LE POLE SUD CONQUIS EN DIX ANS

De toutes les grandes entreprises géographiques, la conquête du Pôle Sud

a été la plus promptement achevée. Alors que le siège du Pôle Nord a

duré plus d'un siècle, que les «ténèbres» de l'Afrique n'ont été

dissipées qu'après plus de soixante-dix ans de luttes meurtrières, que

la mystérieuse Asie centrale a livré ses derniers secrets seulement au

prix de longues explorations, en dix ans le Pôle Austral a été vaincu.

Cette rapide victoire est due presque tout entière aux efforts de Scott.

Si l'infortuné chef de l'expédition anglaise n'a pas eu la joie

d'arriver le premier au but suprême, l'honneur d'avoir frayé la voie et

rendu possible le succès de son compétiteur lui appartient sans

conteste.

Au commencement de ce siècle, on ignorait pour ainsi dire tout de

l'Antarctique. On supposait la calotte polaire australe occupée par un

énorme continent grand comme l'Australie; mais ce n'était là qu'une vue

de l'esprit. Sauf sous le méridien de la Nouvelle-Zélande et dans

l'Atlantique sud, on n'avait guère dépassé le cercle antarctique. Que

l'on se figure dans notre hémisphère nos connaissances s'arrêtant à peu

près à la moitié de la Norvège, à la mer Blanche, à la Sibérie centrale

et, de l'autre côté de l'Atlantique, à la côte nord de la baie d'Hudson

et à l'extrémité méridionale du Grônland; qu'on imagine enfin qu'au delà

de ces limites seulement un fragment du Spitzberg et un bout de l'Océan

Arctique nous aient été révélés, on aura dans ses lignes générales la

représentation de l'inconnu austral en 1900.

Un an plus tard, Scott commençait le siège du Pôle Sud. Partant de la

Nouvelle-Zélande, sur le navire la _Discovery_, il faisait route vers la

terre Victoria, où, en 1841, Ross avait découvert la Grande Barrière,

énorme glacier de plus de 500 kilomètres de large. Essayer de pénétrer

vers l'extrême sud en s'avançant sur cette immense nappe de glace, telle

était la mission de l'officier anglais. Mais, avant d'entamer cette

exploration, Scott avait à procéder à des recherches qui, pour être

moins attrayantes, n'en avaient pas moins une importance capitale; de

leur résultat dépendait, en effet, l'issue de la campagne. Il lui

fallait tout d'abord découvrir, à proximité du champ de ses opérations

futures, un mouillage où son navire pourrait demeurer en sécurité

pendant l'hiver. Dans l'Antarctique, les côtes n'offrent que peu ou

point d'abris; en 1901 on n'en connaissait même aucun. Cette

circonstance si défavorable est la conséquence de l'intensité du

phénomène glaciaire; dans cette partie du monde, les glaciers revêtent

une puissance si colossale qu'ils envahissent les baies et les golfes;

et si parfois ils les laissent dégagés, leurs énormes masses branlantes

en interdisent l'approche. Au pied de ces falaises de glace un navire se

trouverait exposé à être englouti par quelque avalanche formidable; avec

cela, partout des _icebergs_ dont le moindre heurt enverrait le bateau

au fond de l'eau. La seconde expédition Charcot offre un exemple des

dangers et des difficultés que ces conditions apportent à l'exploration

antarctique. En 1909, le _Pourquoi-Pas?_ arrivait devant une côte

complètement inconnue. Une semaine durant, nos compatriotes luttent

contre les banquises et les tempêtes pour trouver un port où leur bateau

pourrait mouiller; toutes leurs recherches demeurent inutiles et force

leur est d'abandonner cette terre dont l'étude eût été singulièrement

féconde.

Scott fut plus heureux. Dans le Mac Murdo sound, tout près de la Grande

Barrière, il trouvait un excellent abri, et, l'été suivant, au prix

d'efforts inouïs, il réussissait à avancer sur ce grand glacier jusqu'au

82° 15' de latitude sud, parallèle correspondant dans notre hémisphère à

l'extrémité septentrionale de la terre François-Joseph. Du premier coup,

cet officier énergique avait éliminé les deux principales inconnues du

problème polaire; il avait découvert une base d'opérations et une voie

de pénétration vers l'extrême sud. Dès lors, il ne restait plus qu'à

aviser aux moyens de transporter les approvisionnements nécessaires pour

la traversée du désert de glace large de 350 lieues qui sépare le Mac

Murdo du pôle.

Six ans plus tard, en 1908, un nouveau progrès décisif était réalisé.

Avec l'aide de poneys de Mandchourie, Shackleton traversait entièrement

la Grande Barrière, puis, escaladant les Alpes antarctiques, arrivait

jusqu'à 179 kilomètres du but. Seule la famine l'obligea à s'arrêter.

L'Illustration, No. 3665, 24 Mai 1913 · 第 11 / 40 题