D'une belle & spacieuse Plaine fermée de trois grands Côteaux; d'une
Plante trés-belle & trés-singuliere; de quelques mazures, des curieux
restes d'une anciene Muraille, dans le voisinage de la Mer: d'un
merveilleux Echo: de l'Oiseau couronné qui fait son nid sous terre.
Comme j'avois vû par le moyen de mes Lunettes d'approche, que de l'autre
côté du Golfe le Païs étoit beaucoup moins montagneux & plus beau,
j'engageai quelques-uns de mes Compagnons de voyage à y faire quelques
courses avec moi, ce que nous executâmes bien-tôt après. Nous trouvâmes
d'abord un terrain assez plat & uni, mais pierreux, & il me sembla qu'on
en auroit pû tirer des pierres fort propres à bâtir; j'y vis même de
lieu en lieu de grands trous presque comblez, qu'on auroit pû prendre
pour des carrieres: nous avions pour lors vis à vis de nous un grand
Côteau qui nous bornoit la vûe, je montai sur une éminence, pour voir si
je pourrois découvrir ce qui étoit au delà, & j'apperçûs trois grands
côteaux qui faisoient un angle irrégulier, & renfermoient une belle &
spacieuse Plaine. Nous n'eûmes pas beaucoup de peine à y descendre, elle
étoit si parfaitement plate dans toute son étendue, qu'on n'y pouvoit
pas remarquer la moindre hauteur, ni le moindre enfoncement; l'herbe
dont elle étoit couverte, étoit alors toute humide, comme si une
abondante rosée étoit tombée depuis peu dessus: J'aperçûs le long des
Côteaux une infinité de longues rayes blanches, brillantes comme du vif
argent, qui se croisoient de cent façons, de haut en bas & de bas en
haut; je m'en aprochai, & je vis de tous côtez une espece de limaçons
quatre fois plus gros que ceux de nos Climats, qui portoient sur leur
dos une coquille d'un trés beau verd; ils avoient le corps noir, la
queuë longue, & une petite tête sans cornes, ils laissoient en se
glissant sur la terre une trace de grosse écume blanche qui faisoit ces
longues rayes dont je viens de parler. Ils rongeoient trés volontiers
une Plante qui croissoit dans cette Plaine, & qui est si belle & si
singuliere qu'elle mérite bien d'être décrite ici. Elle s'éleve au
dessus de terre à la hauteur d'environ une coudée, & jette vingt-cinq ou
trente feuilles fort serrées par en bas, mais qui s'élargissent
considérablement par en haut: ces feuilles sont de la largeur d'un empan
avec des pointes tout autour aussi dures & aigues que des épines; elles
sont d'un trés-beau verd pâle, & pleines de grandes veines du plus bel
aurore qu'on puisse voir: Nous en arrachâmes quelques-unes, mais avec
assez de peine, à cause des pointes dont elles sont armées, & nous fûmes
surpris de voir que leur racine avoit la véritable figure d'un melon, la
peau d'un gris brun divisée par côtes, & rude au toucher comme du
chagrin; le dedans étoit une chair molle, blanchâtre, spongieuse & d'une
odeur desagréable, ce qui nous empêcha d'en goûter; mais s'il n'y a rien
de bon à manger, on y trouve de quoi satisfaire la vûë: J'ai vû plus de
cent de ces limaçons ronger une seule de ces Plantes. On en verra le
dessein tiré d'aprés nature à la figure F.
[Illustration]
Il y avoit à un coin de cette Plaine, c'est à dire, à l'Angle qui étoit
du côté de la Mer, une sortie par une voûte de pierre, mais si basse
qu'il se falloit presque mettre en double pour y passer; on arrivoit par
là dans un grand espace tout pavé de belles pierres brunes semblables à
du grez & larges d'environ trois pieds. A quelques cent pas de là, on
voyoit dans un lieu plein de sable & de gravier les restes d'une Tour,
tout auprés de laquelle paroissoit comme enfoncée dans la terre, une
grande pierre ronde de figure convexe comme un gros Globe, qui avoit sur
sa superficie trois étoiles sur une même ligne representées en bosse; je
ne pouvois m'imaginer ce que ce pouvoit être; cette pierre étoit à un
bout des ruines d'une longue muraille, qui s'étendoit jusques à la Mer;
cette muraille avoit du moins trois pieds & demi d'épaisseur, mais elle
ne s'élevoit plus au dessus de terre, qu'à la hauteur d'un bon demi
pied; il en étoit pourtant resté un pan près de la Mer qui venoit
jusqu'à la ceinture, & dans lequel étoit enchassée une grande piece de
marbre rouge en forme d'exagone, où l'on voyoit gravez un angle avec une
espece de Serpent au milieu, & tout autour de certains ornemens &
contours bisarres:
[Illustration]
Je remarquai que les pierres de la Tour & de la muraille étoient jointes
si prés, qu'il n'y avoit nulle apparence qu'il y eût jamais eu ni chaux
ni ciment. Quoique pendant tout le temps que nous avons été dans ces
Climats nous n'ayons rencontré aucun habitant, il est hors de doute
qu'il doit y en avoir eu, toutes ces choses en sont des preuves
incontestables, & je me le persuade d'autant plus que j'y ai vû
plusieurs endroits à mon sens fort propres à cultiver, & que le froid
n'y est pas insuportable. Nous découvrîmes par hasard prés de ces
mazures un merveilleux Echo, car en frappant d'une pierre sur une Roche,
le coup se répetoit jusques à six, sept, & huit fois le long du rivage;
au reste, on pourroit faire dans cet endroit un trés-bon Port de Mer. En
avançant toûjours le long de la Côte, nous vinmes à une grande Plage qui
avoit bien trois lieues d'étendue: elle étoit semée de petits bancs de
sable, & il y avoit au milieu une jolie petite Isle longue & étroite,
toute pleine de roseaux fort verds, & dont les bords étoient tous
couverts de coquillages. Quoiqu'il n'y en eût pas un seul du côté où
nous étions, aprés cette Plage, la Mer faisoit un grand coude dans les
terres, dans le fonds duquel étoient trois hautes Montagnes; celle du
milieu qui étoit la plus haute s'avançoit si fort sur le rivage, qu'elle
ne laissoit guéres plus de trois pieds de terrain pour passer à côté;
elle avoit du côté de la Mer un grand trou ou enfoncement, comme une
profonde Grote, ou je vis deux squelettes d'animaux à quatre pieds;
aprés les avoir bien examinez, je jugeai que ce devoit être des
squelettes d'Ours, mais qui avoient été d'une monstrueuse grosseur: l'un
occupoit l'entrée & empêchoit presque le passage, l'autre étoit tout à
fait dans le fonds, & je trouvai entre ses côtes un gros nid d'oiseaux,
avec quelques oeufs: dans cet endroit, nous laissâmes sur nôtre gauche
la Mer & ces Montagnes, & entrâmes à droite plus avant dans les terres;
c'étoit un Pays sablonneux presque tout couvert d'une espece de mousse
blanche, & de lieu en lieu on voyoit la terre élevée par petits
monceaux, comme dans les champs où il y a des taupes, mais je ne pûs
découvrir quelle sorte d'animaux c'étoit: Nous voyions alors devant nous
un gros Ruisseau, formé sans doute par les neiges fonduës qui coulent
abondamment des Montagnes voisines, & comme il nous étoit impossible de
le passer, nous fûmes obligez de prendre un assez long détour, & même de
marcher longtemps le long d'un Côteau dans une neige molle & demi
fondue: mais ce qui nous donnoit courage d'avancer, c'étoit une belle &
grande Prairie qui étoit presque vis à vis de nous toute semée de
petites fleurs jaunes, & bornée d'une longue hauteur, où l'on voyoit
comme un petit bocage d'arbustes fort verds; ces fleurs jaunes
exhaloient une odeur trés-agréable, & comme je m'amusois à les
considerer, un gros oiseau sortit tout d'un coup d'entre les arbustes,
qui sans s'effrayer se vint poser à trente pas de nous; il étoit à peu
près de la grandeur d'une Oye, & marchoit fierement comme un Coq, la
tête haute, & haussant fort les pieds à chaque pas; ses serres
paroissoient grandes & pointues, son plumage étoit gris, & n'avoit
presque point de queue; il portoit sur la tête un gros bouquet de plumes
noires & blanches, & fort hautes, qui s'élargissant en rond par en haut,
ressembloient assez à une grande couronne; son bec étoit rouge, gros &
court. Aprés qu'il eut fouillé quelque peu de tems dans la Prairie, il
prit dans son bec plusieurs herbes, & s'envola vers la hauteur: je le
suivis de l'oeil, & le vis entrer au bas dans un trou; je m'avançai
promptement & remarquai que ce trou étoit profond, & alloit fort en
tournant dans la terre; j'inferai de là qu'il y avoit son nid, &
d'autant plus, que j'en aperçûs encore quelques autres aussi profonds &
de la même façon en bas, le long de la hauteur; mais nous ne vîmes plus
l'oiseau, ni aucun autre de son espece.