CHAPITRE IX.

D'un grand & beau Bassin qu'une enceinte de Rochers forme sur le même

Golfe dont on vient de parler: d'une grande & haute Montagne qui paroît

suspendue dans les airs: d'un Archipelague ou de plusieurs Isles

ramassées ensemble, d'une grande & haute Colomne de feu sur la Mer, &

d'un Phénomene qui avoit la figure du Soleil.

Ayant résolu d'avancer encore un peu dans le Continent, nous nous mîmes

à traverser une grande étendue toute pleine d'une espece de bruyeres, à

l'extrêmité de laquelle il y avoit de grands Côteaux tous de pierres

rouges, & le terrain étoit à peu prés de la même couleur, de sorte

qu'aprés y avoir marché quelque tems, nos souliers & nos bas étoient

tout couverts d'une grosse poussiere rouge. Dès que nous eûmes passé ces

Côteaux, nous découvrîmes d'abord de grandes Campagnes séches, & arides

& trés-sablonneuses, qui dans le lointain n'offroient à la vûe, que des

Rochers affreux, & dont quelques uns étoient si hauts, que leurs sommets

se cachoient dans les nues. Tous ces objets ralentirent si fort notre

ardeur à pénétrer plus avant, que changeant de résolution sur le champ,

nous nous tournâmes du côté de la Mer, dans le dessein de la côtoyer,

jusques à ce que nous fussions au détroit des Ours, près duquel notre

Vaisseau étoit à l'ancre. Nous enfilâmes pour cet effet une grande Valée

où le chemin étoit trés beau & trés uni: nous trouvâmes ensuite une

grande quantité d'oiseaux, d'un plumage gris mêlé d'un peu de noir, ils

étoient à peu près de la grosseur de nos Pigeons, & avoient le bec

crochu comme des Perroquets, ils se laissoient prendre à la main, de

sorte que nous en portâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Bien

tôt aprés nous parlâmes de nous en retourner au vieux monde, mais à la

pluralité des voix nous résolûmes de voir auparavant la partie

occidentale du Golphe, car nous avions remarqué qu'il s'avançoit beau

coup du côté de l'Occident. Nous partîmes donc du détroit avec un bon

Vent Nord-Est, & voguâmes fort heureusement plus de vingt quatre heures,

en portant vers l'Oüest; mais aprés le Vent venant tout d'un coup à

tomber nous eûmes un calme qui dura six heures: nous avions presque

toûjours cotoyé les terres, & nous en étions pour lors bien prés, mais

nous n'y pouvions rien distinguer à cause d'un fort gros brouillard qui

regnoit le long de cette Côte, la Mer & ce brouillard paroissant de la

même couleur: pourtant au bout de deux petites heures, il fut

entierement dissipé, & nous vîmes tout droit vis à vis de nous une

grande & vaste enceinte de Rochers, qui s'avançant dans les terres,

formoit un cercle presque entier dans lequel la mer s'insinuoit entre

deux grosses & énormes Montagnes dont la cime touchoit les nues; c'est

sans doute le plus beau & le plus grand Bassin d'eau qui soit au monde,

& où l'on pourroit mettre à couvert des Vents, comme dans un seur &

magnifique Port, plus de trois cens cinquante Vaisseaux fort à l'aise;

l'entrée peut avoir quinze cens pas de largeur: les montagnes de

l'enceinte sont d'une mediocre hauteur, & d'une Roche presque blanche,

où il y a tout autour de distance en distance de grands trous en forme

de fenêtres d'Eglise, qui percent tout au travers, & par où l'on peut

voir la campagne de l'autre côté: tout cela vû du lieu où nous étions,

faisoit la plus belle perspective qu'on se puisse imaginer; les deux

grosses Montagnes de l'entrée paroissoient toutes couvertes jusqu'au

sommet de mousse verte. J'entrai moi sixiéme avec la chaloupe dans ce

beau Bassin, nous y vîmes tout autour dans des trous du Roc plusieurs

nids d'Oiseaux; l'eau en étoit trés claire, & il nous parut qu'il étoit

par tout extrêmement profond. Le Vent s'étant relevé, se tourna tout

droit Est, & ayant continué notre route deux ou trois heures, nous nous

trouvâmes entre deux bancs de sable fort longs, où il y avoit si peu

d'eau, que nous eûmes toutes les peines du monde à en sortir: enfin nous

nous en tirâmes heureusement, nous découvrîmes sur notre gauche au

milieu de la Mer, un assemblage de Rochers qui formoient ensemble une

grosse masse; il y en avoit un, qui en penchant extraordinairement,

poussoit une fort longue pointe vers le Nord: il avoit en bas un peu au

dessus de l'eau, une trés grande échancrure ou enfoncement, sous lequel

la Mer entroit fort avant, & comme il regnoit alors une exhalaison

épaisse comme un nuage autour du pied de ces Rochers, il étoit

impossible de voir de loin la partie, qui l'attachoit à eux, de sorte

qu'il nous sembla suspendu en l'air, jusques à ce que nous l'eussions

consideré de plus prés; ce Roc me parut trés digne d'attention, il est

impossible qu'avec le tems, il ne tombe dans la Mer entraîné par son

propre poids: Je remarquai que tout autour de ces Rochers, l'eau étoit

épaisse & verte, & semblable en quelque maniere à un Marais. Nous étions

à peine à une demie lieue de là que le Vent se renforça extrêmement, &

nous fit voguer avec tant de rapidité, que nous fûmes bien-tôt en vûe

d'un fort grand nombre de petites Isles fort proches les unes des

autres; j'en comptai avec le secours de mes Lunettes jusques à

vingt-cinq; elles paroissoient toutes vertes comme des Prairies, nous

mîmes pied à terre dans celle qui étoit la plus proche de nous, parce

que nous vîmes sur ses bords une prodigieuse quantité de coquillages,

nous y trouvâmes beaucoup de cette espece de petites huitres, dont j'ai

parlé dans le Chapitre sixiéme. Nous ne jugeâmes pas à propos de nous

hasarder plus avant entre ces Isles, car comme elles étoient fort

serrées, il y avoit une infinité de brisans, & des eaux tournoyantes que

nous crûmes être autant de gouffres trés dangereux. Nous les laissâmes

donc à gauche, & au bout de quinze heures, nous fûmes dans le fonds le

plus Occidental du Golphe; la Côte étoit fort haute, & nous nous

encrâmes dans une encoignure qu'il y avoit pour estre à couvert des

Vents, car il nous sembla estre menacez d'une prochaine tempête, & de

fait, bien-tôt aprés de gros & noirs nuages obscurcirent l'air de telle

maniere qu'il faisait presque nuit, & comme j'en considerois un qui

étoit d'une forme singuliere, il s'ouvrit tout d'un coup & offrit à mes

yeux un feu trés brillant de figure circulaire, comme le Soleil, mais

qui paroissoit prés d'une fois plus grand; ce Phenomene fit dans

l'espace de quelques minutes trois ou quatre mouvemens précipitez du

Nord au Sud. Dans ce même tems j'aperçus sur le bord de l'Horison, une

longue suite de nuages, dont une partie vint insensiblement à tomber en

ligne perpendiculaire jusques sur la Mer, sans pourtant se détacher des

autres: c'étoit une vapeur trés claire & trés transparente que le Vent

poussoit peu à peu vers nous: quand elle fut plus proche, elle parut de

la couleur d'un feu pâle, & ressembloit ainsi à une grande & haute

colomne de feu, qui touchant d'une extrêmité la Mer, & de l'autre les

nues, se mouvoit sur la surface des eaux: au bout d'un quart d'heure

elle s'évanouit, & il n'en resta plus qu'une legere fumée, qui fut

bien-tôt tout à fait dissipée; cependant, le feu circulaire se faisoit

voir de tems en tems dans les intervalles des nuages, & forma peu aprés

dans l'air un trés bel Arc composé de deux couleurs, savoir d'un jaune

clair, & d'un verd qui tiroit un peu sur le bleu. Cet Arc se

reflechissant dans la Mer, faisoit un cercle parfait, d'une beauté

extraordinaire; mais le Vent se renforçant extrêmement, la Mer devint

fort grosse, & les vagues se venoient briser sur la Côte, avec une

furieuse impetuosité; de sorte qu'il sembloit que tous les Vents fussent

déchaînez, aussi eûmes nous une effroyable tempête qui fit dans trés-peu

de tems disparoître ce bel Arc & le Phénomene qui le formoit. Nous nous

trouvâmes bienheureux d'être postez comme nous l'étions, à couvert de

l'effort des Vents. Aprés que cette tempête fut passée, & que l'air se

fut éclairci, je montai sur la Côte pour voir tous les environs, mais

rien ne s'offrit à mes yeux que Roches sur Roches & Montagnes sur

Montagnes, dont les sommets & les intervalles étoient tout couverts de

neige: en un mot, c'étoit un Pays d'une sécheresse & d'une sterilité

surprenante, & où le froid se devoit faire sentir d'une maniere

excessive. M'y étant avancé environ mille pas, je vis sortir d'un trou

qui étoit au pied d'une coline, une espece de Renard, mais beaucoup plus

gros que les Renards ordinaires: tout son poil étoit presque roux, il

avoit le bout du nez & les quatre pates blanches jusques au dessus de la

jointure: il vint sans s'effrayer brouter une sorte de mousse blanche

qui étoit à vingt pas de moi, c'étoit une femelle, car un moment aprés

cinq ou six de ses petits, tous marquez comme elle, sortirent du même

trou & vinrent aussi brouter autour d'elle: mais quelques-uns de mes

Compagnons étans survenus au même endroit, tous ces animaux

s'épouvanterent, & s'enfuirent précipitamment dans leur tanniere.

Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde · 第 13 / 21 题