A. A.

_Les Chants du Soir_, par Chéri Pauffin; 1 vol. in-18.--Paris, 1844.

Royer. 3 fr. 50.

Malgré l'indifférence et l'antipathie de la génération actuelle pour les

vers, les versificateurs continuent à publier une foule innombrable de

_soupirs, de chants du matin ou du soir, de larmes, de fleurs des bois,

de voix de l'âme_, etc. Ces volumes que voit souvent naître et mourir la

même semaine sont lus, très-religieusement lus par leur auteur, ses amis

ou sa famille; mais le public ne les ouvre jamais. Les malheureuses

victimes du bon goût et de la raison du dix-neuvième siècle vont

s'écriant partout, dans leur désespoir, que la poésie est morte;

quelques critiques, trompés par ces faux rapports intéressés, ont même

poussé des cris de détresse et appelé l'humanité au secours de la

littérature menacée. Toutes ces vaines clameurs ne nous causent aucune

alarme sérieuse. Vienne un vrai poète, et nous ne craignons pas de nous

tromper en lui prédisant d'avance un succès égal à celui qu'ont obtenu

de nos jours encore Lamartine, Victor Hugo, Béranger.

Parmi les nouveaux recueils de vers qui portent déjà la date de 1844,

_les Chants du Soir_ méritent sans contestation une mention honorable.

L'auteur, M. Chéri Pauffin, se distingue de tous ses émules en poésie

par des qualités particulières. Il est vraiment inspiré, et son

inspiration lui donne une verve bien rare aujourd'hui. S'il chante,

comme il dit, c'est parce qu'il éprouve le besoin d'exprimer les

pensées qui émeuvent son âme, les sentiments dont son coeur est plein,

les rêveries auxquelles s'abandonne son imagination. Rien n'est factice

dans ce volume; c'est là son principal mérite. Peut-être la forme

n'est-elle pas toujours irréprochable, mais le fond est bon, voilà

l'essentiel; il ne s'agit plus maintenant que d'améliorer ses produits.

Avec du temps, de l'attention, du travail et de la persévérance, M.

Chéri Pauffin réussira, nous n'en doutons pas, à obtenir une autre année

une récolte, sinon plus abondante, du moins meilleure. Qu'il préfère

désormais la qualité à la quantité; qu'il soit plus concis, plus chaste

parfois, plus correct, et nous n'aurons que des éloges à lui donner.

Aujourd'hui il nous est impossible de laisser passer, sans les relever,

des négligences semblables à celles-ci:

Le folâtre zéphyr de temps en temps le berce,

Un rayon de la lune en passant le caresse.

Ces deux mots, _berce_ et _caresse_, n'ont jamais rimé et ne rimeront

jamais ensemble.

Les _Chants du Soir_ se divisent en trois parties. La première,

intitulée _Chants héroïques_, contient quinze ou seize pièces de vers

ayant pour titre: _la Princesse Marie, l'Empereur, Fénelon,

Marie-Antoinette, Bailly, Charlotte Corday, Ney, Cambronne, Brune,

Girodet, Victor Hugo._ On y remarque de nobles sentiments exprimés

souvent avec bonheur; mais nous préférons les poésies intimes de la

seconde partie, _les Larmes_. M. Chéri Pauffin n'est jamais mieux

inspire que lorsqu'il nous raconte les douleurs de sa vie, lorsqu'il

paie un honorable tribut de regrets à la mémoire de sa mère, de son

père, de sa femme. Parmi les pièces remarquables de cette seconde

partie, nous citerons l'élégie suivante, intitulée la Mort d'un jeune

Enfant:

A la tombe finit la peine.

Ils disaient; «Il mourra vers l'automne prochaine.»

L'enfant, en proie à ses douleurs,

Épiait, attentif, leur sinistre langage,

Et, comme il se mourait, il crut a ce présage;

Et se prit à verser des pleurs.

Par de tendres baisers parfois sa pauvre mère

Ranimait dans son coeur une vie éphémère;

Elle lui répétait: «Non, tu ne mourras pas.»

Et si l'enfant parlait de l'automne prochaine,

La mère répondait, en montrant le vieux chêne:

«Les feuilles ne tomberont pas.»

Et sur le sein de sa mère chérie,

L'enfant cherchait en vain à retrouver la vie,

Exhalant sa douleur en des soupirs confus,

Et l'enfant, qui voyait sa mère gémissante,

Lui répétait souvent d'une voix innocente:

«Mes cris te font pleurer, je ne me plaindrai plus.»

Mais l'automne approchait; sur la triste nature

Déjà le soleil pâlissait,

A demi dépouillé de sa verte parure,

Le chêne antique jaunissait,

«Ma mère, dit l'enfant, la feuille déjà tombe,

Mais pourquoi parlaient-ils de douleur et de tombe?

Je crois qu'ils se trompaient; mes mains sont moins cuisantes;

Mets ta main sur mon coeur, il bat moins fort, ma mère;

Rassure-toi, je sais qu'ils ont dit à mon père

Que je vivrai jusqu'au printemps.»

La mère cependant dévorait tant d'alarmes;

Elle se cachait pour gémir,

Lorsqu'un soir il lui dit: «Mère, sèche tes larmes,

Viens, viens, que je t'embrasse avant de m'endormir.»

Mais le sommeil fut long, le matin fut terrible;

La mère, en s'éveillant, le pressa dans ses bras,

L'appela, le baisa; l'enfant fut immobile,

Et la mère disait: «Il ne me répond pas.»

On la plaignit, la pauvre mère:

On partageait sa douleur et ses maux;

Mais le passant, sous une croix de pierre,

Bientôt aperçut deux tombeaux.

Les _Mélanges poétiques_, qui forment la troisième partie des _Chants du

Soir_, se composent, comme leur titre l'indique, d'un certain nombre de

pièces de vers, entièrement différents par le fond et par la forme. Nous

citerons encore trois strophes de celle que M. Chéri Pauffin a dédiée à

son ruisseau.

Petit ruisseau, va murmurant,

Promène doucement ton onde;

Petit ruisseau bien transparent.

Ton eau pure est parfois féconde.

Serpente et prolonge, ton cours

Parmi les fleurs ou les ruines!

Petit ruisseau, coule toujours,

Arrose même les épines.

Petit ruisseau, le jour viendra

Qu'inondant la vieille prairie,

Le grand fleuve t'emportera;

Ainsi mes chants, ainsi ma vie!

_Séances et Travaux de l'Académie des Sciences morales et

politiques.--Compte rendu_ par MM. Loiseau et Vergé, sous la direction

de M. Mignet, secrétaire perpétuel de l'Académie. Paraissant les mois

par cahier de 4 à 5 feuilles au moins, et formant chaque année 2 forts

volumes avec une table générale des matières.--20 fr. par an, pour

Paris; 22 fr. 50 c., pour les départements; 25 fr., pour

l'étranger.--Bureaux, rue des Poitevins, 6.

Il y a bientôt trois années que MM. Loiseau et Vergé ont entrepris de

publier mensuellement le compte rendu exact, complet et en quelque sorte

officiel des travaux de l'Académie des sciences morales et politiques:

cette publication leur imposait une tâche honorable et utile, mais

entourée de difficultés sérieuses; hâtons-nous de dite qu'ils l'ont

accomplie jusqu'à ce jour avec un discernement et un zèle que la faveur

publique a su reconnaître. Il est vrai qu'ils ont trouvé un concours

efficace dans l'Académie elle-même, qui, sentant toute l'importance d'un

recueil destiné à répandre au loin ses travaux, l'a pris sous sa

protection spéciale, en permettant qu'il parût sous ses auspices;

ajoutons que l'illustre secrétaire perpétuel de cette savante compagnie

a bien voulu en accepter la direction.

C'est ainsi que, grâce à la collaboration du nos publicistes et de nos

hommes d'État les plus éminents, qui, tous ou presque tous, ont leur

place à l'Académie, la publication de MM. Loiseau et Vergé n'a pas tardé

a conquérir, en France et à l'étranger, les suffrages des savants et de

tous ceux qui se vouent au culte des sciences morales et politiques.

Depuis lors son succès s'étend et s'affermit tous les jours. Déjà le

compte rendu de l'Académie forme une collection très-importante; c'est

une sorte d'encyclopédie à laquelle les plus belles intelligences de

notre temps viennent apporter tour à tour le tribut de leurs lumières et

de leurs travaux, dans ces diverses sciences que M. le comte Portalis

définissait naguère et si justement _les maîtresses branches des

connaissances humaines_. Pour la philosophie, MM. Cousin, Damiron et de

Rémusat; MM. Guizot, Thiers, Mignet et Michelet, pour la morale; MM.

Rossi, Passy, de Tocqueville, de Beaumont et Blanqui, pour l'économie

politique; et, enfin, pour la législation, MM. Portalis, Troplong et

Dupin; tels sont, pour ne pas les nommer tous, les hommes dont les

communications viennent enrichir les livraisons mensuelles du compte

rendu de l'Académie.

L'Académie des Sciences morales et politiques, cette institution dont la

France peut être fière, car elle nous appartient en propre, et les

étrangers nous l'envient, compte aujourd'hui dans son sein presque

toutes les notabilités parlementaires. C'est un terrain neutre où elles

viennent se réunir, sans acception de partis, et dans des vues purement

scientifiques; tout accès est rigoureusement fermé aux coteries et aux

passions politiques. Là se discutent chaque semaine, sans

arrière-pensée, avec bonne foi, et toujours dans un but d'application

pratique, les questions les plus considérables de notre temps: hier, la

liberté d'enseignement; aujourd'hui, la réforme pénitentiaire. Ces

hommes, que nous voyons si divisés ailleurs et engagés dans des luttes

ardentes au sein de nos assemblées politiques, viennent demander à la

philosophie, à la morale, à la législation, à l'histoire et à l'économie

politique, des enseignements profitables et des applications salutaires.

Ils s'étudient à propager le goût et la culture de ces sciences qui ne

sont en réalité que l'expérience appliquée à l'étude de l'homme et des

sociétés civiles, et à leur imprimer, autant que possible, cette unité

de direction et cette harmonie de doctrine qui peuvent seules les porter

au plus haut degré de perfection. C'est ainsi que l'Académie comprend sa

mission, et qu'elle contribue puissamment à l'amélioration morale et au

bien-être matériel des sociétés.

Il ne nous serait pas possible, sans excéder les limites que nous devons

nous prescrire, de jeter même un rapide coup d'oeil sur tous les

mémoires et documents réunis dans les quatre premiers volumes du compte

rendu; le nombre en est considérable; la critique pourrait signaler

plusieurs communications peu dignes assurément du figurer dans une

collection qui doit être, ce nous semble, exclusivement réservée à des

travaux d'une véritable valeur. MM. Loiseau et Vergé ont donne droit de

cité à certains mémoires qu'il eût été de bon goût d'élaguer de leur

recueil; peut-être les exigences académiques leur serviraient-elles

d'excuse; mais, à notre sens, ils ne sauraient être trop sévères dans

l'admission des mémoires qu'ils croient devoir publier; cette sévérité,

nous la leur demandons dans l'intérêt même de la dignité du corps savant

dont ils sont les organes. A côte de ces travaux vraiment nuls et

insignifiants, nous aimons à nous reporter aux communications fort

intéressantes de MM. Mignet, Cousin, Portalis et Troplong, sur divers

points de philosophie, d'histoire et de législation. La section

d'économie politique est dignement représentée dans les livraisons du

compte rendu par MM. Hippolyte Passy et Blanqui, auxquels MM. Loiseau et

Vergé ont emprunté des travaux d'une grande portée, et qui suffiraient à

eux seuls au succès de leur recueil Le compte rendu de l'Académie publie

régulièrement chaque mois: 1º un bulletin exact et détaillé de toutes

les séances; 2° le texte ou au moins l'analyse très-développée des

mémoires et autres travaux communiqués à l'Académie; 3º les rapports sur

les ouvrages présentes et sur les concours annuels, les discours

prononcés aux séances publiques et les notices biographiques lues par M.

le secrétaire perpétuel; 4° enfin, les discussions qui s'engagent entre

les membres de l'Académie dans le cours des séances ordinaires. Le

résumé de ces discussions presque toujours improvisées est, à coup sûr,

la partie la plus difficile de la lâche que MM. Loiseau et Vergé se sont

imposée; jusqu'à ce jour, ils ont su l'accomplir avec un tact et une

mesure qui méritent tous nos éloges.

L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844 · 第 10 / 14 题