Georgette, sur les genoux de Séverin, crie parce que sa sœur veut la

faire descendre. Louise est jalouse; elle aime étrangement son père; le

dimanche, elle ne le quitte pas, elle le veut pour elle seule, et cela

amène souvent des fâcheries avec les bessons. Le père, en retour, adore

son aînée. Elle lui ressemble; elle a des yeux transparents comme ceux

de Delphine, mais plus grands et beaucoup plus sombres avec une lueur

sérieuse qui n’est pas commune dans les yeux d’enfants, la lueur

mélancolique que Séverin se souvient avoir vue dans les yeux de la

pauvre Pâturelle morte de la toux au temps de la guerre.

Ce soir, pour avoir la paix, il prend les deux petites à la fois sur ses

genoux. Louise se blottit contre sa poitrine. Delphine pleure

maintenant, et ses paroles arrivent comme des plaintes.

--Que faire? Où prendre l’argent à la Toussaint? Vingt francs de loyer

en retard, une corde de bois brûlée et pas payée; le boulanger qui ne

veut plus faire crédit... le bois... le pain... la sage-femme... Mon

Dieu! mon Dieu! Il faudra se passer de feu, ou bien ne pas manger.

Elle hésite à suivre sa pensée; sa voix se fait plus basse.

--Louise prendra le bissac; puisqu’il faudra bien en arriver là... un

peu plus tôt ou un peu plus tard... Mes enfants vont chercher du pain...

chercher du pain... chercher du pain!...

Elle se penche étranglée de sanglots.

Séverin a frissonné; il serre la petite contre lui.

--Chercher du pain! Louise! Jamais de la vie! On verra; on achètera à

crédit; on ne payera pas; on ira trouver Auguste.

Delphine secoue la tête.

--Ah! oui! Auguste! Il ne peut pas vivre lui-même; il n’a pas d’argent,

tu le sais bien!

Les deux bessons, essoufflés d’avoir couru, arrivent dans le jardin; ils

sont tout saisis de voir pleurer leur mère. D’habitude, elle ne pleure

pas quand le père est là!

Ils s’asseyent à ses pieds. Ils sont presque nus, ces petits, et la

mère, si lasse, qu’elle a l’air de ne plus pouvoir jamais se relever, la

mère découragée, cachant son front terreux sous ses doigts maigres, la

pauvre mère est là qui pleure, qui pleure...

Et Séverin, le cœur crevé, baisse la tête devant ce groupe lamentable.

CHAPITRE V

LA CRÈVE!

Lucien Chauvin du bourg ayant eu huit jours de congé fin septembre, en

profita pour aller voir son oncle du Pâtis.

Lucien était employé des postes; il allait sur la trentaine; il était

petit avec une barbe très noire et des yeux inquiets. Son frère, l’abbé,

qui avait la peau rose et le poil châtain, n’appelait que Lucienfer ce

cadet brun dont la bouche, d’ailleurs, blasphémait couramment.

Au lieu de suivre son aîné au séminaire, Lucien était resté au collège

jusqu’à dix-sept ans. Son père ayant fait à ce moment-là de grosses

pertes d’argent, il avait cessé ses études avant le baccalauréat; puis

il avait travaillé seul et deux ans plus tard, il était entré dans

l’administration des postes, par la petite porte, comme surnuméraire.

Ce n’était pas tout à fait ce qu’il avait rêvé sur les bancs du collège.

Ses débuts, d’ailleurs, furent maussades. Il n’est pas de pire arrogance

que celle des petits fonctionnaires; harcelés par les chefs, épiés par

les inspecteurs prêts à fondre sur eux, ils se vengent sur le public et

aussi sur les nouveaux venus, sur les collègues plus jeunes. Bien des

fois, sous les rebuffades des anciens, l’orgueil du petit surnu se

cabra.

Après son service militaire, Lucien ne tarda pas à passer commis, et dès

lors, il fut un peu plus libre. Il prit goût à la lecture; il lut au

hasard, allant du meilleur au pire. Il dévora pêle-mêle des romans

douceâtres d’académiciens vieillis, des polissonneries de

pseudo-humoristes, des élucubrations d’écrivains douteux, histoires

tristes et sales comme de vieilles plaies.

Les romanciers naturalistes le choquèrent, puis l’enthousiasmèrent. Zola

le conduisit rapidement au socialisme. Un beau jour, il se mit à étudier

la sociologie, mais il s’en lassa vite et se rabattit sur les écrivains

politiques.

Il ne parut plus à sa pension qu’avec des journaux très avancés dont le

titre flamboyait hors de sa poche. Il avait pour camarades à cette

pension trois employés de finance, de ceux qu’on voit sous une pelisse

quand ils n’habitent plus leur petite cage de fer. Il aurait souhaité

les étonner; mais ces jeunes gens frileux et ironiques coupaient net ses

tirades. En vain leur lisait-il des chapitres entiers de Zola: ils

riaient des obscénités et niaient le lyrisme. Quand Lucien leur parlait

de fraternité, d’injustices à réparer, eux ne manquaient point de citer

Angèle la cuisinière, plus connue sous le nom de Cul-de-Zinc; et ils

encourageaient leur camarade à épouser lestement cette quinquagénaire

sèche et barbue qui, disaient-ils, n’avait jamais connu le bel amour,

bien qu’elle eût préparé la soupe et le bœuf à vingt générations

d’ardents ronds-de-cuir.

Lucien eut plus de succès au bureau; il ne tarda pas à y être surnommé

Ravachol, ce qui le flatta beaucoup. Il réussit à se faire une

réputation enviée d’employé très indépendant, chaud de la tête, mal noté

et même persécuté à cause de ses opinions. Il adopta un langage

désinvolte et des allures d’un cynisme élégant qui lui permirent de ne

plus dissimuler sous un banal gilet ses chemises de flanelle riche

mauves ou roses. Il donna la liberté à ses cheveux et laissa pousser

toute sa barbe--qui était fort belle et qu’il soigna.

Sincère, ignorant et verbeux, il prenait souvent des élans d’apôtre.

A plusieurs reprises, pendant des congés, il tenta de convertir l’abbé:

l’effet fut nul. Ce jour même, avant le départ de Lucien pour le Pâtis,

les deux frères avaient eu une discussion en déjeunant. Lucien, qui

lisait à haute voix un article sur le socialisme chrétien, s’était

soudain arrêté en voyant l’indifférence de son frère, uniquement occupé

à savourer un œuf mollet.

--Dis donc! c’est pour toi que je lis; c’est un abbé qui signe ces

lignes; tu pourrais peut-être écouter!

--Un abbé! Que dis-tu là, mon pauvre Lucienfer? Mange donc!

Lucien avait jeté le journal et s’était mis à éplucher une tranche de

melon en murmurant:

--Non, il n’y a rien à faire de ce côté-là; l’auteur se trompe: rien

dans les veines, ces prêtres, rien dans le cœur! Pas d’amour, pas de

charité, pas de foi même, pas de foi! N’est-ce pas que tu n’as rien là,

marchand d’hosties?

--Tiens-toi donc tranquille! Tu vas te faire mal. Ce que j’ai là? Hé,

hé! j’ai de la soupe à l’oignon et un œuf frais.

Alors Lucien s’était levé:

--Tu es une brute! Au revoir!

Et il était parti dans la direction du Pâtis, furieux contre son frère.

Il avait honte de trouver chez son aîné cette apathie d’ecclésiastique

bedonnant. Pas de méchanceté, certes, chez l’abbé, mais que d’égoïsme

inconscient!

Peu à peu, cependant, Lucien se calma. Il coupa une badine de noisetier

qu’il se mit à peler en marchant; il mâcha des bouts d’écorce amère. Il

venait des champs une odeur chaude de terre remuée; l’herbe de

l’accotement était verte et fine: des feuilles jaune tendre pleuvaient;

le soleil faisait papilloter des micas sur le petit sentier des piétons

en marge de la route.

De gros sabots avaient laissé des traces profondes de clous dans la

poussière; Lucien considéra, à côté, la trace de ses fines semelles; il

s’amusa à timbrer le sentier d’un talon léger quoique précis.

A l’orée d’un pré de regain, devant une barrière à demi effondrée mais

armée d’épines noires, il y avait un carré de terre piétinée. Des bêtes

s’étaient ennuyées là; elles avaient été agitées de désirs impossibles

devant cette haie perfide. Quatre énormes bouses symétriques, nettes,

sans bavures, encore fraîches et luisantes, semblables avec leurs bords

hauts et leurs vagues figées à de gros échaudés brûlés, cuisaient

doucement sous le soleil blanc de cette matinée d’automne. Lucien,

pensant à la difficulté des occlusions correctes, admira les quatre

sceaux; il admira aussi les bêtes pour cette réussite aisée. Puis il se

mit à rire tout bas en comparant ce carré de terre si parfaitement

cacheté à une enveloppe familière qui l’avait souvent intrigué, tant par

ses quatre inimitables ronds de cire, que par le nom étrange qu’une

main, sans doute volontairement lourde, étalait au dos: Porfirio (Poste

Restante).

Une petite soubrette venait deux fois par semaine au guichet pour

retirer une lettre semblable. D’ailleurs, on avait vite su les choses au

bureau; Porfirio était une bourgeoise considérable tourmentée de vices

incroyables. Lucien avait triomphé en apprenant ces turpitudes

compliquées de patricienne.

En vérité, la comparaison s’imposait entre les quatre inimitables ronds

de cire et les quatre disques massifs, si nets, tombés des vaches.

Lucien joua sur ces derniers mots, puis il songea qu’il insultait les

bêtes et cracha de dégoût.

En sa pensée, il hissa l’Humble sur un piédestal de claires vertus.

Le bruit d’une voiture grossissait derrière lui; il se retourna, et

reconnaissant le fringant attelage de M. Magnon, le propriétaire du

Pâtis, il se redressa en fronçant ses noirs sourcils; ce rentier-là

n’était point son homme!

M. Magnon habitait, non loin du bourg, une sorte de villa tarabiscotée

et prétentieuse; doué de quinze mille francs de revenu, il y vivait

pourtant chichement à la manière d’un cloporte dans une bonbonnière.

Lucien avait connu les deux fils au collège où leur cancrerie jamais

égalée avait fini par toucher les professeurs. Revenus au pays, leur

temps d’études terminé, ils avaient chassé et bu, le plus souvent seuls,

car ils avaient trop de champs au soleil pour trinquer avec des fils de

fermiers. Même ils ne s’étaient plus souvenus du petit Chauvin qui

travaillait pour vivre; aussi celui-ci les arrangeait-il de belle façon

chaque fois qu’il en trouvait l’occasion.

En les reconnaissant dans cette belle voiture, il songea rapidement:

--Saluerai-je? Ils vont au Pâtis, sans doute; si je suis insolent, cela

retombera sur mon pauvre oncle... d’autre part, ce sont de simples

animaux.

Mais le cheval, venant à longues foulées, fut sur Lucien avant qu’il eût

rien décidé. Il aperçut, du même coup d’œil, les jambes sèches du

demi-sang, le cuivre des harnais, les fusils, les chiens et trois faces

poupines sur des corps boudinés dans des costumes de chasse.

L’aîné des fils, qui conduisait, cria:

--Tiens! Chauvin, le commis; bonjour, commis!

Lucien leva machinalement la main pour rendre le salut, mais au même

instant, l’autre--moitié bravade cavalière, moitié désir naïf de

bruit--enveloppa le cheval d’un large coup de fouet. La lanière de cuir

siffla devant Lucien qui eut un sursaut de bête ombrageuse. Trois rires

partirent de la voiture, pendant que le cheval prenait le galop et que,

par derrière, le socialisme du commis se faisait terriblement agressif

sous l’appoint de l’amour-propre blessé.

Lucien continua sa route nerveusement; des phrases grondèrent en lui. Il

lui était arrivé, en rêve, de prêcher l’amour à des foules attendries;

bien des fois, il s’était mis à la place de l’abbé, son frère; il

s’était vu dans une chaire très haute, d’où sa parole coulait douce

comme le miel, et c’était la bonne anarchie, les mains fraternelles, la

bonté d’un âge merveilleux ressuscitée à la voix de l’aède. Mais, cette

fois, il s’entendit crier d’une voix vengeresse, flageller des vampires,

appeler à la révolte une bande de Jacques aux yeux de feu.

--Sus aux rapaces! Sus! Sus! les Jacques.

Brusquement, ayant posé le pied à faux dans une rigole, il eut le ventre

secoué et se mordit la langue; réveillé, il jura en se remettant

d’aplomb:

--Bon sang! que je suis donc bête! Idiot, va! Puis il regarda vite

autour de lui: personne ne l’avait vu. Pourtant, en haut de la montée,

il aperçut justement sa cousine Henriette qui, chargée d’un panier de

pommes de terre, sortait d’un champ.

Il l’appela, la rejoignit et l’embrassa.

--Alors, fit-elle, comme ça, tu viens chez nous, Lucien?

--Oui, mais dis-moi, les Magnon y sont-ils encore?

--Qui? les maîtres? Ils n’ont point musé; ils sont à la chasse pour

toute la matinée.

--Puisqu’ils sont partis, allons-y! Tu comprends, cousine, ce sont des

étourneaux qui ne me reviennent pas.

--Chut! fit la fille; ils doivent chasser par là; j’ai vu les chiens

tout à l’heure.

* * * * *

A midi, quand les hommes revinrent des champs, Lucien mangea avec eux.

Lucien s’assit entre Séverin et le dernier des Chauvin, Florentin, un

jeune de vingt ans, blond et court avec des mains énormes. Il se sentit

fier de les tutoyer tous, et surtout d’être tutoyé par eux; il

s’appliqua à oublier ses gestes menus d’homme bien élevé et il imita

leur pose simple. L’heure du repas étant aussi leur temps de repos, ils

mangeaient lentement, la tête basse, accotés solidement des deux coudes;

leur main droite bougeait à peine pour remuer la cuiller de fer chargée

de gros copeaux de croûtes. Ils parlaient peu, à l’exception de

Florentin, qui racontait une histoire de régiment marquée par son frère

sur sa dernière lettre. Les deux filles mangeaient debout près de la

cheminée.

Elles voulurent mettre des assiettes pour le fricot en l’honneur de

Lucien; mais il se fâcha, fit mine de se lever de table. Il n’était pas

venu là pour donner de la peine, il voulait manger comme les autres,

sans cérémonie. Se coupant un quignon de pain, il trempa la première

bouchée dans le plat de fressure qu’Henriette venait d’apporter.

L’année d’avant, le soldat, prenant un congé d’un mois, avait voulu

faire prendre aux siens l’habitude de garder les assiettes après la

soupe; le père, qui n’était cependant pas pour les choses nouvelles,

avait consenti; mais, à l’usage, on s’était aperçu que le fricot se

tenait moins chaud, et surtout filait plus vite; on était donc revenu à

l’ancienne mode: on mangeait au même plat et on buvait l’eau claire au

même pot de fer émaillé, sur lequel gambadaient des vaches bleues.

Pourtant, ce jour-là, Chauvin ayant tiré une pichetée à la barrique, les

filles donnèrent des verres; car on respecte le vin chez les gens qui

n’en boivent pas journellement.

Dans la pièce la plus propre, dans la chambre aux filles, les maîtres

mangeaient aussi; on entendait leurs rires et le bruit des verres; ils

avaient apporté de la viande froide que la Chauvine faisait réchauffer

et servait. Les chiens ayant fait le tour des bâtiments étaient venus

trouver les gens de la maison; un épagneul pénétra dans la laiterie et

se mit à laper le lait d’une terrine. Henriette s’élança:

--Sous! sous! chenaille!

Comme la bête ne s’éloignait pas, elle dut la repousser doucement, sans

frapper, de peur d’un aboiement qui aurait déplu aux maîtres.

Quand les chasseurs et leurs chiens furent partis, ce fut un

soulagement; les langues se délièrent. Lucien craignait de compromettre

son oncle en parlant librement devant les deux valets nouveaux qu’il ne

connaissait guère; mais Florentin fut le premier à se plaindre des

Magnon qui avaient fait trois grandes brèches à la même haie dans la

matinée.

--Chaque fois qu’ils viennent chez nous, dit-il, c’est la même chose. Il

faut passer une demi-journée à réparer le dommage, et quelle récompense

avons-nous? Trois cents francs d’augmentation à chaque bail.

Il les montra toujours au guet, ne ratant aucune occasion de rafler

l’argent de leurs fermiers.

--Ce n’est pas la peine de nous tuer, dit-il, puisque rien ne nous

reste; si l’on fait une bonne récolte, si en se privant de sommeil, de

nourriture et de tout, on arrive à mettre quelques sous de côté, crac!

ils enchérissent les terres; ça ne manque jamais. Quand l’année est

mauvaise, il n’est pas question de diminuer, par exemple, ni même

d’attendre. Vous rappelez-vous comme ils ont fait vendre les meubles de

Morine du Moulin-Virette, une pauvre veuve qui leur devait bien

peut-être cinq cents francs, et qui était allée se jeter à genoux devant

eux pour demander une autre année de crédit?

Le jeune gars eut une lueur de colère dans ses yeux placides.

--On les connaît, les Magnon, les Duroc, tous ces gros riches, n’est-ce

pas, Lucien?

--Oui donc! on les connaît, les Duroc, les Magnon, tous les autres

fainéants: de la vermine attachée à la chair des pauvres gens.

Les valets se mirent à rire, mais le vieux, prudent, hocha la tête, à

demi scandalisé.

--Faut jamais trop parler, mon gars; ça peut porter tort... Les choses

ont été faites comme elles sont, ce n’est pas nous qui les changerons.

--Peut-être! Mais je dis que ces gens-là sont terribles, car chacun

d’eux, au lieu de manger comme un de ceux qui produisent, mange comme

dix, comme cent, comme mille. Ce sont des coucous qui, pour pondre un

œuf clair, saccagent tous les nids d’une futaie.

--C’est ça! dit Séverin. Tu as raison tout de même.

--Bah! bah! fit le vieux, faut être juste; si nous faisons venir le

froment, eux nous donnent les terres. Que ferions-nous s’ils ne

voulaient pas nous les affermer? Elles sont à eux, pourtant; ils sont

bien libres; s’ils voulaient, hein?

Le jeune homme, que la contradiction commençait à animer, reprit:

--Voyons, vous n’y pensez pas, mon oncle! Supposez que tous ces beaux

messieurs qui grugent les paysans disent un jour: «Nous ne voulons plus

affermer nos terres; nous en cultiverons un petit carré pour nous; le

reste servira à élever des sauterelles et des lézards!» Supposez cela,

vous ne voyez pas ce qui arriverait? Après tout, continua Lucien, la

voix soudain grave, cette chance serait merveilleuse; quel rêve! Ce

serait le grand nettoyage; le souffle immense venu des champs balayerait

les graines d’ivraie! N’est-ce pas, les gars? Nous verrions

l’irrésistible levée des silencieux et des sacrifiés: ce serait le grand

effort des bras durs tendus pour la révolte!

Les derniers mots passèrent avec une allure de mystère dans la vieille

chambre toute pleine de paix résignée. Les gars s’étaient arrêtés de

manger; sans bien comprendre, ils avaient senti le frémissement

passionné de la voix, et ils se taisaient, étonnés.

Chauvin, pourtant, éleva sa voix découragée:

--Que veux-tu! C’est peut-être vrai, ce que tu dis; moi, je ne lis point

dans les livres où ces choses sont marquées; je ne sais point; c’est du

cassement de tête pour rien, c’est tout ce que je peux dire.

--Pour rien? Qui sait?

A son tour, Florentin, qui avait fini son repas et qui se carrait,

solide, auprès de Lucien, haussa les épaules et dit, sensé comme un

homme d’âge:

--Oh! oui, pour rien! Il n’y a rien à faire, mon pauvre Lucien; les

petits sont les petits, et ça n’a pas l’air de changer. Si nous

quittions le Pâtis, sais-tu combien il y aurait de fous pour courir chez

les Magnon mettre des enchères? Dix ou quinze! Oui, quinze, peut-être!

Comment veux-tu que les fermes diminuent? Pour s’en tirer aujourd’hui,

il faut s’en aller au diable, dans le Bas-Pays, dans les Charentes...

Il avait dit ces mots en manière de moquerie, car il n’y croyait guère,

le gars, aux fables qui couraient sur les gens quittant le Bocage.

Pourtant chaque année, ils partaient nombreux, ces misérables qui ne

pouvaient plus vivre au pays et que tentait la douceur des plaines

lointaines; sans un sou vaillant, ils trouvaient quand même, là-bas, des

métairies toutes prêtes qui attendaient des bras, et ceux qui se

mettaient bravement à remuer la terre mince des anciens vignobles

vivotaient. Ils attiraient à eux des cousins besogneux, d’anciens

voisins, des valets à grande famille; à chaque Saint-Michel, cinq ou six

creux-de-maisons de la commune vidaient leur misère pullulante. Des

familles se réunissaient pour partir; cela faisait comme de petites

tribus où il y avait bien quelques têtes hasardeuses, quelques paresseux

aussi, mais où il y avait surtout des vaillants, heureux d’avoir enfin

de la place pour travailler, des jeunes pleins d’espoirs fous et encore

des grand’mères qui n’avaient jamais quitté leur paroisse, des anciens

qui ne reviendraient pas. Ceux-ci laissaient tout leur cœur au pays et

partaient navrés.

Et l’on disait depuis quelque temps que certains de ces émigrants

avaient prospéré: des valets gagnaient des prix étonnants, d’anciens

va-nu-pieds roulaient en voiture.

Des contes, tout cela, sans doute. Le père Chauvin ne faisait qu’en

rire. En entendant parler son pars, il secoua la tête:

--Arrive que pourra, je reste ici; notre pays vaut les autres.

--Sans doute, reprit Lucien, mais vous avez tort de vous moquer de ceux

qui sont partis; ils vous ont sauvé la vie, car il y avait trop de bras

par ici. J’y suis allé l’an dernier, dans les Charentes; j’ai vu les

gens de chez nous aux foires de Saint-Jean, d’Aulnay, de Matha; eh bien!

il y en a qui ont réussi. On raconte sans doute des fables là-dessus,

mais il est tout de même sûr qu’ils n’ont rien perdu, puisqu’ils sont

partis presque tous sans le sou... et encore une fois on en voit de

cossus qui marient leurs filles aux gars de là-bas. Et c’est vrai aussi

que, dans ces pays, on travaille moins qu’ici et qu’on boit du vin dans

les métairies.

--Ta ta ta! des menteries...

--Mais non! comprenez bien! Là-bas, ils n’ont pas de grandes familles,

on dirait qu’ils ne savent plus faire d’enfants...

--Va leur montrer le truc, Séverin! interrompit le second valet, qui

n’avait encore rien dit.

--Pas d’enfants; quand il y en a un, il est curé, gendarme, cantonnier,

que sais-je! Pas de bras pour la terre; alors on en fait venir

d’ailleurs; c’est simple! Dans cinquante ans, il n’y aura plus que des

Vendéens en Charente, si toutefois les Vendéens, eux aussi, ne perdent

pas le truc, comme tu dis, Carijaud.

Le rire de toute la tablée ne flatta pas Lucien: il aimait qu’on

appréciât la gravité de ses paroles. Il reprit, sérieux:

--Je vous disais que les Charentais travaillent moins que vous, cela se

comprend: manquant de bras, ils ont acheté des machines; personne ne

fauche, personne ne se sert d’une faucille; la moisson est deux fois

moins fatigante. Vous y viendrez aussi, d’ailleurs; il y a déjà quelques

faucheuses, par ici; dans dix ans, tout le monde s’en servira.

--Peuh! ça fera du travail propre! dit Séverin; parlez-moi d’un bon

ferrement et d’une faucille bien emmanchée! qu’elles restent où elles

sont, leurs machines! C’est bon pour les fainéants. Il ne manque

vraiment que cela pour que les valets ne trouvent plus à gagner leur

vie!

Lucien considéra cet homme maigre dont il connaissait la vie terrible

aux Pelleteries, avec les quatre petits, le cinquième tout proche et la

femme au lit; et il lui sembla personnifier la misère silencieuse, cet

homme en habits terreux dont le pantalon s’effilochait aux chevilles.

Il répondit, vibrant cette fois d’une émotion sincère:

--Oui, c’est bien cela! Vous aussi, humbles des champs, vous vous

dressez devant les machines; cela s’est produit en plus grand dans les

villes; vous aussi vous avez peur de ces nouveautés qui vous

soulageraient cependant, qui finiront bien par vous soulager, malgré

vous! Et pourtant vous avez raison en apparence... Oui, c’est curieux...

La sécheresse, la grêle, la guerre, la peste, toutes les calamités, tous

les désastres retombent toujours sur les petits, et, d’autre part,

chaque progrès, en enrichissant les gros, commence aussi par affamer un

peu plus les autres... Et vous venez dire tranquillement: «Les choses

sont ainsi, nous ne les changerons pas!» Ah! elles sont jolies, les

choses, vous ne trouvez pas, mon oncle? Le fermier aplati devant le

propriétaire, le fermier si bien rançonné par en haut qu’il est

incapable de payer honnêtement ses domestiques...

--Ça c’est vrai, dit Chauvin; je ne trouve pas que les valets gagnent

trop; mais je ne peux pas donner davantage aux miens.

Les creux-de-maisons · 第 7 / 13 段