ROMEO.

Ah! j'en prends à témoin cette lune argentée

Qui te montre si blanche à ma vue enchantée!...

Quelle traduction en prose, rendit jamais aussi fidèlement la tendresse

naïve et la vivacité poétique de ces doux aveux? Ne fallait-il pas un

poète pour comprendre ici et pour faire passer dans notre langue le

divin langage de l'amoureuse Juliette? Et peut-on ensuite reprocher à M.

Deschamps de n'avoir pas rendu quelques expressions singulières de son

modèle: «_Jupiter se moque du parjure des amoureux... Mais adieu la

cérémonie! (But farewell compliment!)_,» et d'autres mois semblables que

le lecteur français trouverait étrangement placés dans la bouche de

Juliette?

M. Emile Deschamps, au plus fort de la révolution romantique, avait

conçu le dessein, non-seulement de traduire Shakspere, comme il a fait,

mais de l'introduire encore sur la scène française. C'était dans cette

audacieuse intention qu'il avait d'abord traduit _Macbeth_ et _Roméo_;

il avait, pour cette seconde pièce, accepté la collaboration de M.

Alfred de Vigny, qui partageait ses sympathies shaksperiennes. Mais le

mauvais succès d'_Othello_, que l'auteur de _Chatterton_ avait arrangé

pour la scène, dissuada M. Deschamps de son premier projet. Il se

contenta donc de traduire Shakspere au lieu de le faire jouer, et alors

il relit son _Macbeth_ et son _Roméo_, voulant désormais en donner «une

traduction toute littéraire et beaucoup plus littérale au point de vue

des lecteurs et des bibliothèques, et non plus du théâtre et des

spectateurs.»

C'est cette seconde traduction que publie M. Emile Deschamps; c'est à

celle-là que son nom demeurera attaché, et nous pensons que ce doit être

tout profit pour le traducteur; car, en se rapprochant de Shakspere, il

emprunte à son modèle une plus grande part de son immortel génie.

L'Illustration, No. 0057, 30 Mars 1844 · 第 9 / 14 题