et s’arrêta un peu avant de monter jusqu’au village. Il y avait à ce
carrefour un talus sur lequel étaient piquées de petites croix de bois.
Cela voulait dire que des corps étaient passés par là. Plusieurs de ces
croisettes étaient déjà vieilles; l’herbe montait autour, les
recouvrait; elles ne tarderaient pas à tomber et à pourrir. Bernoude en
remarqua une beaucoup plus blanche que les autres, une toute fraîche,
piquée la veille. Des larmes lui vinrent.
Elle avait encore les yeux un peu brouillés en entrant chez son gendre.
Comme le jour venait à peine par la petite fenêtre, elle ne distingua
rien d’abord; puis elle vit Séverin assis près de la table. Il ne
bougeait pas.
--Bonjour! dit-elle, me voilà.
Il leva la tête et elle vit sa face ravagée et vieillie.
Elle répéta:
--Bonjour, mon gars! me voilà.
Il répondit:
--Bonjour!
Il ne s’était sans doute pas couché; il ne semblait pas avoir pleuré. La
grand’mère remarqua qu’il avait les gros sourcils méchants du défunt
Boiteux.
Comme il ne bougeait toujours pas et comme il ne parlait pas non plus,
elle déposa son paquet sur une chaise et, se penchant sur la table, elle
mit sa main ridée sur sa main à lui qui était froide.
--Mon pauvre gars, dit-elle doucement, faut pas se faire tant de
chagrin; il y a les enfants: faut pas se laisser abattre. Me voilà, moi;
je vais rester si tu le veux bien. Je demeurerai avec toi; j’élèverai le
petit et je ferai attention aux autres. Parle-moi donc, voyons... tu
veux bien que je reste ici?
Il répondit d’une voix brisée:
--Oui, m’man.
Et comme elle continuait à lui dire des choses douces et tristes, il
sentit en lui une émotion nouvelle; la détente venait enfin et les
larmes. Il répondait:
--Oui, m’man... non, m’man... merci, m’man...
Avant le malheur, bien qu’il aimât beaucoup cette vieille femme, jamais
il ne l’avait appelée maman; maintenant, cela venait tout seul. Elle en
fut remuée et l’embrassa.
--Allons, faut avoir du courage, mon bon gars. Dis-moi où sont les
affaires, que je me mette à l’ouvrage.
Elle pleurait à petit bruit. Il eut vite fait de montrer tout; elle
alluma le feu et accrocha la marmite pour la soupe du matin.
A ce moment, la Gustine entra avec Marthe et Georges, le petit dernier.
Les autres enfants avaient été recueillis par les fermiers des
Grandes-Pelleteries: ils arriveraient bientôt. La Gustine s’offrit à
donner un coup de main, mais pour le moment il n’y avait rien de pressé;
elle s’en alla donc, car elle avait beaucoup à faire chez elle.
La grand’mère démaillota l’enfant et Séverin s’approcha pour le voir
s’étirer devant le feu. Il prit entre ses gros doigts les orteils menus
et rouges.
--Pauvre petit! dit-il, tu n’es pas au bout de ta misère.
L’émotion le gagnait encore.
Mais un rayon de soleil, filtrant par une éclaircie, entra dans la
maison: il faisait jour depuis longtemps.
Le père se redressa:
--Allons! c’est pas tout ça! fit-il.
Et il s’en alla au travail.
TROISIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LES CHOUX
Il faut le dire: les Pâtureau furent secourus lorsque la mère fut morte.
Les beaux frères firent ce qu’ils purent. Calloux envoya cent sous à sa
filleule Georgette et Auguste amena une charretée de fagots. A plusieurs
reprises Chauvine et Pitaude firent passer du lait, du beurre et même
quelques restes de lard. Ceux du Grand-Village--à l’exception des Larin
qui étaient des gens très durs--attiraient les enfants chez eux; lorsque
Louise et Georgette gardaient leur chèvre après l’école, les
moissonneurs en train de manger derrière les haies appelaient les deux
fillettes; ils leur coupaient des tartines ou leur laissaient les plats
à nettoyer.
Les pauvres du Bas-Village se montraient pitoyables à leur manière. Les
hommes se serraient autour de Séverin; ils l’emmenaient avec eux à la
messe, lui offraient du tabac, s’arrêtaient longtemps à causer devant sa
porte. Les femmes, avant d’aller laver, passaient voir si la Bernoude
n’avait point un petit paquet à leur donner; la grand’mère était
heureuse de se débarrasser ainsi d’une partie de ses laveries,--sans
compter que cela ménageait le savon.
Les voisines aidaient aussi la Bernoude à corriger les petits, les
bessons surtout, avec qui cela n’allait pas toujours. S’étant en effet
avisés que leur grand’mère ne savait plus courir et que, d’autre part,
elle était trop bonne pour les faire battre par leur père, les
garnements en profitaient pour faire mille sottises.
Séverin fut inscrit sur la liste des indigents de la commune. Il ne paya
plus rien à l’école pour les livres et les cahiers de ses enfants et il
eut droit gratuitement au médecin.
Oui, les Pâtureau furent secourus tout d’abord; mais on s’habitue vite à
la misère des autres: la pitié des gens ne dura qu’un temps. Et puis il
y eut d’autres malheurs dans le pays, d’autres veufs, d’autres
orphelins; on oublia un peu ceux des Pelleteries.
Pourtant, ils n’étaient pas à la noce.
La Bernoude avait beau faire, elle n’arrivait pas à remplacer la
défunte. Elle n’avait la paix qu’aux heures de classe, quand le bébé
dormait. Le soir, la pauvre vieille était bien lasse; elle se couchait
dans un mauvais lit avec Louise, Marthe et Georgette. Séverin était un
peu mieux partagé, n’ayant avec lui que les bessons; mais en revanche il
s’occupait de Georges qui criait souvent, étant sujet aux coliques.
Séverin passait des nuits entières à dorloter l’enfant, même au temps
des grands travaux où le temps de dormir est si court. Cependant il ne
se plaignait pas;--il était seulement très sombre par moments et parlait
moins encore que de coutume. Pourquoi d’ailleurs se serait-il plaint? Il
était nourri, lui, au moins! Mais les siens! Cette vieille femme
fatiguée, ces enfants maigres, cette Louise si mince et ce bébé aux
diarrhées vertes dont la mort n’avait pas voulu!
On l’élevait au biberon, naturellement, ce dernier; mais il n’était pas
glouton comme l’avaient été les bessons; il tétait paresseusement, et
encore fallait-il lui couper son lait avec de l’eau. Aussi, il avait une
petite tête grosse comme une pomme saint-Jean et une mine si terreuse
que c’en était pitié. La grand’mère se désolait:
--Jamais ça ne viendra fort, Jésus! Jamais! Et souvent, elle disait sans
malice:
--Pauvre petit Pâtira!
Le médecin avait défendu--absolument défendu--de donner au bébé autre
chose que du lait. Heureusement la chèvre en fournissait; mais, d’un
autre côté, il n’était plus question de fromage, et les aînés se
trouvaient d’autant plus malheureux.
* * * * *
A la Toussaint, Séverin resta au Pâtis, mais il y resta moyennant un
gage plus fort. Il avait dit à Chauvin, au moment de conclure marché:
--Me voilà, moi, va-devant chez vous; voilà vos deux gars qui vont
second et puis deux autres valets derrière, l’un en force, l’autre
quasiment drôle; ça fait du monde à table. L’hiver, qu’auriez-vous
besoin de trois personnes d’ailleurs, si ce n’était pas pour le
fourrage? A présent, je vais vous dire une chose: vous voyez comment
c’est chez moi; j’ai besoin d’argent; eh bien! pour trente écus de plus,
je reste va-devant chez vous pour le gros travail d’été et je ramasse
les choux l’hiver. De cette manière, vous n’auriez besoin que d’un petit
valet en plus de moi, d’ici le printemps. Songez-y, patron!
Chauvin avait élevé des objections.
--Je t’entends, mon valet, tu veux enchérir. Seulement, je te dirai:
cela fait beaucoup d’ouvrage pour un homme. On a beau être allant, on
n’en fait pas comme deux; sans compter que tu n’es plus jeune, jeune: tu
le trouveras dur, d’effeuiller les choux.
--Peut-être bien, patron, mais je n’ai pas l’habitude de craindre ma
peine. Il me faut de l’argent: voilà ce qu’il en est. Je suis accoutumé
chez vous et cela me ferait chagrin de vous quitter; pourtant si vous
voulez finir le marché, il faudra que vous mettiez ces vingt écus.
Il avait, pour parler de ces questions d’argent et de travail, une voix
lente et comme respectueuse.
--Oui, patron, vingt écus de plus et je vais dans les choux.
--Oh! oh! vingt écus! Ce n’est pas un denier! ça te monterait à quatre
cent vingt francs.
--Possible, mais je peux les gagner: on me les a offerts dans deux
petits endroits pour faire tout.
--Pour porter des faix du matin au soir! tu verrais le changement, mon
valet!
--Oh! je ne dis pas, Chauvin; encore une fois, je ne dis pas que je
serai mieux ailleurs que chez vous. Jamais vous ne m’entendrez mal
parler de la maison, ni de vous, ni de vos gars, qui sont de bons
compagnons d’ouvrage; pour ça, non! mais j’ai besoin d’argent. Et
croyez-vous que le travail ne vaut pas quarante-deux pistoles?
--Si, mon gars, il les vaut! Boudre! Mais, ce qui n’est pas trop pour
toi, l’est pour moi; parce que je crois qu’il faudrait tout de même deux
autres valets. Non, je ne peux pas, vois-tu.
La discussion avait été longue; à la fin, Chauvin avait cédé. Séverin
irait dans les choux moyennant quatre cent vingt francs et quatre
sillons de pommes de terre à faire dans le champ des Joneries, qui avait
deux cent cinquante pas de versaine. C’était un beau gage, un des plus
forts du pays, mais ce n’était pas volé; oh, non!
Il y avait au Pâtis, pour nourrir cinquante têtes de gros bétail, deux
immenses champs de choux. L’effeuilleur travaillait dans ces champs du
matin au soir, tous les jours, par le vent, la pluie, le givre, la
neige.
Dur métier pour ceux dont le sang est un peu refroidi par l’âge; métier
terrible pour ceux qui n’ont pas de vêtements imperméables et qui,
trempés jusqu’aux os dès la première heure, grelottent toute la journée
dans le vent froid.
Séverin avait effeuillé des choux dans sa jeunesse; il l’avait fait
aussi deux hivers chez Loriot, mais il n’avait jamais passé une saison
entière à faire uniquement ce travail.
Trop pauvre pour s’acheter une blouse cirée et des guêtres, il se
mettait sur le dos un sac en toile grossière qui était bien vite
mouillée et il se faisait de grandes bottes en paille; ces bottes lui
protégeaient assez bien les jambes, mais elles l’alourdissaient et il
était obligé de les ôter pour charger sur la charrette les fagots de
choux--qu’il faisait très gros, pour gagner du temps.
Aux jours de presse, il avait pour l’aider le nouveau valet, un garçon
de seize ans, fluet et de chétive mine, qu’on appelait Fourchette à
cause de ses jambes trop longues et trop minces. Fourchette était plein
de bonne volonté, mais il ne fallait pas compter sur lui pour charger,
car le moindre fagot l’acculait dans la raize. Aussi, le samedi, comme
il fallait du fourrage pour deux jours, Chauvin envoyait un de ses gars
donner un coup de main au valet.
Par chance, le mois de décembre fut froid, mais sec. Le mauvais temps
commença pour les pauvres effeuilleurs la veille de Noël. Ce matin-là,
Séverin, en arrivant dans le grand champ, dit à Fourchette:
--Hé! hé! mon vieux! il y a des chiens blancs; gare aux doigts!
Il y avait en effet une lourde gelée blanche; les petites feuilles dures
demeurées aux ronces scintillaient et les herbes de la cheintre
craquaient sous les pieds. A l’orient, un soleil rouge et très large
sortait de limbes irréels, de vapeurs trop roses et commençait à monter
dans la brume impondérable du ciel pâle. Une ligne noire se détacha de
l’horizon; des corbeaux vinrent, lourds, bruyants, offensant la pureté
des choses. Ils s’abattirent sur un grand marronnier au coin du champ de
choux.
Fourchette cria:
--«Pies-grolles, pies-grollas! Allez-vous-en, ne r’venez pas!»
Quelques-uns s’envolèrent; mais, après avoir tournoyé une minute, ils se
posèrent à nouveau sur les branches.
--Pies-grolles! allez-vous-en! Houch! males bêtes!
Une motte s’émietta sur le tronc de l’arbre; cette fois les corbeaux
s’enlevèrent tous avec des cris d’effroi; ils s’éparpillèrent au-dessus
de l’espèce de cuvette que faisaient les terres à cet endroit. Le champ
de choux formait un côté de cette cuvette; penchant sur la galerne, il
commençait à recevoir de biais les rayons du soleil.
Le vent soufflait de l’est. C’était un petit vent aigre qui accourait
avec des sifflements de bête méchante. Il agitait de balancements
infinis la lourde masse de verdure. Il passait en appuyant et soulevait
des houles pâles, ou bien il se glissait dans les dessous et retournait
comme des mains les grandes feuilles aux veines blanches ou violettes.
Il se coulait par les raizes où l’on voyait par endroits la terre jaune,
et des taches plus jaunes encore qui étaient des feuilles tombées. Quand
il s’apaisait, les choux achevaient plus doucement de s’égoutter; les
feuilles humides se redressaient et, reflétant la lumière éparse,
luisaient un peu.
Ayant assujetti leurs jambières de paille, Séverin et Fourchette
attaquèrent les choux de la cheintre qui étaient petits et clairs; puis
ils s’engagèrent entre des sillons où ils disparurent tout de suite, car
les choux y étaient magnifiques, hauts presque comme des hommes.
De grosses gouttes glacées roulaient encore sur les feuilles; à leur
troisième aissellée, les deux valets étaient trempés. Ils allaient
vivement à cause du froid; la tache jaune et sautillante de leur dos
apparaissait seule entre les feuilles remuées. De temps en temps
Fourchette se redressait, pâle, les dents chantantes, posait son
aissellée sur la riorte et, pendant une minute, sautait en l’air en
agitant ses bras comme un coq qui bat des ailes.
--Pâtureau! faisait-il, j’en crève! Je ne sais plus où sont mes doigts!
Mais Séverin, grelottant lui-même, allait grand train sans parler; quand
il fut au bout de son rang il répondit au garçon qui se plaignait de
plus belle:
--Eh bien! quoi! en voilà des manières! Es-tu un homme, nom de d’là?
Tape plus fort, tu te réchaufferas.
Puis il ajouta plus doucement:
--Voilà le soleil qui monte, ça nous fera du bien... hardi, mon pauvre
Fourchette; encore un petit coup de collier!
Le soleil montait en effet, mais il pâlissait en même temps; ce n’était
plus qu’un œil morne participant à la tristesse des champs; il se
cachait derrière un rideau de brumes mouvantes; et vers la haute
galerne, derrière les effeuilleurs, la ouate assombrie de l’horizon
venait en s’élargissant comme était venue, quelques heures plus tôt, la
bande de corbeaux.
Soudain, le soleil s’éteignit tout à fait; une haleine plus âpre siffla
dans les branches noires et toute la campagne en tressaillit. Quand
Séverin arriva près de la haie, en haut du champ où les choux
protégeaient mal la terre, il remarqua que les mottes étaient encore
dures.
--Bon sang! fit-il, ça ne dégèlera pas! pourvu qu’il ne vienne pas de
neige! aujourd’hui où il me faut deux charretées, ça ne serait pas
amusant.
Ils travaillèrent encore un moment, puis Séverin envoya le petit gars
chercher la charrette. A midi, comme ils revenaient au Pâtis, une pluie
glacée commença à tomber.
Il fallait ce jour-là deux fortes charretées de fourrage; aussi, dès que
la soupe fut mangée, les valets retournèrent dans le champ. Le temps
avait l’air de se gâter encore. La pluie venait de cesser, mais le froid
continuait et les choux étaient plus mouillés que le matin. Séverin,
malgré son courage et sa diligence, avait grand’peine à se réchauffer.
Derrière lui, Fourchette, tous les dix pas, battait des ailes et sa voix
enrouée d’adolescent se faisait lamentable.
--J’en crève! Pâtureau! j’en crève, moi!
Tout à coup, le garçon jura: comme il venait de lier un fagot, le bout
de la riorte s’était brusquement détendu et lui avait déchiré la main.
Séverin, redressé à demi, vit les doigts saignants et le jeune homme
transi.
--Dépêche-toi! cria-t-il, ne t’arrête pas! tu vas geler...
L’autre, docile, se baissa pour travailler.
Mais le froid était terrible. La pluie, une pluie placée qui devait
faire du verglas sur la route, avait recommencé à tomber. Le vent
courait au travers en sifflant; il l’éparpillait menu et la jetait avec
furie sur les choses. Les gouttes à peine fondues cinglaient comme des
mèches fines; elles tombaient avec un bruit mat sur les choux qui les
secouaient sur le dos des effeuilleurs. Séverin entendit encore une fois
la plainte du petit gars.
--Oh! j’en crève!
Il se releva agacé:
--Dis donc, fainéant, tu n’as pas fini! Tu ne peux pas travailler sans
te plaindre? Qui m’a fichu une demoiselle pareille?
Mais le jeune homme pleurait. Séverin, tout de même, s’approcha pour
voir.
Debout dans la raize, pitoyable comme un chien maigre avec ses habits
mouillés qui lui collaient au corps, Fourchette tendit au bout de son
bras mince une main énorme qui ne semblait pas être à lui, une main
violette d’engelures où deux grandes crevasses s’étaient ouvertes et
saignaient.
--Je ne peux plus, bredouilla-t-il. C’est mes fentes... Je me suis fait
mal tout à l’heure... et à présent pas moyen de fermer la main.
Il tremblait comme si le vent l’eût lui-même secoué et de grosses larmes
roulaient sur sa face verdâtre.
Séverin fut pris de pitié.
--Diable! tu saignes, mon pauvre Fourchette! sauve-toi, va changer de
hardes. Tu diras à Florentin de m’amener la charrette sur les quatre
heures.
Il tremblait lui aussi, le grand valet; le froid l’avait saisi pendant
qu’il s’occupait de son compagnon. Sa chemise mouillée lui glaçait les
épaules et la poitrine.
--Vais-je me laisser geler, moi aussi? pensa-t-il; jamais de la vie!
Il secoua la tête comme un bœuf rétif qui ne veut pas se mettre au joug.
Il n’était pas de ceux qui cèdent.
Les dents serrés, il se baissa, jeta son chapeau; ses épaules
dédaigneuses bousculèrent deux grands choux qui lui versèrent toute leur
eau sur la tête, et, aussitôt, au milieu de l’immense tremblement des
feuilles froides et mouillées, il se mit à taper comme une bête folle.
* * * * *
--Ouf! en voilà un qui pèse plus de deux cents.
Rouge, en sueur, malgré le froid de cette lugubre soirée, Florentin tira
sa fourche du fagot qu’il venait de mettre sur la charrette.
Par la cheintre qui commençait à s’assombrir, Séverin venait, lourdement
chargé, patouillant dans la glaise détrempée. Il s’approcha à son tour,
mit le manche de sa fourche à terre, puis, d’un rude effort, jeta
par-dessus les ranches l’énorme botte de feuilles; la tête des bœufs
tressauta.
C’était le dernier fagot; les deux hommes secouèrent leurs sabots et
arrangèrent leur coiffure.
--Ça y est! à la soupe! dit Florentin.
Empoignant l’aiguillon, il piqua les bœufs et la charrette démarra.
Séverin demeura une minute pour former la barrière; comme il se
disposait à partir à son tour, une voix claire s’éleva derrière lui:
--Papa! bonsoir!
Il se retourna. Louise était sur la route, mince silhouette brune que
bombaient les poches gonflées d’un bissac. Séverin, d’un coup d’œil
instinctif d’ancien cherche-pain, soupesa ce bissac; cela devait faire
six ou sept livres: bonne tournée, très bonne tournée.
Il vit aussi le sarrau mouillé, les pieds nus dans des sabots trop
grands, les petites jambes violettes; il gronda:
--Que fais-tu là? Tu n’es pas encore rentrée!
--Non, répondit l’enfant; j’ai fait tout un tour; j’ai attendu plus de
deux heures chez les métayers de Malitrou; la femme n’y était pas.
--As-tu mangé?
--Oui, j’ai mangé une pomme de terre chaude chez Pitaude et un grignon
de miche que j’ai eu dans le bourg.
Elle s’arrêta de causer pour tousser d’une toux sèche qui la secouait
toute.
Séverin se rapprocha d’elle. Il souffrait cruellement chaque fois qu’il
voyait son enfant avec un bissac; il ne s’habituait pas à la misère des
siens; il en avait honte. Quand Louise passait sur les routes à portée
de sa vue, il baissait la tête et parlait à ses compagnons d’ouvrage
pour détourner leur attention.
Mais ce soir il était seul avec elle et il y avait en lui une grande
pitié.
Il se pencha, tâta le fichu mouillé et les menottes froides. Puis, comme
la nuit venait, comme Florentin avait disparu au détour, comme il était
bien sûr enfin de ne rencontrer personne, il prit la petite par la main,
mit le bissac sur son épaule et le porta un bout de chemin. A l’échalier
du Pâtis, il rendit le bissac et malgré ses hardes mouillées, il
s’arrêta un moment pour suivre des yeux son enfant qui s’en allait en
toussant dans le vent traître, entre les baies devenues farouches.
L’image de la défunte lui passa dans l’idée; et il songea avec un atroce
serrement de cœur au chagrin qu’elle aurait eu si elle avait vu cela.
CHAPITRE II
LES CHERCHE-PAIN
Louise mendiait franchement; malgré l’aide des voisins, il avait bien
fallu en venir là.
Les bessons étant encore un peu jeunes, la fillette, seule, faisait des
tournées. Il lui arrivait de passer deux fois par semaine au seuil des
métairies. Les gens s’habituaient à elle, à son petit air de femme
sérieuse, à ses joues maigres, à ses yeux sombres, des yeux trop grands
qui lui mangeaient la figure.
Comme elle allait toujours pieds nus et que le froid lui marbrait les
chevilles, quelqu’un lui avait donné le nom de Bas-Bleu et ce nom lui
était resté. Les servantes disaient:
--Patronne! Bas-Bleu des Pelleteries est à la porte; faut-il qu’on
donne?
Et de même, les vieux brèche-dents, diseurs de rigourdaines, criaient
derrière elle pour la faire se retourner:
--Bas-Bleu! Bas-Bleu! tu perds tes jarretières.
Ils diraient cela, ces anciens, sans méchanceté aucune, étant désireux
de la faire rire.
Pourtant, cela ne plaisait pas à Séverin; c’est qu’aussi il était plus
fier qu’il n’est séant à un malheureux. A la maison, il ne tolérait pas
qu’on appelât la petite autrement que Louise. Il voulut également
qu’elle prît des bas; mais outre qu’elle n’en avait guère, il est
toujours bon qu’un cherche-pain aille nu-pieds et mal vêtu. D’autres
tracas vinrent qui firent oublier ceux-là; Louise resta Bas-Bleu pour
tout le monde, ce qui d’ailleurs était sans importance.
Il y avait deux autres petits mendiants aux Pelleteries; ils passaient
chercher Bas-Bleu et les trois enfants faisaient leurs tournées
ensemble.
Pieds nus, le ventre vide, ils s’en allaient dès le matin par les
sentiers de traverse qui conduisent d’une ferme à l’autre. Ils
s’arrêtaient à chaque porte. Quand personne ne les avait entendus
arriver, ils toussaient timidement d’abord, puis plus fort pour avertir
la ménagère. Si celle-ci était occupée ailleurs, ils s’asseyaient sur le
seuil et tapaient du coude dans la porte en chantonnant d’une voix
traînante:
--Charité, s’il vous plaît! Charité! Charité, s’il vous plaît!
--Qu’est ça?
--Les cherche-pain! Charité, s’il vous plaît!
--Combien? disait la voix.
--Deux, trois!
Parfois, ils frappaient en vain; la porte ne s’ouvrait pas et ils
attendaient des heures entières, grelottant aux mauvais jours.
Il leur arrivait de galopiner le long des routes, mais il fallait
ensuite rattraper le temps perdu. Les tournées étaient longues, car il y
avait des gens qui fermaient leur porte en disant:
--On ne donne plus!
On ne donne plus! cela voulait dire qu’on avait donné, dans le temps,
quand il y avait beaucoup, beaucoup de malheureux, quand des bandes de
dix ou quinze cherche-pain passaient aux portes. Mais maintenant ce
n’était pas le jour! il n’y avait plus de cherche-pain au pays, il ne
devait plus y en avoir; il en était tant parti pour les Charentes! Les
malheureux qui restaient, la commune ne leur venait-elle pas en aide?
La bru des Larin, qui était pourtant une proche voisine, pensait tout
juste ainsi; et comme elle était très sotte, elle l’expliquait à
Bas-Bleu et aux deux petits drôles qui raccompagnaient.
--On ne donne plus! vous êtes soutenus par la commune. Aujourd’hui les
plus malheureux ne sont pas les malheureux; allez-vous-en!
En revanche, il y avait de bonnes portes; il y avait des gens qui
donnaient de la miche et invitaient à entrer pour se réchauffer.
Bas-Bleu n’aimait pas à aller seule, car elle avait peur des chiens.
Elle évitait aussi les coureurs des routes.
Vers la fin de l’hiver, elle commença à emmener les bessons. Elle leur
apprit les chemins les plus courts et les choses qu’il fallait dire pour
avoir des tartines.
CHAPITRE III
LA BRACONNE
Le dimanche, Séverin faisait de longues courses dans les champs. Dès les
premiers temps de son veuvage, il avait commencé à sortir ainsi pour ne
pas rester immobile à songer. Puis, peu à peu il avait pris le pli de ne
jamais rester tout un dimanche au village.