CHAPITRE VIII.

D'une belle & spacieuse Plaine fermée de trois grands Côteaux; d'une

Plante trés-belle & trés-singuliere; de quelques mazures, des curieux

restes d'une anciene Muraille, dans le voisinage de la Mer: d'un

merveilleux Echo: de l'Oiseau couronné qui fait son nid sous terre.

Comme j'avois vû par le moyen de mes Lunettes d'approche, que de l'autre

côté du Golfe le Païs étoit beaucoup moins montagneux & plus beau,

j'engageai quelques-uns de mes Compagnons de voyage à y faire quelques

courses avec moi, ce que nous executâmes bien-tôt après. Nous trouvâmes

d'abord un terrain assez plat & uni, mais pierreux, & il me sembla qu'on

en auroit pû tirer des pierres fort propres à bâtir; j'y vis même de

lieu en lieu de grands trous presque comblez, qu'on auroit pû prendre

pour des carrieres: nous avions pour lors vis à vis de nous un grand

Côteau qui nous bornoit la vûe, je montai sur une éminence, pour voir si

je pourrois découvrir ce qui étoit au delà, & j'apperçûs trois grands

côteaux qui faisoient un angle irrégulier, & renfermoient une belle &

spacieuse Plaine. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à y descendre, elle

étoit si parfaitement plate dans toute son étendue, qu'on n'y pouvoit

pas remarquer la moindre hauteur, ni le moindre enfoncement; l'herbe

dont elle étoit couverte, étoit alors toute humide, comme si une

abondante rosée étoit tombée depuis peu dessus: J'aperçûs le long des

Côteaux une infinité de longues rayes blanches, brillantes comme du vif

argent, qui se croisoient de cent façons, de haut en bas & de bas en

haut; je m'en aprochai, & je vis de tous côtez une espece de limaçons

quatre fois plus gros que ceux de nos Climats, qui portoient sur leur

dos une coquille d'un trés beau verd; ils avoient le corps noir, la

queuë longue, & une petite tête sans cornes, ils laissoient en se

glissant sur la terre une trace de grosse écume blanche qui faisoit ces

longues rayes dont je viens de parler. Ils rongeoient trés volontiers

une Plante qui croissoit dans cette Plaine, & qui est si belle & si

singuliere qu'elle mérite bien d'être décrite ici. Elle s'éleve au

dessus de terre à la hauteur d'environ une coudée, & jette vingt-cinq ou

trente feuilles fort serrées par en bas, mais qui s'élargissent

considérablement par en haut: ces feuilles sont de la largeur d'un empan

avec des pointes tout autour aussi dures & aigues que des épines; elles

sont d'un trés-beau verd pâle, & pleines de grandes veines du plus bel

aurore qu'on puisse voir: Nous en arrachâmes quelques-unes, mais avec

assez de peine, à cause des pointes dont elles sont armées, & nous fûmes

surpris de voir que leur racine avoit la véritable figure d'un melon, la

peau d'un gris brun divisée par côtes, & rude au toucher comme du

chagrin; le dedans étoit une chair molle, blanchâtre, spongieuse & d'une

odeur desagréable, ce qui nous empêcha d'en goûter; mais s'il n'y a rien

de bon à manger, on y trouve de quoi satisfaire la vûë: J'ai vû plus de

cent de ces limaçons ronger une seule de ces Plantes. On en verra le

dessein tiré d'aprés nature à la figure F.

[Illustration]

Il y avoit à un coin de cette Plaine, c'est à dire, à l'Angle qui étoit

du côté de la Mer, une sortie par une voûte de pierre, mais si basse

qu'il se falloit presque mettre en double pour y passer; on arrivoit par

là dans un grand espace tout pavé de belles pierres brunes semblables à

du grez & larges d'environ trois pieds. A quelques cent pas de là, on

voyoit dans un lieu plein de sable & de gravier les restes d'une Tour,

tout auprés de laquelle paroissoit comme enfoncée dans la terre, une

grande pierre ronde de figure convexe comme un gros Globe, qui avoit sur

sa superficie trois étoiles sur une même ligne representées en bosse; je

ne pouvois m'imaginer ce que ce pouvoit être; cette pierre étoit à un

bout des ruines d'une longue muraille, qui s'étendoit jusques à la Mer;

cette muraille avoit du moins trois pieds & demi d'épaisseur, mais elle

ne s'élevoit plus au dessus de terre, qu'à la hauteur d'un bon demi

pied; il en étoit pourtant resté un pan près de la Mer qui venoit

jusqu'à la ceinture, & dans lequel étoit enchassée une grande piece de

marbre rouge en forme d'exagone, où l'on voyoit gravez un angle avec une

espece de Serpent au milieu, & tout autour de certains ornemens &

contours bisarres:

[Illustration]

Je remarquai que les pierres de la Tour & de la muraille étoient jointes

si prés, qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il y eût jamais eu ni chaux

ni ciment. Quoique pendant tout le temps que nous avons été dans ces

Climats nous n'ayons rencontré aucun habitant, il est hors de doute

qu'il doit y en avoir eu, toutes ces choses en sont des preuves

incontestables, & je me le persuade d'autant plus que j'y ai vû

plusieurs endroits à mon sens fort propres à cultiver, & que le froid

n'y est pas insuportable. Nous découvrîmes par hasard prés de ces

mazures un merveilleux Echo, car en frappant d'une pierre sur une Roche,

le coup se répetoit jusques à six, sept, & huit fois le long du rivage;

au reste, on pourroit faire dans cet endroit un trés-bon Port de Mer. En

avançant toûjours le long de la Côte, nous vinmes à une grande Plage qui

avoit bien trois lieues d'étendue: elle étoit semée de petits bancs de

sable, & il y avoit au milieu une jolie petite Isle longue & étroite,

toute pleine de roseaux fort verds, & dont les bords étoient tous

couverts de coquillages. Quoiqu'il n'y en eût pas un seul du côté où

nous étions, aprés cette Plage, la Mer faisoit un grand coude dans les

terres, dans le fonds duquel étoient trois hautes Montagnes; celle du

milieu qui étoit la plus haute s'avançoit si fort sur le rivage, qu'elle

ne laissoit guéres plus de trois pieds de terrain pour passer à côté;

elle avoit du côté de la Mer un grand trou ou enfoncement, comme une

profonde Grote, ou je vis deux squelettes d'animaux à quatre pieds;

aprés les avoir bien examinez, je jugeai que ce devoit être des

squelettes d'Ours, mais qui avoient été d'une monstrueuse grosseur: l'un

occupoit l'entrée & empêchoit presque le passage, l'autre étoit tout à

fait dans le fonds, & je trouvai entre ses côtes un gros nid d'oiseaux,

avec quelques oeufs: dans cet endroit, nous laissâmes sur nôtre gauche

la Mer & ces Montagnes, & entrâmes à droite plus avant dans les terres;

c'étoit un Pays sablonneux presque tout couvert d'une espece de mousse

blanche, & de lieu en lieu on voyoit la terre élevée par petits

monceaux, comme dans les champs où il y a des taupes, mais je ne pûs

découvrir quelle sorte d'animaux c'étoit: Nous voyions alors devant nous

un gros Ruisseau, formé sans doute par les neiges fonduës qui coulent

abondamment des Montagnes voisines, & comme il nous étoit impossible de

le passer, nous fûmes obligez de prendre un assez long détour, & même de

marcher longtemps le long d'un Côteau dans une neige molle & demi

fondue: mais ce qui nous donnoit courage d'avancer, c'étoit une belle &

grande Prairie qui étoit presque vis à vis de nous toute semée de

petites fleurs jaunes, & bornée d'une longue hauteur, où l'on voyoit

comme un petit bocage d'arbustes fort verds; ces fleurs jaunes

exhaloient une odeur trés-agréable, & comme je m'amusois à les

considerer, un gros oiseau sortit tout d'un coup d'entre les arbustes,

qui sans s'effrayer se vint poser à trente pas de nous; il étoit à peu

près de la grandeur d'une Oye, & marchoit fierement comme un Coq, la

tête haute, & haussant fort les pieds à chaque pas; ses serres

paroissoient grandes & pointues, son plumage étoit gris, & n'avoit

presque point de queue; il portoit sur la tête un gros bouquet de plumes

noires & blanches, & fort hautes, qui s'élargissant en rond par en haut,

ressembloient assez à une grande couronne; son bec étoit rouge, gros &

court. Aprés qu'il eut fouillé quelque peu de tems dans la Prairie, il

prit dans son bec plusieurs herbes, & s'envola vers la hauteur: je le

suivis de l'oeil, & le vis entrer au bas dans un trou; je m'avançai

promptement & remarquai que ce trou étoit profond, & alloit fort en

tournant dans la terre; j'inferai de là qu'il y avoit son nid, &

d'autant plus, que j'en aperçûs encore quelques autres aussi profonds &

de la même façon en bas, le long de la hauteur; mais nous ne vîmes plus

l'oiseau, ni aucun autre de son espece.

Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde · 第 12 / 21 题