--Nous sommes d’accord; vous ne pouvez pas. Eh bien! c’est honteux! J’ai

honte, moi, quand on me dit qu’un homme en pleine force trime de quinze

à dix-sept heures par jour pour gagner la soupe et vingt sous! Vingt

sous pour faire vivre cinq, six, dix enfants! Nous parlions des

Charentais, tout à l’heure, mais les plus pauvres d’entre eux ne sont

jamais aussi malheureux que les cherche-pain d’ici! On leur vient en

aide, on ne voit point leurs enfants mendier. Chez nous, on ne peut pas

soulager tout le monde, il y a trop de misère, trop d’enfants, trop de

maisons creuses. Alors, le père qui a une demi-douzaine de petits

affamés à nourrir, travaille plus fort; il travaille comme quatre, et il

gagne vingt sous par jour! Jamais il ne gagnera davantage, car s’il

gagnait plus de vingt sous, M. Duroc et M. Magnon et M. Lampin ne

pourraient pas vivre... Vingt sous! Quelle honte! et quelle misère pour

quelques-uns!...

Lucien se tut. Les autres ayant tous fini de manger le regardaient,

remués par ces paroles qui n’avaient jamais été dites autour de la table

épaisse où s’étaient accoudés, depuis des années, tous les laboureurs du

Pâtis. Séverin songeait à Delphine qui, depuis huit jours, ne pouvait

plus guère bouger, à Delphine, brisée de corps et d’âme, au cinquième

malheureux qui allait naître, à Louise, au bissac de toile. Quelque

chose, à la gorge, le serrait à l’étrangler. Trop fier pour se plaindre,

il aurait cependant voulu parler, crier sa colère pour se soulager un

peu.

Alors, se souvenant de son langage de soldat devant ce monsieur qui

parlait si couramment à la mode, ne trouvant pas d’ailleurs dans la

langue paisible des villages les mots durs de révolte et de violence, il

dit, soudain redressé, rouge de sa hardiesse, il dit comme autrefois

dans la garnison lointaine, quand il apportait les gamelles au corps de

garde:

--La crève! C’est la crève! n. de D...!

Mais ce n’était plus le beau clairon aux joues pleines et à la poitrine

sonore, criant pour dominer le boucan de joyeux sans-souci.

Dès que s’éteignit la voix âpre, il y eut un silence respectueux.

Florentin maniait son couteau, la tête basse; Lucien regardait la

cheminée où un Christ noir se tordait, pitoyable, entre deux chandeliers

de cuivre et deux pâles images de saintes; la vieille Chauvine, les yeux

brillants, se tourna vers la fenêtre.

Séverin s’étant levé, les deux autres valets imitèrent leur va-devant.

Et à nouveau, comme ils poussaient leur tabouret sous la table, le

crucifix de bois et les jolies saintes, les rameaux de buis et les

portraits effacés, les meubles usés, les pierres flétries, toutes les

choses paisibles qui avaient vieilli là, dans la quiétude égale des

jours de labeur, s’effarouchèrent du même blasphème et des mêmes mots

étrangers:

--La crève! n. de D...! La crève, alors!

CHAPITRE VI

BAVEILLE

Delphine accoucha au commencement d’octobre d’une fille qui reçut le nom

de Marthe. Bien qu’elle eût été malade pendant les derniers mois de la

grossesse, la mère se releva vite et heureusement, le lait lui vint.

Encore une fois on pourrait passer l’hiver sans envoyer les enfants

mendier; Louise, qui avait six ans et demi, alla donc à l’école.

Pourtant, il fallut acheter du bois à crédit; Séverin s’adressa à son

patron, qui lui procura deux bonnes cordes de châtaignier; on

s’arrangerait pour le prix à la Toussaint de l’année suivante.

Vers la fin de l’année, Georgette tomba malade; un matin, sa mère la

trouva toute pâle et toussant d’une toux sèche qui la faisait crier; le

lendemain, elle eut une forte fièvre. Delphine, effrayée, arrêta le

médecin au passage et le fit entrer. La petite avait une bronchite; elle

n’était pas en danger, mais une fois la fièvre tombée, il faudrait

beaucoup de soins, des vêtements chauds, une nourriture fortifiante, de

la viande, des œufs, du lait, du chocolat. Les soins furent donnés, les

vêtements confectionnés tant bien que mal avec de vieux tricots dont les

parents se privèrent, mais la viande, les œufs, le chocolat!... Les

Chauvin et les Pitaud envoyèrent bien quelques litres de lait, mais cela

n’alla pas loin. La petite continua à tousser; elle, naguère si rose et

si joufflue, devint maigre avec de petites veines bleues courant sous sa

peau trop fine.

Un matin, la fièvre reprit encore, et Delphine dut recoucher l’enfant.

On était en mars; c’était une journée froide et assombrie de brume.

Séverin, dès l’aube, avait rejoint à Coutigny les conscrits de l’année

qui l’avaient choisi pour les conduire au tirage. Il ne reviendrait sans

doute que fort tard.

Delphine s’inquiétait à cause de la petite. Elle lui fit une tasse de

tilleul, et l’enfant s’endormit d’un sommeil agité. Comme Marthe criait,

Delphine profita de cette minute de répit pour la changer de langes et

la faire téter.

A ce moment, un pas lourd s’arrêta devant la porte, puis un homme entra.

C’était l’épicier Baveille, qu’on appelait encore Béguassard, parce

qu’il bégayait un peu, dans la discussion surtout. Baveille était un

gros homme de cinquante-cinq ans à la babine pendante et aux yeux noirs

cachés sous d’épais sourcils. Il «faisait» les villages avec sa voiture

cahotante et son cheval maigre. En même temps qu’il vendait du sucre et

de la chandelle, il «chinait» les œufs, la guenille, la ferraille, les

peaux de lapin. Il était d’une avarice sordide; on le disait riche.

Delphine le vit entrer avec inquiétude, car elle lui devait une douzaine

de francs; depuis quelques semaines, il ne voulait plus rien donner à

crédit.

--Cela va être encore des menaces, pensa-t-elle.

Pourtant, elle se rassura; Baveille avait l’air gai.

--Hé! hé! la belle! fit-il, on garde la maison pendant que le mari

s’amuse comme un jeune gars. J’ai vu les conscrits comme ils partaient;

ils ne se font pas de bile, je t’en réponds! Ça sera beau, ce soir.

--Si vous croyez que c’est pour son agrément que Séverin promène ces

drôles, vous vous trompez, Baveille. Seulement, cela lui fait une bonne

journée, bien qu’il prenne moins cher que les autres clairons du pays.

--Entendu! Moi aussi, je voudrais faire une bonne journée. Dis donc, cet

héritage est-il venu? Allons, paye-moi tout de suite, et je te laisserai

d’autres marchandises. Dépêche-toi, je suis pressé, ce matin.

En disant ces mots, il s’assit pourtant.

Delphine répondit tristement en refermant son corsage, car la petite

dormait:

--Vous savez bien que je ne peux pas, Baveille; vous ne perdrez rien,

soyez tranquille. Tenez, la semaine prochaine, je vous donnerai ce que

Séverin rapportera ce soir.

L’épicier, secouant la tête d’un air incrédule, elle poursuivit,

suppliant presque:

--Mais, si! vous pouvez me croire; vous ne perdrez rien, encore une

fois... Vous devriez tout de même me laisser quelque chose en passant;

ma petite Georgette est encore malade; il lui faut de la bonne

nourriture, et je ne peux pas lui en donner; on est malheureux, allez!

--Ta ta ta! je suis habitué à ces histoires. Je serai payé à Noël si le

coucou chante... A moins, continua-t-il avec un rire sourd, à moins que

je ne me contente d’une autre monnaie... d’une monnaie dont on n’est pas

chiche quand on est belle et dégourdie...

--Taisez-vous, Baveille, répondit Delphine, trop malheureuse pour se

fâcher, vous avez bien de la chance, vous, d’avoir toujours le cœur à

rire!

L’enfant était tout à fait endormie, elle se leva pour la coucher dans

son berceau qui était près du lit de Georgette. Comme elle chantonnait

en la bordant, elle sentit l’homme derrière elle; il s’était approché

doucement et regardait la petite malade.

--C’est vrai que ce n’est pas bien gros, ça pauvre! petite mine, ma foi!

Il ne faudrait pas un grand coup...

Il y eut un silence; Delphine s’était arrêtée de chanter. Tout à coup

elle fut serrée près du berceau: Baveille, penché sur son épaule,

murmurait:

--Il y aurait un moyen si tu étais sage... hé! hé! dis donc... on

pourrait s’arranger.

Prestement, elle s’esquiva, point trop fâchée encore, croyant à une

plaisanterie de lourdaud.

--Tâchez de rester tranquille, vieux malhonnête!

Alors, lui, tirant de dessous sa blouse une tablette: de chocolat, un

petit sac de café et du sucre, posa le tout sur la table!

--Tiens, la... belle! fit-il... quand on est jo... jo... lie, on

s’arrange; et il y en aura d’au... d’au... d’autres... Je ne suis p...

p... pas méchant, moi, j’ai pitié d... d... des pauvres gens qui ont

d... d... d... des drôles malades.

Rouge, la bouche tordue de bégaiements, il s’avança les mains écartées,

mais Delphine, soudain révoltée, se dressa, frémissante:

--Ah! c’est pour ça! Parce qu’on est malheureuse, vous croyez que ça

peut réussir! Eh bien, venez-y, sale vieux!

Et comme une main velue l’agrippait à la taille, elle frappa de toutes

ses forces, égratignant, visant les yeux. Baveille recula ricanant.

--Oh! oh! la m... m... méchante!

--Allez-vous-en, sale vieux! sale vieux!

--T... t... tu vois ce que t... t... tu perds! fit-il en montrant son

chocolat et son café, ta petite en a be... be... soin pourtant!

--Je m’en moque; allez-vous-en, vieille saleté!

--C’est bon; alors, d... d... de l’argent, tout de suite.

Il ajouta tout bas, menaçant, la bouche baveuse:

--Tu y p... p... passeras ou je fais t... t... tout vendre, ma petite

ga... ga...

Il n’eut pas le temps d’achever: elle se précipita sur la table, rafla

la marchandise et des deux mains, à toute volée, elle lui envoya le

paquet sur la figure. La tablette de chocolat se brisa avec un bruit

mat; des morceaux de sucre crevèrent le papier.

Blanche comme une morte, les yeux fous, elle poussa l’homme vers la

porte; puis se retournant brusquement, elle rassembla d’un coup de

balai, sucre et chocolat et, d’un autre coup sec, au seuil, fit tout

sauter sur le chemin, dans la boue.

--Va-t’en, sale vieux, et remporte tes drogues.

L’épicier, ayant vivement ramassé sa marchandise souillée, fila. Alors

Delphine, s’agnouillant sur une chaise près du lit, saisit les mains de

Georgette et elle pleura tant sur les pauvres menottes brûlantes que

l’enfant se réveilla.

* * * * *

Séverin ne rentra qu’après la nuit tombée. Il avait hésité avant d’aller

conduire les conscrits: il se trouvait un peu vieux déjà pour être au

milieu de cette jeunesse et puis il ne se rappelait plus bien les

sonneries. Pourtant, comme l’occasion de gagner dix francs ne se

présente pas souvent pour un valet de ferme, il s’était décidé.

La journée fut fatigante, pleine de cris, de chansons, de ululements.

Séverin joua consciencieusement en passant dans les villages; les

conscrits, reconnaissants, payèrent à boire au chef-lieu de canton.

Après le tirage, ils se battirent un peu avec leurs camarades d’une

commune voisine; Séverin, cependant, finit par les rassembler tous et

les ramener. Le soir, sur la place du bourg, ils firent grand tapage,

s’arrêtant de chanter pour boire et de boire pour chanter; enfin, à la

nuit, ils entrèrent à l’auberge pour achever de se soûler.

Séverin ayant parlé de partir à ce moment-là, ils exigèrent qu’il restât

jusqu’à la fin. Lui, d’ailleurs, voyant qu’il ne comptait pas pour le

paiement des écots, ne se fit pas trop prier. Il s’installa résolument à

boire, mais comme il n’était plus habitué au vin, il se trouva gris un

des premiers.

Il commença à sonner sans y être invité; sa sonnerie, hésitante d’abord,

devint plus nette; il retrouva son ancienne manière, et le geste aussi,

le brusque décollement de l’embouchure, le lancé énergique de

l’avant-bras. Il engagea vivement les conscrits à entrer dans la clique,

une fois qu’ils seraient là-bas, mais dans la vraie clique, celle des

clairons--dans la clique des tambours, on n’arrivait à rien, témoin

Micot, un petit Breton qui avait été trois ans élève tapin. Il leur

parla aussi du grand tambour-major; il conta des tours, des histoires

étonnantes que les conscrits firent d’abord semblant de comprendre, puis

qu’ils n’écoutèrent plus. Alors Séverin en retint deux dans un coin de

l’auberge et leur enseigna le garde-à-vous et les premiers principes

comme au temps où, clairon en pied, il remplaçait le caporal à

l’instruction. Enfin, malgré l’aubergiste, il sonna sans interruption;

vingt fois le couvre-feu mourut dans la petite salle: les vitres

tremblaient sous la grêle des notes précipitées.

Quand, vers dix heures, il eut quitté l’auberge, il sonna encore pour

son plaisir; seul sur la route il lança des airs incohérents qui se

perdirent dans la nuit froide. Un vent aigre accourait du nord-ouest

entre les têtards ébranchés; il tomba une averse de neige mal fondue;

cela calma un peu Séverin. Cependant, il n’était pas encore solide en

arrivant aux Pelleteries. Delphine qui vint lui ouvrir, en chemise,

l’aperçut ruisselant et titubant; elle se dépêcha de prendre un jupon et

d’allumer la chandelle.

--C’est ça! fit-il, allume un peu, qu’on voie!

Elle l’interrompit.

--Tais-toi, les enfants dorment, pas de bruit!

Puis elle ajouta en le regardant:

--Eh bien, tu es joli!

--Ça ne m’a rien coûté, cria-t-il, pas un sou! la clique boit à l’œil,

toujours! Et je leur ai poussé la dix-septième... comme ça, tiens,

écoute...

Elle se précipita et lui enleva le clairon.

--Veux-tu te taire? tu es fou! couche-toi vite... Georgette a été

malade, tu sais!

--Hein! Georgette! Elle est guérie, Georgette!

--Non; elle a eu la fièvre encore aujourd’hui: elle va mieux ce soir,

elle dort; couche-toi sans faire de bruit.

Elle lui enleva son chapeau, sa cravate et déboutonna sa blouse; il la

laissait faire, docile.

--Prends garde, fit-elle, en le poussant au lit, Louise est avec nous ce

soir; elle aurait gêné Georgette dans l’autre lit. Passe au fond si tu

peux; moi je coucherai de ce côté, ça sera plus commode si je dois me

lever pour la petite.

Il se mit à rire.

--Ah! mais non! mais non par exemple! ce n’est pas ça.

Et doucement, avec des précautions exagérées d’ivrogne, il entreprit de

pousser Louise vers la ruelle.

Delphine cependant grondait en rangeant les hardes mouillées.

--Où est-il passé, mon Dieu! où est-il passé pour s’être crotté ainsi!

Comme si on n’avait pas assez de tourment! Oui, tu as du cœur, tu sais,

de t’amuser quand les autres sont dans la tristesse et les embêtements

de toutes sortes.

Elle parlait tout bas pour ne pas réveiller les enfants et aussi par

lassitude, car sa colère de la matinée l’avait brisée. Elle leva la tête

et vit Séverin qui l’attendait. Il avait une mine si repentante, si

piteuse, qu’elle ne put s’empêcher de sourire. Malgré tout, elle ne lui

en voulait guère; n’avait-il pas eu raison de boire? Il avait été

heureux pendant une heure ou deux; il l’était encore, il oubliait tout;

peut-être revivait-il une minute folle de leur temps d’amour...

Charitable, elle se tut; elle se déshabilla; puis, sans répugnance

malgré l’odeur du vin, elle se coula au lit et s’abandonna, heureuse au

fond de cette tendresse jamais démentie qui la vengeait de sa misère.

Dans la ruelle, sans qu’ils y eussent pris garde, Louise s’était

réveillée; elle crut peut-être qu’ils se battaient... Quand, deux heures

plus tard, Delphine alluma la chandelle pour aller voir Georgette qui

toussait, elle aperçut son aînée collée à la muraille, recroquevillée et

tremblante avec des yeux hagards.

CHAPITRE VII

LA CHÈVRE

Cette année-là fut encore très dure pour Delphine Pâtureau. Elle devait

un peu partout et le gage de Séverin avait été entamé dès l’entrée de

l’hiver. Elle ne pouvait d’ailleurs pas travailler pour les autres avec

une petite au maillot, une autre souffrante et deux garçons de quatre

ans, fort espiègles.

Cependant, à Pâques, les bessons commencèrent à suivre Louise à l’école

et leur mère fut un peu soulagée. Comme le bourg était à une bonne

demi-lieue, les trois enfants emportaient leur pain et leur fricot pour

le repas de midi. Delphine mettait dans leur panier tout ce qu’il y

avait chez elle d’à peu près mangeable; elle trouvait moyen parfois de

leur donner des œufs, un œuf et demi plutôt, les bessons devant partager

celui qui était entier. Mais aux jours de disette, ce lui était une

grande peine de songer que les petits déjeuneraient d’un quartier de

pomme ou d’une figue.

Louise, qui s’acquittait gentiment des commissions pour les gens du

bourg, attrapait de temps en temps un morceau de sucre. C’était fête

alors pour elle, et ses camarades étaient jalouses; car sous les préaux

des écoles, ils n’étaient point rares, les petits des creux-de-maisons,

les enfants pouilleux et crasseux aux caboches dures, roussies de

soleil. Et ces petits pauvres avaient des paniers peu garnis: un morceau

de pain bis, quelques châtaignes, des noix, une crotte de fromage...

D’être mis au pain sec cela les faisait bien rire. Ils étaient mal vêtus

aussi. Ils emportaient, pour la forme, une vieille paire de sabots de

bois, car l’inspecteur à chacun de ses passages faisait des remontrances

à ceux qui étaient pieds nus. Mais au village, dans la cour, sur les

chemins, les chaussures incommodes étaient abandonnées. Parfois, ils se

ferraient en courant mais cela ne les retardait guère; il n’y avait de

mauvais que les vieux clous à pointe recourbée qui abondaient dans la

cour de l’école; pour ceux-là, il fallait agrandir le trou avec un

couteau et le sang venait beaucoup.

Louise et ses frères allaient pieds nus, comme les plus malheureux; au

village, Georgette, dès qu’elle fut guérie, trotta aussi sans semelles

ni cordons; enfin Delphine elle-même commença, cette année-là, à ne plus

porter de bas durant la belle saison; elle n’en avait pas beaucoup de

convenables et le coton lui manquait pour les raccommoder; comme elle

avait les pieds tendres, ses sabots la blessèrent d’abord, mais elle s’y

fit et chez les Pâtureau il n’y eut plus que la petite Marthe qui

n’allât pas pieds nus.

Vers la fin de l’été, les choses s’améliorèrent un peu; Delphine put

travailler chez elle à de menus ouvrages; elle tricota et fila; puis

elle alla en journée dès que Marthe eut commencé à marcher seule.

Louise, pendant ce temps-là, manquait la classe pour garder sa petite

sœur.

Elle manquait encore la classe pour une autre raison. Il y avait, de

temps en temps, à Coutigny, des données de pain; Louise allait à ces

données. Souvent aussi elle allait faire une petite tournée dans les

fermes voisines; elle ne mendiait pas encore tout à fait, elle avait ses

maisons choisies. Les Chauvin, les Pitaud, les autres des

Grandes-Pelleteries la voyaient arriver les jours de grande cuisine; ils

lui donnaient des couennes, un bout d’oreille de cochon, une patte, un

petit pot de fressure ou même une tranche de lard frais. Quelquefois, le

lendemain des batteries, elle rapportait des restes bien gras, des

haricots noirs de beurre, des moules à la sauce, des demi-assiettées de

millet au lait. Ces jours-là toute la famille vivait dans l’abondance:

on ne ménageait pas le fricot, ces bonnes choses ne se conservant pas.

Puis, on revenait aux haricots sans beurre et aux bouillies sans lait.

Les enfants avaient un peu glané au temps des moissons; en automne ils

coururent les champs pour trouver, dans les haies, des châtaignes

oubliées. Les deux petites allaient ensemble et le plus souvent

revenaient les poches à peu près vides; les bessons, au contraire, ne se

dérangeaient jamais pour rien; ils rentraient joyeux et lourds, à cause

des goussets trop pleins raidissant leurs petites jambes; fiers de leur

chance, ils se moquaient de Louise et de Georgette en jetant sur la

table les châtaignes luisantes, les belles égrenelles noires à cul

blanc.

Or, un dimanche matin, un fermier du Haut-Village se plaignit en passant

de ce qu’on eût pillé les basses branches d’un marronnier tardif qui

n’avait pas encore été gaulé; à son idée, les coupables étaient les

drôles des Pelleteries: deux Maufret sans doute et les Pâtureau.

Séverin appela les petits et les interrogea; ils nièrent. Le fermier,

qui d’ailleurs n’attachait aucune importance à l’affaire, avoua qu’il

avait pu se tromper. Mais Séverin n’aimait pas ces contes; bien que le

crime ne fût pas absolument prouvé, les deux enfants reçurent une

énergique correction. Quand ils eurent cessé de crier, leur père les

emmena à un détour du Chemin-Roux où poussait une grosse touffe de

genêt. Là, il leur fit couper à chacun un maître scion qu’il essaya sur

leurs mollets et qu’il emporta ensuite à la maison. Puis, quand les deux

branches de genêt furent placées sur la cheminée, l’une à droite du

clairon, l’autre à gauche, Séverin les montra à ses quatre aînés.

--Les drôles! vous voyez ces scions verts: si je les descends, ce sera

une pitié. Quand j’étais petit, j’ai été malheureux comme les pierres et

votre tante Victorine aussi. Mais nous n’avons jamais pris un épi dans

une gerbe ni une égrenelle devant les ramasseurs. Eh bien! mes drôles ne

le feront pas non plus! Remarquez ce que je vous dis: si j’apprends une

autre fois que vous avez fait tort à quelqu’un d’une poire, d’une prune,

d’une épingle, d’un grain de froment, je prends ces scions et je vous

pèle les fesses!

Les bessons étouffèrent leurs sanglots, car le père parlait d’une voix

très dure. Il était bon pour eux. Jamais il ne les avait battus avant ce

jour; mais il parlait d’une voix très dure parce qu’il n’avait point

failli et parce qu’il savait l’honnêteté difficile aux pauvres.

A partir de ce dimanche, les enfants ne rapportèrent plus guère de

châtaignes; la saison, d’ailleurs, en passa vite; on fut bientôt en

plein hiver et la grande misère recommença encore une fois.

* * * * *

Delphine, pendant toute la mauvaise saison, travailla tant qu’elle put

et se priva durement.

Elle avait son idée.

Un matin de mars, elle sortit de l’armoire quatre pièces de cent sous et

un peu de monnaie.

--Tiens, dit-elle à Séverin, j’ai ménagé cela pour avoir une chèvre.

Lui, qui croyait le tiroir vide, fut bien surpris de voir tout cet

argent.

--Tu ne comptais pas sur cette attrape! reprit-elle fièrement. J’en ai

tiré des quenouillées pour gagner ces trente francs! et l’on n’a pas

pris le café tous les matins, va!

Dès la première année de leur mariage, il avait été question de cet

achat, mais ils avaient reculé à cause des ennuis probables. Quand on

n’a pas de terre, il est difficile d’élever des bêtes.

Séverin délestait la maraude; il répondit sans ardeur:

--Alors, tu veux, avec ça, acheter une chèvre; ça va faire des

embêtements. Les voisins sont regardants; tu as déjà de la peine à

trouver assez de pâture pour tes lapins.

--Bah! fit-elle impatientée, tu vois toujours les choses du mauvais

côté. Voici le beau temps, les enfants sont déjà grands; qui les

empêchera de garder la bête le long des chemins? Elles ne manquent pas,

les chèvres, dans le village: une de plus ou une de moins, il n’y

paraîtra rien aux haies.

--Et le toit?

--Tu en bâtiras un! les autres le font bien...

Elle continua, irritée de la discussion.

--Je suis fatiguée de n’avoir rien à faire manger aux petits; des

haricots et des pommes de terre, des pommes de terre et des haricots!

Pas moyen seulement d’élever des poules! J’en suis lasse! Je veux faire

du fromage, je veux une chèvre, et si tu ne l’achètes pas, je

l’achèterai moi-même.

Il céda et, tout de suite, commença à bâtir une petite cabane derrière

la maison; le dimanche suivant il l’acheva et la couvrit avec des fagots

de genêt. Puis, le lundi de Pâques, il y amena une chèvre toute blanche

qui allait mettre bas pour la première fois. Louise fut chargée de la

garder. Ce fut une grande joie pour elle les premiers jours. Elle la

gardait jalousement, ne lâchant jamais la corde, grimpant sur le talus,

descendant dans les fossés et revenant à la moindre ondée.

Georgette suivait quelquefois sa sœur, mais elle n’avait pas le droit de

tenir la corde, étant trop petite. Elle s’en vengeait en cueillant des

branches vertes qu’elle offrait de loin à la bête pour la tenter:

--Biquette! Biquette!

La chèvre tirait sur la corde et entraînait Louise; les feuilles tendres

broutées, elle se laissait ramener sur l’accotement couvert d’herbe

épaisse. Mais deux minutes après:

--Biquette! Biquette!

Georgette à dix pas secouait un rameau d’épine blanche aux bourgeons à

peine ouverts: une friandise! La chèvre relevait sa petite tête, bêlait

de désir et délaissait encore la pâture sérieuse.

Georgette débauchait Biquette, et Louise, au retour, en faisait un beau

chapelet à sa mère.

Heureusement les bessons n’étaient pas là pour embrouiller les choses.

L’oncle Auguste les avait emmenés aux Arrolettes pour une quinzaine de

jours. Quand ils revinrent, ils savaient parfaitement lancer des pierres

avec un bâton fendu et fumer des tiges poreuses de clématites; ils

savaient non moins bien jurer et chanter des chansons d’hommes.

Biquette ne les étonna pas. Ils avaient vu bien d’autres chèvres aux

Arrolettes! et des moutons, et des vaches, et des bœufs! Ils avaient

même vu un bouc qui sentait très fort. Là-bas, Antonin, tous les soirs,

menait boire les bêtes avec un grand fouet; Constant était monté deux

fois sur la jument blanche des Bordager.

Les creux-de-maisons · 第 8 / 13 段