Du grand Promontoire ou Cap qui est toûjours couvert de nuages; du
miraculeux Jet d'eau qu'on y voit; de la grande & profonde Caverne sur
laquelle passe un gros & large Torrent. Combat extraordinaire entre deux
Ours blancs & trois Veaux marins.
Dans moins de deux heures la Mer fut toute couverte de glaces, & nous
fimes une continuelle manoeuvre pour les éviter autant qu'il nous étoit
possible; il y en avoit une qui étoit éloignée de nous d'environ cinq ou
six portées de mousquet, d'une grandeur si énorme, qu'elle paroissoit
une petite Isle, & venant à se rompre en piéces, elle fit plus de bruit
en s'éclatant qu'une batterie de plusieurs canons qui auroient fait feu
tout à la fois; mais ces glaces diminuant insensiblement de nombre, nous
nous en trouvâmes heureusement tout à fait dégagez; mais peu de tems
aprés nous fûmes surpris d'un calme qui dura quinze heures; toute la
surface de la Mer étoit plus unie qu'une glace de miroir. A une bonne
lieue de l'endroit où nous fûmes contraints de rester pour attendre le
Vent, il y avoit une grosse Roche à trois pointes que nous allâmes
reconnoître avec la chaloupe; elle étoit entourée d'un petit terrain,
large de dix ou douze pieds, tout bordé le long de l'eau de grandes
herbes fort larges, & couvert jusqu'au pied de la montagne de
coquillages, entre lesquels nous trouvâmes une grande quantité de
petites huitres, dont les écailles étoient fort noires. Nous en ouvrîmes
quelques-unes qui étoient d'un goût excellent, ce qui fut cause que nous
en emportâmes à bord autant qu'il nous fut possible. Nous eûmes la
curiosité de grimper au haut de cette Roche; sa cime étoit une espece de
plate-forme entre trois pointes, sur laquelle nous vîmes plusieurs
plumes d'oiseau éparses çà & là. Nous découvrîmes dans des trous
quelques nids qui n'étoient qu'un entrelassement de mousse, d'herbes &
de plumes; il n'y avoit en tout que deux oeufs aussi blancs, mais
considérablement plus gros que des oeufs de poule; le blanc en étoit
d'un verd pâle, & le jaune d'un rouge noir: sans une certaine accreur
qu'ils laissoient dans la gorge, ils auroient été assez bons à manger;
il n'y avoit pas long-temps que nous étions rentrez dans le Vaisseau,
qu'un petit vent commença à s'élever: nous nous en prévalûmes d'abord,
mais dans peu d'heures il se renforça de telle sorte, que nous
craignîmes d'avoir une rude tempête; c'étoit le même Vent que nous
avions eu auparavant; nous en fûmes pourtant quites pour la peur; Nous
voguions pour lors avec tant de rapidité, que nous faisions beaucoup de
chemin dans une heure. En jettant la vûe sur le bord de l'horison, nous
vîmes du côté de l'Oüest comme un grand & gros nuage qui sembloit
toucher la Mer, mais nous en approchant toûjours, nous découvrîmes un
Cap, dont les terres étoient fort hautes, au dessus duquel il y avoit
d'épais nuages à perte de vûë. Comme nous avions dessein, avant de
retourner dans le vieux monde, de faire encore quelques nouvelles
découvertes, nous allâmes jetter l'Ancre dans l'endroit le plus commode,
pour aller à terre; c'étoit une douce pente par laquelle nous montâmes
aisément: étant parvenus, en haut, nous trouvâmes une grande quantité de
cailloux & de petites pierres, tout le terrain étoit sablonneux &
pierreux, & nous ne pouvions pas étendre notre vûe fort loin, parce qu'à
cette extrêmité du Cap le Païs alloit insensiblement en montant. Quand
nous fûmes arrivez à la plus grande hauteur, nous découvrîmes de grandes
Plaines à perte de vûe coupées de plusieurs petits Lacs, & bornées dans
le lointain de grandes & hautes montagnes couvertes de neige & fort
transparentes, assez prés de nous, & tout vis à vis il y avoit deux
petites colines derriere lesquelles on appercevoit bondir rapidement
dans les airs, un gros Jet d'eau, semblable à une belle & grande
colonne, qui se couronnant d'une grosse écume, retomboit autour
d'elle-même par une infinité de petits Ruisseaux, qui se réduisans
bien-tôt comme dans une grosse poussiere d'eau, retomboient en bas: du
lieu où nous étions, nous ne pouvions voir d'où il sortoit; c'est
pourquoy précipitans nos pas, nous nous avançâmes au-delà des colines, &
trois Jets d'eau se présentérent à notre vue, qui sortoient de trois
petites Roches, disposées en triangle au milieu d'un gros amas de
rocaille & de cailloux: Le plus grand qui étoit celui que nous avions
aperçû d'abord, s'élevoit dans les airs environ à la hauteur de deux
cens cinquante pieds, mais les deux petits en passoient à peine sept à
huit: leurs eaux en retombant en terre formoient une petite Riviere, qui
aprés avoir serpenté neuf cens ou mille pas, s'alloit jetter dans un des
Lacs dont je viens de parler: l'eau en étoit trés-claire & trés-bonne à
boire; l'air étoit fort temperé, & il faut de necessité que l'extrême
froid se fasse sentir encore plus tard dans ces Contrées. On doit
remarquer que ces Lacs se communiquant tous par des Ruisseaux qui
coulent des uns dans les autres, nous ne pouvions par conséquent avancer
dans le Païs qu'en faisant de longs détours: c'est pourquoy nous les
laissâmes sur la gauche & prîmes un peu sur la droite; tout y étoit
jusques là si sec & si aride, qu'il n'y croissoit pas la moindre herbe
ni le plus petit arbuste. Un grand Vent de terre commença pour lors à
souffler avec une telle véhémence & faisoit élever tant de sable & de
poussiére, que nous étions contraints de nous arrêter de tems en tems, &
de fermer les yeux de peur d'être aveuglez: mais heureusement cela passa
bien tôt, & nous entrâmes dans un fonds, dont le terrain, étoit fort
noir & couvert par tout d'une petite plante longue & mince, avec des
noeuds comme des cannes; elle croissoit en rampant fort loin sur la
terre, & jettoit d'espace en espace un petit bouquet de graines d'un
trés-beau jaune: cette Plante étoit fort jolie. Aprés y avoir marché
cinq ou six cens pas, nous entendîmes un bruit comme celui d'une grande
chûte d'eau, & de fait nous vîmes bien-tôt après un gros torrent, qui
sortant d'entre deux Rochers trés hauts se précipitoit en bas à la
hauteur de plus de trois cens pieds, & formoit ensuite une petite
Riviere, qui roulant ses eaux avec une extrême rapidité, entraînoit avec
elle une trés-grande quantité de pierres & de cailloux. Comme nous
considerions de quelle maniere nous la pourrions passer, nous aperçûmes
à côté d'une petite hauteur une descente au bas de laquelle il y avoit
une espece de Buisson; c'étoit de petits arbustes fort serrez qui
étoient armez d'épines avec de petites feuilles trés-rouges, ils nous
cachoient en partie l'entrée d'une Caverne; nous balançâmes quelque
tems, n'osant pas d'abord nous hazarder dans un lieu qui pouvoit nous
être fatal, mais les deux plus hardis des nôtres y étant entrez, nous
suivîmes tous, & aprés avoir marché quelque tems dans l'obscurité, nous
découvrîmes tout d'un coup un trés-grand & trés-spacieux sous terrain,
divisé en diverses grandes Voûtes de differentes hauteurs, toutes
taillées par la Nature dans le Roc: il y en avoit quelques-unes plus
hautes & plus vastes que celles des plus grandes Eglises; de grosses
Roches disposées à distances inégales soûtenoient ces lourdes & énormes
masses de pierre; la lumiere y entroit par en haut au travers d'un grand
nombre d'ouvertures, dont les unes étoient en long comme des fentes ou
grandes crevasses, & les autres presque rondes ou quarrées, d'où
pendoient des herbes à longue tige, dont les feuilles étoient grandes
comme celles de figuier: Il y a apparence que l'air chaud qu'on
respiroit dans cette Caverne, contribuoit beaucoup à les faire croître;
la plus grande & la plus haute de toutes ces Voûtes étoit depuis le haut
jusques au bas toute marquetée de noir & de blanc; les marques noires
étoient beaucoup plus grandes que les blanches, mais les blanches
brilloient comme du cristal; & comme elle avoit en haut vers le milieu,
une fort grande ouverture ronde, cela faisoit un charmant effet: Le
terrain étoit uni presque par tout, excepté vers une des extrêmitez, où
il se haussoit insensiblement. Nous y vîmes un nombre innombrable
d'Oiseaux blancs comme des Cignes, & pas plus grands que des Moineaux.
Ils pensoient si peu à s'envoler ou à s'enfuir, Qu'ils se laissoient
presque marcher sur le corps; nous en prîmes tant que nous voulûmes, ce
n'étoit qu'un petit peloton de graisse trés-délicat à manger: Quand nous
fûmes au bout, nous y trouvâmes une issue qui conduisoit dans la
campagne, & au bas, dans un coin fort obscur, nous vîmes un grand trou
rond, à peu prés comme un Puits; nous y jettâmes plusieurs pierres fort
grosses, qui aprés être tombées ne faisoient aucun bruit, ce qui nous
surprit; & quelques instans aprés, il en sortit tout d'un coup un fort
gros oiseau tout noir, qui en étendant ses aîles nous épouvanta par leur
grandeur; en sortant de la Caverne il jetta trois grands vilains cris
dont toutes les voûtes retentirent: il portoit au bec quelque chose
d'assez gros & long, mais il ne nous donna pas le tems de discerner ce
que ce pouvoit être. Il faloit que ce Puits fût d'une prodigieuse
profondeur, & qu'il y eût quelques trous ou enfoncemens où cet oiseau
avoit peut-être son nid, ou qu'il y trouvât quelque chose pour sa
subsistance. Nous sortîmes bien-tôt après lui, mais nous eûmes beaucoup
de peine à monter, à cause que la pente étoit fort rude & pleine de fort
gros cailloux & de pierres pointues: quand nous fûmes en haut, nous
connûmes que nous étions au-delà du Torrent, parce qu'il passoit par
dessus la Caverne & justement au milieu. Nous n'étions pas à un quart de
lieue de la caverne, que nous vîmes sortir deux Ours blancs d'entre deux
belles colines vertes comme un Pré par en bas, dont le sommet étoit tout
couvert de cette espece d'épine dont j'ai parlé, qui avoit de petites
feuilles si rouges. Ils entrerent dans un chemin creux plein de sable,
le long d'un côteau qui conduisoit droit à la Mer; ils fouilloient à
tous momens la terre avec leur museau aparemment pour chercher quelques
racines. Nous les suivîmes de loin, ayant toûjours en cas de necessité
nos armes prêtes, quoique pourtant nous eussions remarqué plusieurs fois
qu'ils n'attaquoient pas les hommes. Nous fûmes bien-tôt en vûë de la
Mer; la Côte en cet endroit formoit un petit Golfe, & le rivage
paroissoit tout couvert de coquillage. Nous aperçûmes le long de l'eau
trois Veaux marins endormis sur le sable, l'un desquels étoit couché
moitié dans l'eau & moitié sur terre; cependant les Ours qui avoient
pris petit détour, arriverent insensiblement dans cet endroit, &
fouillant toujours de leur museau entre les coquilles, il ne sembloit
pas qu'ils regardassent devant eux; mais le plus gros se voyant tout
d'un coup auprés d'un de ces veaux marins, il l'assaillit par le haut du
col, & du premier coup de dent lui fit ruisseler le sang jusqu'à terre:
Cet animal, s'éveillant en sursaut, se donna de si violentes secousses
qu'il se dégagea, & perça avec les grands crocs qu'il avoit à la
machoire inférieure, le ventre de l'Ours, qui tout furieux, le mordit &
le déchira cruellement par tout où il le put attraper. Les deux autres
étant venus à son secours, le combat devint general entre ces cinq
animaux; mais le premier des Veaux marins perdoit tant de sang, qu'il se
sauva dans la Mer, & les autres l'ayant d'abord suivi, ils laisserent
par leur fuite aux deux Ours le champ de bataille & tout l'honneur de la
victoire. Il y avoit dans ces quartiers un grand nombre de ces Veaux
marins; j'en ai vû qui avoient plus de huit pieds de long & qui étoient
gros à proportion; ils sont amphibies, & marquetez comme des Tigres, de
noir & de blanc, de jaune, de gris & de rouge; leur peau est couverte
d'un poil ras, ils ont la tête fort grosse, & quatre pieds avec cinq
griffes non divisées, comme des pates d'Oye, & jointes par une peau
noire; leur queue est fort courte, ils se plaisent fort à se tenir
couchez sur le sable le long de la Mer. Nous laissâmes encore là nos
deux Ours fouillans entre les coquillages, & nous suivîmes le rivage, en
tournant du côté où nous avions laissé notre Vaisseau. Lorsque nous
mîmes le pied sur cette hauteur qui formoit la petite pointe du Cap, je
fus dans la derniére surprise d'en voir le terrain tout moüillé, & celui
que nous quittions tout à fait sec, le gros nuage qui le couvroit & qui
le couvrit toûjours pendant que nous y restâmes, distilloit de tems à
autre une grosse rosée semblable à une petite pluye trés-menuë, pendant
que dans tous les environs l'air étoit trés-clair & trés-serain, je n'ai
jamais pû comprendre quelle en pouvoit être la cause, il falloit que
dans ces terres il y eût une vertu occulte & attractive qui retînt
toujours au dessus d'elles, même malgré les plus grands Vents, cette
grosse exhalaison.