CHAPITRE V.

De quelques Poissons monstrueux qu'on voit dans ces Mers: accident

tragique & lamentable arrivé à deux Matelots de l'équipage; des sept

Isles inaccessibles, & de ce que l'Auteur y vit avec de grandes Lunettes

d'approche.

Nous ne vîmes rien digne de remarque dans la route que nous prîmes pour

revenir à bord: nous trouvâmes entre les Rochers une grande quantité

d'oiseaux, qui se laissoient presque prendre à la main, dont nous

emportâmes autant qu'il nous fut possible. Comme la Côte où nous étions

à l'ancre étoit fort exposée à de grandes tempêtes & à des Vents trés

impétueux, nous craignîmes qu'en y restant plus long-tems, nous ne

fussions à quelque heure brisez contre les Rochers: Nous résolûmes,

animez du désir de faire quelque découverte, d'en partir au plutôt; nous

fimes une grande provision des racines dont j'ai déjà parlé, y en ayant

dans cet endroit une prodigieuse quantité, & ayant levé l'ancre, avec un

petit Vent Sud-Est, nous portâmes vers l'Oüest, parce que lorsque l'air

étoit clair & serain, nous avions toûjours cru voir quelques terres de

ce côté-là. Aprés avoir navigué assez heureusement prés de vingt-quatre

heures, nous nous trouvâmes entre plusieurs Ecueils trés-dangereux;

c'étoit plusieurs Rochers à fleur d'eau, mais comme le Vent étoit

presque tombé, & que nous voguions fort lentement, nous les évitâmes

sans beaucoup de difficulté. Il y avoit une Roche qui s'élevoit au

dessus de l'eau à la hauteur d'environ quatre pieds, sur la pointe de

laquelle nous vîmes un gros Oiseau à plumage noir assez semblable à une

Cigogne; il s'y tenoit perché droit sur une jambe, faisant la rouë de sa

queuë comme un Paon; il y paroissoit immobile comme une statue sur son

piédestal: nous lui tirâmes plusieurs coups sans le toucher, qui ne lui

firent pas faire le moindre mouvement. Il falloit que cet Oiseau eût été

porté là par les glaces, & qu'il en attendît quelques autres au passage

pour s'en retourner. Quelque tems aprés le Vent étant tombé tout à fait,

nous nous vîmes environnez d'un brouillard si épais qu'il faisoit tout à

fait nuit, ce qui nous obligea de jetter l'ancre; ce brouillard étoit

presque chaud. J'avois autrefois toûjours crû que ces Climats étoient

inhabitables à cause de la grande rigueur du froid, mais quoi qu'il s'y

fasse sentir excessivement, il y a de si fréquens intervales où l'air se

radoucit, qu'il est par tout fort supportable. Nous restâmes dans

l'obscurité plus de douze heures, aprés quoy le temps s'éclaircit. Le

même Vent se remit à souffler, & nous portâmes vers l'Oüest comme

auparavant: nous trouvâmes que nous étions alors à soixante & sept

degrez six minutes de Latitude méridionale. Il y avoit à cette hauteur

un grand nombre de gros Poissons volans à quatre aîles; les deux qui

étoient vers la tête étoient trés grandes & semblables à des aîles de

chauves-souris; & les deux qui étoient vers la queue paroissoient deux

fois plus petites. Trois de ces Poissons vinrent autour de notre

Vaisseau en voltigeant & plongeant sans cesse: Ils excédoient de

beaucoup la grosseur & la longueur des plus puissans Boeufs, &

nonobstant ils s'élevoient fort haut & restoient souvent en l'air une

grosse minute avant que de plonger. Ils sont très goulus & voraces; en

volant ils ont toûjours une grande gueule ouverte, où l'on voit deux

rangs de dents courtes, mais fort aigues: deux de nos Matelots étoient

assis l'un prés de l'autre sur le Pont du côté de la Poupe, quand un de

ces trois Monstres, s'élançant tout d'un coup fort haut, les saisit tous

deux par derriere, & les fit culbuter dans la Mer; celui qui tomba le

premier en fut d'abord mis en pieces & devoré; & le second qui nâgeoit

autour du Navire, & auquel nous étions sur le point de jetter une corde,

pour le tirer à nous, fut assailli par les deux autres: l'un le prit par

la tête, & l'autre par les pieds, & tirant chacun de son côté avec une

extrême furie, ils séparérent bien-tôt ce miserable corps, dont les

boyaux & le sang faisoient une longue traînée dans la Mer. Cette

tragique Avanture nous causa à tous une affliction trés-sensible,

d'autant plus que ces hommes étoient deux de nos meilleurs Matelots.

Aprés que ces cruels Animaux nous eurent encore suivis une bonne demie

heure, nous les perdîmes tout à fait de vûë. Peu de tems aprés nous

eûmes une trés-grande tempête qui nous tint alerte plus de six heures.

Cependant en portant toûjours vers l'Oüest, nous vinmes à découvrir

quatre Isles, & peu aprés trois autres; elles étoient toutes sept sur la

même ligne, & fort peu distantes l'une de l'autre: Nous formâmes d'abord

le dessein d'y prendre terre, mais il nous fut impossible d'exécuter

notre projet, car nous trouvâmes en nous en approchant, qu'aux environs

de toutes ces Isles la Mer fourmilloit de Bancs de sable & de Rochers

fort prés les uns des autres, & étoit remplie de courans qui se croisans

de tous côtez, rendoient cette Mer la plus dangereuse, au jugement de

notre Pilote, qu'il eût jamais vûe. Nous jettâmes l'ancre à la pointe

d'un grand Banc de sable qui étoit vis à vis de nous, afin d'avoir le

tems de consulter ensemble quelle route nous prendrions: Cependant, nous

considérions exactement ces Isles, elles étoient pleines de petits

monticules qui paroissoient dans le lointain d'un rouge de vermillon, &

quelques-uns brilloient comme des rubis. Nous en attribuâmes la cause à

un air fort enflammé qui étoit alors dans tous les environs. Nous vîmes

dans la cinquiéme Isle qui étoit la plus grande du côté de l'Est, une

Roche de figure ronde qui s'élevoit fort haut en droite ligne, & qui

étant d'égale grosseur en haut & en bas, ressembloit à une belle grande

colonne, & un peu plus avant il y avoit de grosses & hautes Roches fort

serrées & proches l'une de l'autre, qui representoient parfaitement les

masures d'un grand & magnifique Château, à l'une des extrêmitez duquel

on voyoit comme une grande Tour ronde, d'où sortoit une grosse & noire

vapeur qui s'élevoit si haut & avec tant de rapidité dans les airs,

qu'elle sembloit s'unir avec les nues, & ne former qu'un même corps avec

elles. Je pris alors mes grandes Lunettes d'approche, & je découvris

dans cette épaisse fumée, de grosses étincelles semblables à des étoiles

qui étoient dans un perpetuel mouvement. Quelques instans aprés, je vis

sortir de cette Roche de gros torrens de flammes qui comme un Vent

impétueux se répandans au long & au large, nous causa une épouvante

générale. Je ne croy pas que le Mont Etna en Sicile, ni le Mont Vesuve

en Italie, en ayent jamais vomi de si terribles. Ces épouvantables

flammes ayant duré environ trois minutes, s'évanouirent & ne laisserent

aprés elles que quelques étincelles & une legére fumée: nous n'avions

pas encore resté là vingt-quatre heures, que nous nous aperçûmes que la

Mer qui environnoit ces Isles, étoit toute prise. Quoique dans l'endroit

où nous étions, nous ne sentissions pas le moindre froid, nous résolûmes

de reprendre le large, & de côtoyer de loin les dangereux écueils que

nous avions devant nous jusqu'à ce que nous pussions seurement continuer

nôtre route vers l'Oüest. Nous en vinmes heureusement à bout avec un

Vent favorable, & nous entrâmes enfin dans une pleine Mer, où nous

commençâmes de voir floter de grandes piéces de glace.

Relation d'un voyage du Pole Arctique au Pole Antarctique par le centre du monde · 第 9 / 21 题