DÉPART POUR LE POLE

Comme un corps de troupe, la caravane fut partagée en avant-garde, gros

et arrière-garde. Le 27 octobre 1911, 27 avril dans nos régions,

L'avant-garde, composée de quatre hommes et de deux traîneaux

automobiles, se mit en route, avec un chargement d'approvisionnements.

Cinq jours plus tard, Scott s'ébranlait à son tour à la tête du

détachement principal, dix hommes et dix poneys tirant chacun un

traîneau chargé de 276 kilos de vivres. L'arrière-garde, quatre hommes

et les attelages de chiens, devait charroyer des approvisionnements

entre le _One Ton Camp_ et le pied du glacier Beardmore... Dix-huit

hommes en tout, dont plusieurs étaient des vétérans des précédentes

campagnes et connaissaient par suite le terrain des opérations, dix

chevaux, une vingtaine de chiens et deux traîneaux automobiles, jamais

une expédition aussi nombreuse, aussi expérimentée et aussi puissamment

outillée n'avait attaqué les glaces antarctiques.

Du cap Evans au pôle, la distance à vol d'oiseau est de 1.370

kilomètres, égale à celle de Dieppe à Florence; avec les détours

qu'entraîneraient les accidents du glacier, c'est à 3.000 kilomètres

pour le moins qu'il fallait évaluer le trajet que la caravane avait à

couvrir aller et retour, et cela en quatre mois, avant l'arrivée de

l'hiver.

Lents et pénibles furent les premiers progrès de cette lourde caravane.

Dans la neige molle qui recouvrait la Grande Barrière, les poneys

n'avançaient qu'à grand'peine. Au delà du _One Ton Camp_, la piste

devenant meilleure, l'on put allonger le pas et fournir des étapes de

près de 28 kilomètres. Seulement, le 21 novembre, la colonne arrivait au

80° 15', où l'avant-garde, confortablement installée dans des huttes de

neige qu'elle avait construites, attendait son arrivée. En dix-neuf

jours, le gros n'avait gagné que 291 kilomètres, environ 15 kilomètres

par jour, et n'était pas même arrivé à mi-chemin de la Grande Barrière!

D'après de nouveaux renseignements, les traîneaux automobiles n'ont pas

marché aussi bien que les premiers télégrammes l'avaient annoncé.

L'appareil de refroidissement par l'air qui avait été substitué à la

circulation habituelle d'eau, en raison des températures polaires, a mal

fonctionné; d'où échauffement des moteurs et pannes fréquentes. En

pareil cas, il fallait patiemment attendre le refroidissement des

machines, et, «pendant ce temps, exposés à une température de 20° sous

zéro, nous nous refroidissions trop», écrit le chef de l'avant-garde.

Ensuite, pour remettre en marche, on devait chauffer les carburateurs à

l'aida d'une lampe. Finalement, après un parcours d'une centaine de

kilomètres, les tracteurs durent être abandonnés. L'avant-garde chargea

alors ses bagages sur un traîneau, et, s'attelant à ce véhicule, avança

rapidement jusqu'au 80° 15' où elle avait ordre d'attendre l'arrivée du

gros.

En ce point, deux des chauffeurs rebroussèrent chemin, puis la pesante

colonne s'ébranla de nouveau, précédée d'une escouade d'éclaireurs.

Sur cette immense plaine de glace fréquemment embrumée ou balayée par la

tourmente, Scott prend les plus minutieuses précautions pour assurer le

retour. Tous les quatre milles (7.400 mètres), des monticules de neige

jalonnent la route, et, à des intervalles de 110 kilomètres, des dépôts

de vivres pour une semaine sont établis. Entre temps, on perd un poney;

puis on en abat quatre autres, que l'allégement des charges rend

inutiles, et on en nourrit les chiens.

Tandis qu'Amundsen était relativement favorisé par le temps, les Anglais

recevaient coups de vent sur coups de vent. Le 4 décembre, à la fin de

la Grande Barrière, une effroyable tourmente de sud se déchaîne. Pendant

quatre jours, l'ouragan fait rage, déversant une telle quantité de neige

que toutes les heures des corvées doivent dégager les tentes et les

chevaux. Après cela, comme il arrive toujours lorsque la tempête souffle

du sud, brusquement le thermomètre monte au-dessus du point de glace. Ce

fait étrange, que des vents venant du pôle et des glaciers déterminent

une hausse considérable de température, est dû à ce que l'air s'échauffe

par suite de la compression qu'il subit en descendant des hautes

montagnes riveraines de la Barrière. C'est le même phénomène qui donne

naissance en Suisse au foehn, ce souffle chaud issu des Alpes, et, sur

le versant français des Pyrénées, au vent d'Espagne. Ces courants

aériens élèvent la température de l'air, non parce qu'ils viennent du

sud, mais parce que, comme sur la Barrière, ils descendent d'une haute

chaîne de montagnes.

Ce dégel transforma le glacier en bourbier, si bien que, pour maintenir

les poneys à sa surface, on dut leur attacher, aux pieds, des raquettes

rondes, comme celles employées en Norvège en pareil cas. Telles furent

les difficultés sur ce sol fluant que les quinze derniers kilomètres de

la Barrière ne coûtèrent pas moins de quatorze heures d'efforts. A la

fin de cette étape harassante, la provision de fourrage se trouvant

épuisée, les cinq poneys survivants furent abattus et servirent à

augmenter l'important dépôt de vivres laissé en ce point.

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 14 / 40 题