L'auteur & ses Compagnons font voile pour le vieux monde; ils trouvent
quelque tems aprés dans leur chemin un effroyable Ecueil; ils arrivent
au Cap de Bonne-Esperance, avanture extraordinaire arrivée à l'auteur
quelques jours aprés avoir mis pied à terre.
Quoique par les diverses courses que nous avions faites dans les Terres
Antarctiques, nous n'eussions pas penetré fort avant dans le Païs, nous
en avions pourtant assez vû pour juger aisément de tout le reste; &
comme par plusieurs raisons il n'y avoit pas lieu d'y pouvoir séjourner
plus long-tems, nous nous préparâmes à partir au plûtôt, pour retourner
au vieux monde. Nous résolûmes de nous rendre au cap de Bonne-Esperance:
nous fimes donc voile avec un bon Vent d'Ouest, qui nous fit sortir en
peu de tems du Golfe & du Détroit; nous portions toutes nos voiles, &
parce que le Vent étoit fort, nous faisions beaucoup de chemin en peu
d'heures; nous prîmes hauteur & trouvâmes soixante & deux degrez six
minutes de latitude Meridionale, & pour lors nous revîmes le Soleil pour
la premiere fois, il étoit environ midi. A peu prés vers les trois
heures, nous nous trouvâmes entre deux courans trés rapides, ce qui nous
fit craindre qu'il n'y eût aux environs quelque dangereux écueil, je
pris mes Lunettes d'aproche, & je vis une infinité de pointes de Roches
au dessus de l'eau, au milieu desquelles se rendoient de divers endroits
plusieurs gros courans, qui par leur impétuosite y élevoient une grosse
& bouillonnante écume: nous prîmes toutes les précautions imaginables,
cependant notre Vaisseau étoit entré à moitié dans un de ces courans,
mais un coup de gouvernail donné à propos nous en retira, & nous eûmes
enfin le bonheur de sortir d'un pas si dangereux sans aucun autre
accident, & nous arrivâmes heureusement au Cap de Bonne-Esperance au
bout de quelques jours à dix heures du matin, le cinquiéme de Juillet
mil sept cens quatorze. En entrant dans la maison où j'allois loger,
j'apris qu'on venoit d'enterrer un jeune homme, qui depuis quatre ou
cinq semaines étoit venu de Batavia. Quand on m'eut dit son nom, je me
souvins d'abord qu'il avoit été de ma particuliere connoissance & un de
mes bons amis; je m'informai donc trés exactement de toutes les
particularitez de sa mort. Ayant un soir regalé cinq ou six de ses amis,
& bû avec eux un peu plus que de raison, il fut attaqué vers la minuit
d'un trés violent mal de tête accompagné de fort vives douleurs dans
tous ses membres: il monta à sa chambre & se mit au lit, & environ une
heure aprés quelqu'un étant allé voir s'il n'auroit point besoin de
quelque chose, il fut trouvé roide mort; on le garda seulement deux
jours, & puis on l'enterra; pour lors il me revint heureusement en
memoire, qu'il m'avoit conté autrefois, qu'étant âgé de dix ou douze
ans, il étoit tombé en léthargie dans la maison de ses pere & mere, &
qu'il avoit resté trois jours & trois nuits sans donner la moindre
marque de vie; je m'en allai donc sans perdre un moment de tems demander
la permission de le déterrer, ce que j'obtins facilement. Je voulus me
transporter moi-même au Cimetiere, je fis ouvrir la fosse & le cercueil
en toute diligence, puis on le porta dans la maison où il fut mis dans
un bon lit bien chaud. Je remarquai qu'il n'avoit pas cette grande
pâleur que les corps morts ont d'ordinaire, & que même il avoit une
espece de petite rougeur au milieu de la joue gauche: il resta plus de
six heures sans faire le moindre mouvement, & je voulus toûjours
cependant demeurer au chevet de son lit: il fit enfin un trés petit
soupir, & sur le champ je lui voulus donner une cuillerée d'une
excellente liqueur que j'avois fait apporter exprés, mais ses dents
étoient si serrées que je n'en pûs faire entrer une seule goute. Peu
aprés il souleva un peu le bras gauche, & je lui remis la cueillere
entre les dents que j'entr'ouvris assez pour le faire avaller, & de fait
il avalla quelque chose, & ouvrit un moment aprés les yeux, mais sans
avoir aucune connoissance: enfin, il revint tout à fait à lui, & aprés
m'être fait connoître, & lui avoir conté en peu de mots tout ce qui
s'étoit passé, il me témoigna toute la reconnoissance possible du grand
service que je venois de lui rendre, & s'étonna fort de ce que son hôte
l'avoit fait enterrer si promtement: Il me dit ensuite qu'il avoit un
Valet, qui par sa mort prétendue, étoit sans doute resté le maître de
quelques bijoux, d'une somme assez considérable d'argent monnoyé & de
quelques Marchandises qu'il avoit. Je le fis chercher, mais il ne se
trouva point; sans doute que dès le moment qu'il apprit que son Maître
pourroit bien n'être pas mort, il avoit trouvé le moyen de s'évader, ou
de se cacher si bien, qu'il ne fut pas possible de le découvrir, quelque
exacte perquisition ou recherche qu'on pût faire; de cette maniere ce
pauvre jeune homme se voyoit dénué de toutes choses, ses habits même ne
furent pas trouvez. J'avois heureusement au Cap un homme de ma
connoissance, avec qui j'avois autrefois fait quelques affaires; il
voulut bien à ma recommandation lui avancer ce dont il avoit besoin:
Comme on attendoit au premier jour des Vaisseaux de la Compagnie
Orientale qui devoient passer au Cap, pour ensuite s'en retourner en
Hollande, nous résolûmes de nous y en aller ensemble. Ils arriverent au
bout de trois semaines, & quelques jours aprés nous nous embarquâmes, &
par la grace de Dieu nous vinmes heureusement à Amsterdam.