gâtés: ils avaient bu du vin le premier dimanche et mangé du lapin. A ce
sujet, Constant ne put se retenir de faire des remontrances à sa mère.
--Pourquoi, dit-il, pourquoi les vends-tu toujours, nos lapins, quand
ils sont gros?
--Je les vends pour avoir des sous.
--A quoi bon des sous?
--Mais pour t’acheter des hardes et du pain et du beurre; tu le sais
bien, voyons!
--Moi, j’aime mieux que tu ne les vendes pas. C’est bon à manger, les
lapins, si tu savais!
--Oh! ce n’est pas si bon que ça; ça donne la colique quand on en mange
beaucoup.
--Pas sûr! cria Antonin; moi, j’en ai mangé beaucoup et je n’ai pas eu
la colique. Tu en tueras un, dis, maman?
--Non, non, les nôtres ne sont pas de bonne espèce; et puis, je ne sais
pas arranger les lapins.
Les deux petits écarquillèrent les yeux d’étonnement.
--Tu ne sais pas arranger les lapins! ce n’est pas difficile, pourtant.
On leur tape sur la tête comme ça... pan! pan! puis on les sort de leur
peau, puis on leur coupe le ventre, puis on les fricasse avec du beurre.
Après ça, on les mange. Tu ne savais pas! Eh bien!
--Bah! vous m’agacez; allez vous amuser! Tenez, voilà Louis VI qui
passe; allez avec lui.
Elle les poussa dehors et se mit à tailler un petit jupon qui avait
appartenu à Louise, puis à Georgette, et qui allait sans doute finir
autour des jambes de Marthe.
Un moment après, étant sortie, elle entendit du bruit dans le coin du
jardin. Elle s’approcha, ouvrit la barrière, regarda, et, ayant vu,
s’arrêta net: les bessons écorchaient un lapin! Ils l’avaient assommé
tant bien que mal avec une pierre; la pauvre bête tressaillait encore.
Antonin lui tenait les pattes hautes et Constant, ayant coupé la peau
des cuisses avec une vieille serpette, tirait, se cramponnait aux poils
en jurant comme l’oncle Auguste.
--Bon Dié de sacré bon Dié de fi de garce! viendras-tu?
A côté, les mains au dos, Louis VI, qui avait prêté la serpette,
regardait en reniflant. Ce fut lui qui aperçut le premier Delphine; sans
mot dire, il décampa. Les deux autres, au contraire, attendirent de pied
ferme, en balançant leur lapin; ils étaient si fiers de leur coup que
Delphine n’eut pas le courage de les battre bien fort. Et le soir, on
mangea une bonne fricassée chez les Pâtureau; le père lui-même, à son
retour du Pâtis, dut y goûter.
Quelques jours après cette mémorable cuisine, Biquette mit au monde deux
petits chevreaux. On les vendit au bout d’une quinzaine pour avoir du
lait tout de suite. Georgette et Louise pleurèrent beaucoup. Pour les
consoler tout à fait il ne fallut rien moins que l’apparition sur la
table du premier fromage mou. Cet événement se produisit le jour de
l’Ascension--hasard heureux, car l’Ascension étant la fête du laitage,
Chauvine avait justement envoyé une bolée de crème.
Au repas du matin, après la soupe, Delphine ayant brassé crème et
fromage, coupa à chacun des petits une longue tartine. Ce fut un grand
régal. Séverin, au lieu de sortir, comme il le faisait presque toujours
pendant le repas des siens, s’assit près de la table et prit Marthe sur
ses genoux. Il lui fallut mordre une petite bouchée à chaque tartine.
--Goûte, papa! criait Antonin; goûte! c’est aussi bon que du lard!
CHAPITRE VIII
LA LETTRE D’AVIT MAUFRET
L’année suivante, le jour de la Toussaint. Séverin vient de dénouer le
coin de son mouchoir; il vide l’argent de son gage sur la table:
trente-cinq pistoles. Il n’y manque rien, cette année; on n’a demandé
aucune avance à Chauvin; on a bien encore quelques dettes en plus du
pain et du loyer, mais moins tout de même que les deux années
précédentes. Trente-cinq pistoles! Une belle poignée. Les enfants sont
émerveillés; Delphine manie les pièces sans se presser de les serrer;
ses yeux élargis ne regardent nulle part. Séverin voit bien qu’une idée
lui trotte en tête.
--A quoi penses-tu, Fine?
--Je pense à ceux de là-bas.
Elle ramasse l’argent, puis elle prend une lettre sur la cheminée et la
tend à Louise. Louise lit couramment l’écriture; d’ailleurs c’est
peut-être la dixième fois que sa mère lui fait lire cette lettre: elle
la sait presque par cœur.
Le Jaria d’Aulnay (Charente-Inférieure).
Chers voisins,
C’est pour vous dire que nous avons fait un bon voyage et que nous
sommes contents d’être ici. Maman disait qu’elle ne s’accoutumerait
jamais; maintenant elle ne voudrait pas retourner aux Pelleteries où
nous étions si malheureux.
Notre endroit s’appelle Le Jaria; il n’y a qu’une métairie; les
voisins ne nous achalent pas. Ça n’empêche point la maison d’être
accoutumante: elle est bâtie en pierres blanches sur une butte d’où
l’on voit le bourg à un petit quart de lieue. On voit même beaucoup
plus loin, parce que vous saurez que le pays est plus plat que le pays
de Bocage; il y a aussi moins d’arbres.
Les gens d’ici sont aimables; ils sont plus polis que les gens de chez
nous. Papa dit qu’ils font des embarras. C’est peut-être vrai; ils ont
été riches, à ce qu’on dit, dans le temps de la vigne. Je trouve tout
de même qu’ils nous saluent honnêtement et pourtant ils savent bien
que nous n’avons rien.
Par exemple, ils n’ont guère de religion, comme vous l’avez peut-être
entendu dire. Nous sommes allés à la grand’messe, dimanche, Richelieu
et moi: il n’y avait presque que des femmes et encore pas beaucoup.
Après ça, nous avons causé avec des garçons dans le bourg; ils nous
ont emmenés chez eux et nous ont fait boire du bon vin. Je crois
qu’ils voulaient nous faire parler le patois de chez nous, mais pour
les attraper, nous avons parlé à la mode, tout le temps; parce que je
vous dirai qu’ils rient de notre langage. Ils ont grand tort, car ils
parlent eux-mêmes joliment mal: nous ririons bien aussi de les
entendre, mais quand on est seul, on ne peut pas.
Papa trouve qu’ils n’ont pas de sang: c’est mou, ça dort sur la
charrue, ça ne fait pas de choux, crainte d’avoir froid en les
effeuillant...--Pour moi, je ne sais pas encore: c’est peut-être des
idées. Sans doute qu’il y en a d’allants, ici comme ailleurs. Pourtant
Eusèbe et Athanase qui sont gagés (et qui gagnent de bons prix, je
vous le promets), nous disent bien qu’ils ont de l’aise à faire leur
rang. Marie-Louise et Françoise, qui sont gagées aussi, ne sont pas
aussi bien accoutumées.
La terre est moins lourde que chez nous et moins épaisse. Les cailloux
non plus ne sont pas pareils. Le pays est grenant, paraît-il, mais la
paille vient courte. Je crois que les champs du Jaria ne sont pas tous
fameux; il y a de bonnes terres dans la contrée, mais vous pensez bien
que les gens du pays les gardent pour eux; ils ne sont pas si bêtes!
Nous avons un carré de vigne; des années ça rapporte beaucoup. En tous
les cas, on boit plus de vin ici que chez nous; on en boit jusque chez
les travailleurs, et tous les jours; nous avons de la luzerne qui est
belle; elle vient bien dans le pays. La prairie est bonne; le maître
nous a dit que nous ferions de la mulasserie; nous ne nous y
connaissons pas, mais nous ferons tout comme le maître voudra, parce
que nous sommes de moitié et parce qu’il n’a pas l’air mauvais.
C’était lui qui faisait valoir avant nous, maintenant il s’est retiré
dans le bourg; il nous a laissé l’endroit en assez bon état et monté
de presque tout. Ce n’est pas avec l’argent que nous avions, que nous
aurions pu prendre une métairie de trente hectares chez nous. Ce qui
nous manque le plus, ce sont des bêtes. Il faut vous dire qu’ici on
les garde tout le temps avec des chiens; c’est l’occupation des femmes
et des drôles. Chez nous, c’est un jour Fridoline, un jour Louise;
Louis VI et les petites commencent à y aller le jeudi. Le dimanche,
les gars se promènent dans les champs et ils vont avec les filles qui
gardent les bêtes.
Richelieu me dit de vous dire que Fridoline a déjà trouvé un galant
qui est riche: mais c’est une menterie.
Ça fait que nous sommes neuf à la maison: papa, Richelieu et moi pour
l’ouvrage, maman pour la cuisine. Fridoline et Louise pour les bêtes,
donc, et les trois plus jeunes pour les sottises. Les quatre qui sont
gagés viennent nous voir tous les dimanches. Il n’y a que Gonzague qui
nous manque; quand il reviendra du régiment, je ne sais pas s’il
voudra habiter ici; peut-être va-t-il se marier et rester dans le
Bocage comme Églantine. S’il fait cela, il sera un sot.
C’est pour vous dire que nous ne nous plaignons pas pour le moment. Il
faut travailler bien sûr, en Charente comme ailleurs, mais on est chez
soi. Au pays, nous aurions bien gagné notre vie maintenant que nous
voilà à peu près tous en force, mais nous n’aurions pas pu prendre de
terre. Ici, c’est commode; on ne demande que des bras. Vous pensez si
papa se trouve heureux, lui qui a été toute sa vie chez les autres.
Il m’a dit de vous dire, Séverin, que, si, dans quatre ou cinq ans,
quand vos enfants commenceront à être grands, vous vouliez venir en
Charente, il se chargerait de vous trouver une petite terre.
Chers voisins, c’est pour vous dire que nous voudrions bien aller vous
voir, mais c’est le voyage qui coûte trop cher. Nous vous regrettons
beaucoup, moi, maman, papa et tous les autres.
Après cela, il y a le nom d’Avit, d’Avit Maufret, le plus savant de sa
famille. Les Maufret, après tant d’autres, sont partis pour les
Charentes; ils sont partis treize à la Saint-Michel dernière, ne
laissant derrière eux que l’aînée des filles mariée à un valet du pays
et le cadet des garçons, artilleur à Poitiers. C’est loin, les
Charentes, mais qu’importe, ils sont sortis de leur creux-de-maison,
voilà l’essentiel.
Les Pâtureau ont eu un moment l’idée de les remplacer; les Pâtureau sont
en effet à l’étroit chez eux: les quatre aînés couchent dans le même
lit, les deux garçons au pied, les deux filles à la tête; Marthe dort
encore dans le berceau, mais elle ne tardera pas à être trop grande.
Cependant ils ont reculé encore une fois devant la dépense: l’ancienne
maison des Maufret, qui a deux chambres, coûte soixante-cinq francs par
an. C’est Gustinet, l’ami de Séverin, qui est venu y demeurer; il a, lui
aussi, une femme, quatre enfants et une ancienne, la mère de sa femme.
Ce coin de village n’est pas encore trop dépeuplé.
Il dit quatre ou cinq ans, le père Maufret: «dans quatre ou cinq ans,
quand vos enfants commenceront à être grands...»
Delphine, la lettre en main, regarde la ligne où ces mots sont tracés.
Partir! elle y pense depuis longtemps déjà sans oser en parler; mais
maintenant que ceux-ci écrivent qu’ils sont heureux!
--Oui, fait-elle à mi-voix, dans quatre ou cinq ans, nous nous en irons,
Séverin.
Lui, ne répond rien. Les enfants sont aux écoutes; Delphine les fait
sortir. Séverin est toujours songeur.
--Ils font de la mulasserie, reprend-elle; cela te conviendrait, tu t’y
connais un peu, n’est-ce pas?
--Oh! pas trop! Je m’en suis occupé chez ton défunt père; je passais
pour un bon panseur; cela ne fait pas tout...
--Bien sûr! mais cela ne t’empêche pas d’être bon ouvrier autrement. Et
puis je t’aiderai quand nous serons là-bas; tu verras comme je suis
encore forte! Sans compter que nous aurons au moins six enfants...
--Six enfants! six? alors, tu es sûre?
--Oh! parfaitement sûre! tu penses que je commence à m’y connaître, moi
aussi, à ces choses-là.
Elle ajoute avec un beau rire de bravoure:
--Mais qu’as-tu? on dirait que tu as fait un mauvais coup! Ne te
chagrine pas, va, tu ne seras pas le plus à plaindre.
--Aux autres fois, toi-même, il me semble que tu ne prenais pas les
choses aussi bien.
Joyeuse, elle l’attire par les épaules, ses yeux brillent:
--Aux autres fois, j’étais folle; je n’aurais pas voulu tant d’enfants;
oh oui! toute folle que je te dis! nos enfants nous sauveront; ils nous
arracheront de ce creux-de-maison que je hais tant. Pense donc! six!
Toi, tu n’auras qu’à commander; on en remuera de la terre, avec tout ce
monde!
--En attendant c’est de la misère pour toi, toujours plus de misère.
--Qu’est-ce que ça fait, puisque nous en sortirons un jour? Et n’y
suis-je pas habituée à la misère? Je tiendrai bien encore cinq ans.
Séverin résiste encore; il ne croit pas le bonheur possible.
--Cinq ans! c’est long, qui sait? nous avons le temps de voir bien des
choses.
Mais elle le secoue vivement:
--Encore tes idées de malheur! Ce n’est pas le jour. Fais ta barbe que
je t’embrasse. Nous irons en Charente et nous aurons une terre, une
grande terre!
CHAPITRE IX
LA DÉFAITE
Les coqs des Grandes-Pelleteries chantèrent, puis ceux du Bas-Village,
puis ceux des Marandières et de Jolimont; d’autres au loin répondirent;
enfin, tout près, le coq nain de Gustinet lança sa note enrouée. Il y
eut un bruit d’oiseaux dans un pommier devant la porte des Pâtureau.
Séverin, à demi réveillé, se dressa sur son séant: trois heures!
pensa-t-il. Il avait l’habitude d’être à trois heures et demie dans le
champ de jarosse du Pâtis, pour couper la pâture avant la montée du
soleil; il n’y avait donc pas de temps à perdre.
Il se coula doucement hors du lit, enfila son pantalon et sortit tout de
suite sur le seuil pour voir le temps; car il y avait eu la veille
menace d’orage et l’on avait eu grand’peur à cause du foin de luzerne
qui n’était pas rentré.
La nuit pâlissait, mais l’œil ne distinguait rien encore; la brume
s’était en effet installée partout; elle remplissait comme des boîtes
les petits jardins carrés aux haies basses; elle s’empilait sous les
arbres; le chemin Roux semblait une rivière blanche coulant entre deux
rives sombres. Dans le village, d’autres portes battirent; quelqu’un
toussa; un homme passa en sifflotant, imprécis comme un fantôme. Séverin
sentit la fraîcheur se glisser sous sa chemise défaite et il rentra pour
achever de se vêtir.
Delphine, réveillée, demanda dans un bâillement:
--Le temps est-il nettoyé?
--Je ne sais pas, fit-il; il y a un gros brouillard; ça pourrait bien
amener un orage.
Il ajouta comme il se disposait à sortir:
--Et toi? Comment te trouves-tu ce matin?
Delphine, qui était à la fin de sa grossesse, avait fané la veille au
Pâtis, et vers le soir elle s’était sentie presque malade. Elle
répondit:
--Oh! cela va tout à fait; je suis délassée et je pourrai aller vous
aider encore aujourd’hui.
--Cela, par exemple, je te le défends bien! pour le travail que tu peux
faire, ce n’est pas la peine de venir si loin; d’ailleurs, ce serait
dangereux.
Elle se releva sur un coude, péniblement, car elle était très lourde.
--Je m’ennuie toute seule ici, fit-elle; j’aime mieux aller râteler.
Il se récria de nouveau:
--Mais tu es folle! râteler par une chaleur pareille! et pour gagner
quoi? rien du tout! Il est bon d’avoir de la complaisance, mais dans ton
état, il vaut mieux rester chez soi.
--Tu peux dire tout ce que tu voudras, j’irai quand même. Si l’on ne me
donne pas d’argent, je gagnerai toujours ma vie et celle de Marthe; la
pauvre petite n’a pas déjà si souvent l’occasion de faire un bon repas!
Séverin essaya encore de raisonner, mais elle se recoucha, muette,
décidée à n’en faire qu’à sa tête. Alors il l’embrassa et sortit en
toute hâte.
La porte refermée, la chambre redevint noire. Les enfants, ainsi qu’il
arrivait chaque matin, s’étaient réveillés à demi au départ de leur
père. Louise se plaignit: Antonin venait de lui allonger un coup de
pied. Ils commençaient à être grands et leurs jambes se rejoignaient au
milieu du lit; cela causait de fréquentes disputes. Quand Louise se tut,
ce fut le tour de Georgette: le même Antonin lui ayant égratigné un pied
avec l’ongle de son gros orteil, elle cria. Le drôle, menacé, fit
semblant de ronfler pendant que Constant rigolait à l’étouffée.
Furieuse, la petite se mit à pleurer très sérieusement et sa mère dut
l’inviter à venir se blottir à côté d’elle, dans l’autre lit. Cette
faveur l’ayant consolée, toute la maisonnée dormit encore un petit bout
de temps.
Quand il fit assez clair pour qu’on pût s’habiller sans chandelle,
Delphine se leva, alluma un petit feu et se mit à préparer la soupe.
Elle avait menti à Séverin en disant qu’elle était tout à fait bien;
elle se trouvait encore très lasse. Étant sortie pour donner de l’herbe
aux lapins, elle fut saisie en revenant par la chaleur moite et la
mauvaise odeur de la chambre; pour ne pas tomber, elle dut s’accoter à
la table. Décidément, son homme avait raison: il valait mieux rester
chez soi maintenant.
Le vertige, pourtant, ne dura pas. Bravement Delphine s’efforça de n’y
plus penser. Elle en avait vu bien d’autres durant cette grossesse! Elle
n’avait pas passé une seule journée sans ressentir quelque malaise, mais
elle avait tout accepté sans se plaindre, gaiement presque, à cause de
l’idée nouvelle qui lui trottait en tête: partir pour les Charentes!
S’en aller loin des creux-de-maisons, loin de la misère! Un courage
nouveau la redressait. Un petit allait venir; elle disait: tant mieux,
cela fera deux bras de plus. En attendant, ce n’était pas le moment de
se dorloter; ce petit serait une charge nouvelle; il fallait profiter
des derniers jours. D’ailleurs, les Chauvin étaient des gens qu’il
faisait bon obliger.
Le grand jour était venu; un peu de brume se traînait encore sur le
guéret, dans les jardins, mais le soleil montait. Vivement Delphine fit
lever ses aînés et s’occupa d’habiller Marthe. Puis, la soupe mangée et
la chèvre traite, comme c’était jour d’école, elle prépara le panier des
enfants, les mit tous dehors et, sortant à son tour, ferma la porte. Il
était à peine six heures. Georgette et Louise emmenèrent leur chèvre sur
la route et les bessons se mirent à couper de l’herbe dans le jardin.
Delphine, restée seule avec Marthe, prit la petite par la main et s’en
alla au Pâtis. Elle arriva à l’heure du premier repas. Séverin, en la
voyant rentrer pâle et hors d’haleine, ne put s’empêcher de montrer sa
mauvaise humeur: c’était folie toute pure, ce qu’elle faisait là!
Chauvine, elle-même, trouva que Delphine se fatiguait réellement trop;
elle lui fit chauffer une tasse de café.
--Bois, dit-elle; après, tu resteras ici avec moi, tu m’aideras à faire
la cuisine.
--Mais non, mais non! répondit Delphine; je ne suis pas venue chez vous
pour vous embarrasser. Si je m’étais sentie malade, je ne me serais pas
mise en route. Ne vous inquiétez donc pas!
Une heure après, elle était dans le pré.
Les choses, d’abord, n’allèrent pas trop mal; l’air était frais, il y
avait encore un peu d’aiguail, elle râtelait à l’ombre. Mais peu à peu
le soleil passa par-dessus les plus hauts têtards; l’ombre se
raccourcit. Delphine avait des élancements douloureux dans le ventre;
par moments des flammes bleues lui dansaient devant les yeux. Elle dut
s’asseoir une minute et boire à la cruche; elle songea même à abandonner
son râteau et à s’en aller, mais le malaise, encore une fois, passa et
elle recommença à travailler.
Vers dix heures, elle sentit que le soleil et l’odeur chaude des andains
allaient de nouveau l’étourdir. Elle voulut se hâter pour arriver au
bout du pré où il y avait encore de l’ombre, mais, brusquement, le
vertige augmenta: ses jambes fléchirent et elle tomba à la renverse en
poussant un cri de douleur. Séverin accourut suivi de Chauvin et de ses
deux filles. Delphine était pâle comme une morte, bien qu’elle ne fût
pas tout à fait évanouie. Elle se remit assez vite, mais soudain, comme
pour les rassurer elle essayait de sourire, elle poussa un nouveau cri
en portant les mains à sa ceinture.
--Oh! je me suis fait mal! emmenez-moi tout de suite! tout de suite!
Chauvin courut au village et revint avec le char à bancs jusque dans le
pré. Puis ayant reconduit Delphine aux Pelleteries, il s’en fut quérir
la sage-femme et la grand’mère Bernou des Arrolettes. Quand elles
arrivèrent, elles trouvèrent Delphine toute changée par la douleur et
Séverin affolé. La sage-femme déclara qu’il fallait un médecin. Chauvin
retourna donc au bourg; le médecin était en tournée; il vint le soir à
la nuit tombante.
Il vint à la nuit tombante et ne partit que le lendemain, à l’aube,
quand fut né l’enfant, un garçon bien constitué d’ailleurs.
Ce médecin était un homme d’une quarantaine d’années, très bon, adoré de
tout le monde, mais très brusque. Comme il s’en allait, Séverin le
suivit pour l’interroger.
--Il est sauvé, ton gosse, répondit-il simplement.
--Et elle, monsieur? Y a-t-il du danger?
--Je repasserai dans la journée; faites tout ce que je vous ai dit.
Séverin ne put rien savoir de plus; il revint au chevet de sa femme.
On revit en effet le médecin dans la soirée; la malade avait une fièvre
intense et souffrait beaucoup; le médecin sortit l’air furieux. Séverin
courut derrière lui.
--Monsieur! parlez-moi, monsieur!
--Eh bien?
--Qu’en pensez-vous, monsieur?
Le médecin se retourna tout à fait et toisa cet homme pâle qui
tremblait.
--Mon pauvre vieux, écoute, répondit-il en posant sa main carrée sur
l’épaule de Séverin, tu es un homme, on peut te dire les choses: ce
n’est pas bon, pas bon du tout... mais on ne sait jamais... Je
reviendrai encore demain matin. Rentre chez toi et pas de bruit surtout,
hein! pas de bruit. S’il vient des femmes, flanque-les dehors!
Et il partit en mâchonnant des mots qui étaient des jurons peut-être ou
des menaces.
Les voisines attendaient près de sa voiture; elles l’interrogèrent, mais
il s’emporta:
--Est-ce que je sais, moi? Est-ce que je m’y connais? Qui vous a dit que
je m’y connaissais, n. de D...!
Pourtant, une fois dans sa voiture, il demanda à son tour, d’une voix
radoucie:
--Combien a-t-il d’enfants, ce Pâtureau?
--Cela fait six, maintenant, monsieur.
--Six! pauvre bougre!
Le lendemain matin il n’y avait plus d’espoir.
La journée fut atroce; Delphine délirait. Il lui revenait de lointains
souvenirs: elle parlait de sa jeunesse et du moulin et de l’écluse où
barbotaient les canes. Puis, soudain, elle se cachait, secouée d’une
peur affreuse.
--Séverin! Oh! la bête... le creux-de-maison! comme c’est noir! comme
c’est froid! la bête! elle me mange! oh!
Elle restait un moment muette et tremblante; après quoi elle
recommençait à appeler ses canes; elle parlait aussi d’une terre où elle
irait avec ses enfants, d’une ferme «là-bas», bien loin, dans un pays
plein de soleil où elle aurait une grande maison avec des fenêtres.
Vers le soir, elle eut un moment de paix et reprit un peu ses sens. Elle
demanda à voir les petits. Elle les reconnut tous et les embrassa; mais
comme Georgette se tenait près du lit, elle se mit à la caresser en
disant de sa voix étrange, de sa voix «d’ailleurs»:
--Oh! la petite! les beaux yeux d’eau! Vois donc, Charles, les beaux
yeux clairs... apportez les ablettes... j’ai mangé toute la crème...
Les enfants, saisis, se serrèrent les uns contre les autres. Leur mère
se tourna vers la muraille; tout à coup, de la ruelle, monta une chanson
grêle, fredonnée à mi-voix:
Quand Mathurin va-t-au moulin,
Drelin, drelin, vire!
C’est point pour y fair’ moud’ son grain,
Drelin, drelin, din!
Louise, qui sanglotait sur une chaise, se redressa, folle, les mains en
avant.
--Je veux m’en aller! j’ai peur! j’ai peur!
La Gustine entraîna les cinq enfants pendant que la mourante criait à
son tour:
--Emmenez-moi! défendez-moi, oh! la bête! le creux-de-maison! Je veux
m’en aller!
Elle s’en alla quatre jours plus tard, dans une bière mince, l’ancienne
petite meunière du moulin de la Rue; et derrière elle, par le chemin
Roux, descendirent tous ceux des Pelleteries.
CHAPITRE X
AU TRAVAIL!
Le lendemain de l’enterrement, la grand’mère Bernou des Arrolettes se
leva de bon matin, fit un petit paquet de hardes comme en font les
servantes qui vont rejoindre leurs maîtres, et, de son pas menu, s’en
alla aux Pelleteries.
Le temps s’était beaucoup refroidi; il avait plu et un grand vent
d’ouest bousculait les feuilles. Malgré sa hâte d’arriver, la petite
vieille avançait lentement, arrêtée et étourdie par ce vent qui lui
cornait aux oreilles sa grosse menace infinie. Son paquet la fatiguait
aussi. C’est qu’elle avait soixante-sept ans sonnés et commençait à
manquer de souffle.