, si vous voulez me le donner, j'y mettrai mon nom."
Je lui assurai que personne ne voudrait croire que le Tacite
anglais eût fait un roman; mais du moins il ne s'est pas
trompé, et _Caroline_, sans nom d'auteur, sans protection (1)
[(1) Je me trompe; madame de Genlis voulut bien protéger, dans
le temps, cette première édition.], arrivant d'une petite
ville de Suisse, réussit si bien à Paris, qu'il fallut
pardonner aux traîtres amis qui l'avaient fait connaître.
J'étais cependant alors si peu aguerrie avec le titre
d'auteur, avec l'idée de voir mon nom à la tête d'un livre,
que je ne pus me résoudre à l'y placer, lorsque, deux ou trois
ans après, j'en fis une seconde édition, imprimée à Paris avec
quelques changements, pour la distinguer de la foule des
contrefaçons et d'éditions fautives qui en paraissaient
journellement. Je mis seulement à celle-ci mes lettres
initiales, comme éditeur, _publié par madame le B. de M_, et
j'ajoutai un nom d'auteur supposé, pris dans le roman même,
celui du baron de Lindorf; ce qui donnait, à mon avis, plus
d'intérêt et de vraisemblance au roman. A présent que les
années, et plus de soixante volumes que j'ai signés m'ont
familiarisée avec ce genre de célébrité, je veux que _Caroline_,
qui contribue au succès de tous les autres, porte aussi mon
nom en toutes lettres.
Ce serait, je crois, le moment de répondre à l'obligeant
reproche qu'on m'adresse sans cesse, de traduire au lieu de
composer. Il suffirait peut-être d'un seul aveu, assez
humiliant à faire, mais que je dois à la vérité, c'est que je
manque de ce don du génie, de cette imagination créatrice qui
fait inventer des situations nouvelles, des événements
frappants ou intéressants, des caractères originaux; enfin de
tout ce qui entre dans la composition d'un bon roman. Il faut,
pour m'inspirer, que quelque chose, soit en réalité, soit en
récit, me saisisse, m'électrise: alors je puis peut-être
développer cette impulsion, l'étendre, y ajouter des
incidents, la prolonger ou la modifier, enfin en tirer parti.
C'est ainsi que j'ai agi avec plusieurs de mes traductions; et
_Caroline_ elle-même doit son origine à un petit conte allemand
qui m'en avait fourni la première idée. Je dois dire cependant
que, dans la troisième édition, j'ai changé tout ce que
j'avais tiré de cette source, et que l'auteur du petit conte
lui-même, M. Antoine Wall, n'a pas voulu croire, en lisant
_Caroline_, qu'il m'eût aidée en rien. Mais il n'en est pas
moins vrai que j'ai besoin d'un peu d'aide. Quelques-unes de
mes nombreuses nouvelles sont bien entièrement de moi, mais ce
ne sont pas les meilleures. Et qu'importe au lecteur, pourvu
que ce qu'il lit l'amuse et l'intéresse, que ce soit une idée
d'Isabelle de Montolieu, de madame de Pichler, d'Auguste
Lafontaine, ou de quelques auteurs moins connus? Je suis bien
plus sûre d'y parvenir en m'associant avec eux qu'en
travaillant toute seule, et j'ai un peu moins de
responsabilité. Je ne donne du moins au public français que
des ouvrages dont le succès est assuré, et que je m'efforce de
les rendre aussi agréables qu'il m'est possible sous leur
nouveau costume, éludant ainsi une espèce de voeu téméraire que
je fis lorsque je vis le succès inattendu de _Caroline_. Je
résolus en effet de m'en tenir là, et de ne pas risquer, par
une seconde production, de détruire l'espèce de charme ou de
prestige qui semblait attaché à la première. Il ne faut pas
fatiguer le bonheur; il s'échappe si facilement! Celui qui a
toujours accompagné _Caroline_ depuis son apparition se serait
peut-être évanoui sans retour si je lui avais donné bien des
frères ou des soeurs; ils auraient déplu peut-être, parce qu'on
ne plaît pas toujours, et la pauvre soeur aînée aurait été
enveloppée dans la proscription. Un demi-succès m'aurait, je
crois, stimulée à tâcher de faire mieux: celui-là m'a
découragée, ou plutôt j'ai voulu en jouir sans craindre de le
perdre. La nombreuse famille étrangère qui j'ai adoptée n'a
pas nui à _Caroline;_ elle est restée l'enfant gâtée du public,
quoiqu'il y en ait qui valent bien mieux à mon gré. Les
charmants _Tableaux de Famille_, _Marie Menzikoff_, _Falkenberg_ et
_Agathoclès_, auraient dû la faire oublier. Mais puisqu'on veut
bien l'aimer encore, la voilà mieux soignée et plus digne des
bontés qu'on a pour elle. Je n'y ai d'ailleurs rien changé,
puisqu'elle a plu telle qu'elle est; mais j'ai corrigé avec
grand soin les négligences de style et la musique des trois
romances. Celle de la ronde villageoise de Justin n'avait pas
paru; les deux autres airs sont assez bien adaptés aux
paroles. Je n'aurais pu faire mieux, et je les ai seulement un
peu rajeunis. J'en aurais sûrement trouvé de beaucoup plus
jolis dans la foule de ceux qu'on a bien voulu composer sur
mes paroles; mais un choix aurait été difficile et
désobligeant: c'est le seul motif qui m'ait décidée à préférer
ceux que j'ai faits moi-même sans être musicienne, et pour
lesquels j'ai surtout à réclamer l'indulgence.
Isabelle de Montolieu.
AU PUBLIC.
J'aime les champs; c'est là, pendant l'été,
Près d'un ruisseau, dans un bois écarté,
Que je me livre aux rêves d'un coeur tendre.
L'hiver, rendue à la société,
Quelques amis se plaisent à m'entendre.
Dans les loisirs du champêtre séjour,
Quand j'essayai de peindre Caroline,
Quand j'embellis des roses de l'amour
L'hymen forcé de ma jeune héroïne;
Quand, sous les noms de Lindorf, de Walstein,
A l'amitié j'élevais un trophée,
Mon cher lecteur, je n'eus d'autre dessein
Que d'amuser, l'hiver, à la veillée,
Le cercle étroit des indulgents amis
Qui veulent bien, près d'un feu réunis,
Me consacrer leur oisive soirée.
Mais je n'eus point l'orgueilleuse pensée
Qu'au rang d'auteur tout à coup élevée,
J'occuperais les presses de Paris.
Qui m'aurait dit que ce modeste ouvrage,
Sans mon aveu, me vaudrait cet honneur,
Et du public obtiendrait le suffrage?
Le bon Gresset, dans un accès d'humeur,
Du nom d'auteur déplorant l'étalage,
Dit quelque part que c'est un grand malheur (1) [(1) Epître à
sa Muse, tome I.];
Mais si ce nom vous faisait tant de peur,
Eh! mon ami, qui vous forçait d'écrire?
J'aime bien mieux ici, mon cher lecteur,
A mon destin tout bonnement souscrire;
Car, après tout, un auteur a beau dire,
On n'est plus dupe, et l'on sait aujourd'hui
Qu'au fond du coeur le plus sage désire
Que dans le monde on parle un peu de lui.
Mais, dira-t-on, la mode, le caprice,
Ont au public extorqué maint arrêt
Dont nos neveux un jour feront justice.
Je le veux bien; mais le dépit secret,
Mais l'amour-propre ont-ils moins d'intérêt
A l'accuser d'erreur ou de malice?
Moi, je te juge avec plus d'équité,
Mon cher public, et, tout bas, je suppose
En ma faveur que mon sexe t'impose,
Et me soustrait à ta sévérité.
Ton indulgence est-elle méritée?
Je n'en sais rien, mais je veux en jouir.
D'un peu d'encens on peut être flattée,
Et son parfum nous fait toujours plaisir.
Dans ses ennuis, qu'un auteur misanthrope,
Qui de son siècle essuya les dédains
Mette sa gloire au bout d'un télescope,
Dans les brouillards et les siècles lointains;
Ah! laissons-lui cette flatteuse idée!
Moi, sans viser à tant de renommée,
J'aime bien mieux des succès plus certains.
Oui, du public, si ma plume estimée
Avec éloge est quelquefois citée;
Si je puis plaire à mes contemporains;
De mes amis si je suis regrettée
Quand du Léthé j'aurai franchi le bord,
Postérité tant de fois réclamée,
Je te tiens quitte, et je bénis mon sort.
Isabelle de MONTOLIEU.
Caroline de Lichtfield (1) [(1) Le nom de _Lichtfield_ est
plutôt anglais qu'allemand: en effet, la famille du
chambellan, père de Caroline, était originaire d'Angleterre,
quoique naturalisée depuis longtemps à Berlin.], à peine âgée
de quinze ans, revenait un soir d'une noce de village. Ses
seize quartiers, le rang de son père, ministre et grand
chambellan du roi de Prusse, une fortune immense,
n'empêchaient point Caroline de regarder les villageois comme
des hommes, d'égayer sa retraite en se mêlant à leurs jeux, de
les animer par sa présence, de partager leurs innocents
plaisirs.
Le coeur encore ému du bonheur des époux, de leur bruyante
joie, des danses sous l'ormeau, de la collation champêtre,
Caroline en arrivant se jette dans les bras de la chanoinesse
de Rindaw, et lui dit avec feu: -- O maman, maman! comme c'est
joli une noce! pourquoi donc ne vous êtes-vous jamais mariée?
Cette question et le titre de celle à qui elle était adressée
disent assez que ce nom si doux de mère était donné par
l'amitié et non par la nature. Caroline de Lichtfield n'était
pas même parente de la baronne de Rindaw; mais si
l'attachement le plus tendre, si les soins les plus assidus
peuvent quelquefois remplacer ceux d'une mère, jamais on n'eut
plus le droit d'être appelée _maman_. Caroline avait perdu la
sienne en naissant, elle ne lui devait que la vie: combien
elle devait plus à la bonne chanoinesse!
Depuis l'instant où celle-ci avait pris cet enfant chez elle,
occupée d'elle seule, n'existant que pour sa chère Caroline,
elle s'était consacrée entièrement à son éducation; mais elle
en était bien récompensée par les grâces, les vertus, l'amour
de sa fille adoptive. Chaque jour augmentait leur amitié
mutuelle. A mesure que la raison et la sensibilité de Caroline
de développaient, elle sentait tout ce qu'elle devait à son
amie; et la reconnaissance et l'habitude serraient un lien
plus fort peut-être que ceux de la nature. Mais l'âge et la
légèreté de Caroline n'avaient pas encore permis d'y joindre
la confiance: elle ignorait donc les motifs de la retraite, du
célibat de sa vieille amie, et même de son séjour chez elle.
Un sourire équivoque redouble sa curiosité; elle répète plus
vivement encore sa question. -- Ma bonne maman, pourquoi ne
vous êtes-vous mariée? Pourquoi ne suis-je pas tout de bon
votre fille? Je ne vous aimerais pas mieux, mais il me semble
que vous seriez plus heureuse.
La chanoinesse s'attendrit, embrassa son élève. -- Ma chère
fille!.... oui, tu devais l'être... oui, je méritais ce
bonheur; et si ton père... Mais c'est une trop longue
histoire... une autre fois.
Annoncer une histoire à une fille de quinze ans, et ne pas la
lui raconter, c'est une chose impossible.
Voilà Caroline à genoux: elle prie; elle presse; elle joint
ses petites mains avec ardeur, elle baise celles de la plus
tendre amie; et cette amie, qui ne pouvait rien lui refuser,
qui d'ailleurs aimait beaucoup à parler, et surtout d'elle-même,
qui depuis longtemps n'a de confidents que les arbres de
ses bosquets, cède enfin, et raconte très-longuement à
Caroline, attentive, ce que nous allons dire le plus
brièvement possible.
La baronne de Rindaw n'avait pas toujours vécu dans la
retraite.
Première dame d'honneur de la reine, sa beauté a fait jadis
grand bruit à la cour, et lui valut bien des hommages. Elle
distingua bientôt, dans le nombre de ses adorateurs, le baron
de Lichtfield, depuis père de Caroline, mais alors libre,
jeune, et, au dire de la tendre baronne, le plus beau, le plus
séduisant, mais le plus perfide de tous les hommes.
Pendant plusieurs années, ils filèrent ensemble la passion la
plus vive, la plus pure, la plus désintéressée. Aimée comme
elle aimait, contente de régner sur un coeur aussi fidèle, elle
attendait sans impatience que de légers obstacles qui
retardaient leur union fussent levés, et lui permissent enfin
de pouvoir couronner l'amour et la constance de son cher
baron.
Une amie intime, sa compagne et sa confidente, ajoutait encore
à son bonheur. Elle jouissait de tous les plaisirs du
sentiment; et en attendant l'instant d'être la plus heureuse
des femme, elle était la plus heureuse des amantes et des
amies.
Cette amie qu'elle chérissait si tendrement, acquit à cette
époque un héritage immense et inattendu. La baronne partagea
vivement sa joie, et le chambellan plus vivement encore; car,
huit jours après cet événement, une belle lettre, signée par
son fidèle amant et par sa tendre amie, lui apprit qu'ils
étaient mariés.
A cet endroit du récit de la baronne, Caroline jeta un cri et
se cacha le visage dans ses deux mains. La chanoinesse chercha
au fond d'un tiroir cette fatale lettre moins effacée par le
temps que par ses larmes. Elle la lut; et Caroline, la douleur
dans l'âme, disait en gémissant: C'est mon père, c'est ma mère
qui vous ont rendue si malheureuse!... ah! comment pouvez-vous
m'aimer?
Chère enfant, je serais trop injuste si je te rendais
responsable de leurs torts envers moi; je le serais même d'en
vouloir encore à tes parents. Ta pauvre mère a bien expié ses
torts par sa mort prématurée, ton père a voulu réparer la
sienne; et toi, ma Caroline, ne fais-tu pas le bonheur de ma
vie? Puis-je m'affliger d'une union que t'a donné la
naissance? Crois plutôt que je la bénis tous les jours.
T'aurais-je raconté cette histoire, si je n'avais pu justifier
tes parents à tes yeux? Aime ton père, ma fille, respecte la
mémoire de ta mère: écoute la fin de mon récit, et console-toi.
Un doux sourire effaça l'impression du chagrin sur le charmant
visage de Caroline. Elle baisa la main de son amie, se
rapprocha d'elle, et lui prêta de nouveau toute son attention.
La chanoinesse fit à son élève un détail circonstancié et tout
à fait pathétique de sa profonde douleur à la réception de
cette lettre; de la résolution qu'elle prit à l'instant même
de quitter pour jamais le cour et le monde, de fuir tous les
hommes, de renoncer au mariage, et d'ensevelir dans la plus
profonde retraite et ses charmes et son désespoir. Cette
résolution fut aussitôt suivie que formée. La baronne remit sa
place à sa cour, entra dans un chapitre, y vécut quelque
temps, puis obtint une permission d'habiter son château de
Rindaw, qu'elle ne quitta plus.
Penser à son perfide amant, renouveler ses serments de
constance éternelle, lire des romans du matin au soir,
chercher des rapports de situation entre elle et l'héroïne du
livre, rêver dans ses jardins, dans ses bosquets; voilà quelle
fut sa triste existence pendant quelques années. Elle
commençait enfin à s'accoutumer à cette vie, à oublier les
ingrats dont elle se croyait oubliée, lorsqu'une lettre de
l'infidèle chambellan vint le rappeler à son souvenir; et
cette lettre, sortie encore du tiroir où elle les conservait
toutes avec soin, fut lue à Caroline, qu'elle affecta
beaucoup.
Le chambellan apprenait à son ancienne amie et la naissance de
sa fille, et la mort prochaine de son épouse, à qui cette
naissance devait coûter la vie; car il ne restait plus
d'espoir de la sauver. Tourmentée du remords, son unique désir
était d'obtenir, avant d'expirer, le pardon de la chanoinesse;
elle osait la conjurer de venir recevoir son dernier soupir;
le chambellan sollicitait instamment cette grâce; tous deux
connaissaient trop bien son âme généreuse pour craindre un
refus.
Ah! maman! maman!.... dit Caroline en sanglotant....... ô mon
Dieu, quelle fut votre réponse? -- Mon unique réponse, mon
enfant, fut de partir au même instant et de faire une extrême
diligence. Le moment de mon arrivée, de notre première
entrevue auprès du lit de ta mère expirante, fut tout ce qu'on
peut imaginer de plus touchant. Je n'ai lu dans aucun roman de
scène plus intéressante; il faudrait un Richardson pour la
décrire, et je ne l'essayerai pas: le souvenir d'ailleurs me
donne trop d'émotion; mais tu peux te la représenter. -- Ah!
oui, oui, dit Caroline, je vous vois pardonner de bon coeur à
ma pauvre mère, et vous charger d'élever son enfant. Ah!
maman, ma bonne maman, que ne vous dois-je pas! Celle qui m'a
donné le jour est morte en paix, et vous l'avez remplacée.
C'est cela même, mon enfant. Après avoir assuré à ta mère que
tout était oublié, je la vis se tourmenter encore de l'idée
que sa fille serait mal élevée et peut-être malheureuse. Ton
père, tout occupé de ses emplois, du soin de faire sa cour au
prince, t'aurait sans doute négligée. J'approuvai ses tendres
craintes, et je les calmai en lui promettant de te prendre
avec moi, de te garder jusqu'à ton mariage, de te servir de
mère. Elle voulait plus encore..... Ah! soyez-la réellement,
me disait-elle; remplacez-moi tout à fait; épousez son père;
reprenez vos droits sur ce coeur que je vous ai si indignement
enlevé.... que ma mort expie et répare ce crime! -- Ah! oui,
maman, interrompit Caroline, je pensais bien aussi cela.
Pourquoi donc n'avez-vous pas épousé mon père?
L'amour outragé ne doit jamais pardonner, dit la chanoinesse
avec un air de dignité et de noble fierté. Pour l'amitié,
c'est autre chose. Elle peut être indulgente; mais
l'amour..... l'amour a ses lois immuables; il y aurait de la
lâcheté à s'en écarter. Un amant infidèle est un être contre
nature, qui ne doit jamais rentrer en grâce. -- Cependant vous
avez pardonné à mon père. -- Oui, mais seulement depuis qu'il
se content d'être mon ami, et que l'amour est presque éteint
dans mon coeur. Il m'a témoigné tant de respect, de soumission,
de reconnaissance, quand il a vu que je t'adoptais également
pour ma fille et mon héritière, que j'ai fini par en être
touchée. Il a des qualités essentielles, le chambellan; il
sent ce qu'on fait pour lui.
Elles en étaient là quand le bruit d'un carrosse interrompit
leur entretien.
On regarde, c'était le grand chambellan lui-même.
Caroline courut au-devant de son père. La chanoinesse
s'approche d'une glace, rajuste un peu sa coiffure, passe son
grand cordon en écharpe pour recevoir son ancien amant avec
toute la majesté convenable, et l'attend avec la tendre
émotion qu'il lui inspirait toujours.
L'histoire de la baronne avait un peu prévenu la jeune
Caroline contre son père. Elle courut moins vite et avec moins
de joie qu'à l'ordinaire au-devant de lui; mais les tendres
caresses du chambellan lui firent bientôt oublier ses torts
passés; elle y fut d'autant plus sensible, qu'elle n'y était
pas accoutumée.
Froid, égoïste, courtisan enfin s'il en fut jamais, il
connaissait peu les doux sentiments de la nature. Séparé de sa
fille dès sa naissance, ne la voyant qu'une ou deux fois par
an, il la connaissait à peine, et l'aimait plutôt comme
l'héritière de ses biens et de ceux de la chanoinesse, que
comme la plus aimable des jeunes filles.
Il faut rendre justice à cette bonne chanoinesse, cet héritage
qu'elle destinait à son élève était le moindre de ses
bienfaits. Caroline lui devait l'éducation la plus soignée et
pour le coeur et pour l'esprit, une raison souvent au-dessus de
son âge, une innocence rare, même à cet âge, accompagnée
cependant des grâces et de l'usage du monde, qui, jadis à la
cour, distinguaient madame de Rindaw, et qu'elle avait
conservés dans sa retraite. Elle avait développé chez son
élève des talents qui n'attendaient que l'occasion de se
perfectionner: on ne s'apercevait enfin que Caroline était
élevée à la campagne que par une simplicité, une naïveté, une
aimable franchise, une ignorance du mal, une gaieté douce,
continuelle, que l'on conserve rarement à la ville, même
jusqu'à l'âge de quinze ans.
Mais comment cette chanoinesse, qui n'a lu que des romans, qui
ne s'est occupée que de sa belle passion, a-t-elle été capable
d'élever cette fille charmante? On aurait tort de juger madame
de Rindaw uniquement par son histoire, qui prouve au moins
l'extrême bonté de son coeur et la simplicité de son caractère.
Confiante à l'excès, jugeant tout le monde d'après elle-même,
ne sachant pas garder un secret au delà d'une demi-heure,
ignorant l'art de flatter aux dépens de la vérité, jamais on
ne fut moins faite pour vivre dans le grand monde, et surtout
à la cour.
L'événement qui la força à la retrait fut plutôt un bonheur
qu'une infortune pour elle. Son excessive imprudence, son
indiscrétion, sa bonté même, lui auraient sans doute attiré de
plus grands chagrins encore dans le séjour de l'intrigue et de
la fausseté. Elle eut du moins le bon esprit de le sentir; et
ce motif contribua bien autant que son dépit à lui faire
refuser la main du chambellan après la mort de sa femme. Mais
satisfaite par son offre, elle lui promit une éternelle
amitié, s'attacha à son enfant comme la mère la plus tendre,
et se mit réellement en état, par de bonnes lectures, des
études suivies, de remplir la tâche qu'elle s'était imposée.
Il ne lui resta de son genre de vie précédent qu'une tournure
sentimentale, romanesque, et quelques légers ridicules bien
rachetés par les vertus les plus réelles, l'âme la plus
sensible, le coeur le plus excellent.
Allons avec elle recevoir la visite du grand chambellan. Il
fit à sa fille les caresses les plus tendres, il la trouva
charmante, remercia beaucoup son amie de l'avoir rendue telle,
et finit par dire qu'il l'emmènerait le lendemain; qu'il
venait la chercher par l'ordre du roi pour qu'elle assistât à
de brillantes fêtes qu'on devait donner à la cour.
Le commencement de ce discours avait d'abord effrayé Caroline.
Quitter sa bonne maman, son cher Rindaw, sa basse-cour, sa
volière, ses bons amis du village...... Elle rougit, et baissa
des yeux qui se remplissaient de larmes; mais la suite vint
les tarir.
Quelle est la fille de quinze ans que le mot de _fêtes
brillantes_ n'ait pas émue et consolée? Elle releva ses yeux
animés par le plaisir. -- Ce sera donc bien beau, papa? Je
danserai; j'irai à la comédie; je..... Ah! je reviendrai
bientôt, dit-elle tout à coup, en changeant de ton et se
précipitant dans les bras de son amie....... ou, je n'irai
pas... oui, j'aime mieux n'y pas aller, si papa le permet.
Un regard jeté sur la chanoinesse, qui pâlissait à l'idée de
se séparer de sa chère élève, causa cette transition si subite
et si touchante.
Son père ne répondit rien; mais, se levant avec solennité, il
pria madame de Rindaw de vouloir bien lui accorder une
audience particulière dans son cabinet. Elle y consentit: il
lui présenta respectueusement la main; tous deux sortirent, et
laissèrent Caroline hésiter sur ce qu'elle voulait, désirant
les fêtes, regrettant sa bonne maman, mais très-décidée à ne
point la chagriner et à sacrifier ses plaisirs à l'amitié.
La conférence fut longue. Le chambellan et la chanoinesse ne
rentrèrent qu'après une demi-heure. La baronne paraissait
avoir pleuré; cependant elle sourit à Caroline, lui dit
qu'elle consentait avec plaisir à son petit voyage a Berlin,
qu'elle le désirait même: et si cela ne suffit pas, dit-elle,
je l'ordonnerai.
Caroline, forte content d'accorder le plaisir et le devoir,
promit d'obéir, et courut se préparer à partir le lendemain
matin. La soirée était déjà avancée; elle revit peu son amie;
mais si elle eût fait attention à ce qui lui échappait, ce peu
de temps aurait suffi pour l'éclairer sur les motifs de ce
voyage. Elle n'entendit rien, ne comprit rien.
Pendant tout le souper elle ne songe qu'aux belles fêtes,
trouve le roi bien bon de penser à elle, promet à sa maman de
revenir bientôt lui conter tout ce qu'elle aura vu, puis la
quitte baignée de ses larmes et de celles qu'elle verse elle-même,
et qui sont bientôt essuyées par l'espérance du plaisir
et par celle du retour.
La première ne fut point trompée. Caroline, présentée au roi
par son père, fut reçue, non comme une petite fille de quinze
ans, mais avec les distinctions les plus flatteuses. Parée
avec l'élégance le plus recherchée, invitée tous les jours à
une fête nouvelle, Caroline ne pensait à Rindaw que pour
écrire à sa bonne maman, avec qui elle entretenait une exacte
correspondance.
Dans les premières lettres qu'elle reçue d'elle, Caroline crut
entrevoir qu'il était question de la marier, et que c'était
dans ce but qu'on l'avait amenée à Berlin; mais cette idée
glissa sur son esprit sans y faire aucune impression, d'autant
plus que rien ne vint la confirmer. Aucun homme ne lui faisait
la cour; aucun n'était admis chez son père, et lui-même
paraissait plus occupé de la garder avec soin que de penser
encore à l'établir.
Deux mois s'écoulèrent ainsi. Ils avaient paru bien courts à
Caroline; et lorsque son père lui dit un jour en finissant de
déjeuner: Eh bien! ma fille, voici deux mois que vous êtes à
la Cour; comment trouvez-vous ce séjour? Charmant! Répondit-elle
bien vite. Mais quoi! déjà deux mois? je ne l'aurais pas
cru. Ah! comme je me suis amusée pendant ce temps-là! -- Votre
réponse me plaît et m'inquiète, ma chère enfant. Je suis
charmé d'apprendre que vous aimez le lieu où vous êtes appelée
à vivre; mais je ne voudrais pas qu'une préférence
secrète...... Mon enfant, dit-il en écartant la table à thé,
et avançant son fauteuil plus près d'elle, ouvre ton coeur à
ton père; ce coeur est-il aussi libre que lorsque tu quittas
Rindaw, et depuis que tu es à la cour n'as-tu distingué
personne?
Cette question, faite par un père, embarrasse toujours plus ou
moins celle à qui elle s'adresse.
Cependant Caroline aurait pu répondre hardiment. Son jeune
coeur, aussi pur, aussi tranquille que dans les jours sereins
de son enfance, n'avait encore palpité que pour des plaisirs
innocents comme elle.
A Rindaw, une fleur nouvellement éclose, un oiseau qui
chantait mieux que les autres, la lecture d'un conte des fées,
une noce champêtre et l'histoire de son amie, avaient eu seuls
le droit de l'intéresser et de l'émouvoir. Depuis qu'elle
habitait la cour, un bal, un concert, un spectacle, une mode
nouvelle, les avaient remplacés; mais Caroline n'imaginait pas
même encore qu'un homme pût influer sur le bonheur ou le
malheur de sa vie. Dans des instants de loisir ou d'insomnie
(et ils étaient rares), il lui était arrivé de penser pendant
deux minutes à l'histoire de sa bonne maman, à cette passion
si tendre et si mal récompensée. Maman était bien bonne,
disait-elle alors, de s'affliger ainsi; ne croirait-on pas
qu'il n'y avait que mon père au monde? Il fallait l'oublier
bien vite, et danser pour se distraire. Caroline n'imaginait
aucun chagrin dont une valse ou une contre-danse ne dût la
consoler; et les meilleurs, les plus infatigables danseurs
étaient sans contredit ceux qu'elle préférait. Mais, le bal
fini, Caroline dormait douze heures de suite, se réveillait en
chantant, et se préparait à une nouvelle fête sans songer au
danseur de la veille. La question de son père la surprit donc
plutôt qu'elle ne l'embarrassa.
Caroline garda quelques minutes le silence; puis elle dit avec
un sourire ingénu: Je ne vous comprends pas bien, mon père.
Distinguer quelqu'un....., je n'entends pas ce mot.....
Serait-ce aimer, par hasard?
-- Distinguer, c'est-à-dire préférer...., aimer, si tu le veux,
désirer d'unir son sort à l'objet de cette préférence.
-- Ah! j'y suis, dit-elle étourdiment..... C'est ce que ma
bonne maman de Rindaw sentait pour vous autrefois. Ah!
vraiment non, papa, je n'ai garde d'aimer quelqu'un ainsi;
cela cause trop de chagrin...... Elle allait continuer, mais
elle vit son père froncer le sourcil; elle craignit de lui
avoir fait de la peine, et se tut baissant les yeux. -- Je ne
sais, reprit le chambellan en se levant, ce que madame de
Rindaw a pu vous confier; mais vous avez dû voir, par son
exemple, que les beaux sentiments ne servent à rien, et par le
mien, que l'on peut, que l'on doit toujours les sacrifier aux
convenances. Si, en suivant cette belle passion, je n'avais
point épousé votre mère, Caroline de Lichtfield serait-elle
actuellement héritière de vingt-cinq mille écus de rente?
Pourrait-elle prétendre au premier parti du royaume? Plus
heureuse que moi, ma fille, tu n'as point de sacrifices à
faire, puisque ton coeur est libre. Cette fortune immense, que
tu me dois, te dispense d'en chercher ailleurs, mais non de
remplir tous les voeux d'un père qui ne désire que ta gloire et
ton bonheur. Tu n'as qu'à dire un mot, ils sont assurés pour
la vie. -- Et quel est ce mot, mon père? reprend Caroline avec
une émotion qui s'augmentait à chaque instant. Mille idées
confuses se croisaient dans sa tête: il s'agissait d'un
mariage; cela n'était pas douteux. Elle pensa rapidement aux
hommes qu'elle avait vus, et ne s'arrêta sur aucun, parce
qu'ils lui étaient tous également indifférents. Elle attendait
cependant avec impatience la réponse de son père: il avait
l'air de la préparer.
Vous ne connaissez encore, ma chère fille, lui dit-il d'un ton
sentimental et pathétique, que les beaux côtés de votre
situation; vous ignorez combien nos chaînes dorées sont
quelquefois pesantes...... L'effroi se peignit dans les yeux
de Caroline... Mais j'espère, ajouta-t-il, que celles qui
doivent lier ma Caroline seront aussi douces, aussi légères
qu'elle le mérite; elles seront du moins assez brillantes pour
faire envier son sort à toutes les femmes. Dis-moi, mon
enfant, ne seras-tu pas bien enchantée d'être dans quelques
jours comtesse de Walstein, ambassadrice en Russie, et
l'épouse du favori déclaré de ton roi? Ne crois pas, d'après
cela, que je te destine à devenir la femme d'un vieillard.
L'époux que je te propose doit ses honneurs à son nom, à son
mérite, à la faveur dont il jouit; il n'a guère plus de trente
ans. -- Et je serai sa femme? dit Caroline en levant sur son
père des yeux où brillait une modeste joie; je serai comtesse,
ambassadrice? -- Tu n'as qu'à dire un mot: _Mon père, j'y
consens, et je vous le promets_. -- Ah! de tout mon coeur,
dit-elle en lui tendant la main et baisant les siennes avec
transport. Oui, papa, je vous le promets, et j'obéirai avec
plaisir... Mais..., mais, ajouta-t-elle après un instant de
réflexion, où donc est-il ce comte? je ne l'ai jamais vu... Si
j'allais ne pas l'aimer... ou ne pas lui plaire? -- Vous
l'épouseriez également, ma fille. Ce n'est pas votre coeur
qu'on vous demande, c'est votre main; et c'est un monarque
absolu qui vous fait l'honneur d'en disposer en faveur de
l'homme qu'il aime le mieux. On se plaît toujours assez quand
on réunit de part et d'autre toutes les convenances; cet
établissement remplirait les voeux du père les plus
ambitieux......
Cependant Caroline demandait toujours où se cachait M. de
Walstein, et pourquoi elle ne l'avait point vu.
Son père lui apprit alors que le comte était arrivé, seulement
de la veille de son ambassade de Saint-Pétersbourg; que
c'était par l'ordre du roi qu'il était allé chercher sa fille
à Rindaw pour la marier. La chanoinesse en était instruite;
elle approuvait cette alliance.
Le chambellan remit à Caroline une lettre de son amie, où
celle-ci la pressait d'obéir à son père, et qui peut-être eût
achevé de la décider quand elle aurait balancé; mais elle n'y
songeait pas. Son père lui dit encore qu'elle serait déjà
mariée, sans une maladie fâcheuse qui avait retenu le comte
plus d'un mois à Dantzick: on avait même craint pour sa vie;
et le chambellan n'avait pas cru devoir parler à sa fille d'un
engagement qui peut-être allait se rompre de lui-même. J'en
aurais été bien fâchée, dit la naïve Caroline. -- Et moi
peut-être plus encore, reprit le chambellan. On ne retrouve pas
facilement un tel établissement; mais toutes mes craintes sont
évanouies. Le comte arriva hier au soir très-bien portant. Le
roi me fit appeler à l'instant, me présenta mon gendre futur,
et m'ordonna de tout préparer pour qu'il le devînt au plus
tôt. Je ne pouvais donc plus retarder de vous apprendre votre
sort: il est fixé sans retour. Ma seule crainte était que
votre coeur n'eût fait un choix parmi nos jeunes seigneurs, et
que je ne fusse dans le cas d'exiger un sacrifice; mais je
suis bien rassuré; je vois que vous sentez, comme vous le
devez, les avantages de l'union que vous allez former. Je vais
à la cour annoncer votre consentement, j'y dînerai, et ce soir
je vous amènerai le comte. Allez vous habiller, ma fille, et
vous préparer à le recevoir comme celui à qui vous
appartiendrez dans quelques jours.
La docile Caroline lui renouvela sa promesse. Il l'embrassa
tendrement, et sortit bien content d'elle, et plus encore de
lui-même et de ses talents pour les négociations.
Il est certain que lorsque son intérêt était en jeu, il avait
une certaine éloquence naturelle qui, dans l'occasion, lui
tenait lieu d'esprit, de sensibilité, et le faisait parvenir à
son but; mais cette fois il avait eu un peu de peine à
réussir. Caroline n'aimait encore que le plaisir, et ne voyait
dans ce brillant mariage qu'un moyen de le fixer: aussi ce fut
la seule idée qui l'occupa lorsque son père l'eut laissée.
On s'attend peut-être qu'elle va réfléchir bien sérieusement
sur tout ce qu'on vient de lui dire, sur l'engagement qu'elle
a pris, sur le changement prochain de son sort. A vingt ans,
il y aurait là de quoi rêver au moins toute la matinée; mais à
quinze, on ne peut s'occuper si longtemps du même objet.
Cependant Caroline resta bien dix minutes immobile à la place
où son père l'avait laissée; et c'était beaucoup pour elle.
Enfin, voyant qu'à force d'avoir à penser, elle ne pensait à
rien, et que ses idées s'embrouillaient dans sa tête, elle se
leva brusquement, courut à son piano, où, pendant une demi-heure,
elle joua des contre-danses et des valses. Il lui vint
tout à coup à l'esprit, en les jouant, que le comte les
répéterait avec elle, et qu'il serait assez doux d'avoir
toujours un danseur à ses ordres... Un danseur!.... son
excellence! Eh! oui, sans doute, un danseur. On sait que le
baron avait eu soin de prévenir sa fille que, malgré son rang,
ses dignités, M. l'ambassadeur n'avait tout au plus que trente
ans, et cette circonstance lui plaisait peut-être tout autant
que les titres. Quoique ce fût le double de l'âge de Caroline,
elle avait fort bien remarqué depuis qu'elle était à la cour,
que les hommes de trente et les femmes de quinze pouvaient se
convenir parfaitement.
Ce fut donc en formant un projet de danse continuelle dans son
nouveau ménage, qu'elle courut au jardin cueillir son bouquet
pour la soirée. Tout en le cueillant, elle vit voltiger autour
des fleurs quelques beaux papillons, s'échauffa longtemps à
les poursuivre, n'en prit pas un seul, et se consola en
pensant que le comte serait peut-être plus leste qu'elle, et
saurait mieux les attraper. Quand nos serons deux, dit-elle en
sautant, ce serait avoir bien du malheur de les laisser
échapper.
Elle alla ensuite se mettre à sa toilette, où bientôt l'idée
des bijoux qu'elle allait avoir, des parures de toute espèce,
des équipages, etc., effaça celle des papillons et de la
danse, ou plutôt la promena de plaisirs en plaisirs.
Comme madame l'ambassadrice sera brillante, fêtée, enviée!
comme de beaux diamants feront mieux dans mes cheveux que
cette fleur! Enfin le bonheur conjugal de Caroline, fondé sur
la danse, les papillons et la parure, lui parut la chose du
monde la plus assurée. Elle se trouva d'avance la plus
heureuse des femmes, employa tous ses soins pour être belle
aux yeux du comte, et l'attendit avec une impatience mêlée
tout au plus d'une sorte de crainte de ne pas lui plaire:
quant à lui, elle était sûre qu'il lui plairait à l'excès.
Caroline réfléchissait quelquefois. Une réflexion profonde
l'avait persuadée que le comte était tout ce qu'il y avait de
plus charmant. Il est le _favori_ du roi, lui avait dit son
père: or ce mot de _favori_ signifiait beaucoup de choses dans
l'idée de Caroline. Elle se rappelait fort bien qu'à la
campagne elle avait aussi sa petite cour, et ses petits
favoris: l'oiseau _favori_, le chien _favori_, le mouton _favori_,
toujours les plus jolis de leur espèce: donc le _favori_ d'un
roi devait nécessairement être le phénix de la sienne, et le
plus beau et le plus aimable des êtres.
Elle en était si convaincue, et se réjouissait si fort de le
voir, que, lorsqu'on vint l'avertir qu'il était là et que son
père l'attendait, elle ne fit qu'un saut jusqu'à la porte du
salon. Elle y trouva le chambellan, qui lui rappela sa
promesse, lui prit une main qui tremblait peut-être autant de
plaisir que d'émotion, et, l'exhortant à être bien
raisonnable, la conduisit auprès de ce favori du roi.
Caroline leva les yeux, et fut si frappée de ce qu'elle vit,
que, les couvrant à l'instant de ses deux mains, elle fit un
cri perçant, et disparut comme un éclair.
Pendant que son père la suit, qu'il emploie toute l'éloquence
paternelle pour la calmer et la ramener, esquissons le
portrait du comte, et justifions l'effroi qu'il inspire à
l'innocente et jeune Caroline.
Le comte de Walstein n'avait en effet guère plus de trente
ans; mais une énorme cicatrice qui lui couvrit toute une joue,
sa maigreur excessive, son teint jaune et plombé, sa taille
voûtée, une perruque au lieu de cheveux, lui donnaient l'air
d'en avoir au moins cinquante. Son grand oeil noir était assez
beau; mais, hélas! il n'en avait qu'un: l'autre, caché sous un
large ruban noir, était sans doute perdu par le coup de feu
qu'il avait reçu. Il était né pour être grand et bien taillé;
mais son attitude courbée lui ôtait cet avantage. Il avait le
jambe belle; mais cet homme, qui devait danser du matin
jusqu'au soir et courir après des papillons, marchait avec
peine en boitant excessivement.
Tel était l'extérieur du comte: on verra dans la suite si le
moral y répondait. En voilà bien assez sans doute pour excuser
le premier mouvement de notre pauvre fugitive. Peut-être si
elle se fût donné le temps de l'examiner, aurait-elle trouvé
sous cette figure un air de noblesse et de bonté qui la
caractérisait; mais elle n'avait vu que la cicatrice, que
l'oeil qui lui manquait, que son dos voûté, sa perruque et sa
jambe traînante.
La première impression était reçue; et la triste Caroline,
presque évanouie dans son appartement, entendait à peine les
sollicitations de son père pour l'engager à revenir. Elle n'y
répondait que par des torrents de larmes; enfin elle se trouva
si mal, qu'il fallut la délacer. Son père, voyant qu'il était
impossible de la ramener, la quitta pour retourner auprès du
comte; il réfléchit même qu'il valait mieux rentrer seul, et
qu'un mal subit survenu à sa fille lui servirait d'excuse.
Il trouva son gendre futur très-inquiet de la réception qu'on
lui avait faite, et n'en soupçonnant que trop le motif; mais
le grand chambellan avait une éloquence si persuasive quand il
voulait parvenir à ses fins, et l'employa avec tant de succès
dans cette occasion, que le comte fut convaincu qu'une douleur
de tête violente, suite de l'émotion de la journée, avait
seule occasionné le cri et la fuite de Caroline. Peut-être
aussi feignait-il de le croire; on ne sait trop sur quoi
compter avec les courtisans; ils savent dérouter l'historien
le plus exact. Quoi qu'il en soit, il se sépara du chambellan
avec l'espoir de retrouver le lendemain mademoiselle de
Lichtfield mieux disposée, et sortit très-affligé dans le fond
de ce qui venait de se passer.
Il ne pouvait être amoureux de Caroline, qu'à peine il avait
entrevue; mais ce mariage lui convenait à tant d'égards, qu'il
y avait attaché l'idée du bonheur de sa vie; ensuite le roi le
voulait, raison qui devait être aussi décisive pour son favori
que pour son chambellan; elle était si forte pour celui-ci,
qu'il n'avait pas même imaginé qu'on pût lui résister.
Il aurait mieux fait sans doute de prévenir sa fille sur la
figure du comte. Il le sentit trop tard, et s'en repentit
mortellement; mais il avait cru qu'il valait mieux d'abord
extorquer sa promesse; que Caroline, intimidée, n'oserait y
manquer; et il n'avait point prévu l'effet de son
saisissement, rendu plus profond par l'idée qu'elle s'était
formée du comte.
Dès qu'il fut libre, il revint auprès d'elle, et la trouva
dans le même état où il l'avait laissée; elle eut cependant la
force de se jeter à ses pieds, et de le conjurer de ne pas
sacrifier sa fille. Il vit qu'elle était trop émue dans ce
moment pour qu'il pût raisonner avec elle. Il fut touché lui-même
de l'excès de sa douleur; et, la relevant avec tendresse,
il lui dit de se calmer; qu'il lui parlerait le lendemain
matin; qu'il ne voulait que son bonheur. Il la quitta en
l'exhortant à prendre quelque repos.
Le malheureux qui se noie s'accroche à un brin de paille.
Caroline saisit avec ardeur cette lueur d'espérance, et fut
presque consolée. Mon père est bon, pensa-t-elle; il m'aime;
il ne veut, dit-il, que mon bonheur. Ah! s'il veut le bonheur
de Caroline, il ne l'unira pas à son monstre qui a une bosse,
une perruque, et n'a qu'un oeil et qu'une jambe.
Elle était dans l'âge où l'on porte à l'extrême la douleur et
la joie. D'abord elle s'était crue perdue sans ressource: à
présent elle se croit pour jamais délivrée du comte, et
reprend à peu près sa gaieté du matin; mais encore abattue,
elle se couche, et s'endort en pensant au singulier goût des
rois dans le choix de leurs favoris, protestant bien que, si
elle était reine, le comte de Walstein ne serait pas le sien.
Son sommeil fut aussi doux, son réveil aussi tranquille que si
rien ne l'avait agitée. A peine lui restait-il encore, le
lendemain, cette légère impression d'effroi que laisse un
songe fâcheux, et lorsque son père entra chez elle, il
retrouva le même sourire, les mêmes grâces enfantines avec
lesquels il était reçu tous les matins. Plus caressante, plus
empressée même qu'à l'ordinaire, elle semblait le remercier à
chaque instant de sa condescendance dont elle ne doutait pas;
et, sans oser rien dire qui eût trait à ce qui s'était passé
la veille, tout en elle exprimait la reconnaissance, la joie.
Elle se livrait d'autant plus à l'espoir, que son père, au
lieu de lui faire des reproches, l'accablait d'amitiés.
Aimable enfant! jouis de ta douce illusion; tu n'as vécu que
deux mois à la cour; tu ne sais pas encore que l'âme d'un
courtisan est fermée à tous les sentiments de la nature. Tu
crois avoir un père, un tendre père; et tu vas bientôt
apprendre combien ce titre lui est moins cher, moins précieux
que ceux de ministre et de grand chambellan.
Cependant le baron chérissait sa fille. Après ses emplois, sa
fortune, elle était certainement ce qu'il aimait le plus au
monde; mais ces deux objets passaient avant tout. D'ailleurs
il croyait de bonne foi assurer le parfait bonheur de Caroline
par un mariage aussi brillant, fait sous les auspices du roi
et par son ordre. Très-décidé à le terminer de gré ou de
force, il voulut d'abord essayer d'y parvenir par la douceur.
Il prit les deux mains de sa fille dans les siennes, et, les
serrant tendrement: Caroline, lui dit-il, aimes-tu ton père? --
Oh! si je l'aime! répondit-elle en embrassant ses genoux,
qu'il me permette de passer ma vie auprès de lui, il verra
jusqu'où peuvent aller l'amour, le respect de sa
reconnaissante fille. -- Je n'en doute pas, mais j'exige une
autre preuve. -- Tout, tout ce que vous voudrez, mon père,
excepté... Elle allait dire d'épouser le comte; mais le baron,
reprenant un instant la sévérité paternelle, lui ferma la
bouche avec la main... Point d'exception, Caroline; la
première preuve d'amour que je vous demande, c'est de
m'écouter en silence.
Que feriez-vous, ma fille, si la vie de votre père était entre
vos mains? -- Votre vie? Je la sauverais aux dépens de la
mienne; en pouvez-vous douter?.... Mais comment....,
pourquoi... -- Je n'en attendais pas moins de vous, ma chère
enfant; vous venez de décider de votre sort et du mien. Oui,
mon existence, ma vie dépendent de vous seule. N'espérez pas
que je survive un jour à ma disgrâce; elle est assurée si
votre union avec le comte de Walstein n'a pas lieu. Hier, en
vous quittant, effrayé de votre répugnance pour ce mariage,
j'allai me jeter aux pieds du roi; j'osai le conjurer de nous
rendre notre promesse et notre liberté. -- Caroline est un
enfant, dit-il en fronçant le sourcil, qui ne sait ce qui lui
convient, et dont on doit faire ce qu'on veut. Cependant vous
êtes bien le maître de disposer d'elle à votre gré; mais si
elle persiste dans son refus, nous pouvez la reconduire dans
sa retraite et y rester avec elle: un père aussi faible ne
peut être un bon ministre.... Il me tourna le dos, et ne m'a
pas dit un mot de la soirée. Jugez de mon état! je n'ai que
trop vu que l'on soupçonnait ma disgrâce prochaine, qu'on
disposait déjà de mes emplois. O ma fille, ma fille! seras-tu
donc la cause de malheur, que dis-je du malheur? de la mort
certaine de celui qui t'a donné le jour?
La sensible et tremblante Caroline, plus effrayée cent fois de
cette idée qu'elle ne l'avait été de l'aspect du comte, se
précipita en frémissant dans les bras de son père: Oh!
j'obéirai, j'obéirai, répétait-elle en sanglotant; j'épouserai
le comte à l'instant même, s'il le faut. Causer votre mort!
moi, grand Dieu! O mon père! courez vite; allez dire au roi
que je ferai tout ce qu'il voudra, pour qu'il vous rende son
amitié. Je vous promets, je vous jure d'être au comte, mais
promettez-moi donc que vous ne mourrez pas.
Cette idée de mort l'avait tellement frappée, qu'elle
craignait qu'un instant de retard ne coûtât la vie à son père.
Elle aurait voulu aller dire elle-même au comte qu'elle était
prête à l'épouser. Elle s'engagea de nouveau par les promesses
les plus fortes, les plus positives, et ne laissa aucun repose
au baron qu'il ne fût parti.