L'APPARITION D'UN CONCURRENT INATTENDU

Ainsi, cette première reconnaissance avait coûté pas moins de cinq

poneys, plus du tiers de la cavalerie: un désastre qui devait peser

lourdement sur l'issue de l'entreprise. Dès le début, le malheur semble

d'ailleurs s'être acharné sur l'expédition anglaise. Comme l'a dit le

poète, la mauvaise fortune ne vient jamais seule. Par un message envoyé

du cap Evans, Scott venait d'apprendre le débarquement d'Amundsen sur la

Grande Barrière. Après le départ de la troupe chargée d'aller installer

les dépôts, le _Terra-Nova_ avait repris la mer pour conduire une

escouade à la terre du Roi-Édouard VII, à l'extrémité orientale de la

Barrière, et rallier ensuite la Nouvelle-Zélande. Une banquise ayant

empêché le débarquement de ce détachement, le navire était entré dans la

baie des Baleines, située sur la côte ouest de cette terre; on voulait

examiner les possibilités d'hivernage dans cette région. Là, quelle ne

fut pas la stupeur des Anglais de rencontrer Amundsen. L'entrée en scène

des Norvégiens modifiait complètement les conditions de la lutte; aussi,

le capitaine du _Terra-Nova_ repartit de suite vers le cap Evans

communiquer cette grave nouvelle à l'expédition.

Peut-être, après la perte d'une partie de sa cavalerie, Scott

envisageait-il l'éventualité de différer d'un an l'assaut, pour attendre

le renfort d'animaux qui lui seraient amenés l'été suivant par le navire

ravitailleur. Du moment qu'Amundsen était arrivé, il ne pouvait plus

être question de remettre l'attaque. A moins de s'avouer vaincus

d'avance, les Anglais étaient contraints d'entamer la lutte dès le

printemps suivant. Dès lors, que d'inquiétudes ont dû traverser l'esprit

de ces vaillants et quels efforts ils ont dû faire sur eux-mêmes pour ne

pas se laisser entamer par le découragement!

En attendant, l'hiver s'écoula agréablement. La maison était chaude et

bien éclairée, et les distractions fréquentes afin de maintenir

l'entrain parmi les hommes. Lorsque l'état de l'atmosphère le

permettait, on se livrait à des parties de _football_ sur la glace, et,

le soir, de temps à autre, on organisait des conférences.

Comme les expériences antérieures l'avaient montré, la victoire

dépendait de la bonne organisation des services de ravitaillement. La

conquête du pôle était, en un mot, une question d'intendance. Il

s'agissait d'assurer la liberté de manoeuvre au détachement allant de

l'avant en lui fournissant des vivres pour plusieurs semaines à la plus

grande distance possible de la base et en assurant sa retraite par des

dépôts. Pour cela, Scott décida de partir avec tout son monde; puis,

successivement, des escouades battraient en retraite, après avoir

abandonné leur surplus de rations à ceux qui pousseraient vers le sud.

Grâce à cette organisation, au moment où le dernier groupe de soutien

rebrousserait chemin, les explorateurs chargés de marcher vers le pôle

auraient leur plein de vivres.

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 13 / 40 题