Tout compte fait, le matin de la Toussaint, Delphine, en rassemblant

l’argent gagné pendant l’année, trouva trois cent cinquante francs,

juste ce que Séverin aurait rapporté s’il était resté aux Marandières.

Il n’y avait que les pommes de terre en moins. Elle compta ce qu’il

fallait pour les grosses dettes: quarante francs de loyer et

quatre-vingt-dix francs de pain. Elle mit le reste de côté avec les cent

francs qui lui restaient.

Il allait falloir acheter des sabots, quelques hardes, deux sacs de

pommes de terre, des haricots et un petit morceau de viande qu’on

salerait pour les jours de fête. Delphine pensa: si tout va bien, il me

restera encore plus de deux cents francs pour passer mon année; au beau

temps, la petite marchera; je pourrai travailler, et je tâcherai d’en

rogner un peu.

--Séverin, dit-elle tout haut, nous prendrons une terre.

Lui, qui achevait de s’habiller, eut l’air de douter.

--Euh! ça sera dur; encore une dizaine d’années comme celle-ci, et je

commencerai à être las.

Il s’était penché pour baiser la petite menotte de Louise que Delphine

tenait à son cou.

--Pauvre homme! c’est vrai que tu n’as guère d’amusement; toujours

trimer et jamais rire. Tiens, prends donc ce panier: puisque tu vas au

bourg, tu m’apporteras quatre livres de résine. Te voilà cent sous, avec

ce qui te restera, tu peux bien faire une petite partie.

--Oh! la partie, ce n’est pas mon fort! Pour une fois, tout de même...

Il se pencha à nouveau vers la petite et vers la mère.

Dans la soirée, quand Maufrette revint de Coutigny, elle cria à sa

voisine par la fenêtre étroite:

--Ne t’impatiente pas, Pâturelle! celui de chez nous est attablé avec le

tien et deux autres dans le Bas-Bourg; nous les aurons à la retraite et

frais sans doute.

--Dame! répondit Delphine, c’est bien leur tour.

--Pour ça, oui, bonnes gens, c’est bien leur tour! qu’ils en profitent

donc!

A Coutigny, Séverin et Maufret étaient en effet en train de boire.

Séverin, le matin, était passé chez le propriétaire et chez le

boulanger, et il leur avait fait casser à chacun dix sous sur ce qu’il

leur devait. Après la messe, quand il eut acheté sa résine, il alla chez

le charcutier; il voulait faire une surprise à Delphine, qui n’avait pas

mangé de viande depuis au moins deux mois; dès le matin, lorsqu’elle lui

avait remis cent sous, il avait songé à les employer pour elle. Il

acheta donc une côtelette et un gros morceau de pâté qu’il fit

envelopper soigneusement à cause de la pierre à chandelle qui se

trouvait au fond du panier. Il lui resta encore cinquante sous; il

acheta un paquet de tabac et, ayant rencontré Maufret, il entra avec lui

à l’auberge.

Elle était toute pleine, ce jour-là, la petite auberge, toute pleine de

fumée et de bruit; elle retentissait de la joie épaisse des misérables.

Les jeunes juraient et riaient très fort; il y avait des vieux à peau

sèche, tout rasés, la lèvre et le menton bleus. Certains étaient gauches

en entrant et s’asseyaient timidement; c’est qu’ils ne se mettaient en

dépense qu’une fois l’an; faute d’habitude, ils ne savaient pas bien

tenir leur place dans un écot. Tous jouaient des litres de vin. Ils

buvaient comme on travaille, lentement, avec ordre, et ils versaient

d’exactes verrées.

Séverin et Maufret se mirent aux cartes contre deux gars de Malitron.

Quand Maufrette regarda en passant, pour juger de l’état de son homme,

ils étaient déjà très rouges. D’autres, des jeunes gens, à une table du

fond, chantaient. Vers le soir, deux de ces jeunes voulurent se battre:

on les jeta dehors parce qu’ils dérangeaient tout le monde en tombant à

droite et à gauche.

A l’heure des chandelles, tous étaient ivres; ils ne se souvenaient plus

des mauvais patrons, ni des femmes plaintives, ni des maigres enfants,

ni de rien. Simplement, ils voulaient boire jusqu’à la retraite: le

lendemain, on verrait.

Séverin et son compagnon quittèrent l’auberge vers dix heures; ils

hésitèrent beaucoup pour descendre le seuil et pour s’orienter. Le

vieux, plus ivre, battait la route. Séverin le prit sous le bras, mais

au bout d’une minute, il le lâcha si brusquement, que l’autre alla

donner dans un mur:

--Bon Diou! ma viande! Maufret, ma viande! Attendez-moi ici.

Il avait, en effet, oublié son panier: il revint à l’auberge, où il eut

bien du mal à le retrouver. Enfin il rejoignit Maufret, le releva

péniblement et l’emmena.

Ils arrivèrent fort tard aux Pelleteries; Delphine n’était pas couchée;

elle commençait à s’inquiéter. Séverin, ébloui par la chandelle,

vacillait un peu. Il voulut expliquer avec des mots de tendresse qu’il

avait pensé d’abord à elle; il voulut dire aussi qu’il avait gagné aux

cartes et n’avait déboursé que l’argent d’un litre. Mais il avait la

langue pâteuse et s’embrouillait; il s’écroula sur une chaise en

montrant le panier. Alors Delphine l’aida à se déshabiller et bientôt il

ronfla.

Le lendemain, Maufret et lui eurent honte de cette soûlerie dont les

femmes riaient entre elles.

CHAPITRE III

LOUIS VI

Chauvin du Pâtis était un homme de cinquante ans, gros et court. Il

était le frère de Chauvin du bourg, qu’on appelait Chauvin le riche,

parce qu’il avait épousé tout jeune une fille de trente ans, méchante,

laide, un peu bossue, mais connue sous le nom de Marie fesse-dorée. A

vrai dire, Chauvin du bourg n’était plus bien riche, ayant perdu de

l’argent dans un petit trafic de grains; il avait cependant pu envoyer

ses deux enfants à l’école: l’aîné était prêtre, et le cadet avait une

place quelque part dans les bureaux.

Tout cela faisait que les Chauvin étaient des gens considérés dans la

commune. Celui du Pâtis passait lui-même pour riche, bien qu’il ne le

fût point. En tous les cas, c’était un vrai brave homme. Il aimait le

travail bien fait et vite fait, mais tous ceux qui le connaissaient le

déclaraient franc comme l’or; ses anciens valets disaient:

--Chauvin, Chauvin du Pâtis? dur de peau, tendre de cœur; chez lui, on

se lève tôt, mais le bon ouvrier est bien vu. Bon gars et bonne maison!

--Bonne grange! disaient de même les vieux mendiants qui vont le long

des routes béquillant et clochant; bonne grange, on n’y est pas chiche

de paille.

Séverin fut vite accoutumé à sa nouvelle condition. Il était va-devant.

Après lui venait un second valet et les fils, Jacques et Florentin, l’un

de dix-huit ans, l’autre de quinze, tous les deux ardents à l’ouvrage,

bien qu’un peu mastocs comme le père.

A la maison, il y avait deux filles qui aidaient la patronne.

Un grand fils aîné et un plus jeune étaient morts en quinze jours

quelques années auparavant. Chauvin ne s’en était pas consolé: il

parlait peu et d’une voix toujours grave.

D’ailleurs, il avait, sans qu’on le sût, d’autres tracas. Ses affaires

n’allaient pas, il avait des dettes. Depuis la mort du gars, il fallait

un grand valet de plus, et encore avait-on bien de la peine; la terre,

en effet, sans être mauvaise, était malaisée, compacte, lourde comme

pâte; les pluies de printemps la rendaient inabordable.

Surtout le Pâtis était affermé beaucoup trop cher. La première année que

Séverin passa chez Chauvin fut l’année de la sécheresse; année mauvaise

pour tous, année fatale aux petits cultivateurs qui vivaient au jour le

jour.

Un été superbement bleu brûla la terre. Le printemps ayant été frais,

les labours de mars avaient fait dans les champs d’argile du Pâtis de

grosses mottes luisantes; elles devinrent si dures par la suite, ces

mottes, qu’on les aurait prises pour d’énormes briques contrefaites. Les

plants de betteraves et de choux ne prirent pas racine ou se

desséchèrent peu à peu; le maïs, à peine né, fut roussi.

Les gens se désolaient; ils guettaient les nuages, sondaient l’horizon

pâle, suivaient de l’œil la moindre fumée.

Deux ou trois fois, des flocons très hauts et très blancs, semblables à

de la laine bien cardée, cachèrent le soleil; à ces moments-là, on

criait d’un champ à l’autre:

--Cette fois, ça y est! le temps est cailleboté; la belle nuée est sur

le soleil, il y a du changement!

Mais la belle nuée s’en allait doucement comme une lente troupe

d’oiseaux sauvages, et bientôt on la voyait massée en un tout petit coin

du ciel.

On fit des prières. Les prêtres consentirent à mener au pied des

calvaires des processions chantantes--qui soulevaient toujours la même

poussière jaune. Et comme tout cela n’amenait pas l’eau, des femmes

imaginèrent d’aller prier au pied des arbres qui abritent les sources;

elles partaient le soir, par groupes de trois ou de sept, et elles

allaient, dans l’ombre recueillie, offrir leurs formules chrétiennes aux

vagues divinités des branches et du vent.

Le temps des moissons vint et passa sans que l’on vît l’eau; quelques

coups de tonnerre se firent entendre, mais la nuée ne creva jamais.

L’orage, même avec de la grêle, eût été le bienvenu: tout, plutôt que ce

ciel trop bleu et ce soleil trop blanc qui buvait l’eau des mares. Les

ruisseaux étaient secs; les fontaines et les puits baissaient; les

menues sources épaisses dans les prés bas, celles qui jaillissent au

revers des talus dans les chemins creux étaient depuis longtemps taries.

La terre ne pouvait plus suer.

Le moment fut dur pour beaucoup de fermiers; quelques-uns fléchirent; il

y eut des ventes. Comme les fermages ne diminuaient point, les gages des

valets eurent une tendance à baisser. Séverin, pour rester au Pâtis, dut

se contenter de trois cent vingt-cinq francs. Delphine, qui se trouvait

de nouveau enceinte, n’avait pas pu travailler hors de chez elle. Pour

arranger les choses, elle accoucha vers la fin de décembre de deux

bessons. Coïncidence étrange et qui fit beaucoup rire ceux des

Pelleteries: une dizaine d’heures plus tard, la Maufrette accouchait de

son treizième, un énorme garçon.

Les trois enfants furent baptisés le lendemain jeudi. En sortant de

l’église, Séverin et Maufret allèrent ensemble chez le greffier de la

mairie, M. Caillas. M. Caillas, fils d’un paysan aisé, avait été quelque

peu au collège. Trop peu fortuné pour vivre absolument en propriétaire,

il avait été successivement commis de perception, expert, agent

d’assurances. Depuis une dizaine d’années, il faisait les écritures de

la mairie. C’était surtout un grand chasseur.

Ce jour-là, M. Caillas était absent. Mme Caillas, ayant entre-bâillé la

porte, montra une minute sa tête jaune, juste le temps de leur apprendre

«que c’était bien fait pour eux, qu’ils n’avaient qu’à venir plus tôt».

Un moment après, ils revinrent; cette fois, le chasseur était rentré.

Moyennant l’abandon de leurs sabots dans le corridor, ils purent

pénétrer dans la cuisine où M. Caillas écrivait.

M. Caillas était grand et gros; il en était fier; il disait:

--La bête noire et moi pesons un hippopotame!

Et il riait quand les gens ignoraient les hippopotames; la bête noire

était le curé.

M. Caillas s’y connaissait en bassets; pour le reste, il était d’une

grande simplicité.

La paysanne cossue qu’avait été Mme Caillas avait acheté en se mariant

le nom de dame et le droit de porter chapeau. Même la semaine, elle

avait abandonné résille et bonnet, et ses cheveux gris, rudement tirés,

se rassemblaient sur son crâne pointu en un chignon assez semblable à

une corne de pintade. Elle parlait le moins possible aux ménagères

voisines, sauf à une vieille demoiselle à moitié folle, mais pourvue de

rentes. Elle était méchante et plus sotte qu’une oie de l’année; chacun

la détestait dans le village; on ne l’appelait que «la corme», et de

fait, elle était astringente comme une poire sauvage.

Mme Caillas n’avait pas amélioré M. Caillas. Sans elle, on aurait encore

estimé le greffier, bien qu’il dénonçât les braconniers. On le trouvait

bon garçon, «au fond».

--Au fond seulement! disaient les gens de peu.

Car il molestait les gens de peu.

Petit devant le maire, petit devant sa femme, petit devant les bourgeois

qui lui donnaient droit de chasse, il se faisait très grand devant les

humbles. Arrogant, bougon, il était le plus souvent à gifler; parfois

cependant sa grosse jovialité perçait; il blaguait lourdement les

servantes qui avaient fauté.

Quand Maufret et Séverin entrèrent, il était occupé à mettre le sceau de

la mairie sur un éparpillement de feuilles blanches. A chaque coup de

tampon, il examinait le papier avec le froncement d’un homme qui a

conscience de ses responsabilités.

Eux, debout, attendirent; M. Caillas se retourna enfin, les regarda un

moment de pied en cap, puis, comme un homme qui se réveille:

--Ah! c’est vous? Vous venez encore pour un drôle, Maufret?

--Tout juste, monsieur Caillas, même que c’est la deuxième fois; Mme

Caillas...

--Eh bien! quand ce serait la dixième! Pensez-vous que je sois là pour

vous attendre et pour vous servir? Vous ne pouvez pas venir à l’heure

convenable, pas vrai?

--Faites excuse, monsieur Caillas, nous ne savions pas. A quelle heure

faut-il venir?

--Té! quand je suis à la maison, pardi! Il est malin encore, ce vieux.

Mme Caillas éclata de rire. Les deux paysans se mirent aussi à rire, par

contenance. L’autre continua:

--Pourquoi venez-vous deux? Vous devriez savoir qu’on se passe de

témoins.

--Ce n’est pas un témoin, monsieur Caillas...

--Non, dit Séverin à son tour; ma femme vient d’accoucher aussi.

--Alors, ça va faire deux actes! ça tombe bien; deux actes ce soir! Que

le diable vous emporte!

--Trois! monsieur Caillas, dit Séverin.

--Trois?

--Oui, trois; parce que j’en ai deux à déclarer, deux bessons.

Le gros homme fit pivoter sa chaise et ses mains retombèrent sur ses

larges cuisses.

--Deux! Trois! trois drôles le même jour, aux Pelleteries, porte à

porte! Est-ce que vous vous payez ma tête?

--Pas du tout, monsieur Caillas.

--Alors, non, c’est vrai?

--C’est vrai.

--Vous allez bien, là-bas! Si les lièvres peuplaient comme vous, c’est

ça qui ferait de belles chasses au courant. N. de D...! vous allez bien!

Enfin...

Il attira à lui une feuille blanche et, sous sa main velue, sa plume

tourna comme un oiseau qui cherche la branche où se poser.

--Allons! Eh bien! les noms! fit-il; qu’attendez-vous?

--Constant-Auguste, dit Séverin.

--Bon! fils de...

--Séverin Pâtureau et de Delphine Bernou.

--Bon! à l’autre.

--Antonin-Maximin.

--... tonin... ximin... fils de idem. Dites donc, mon vieux Pâtureau,

lequel a été fait le premier? Il n’en sait rien!... Quel lapin! A votre

tour, Maufret, les noms?

--Monsieur Caillas, mettez ce que vous voudrez; vous savez mieux que moi

ce qu’il faut.

--Tiens, c’est vrai! Vous vous en foutez, vous! Je me rappelle ça.

Il se rappelait que Maufret n’attachait aucune importance au nom de ses

garçons. Lui s’appelait Louis, dit Louette. Alors, pour le premier, il

avait dit:

--Mettez Louis comme moi.

Pour le second, on avait mis encore Louis et ainsi de suite. Seulement

le greffier avait ajouté des noms de son choix, et les cinq Maufret

mâles s’appelaient Eusèbe, Gonsalve, Avit, Athanase et Richelieu.

--Alors, Louis, toujours! Maufret, Louis comment? Louis VI?

--A votre désir, monsieur Caillas. Pourvu que le drôle soit un bon

travailleur.

--Eh bien! Louis VI, alors! Louis VI le Gros, hein?

--Pour ça, monsieur Caillas, c’est bien vrai qu’il est gros...

L’autre éclata de rire:

--Sacré bonhomme, va! Allons, hop! les signatures! Savez-vous signer,

seulement?

Séverin s’approcha; mais, au même moment, il y eut un bruit à la porte.

Mme Caillas ouvrit, et deux chiens jaunes, deux bassets affreux avec

leurs oreilles de porc et leurs pattes difformes se précipitèrent dans

la cuisine.

M. Caillas s’était levé; de la main il écarta vivement les deux hommes.

--Rangez-vous! rangez-vous donc! Vous ne voyez pas que vous êtes juste

devant leur écuelle? Madame Caillas, apporte la soupe!

La dame versa la soupe aux chiens. Les papiers furent oubliés; le

greffier n’était plus du tout pressé. Il se mit à caresser le dos des

bassets et à leur trousser les oreilles.

--Bonnes bêtes! bonnes bêtes! bons petits vieux! Savez-vous qu’ils m’ont

ramassé trois lapins dans leur matinée! Hein! que dites-vous de ça? Ils

sont plus fins, à eux deux, que tous les gars de Coutigny.

Les chiens eurent vite lapé la soupe.

--Dis donc, madame Caillas, ils ont encore faim; tu n’as rien à leur

donner?

La dame chercha dans un garde-manger et apporta une grande platée de

viande.

--Il y a le lièvre d’avant-hier, dit-elle, ils ont de quoi se régaler.

Elle versa la viande devant les bassets, qui se mirent à grogner de

satisfaction.

Cependant, Maufret qui commençait à trouver froids les carreaux de la

cuisine, se risqua à parler pour rappeler qu’il était là.

--Bigre! madame Caillas! une platée de lièvre! voilà des chiens plus

heureux que des chrétiens! moi, dans ma vie, je n’en ai mangé que deux

fois, du lièvre.

--Que voulez-vous que nous fassions de tout le gibier? répliqua

aigrement la dame. Nous ne pouvons pourtant pas le vendre!

Maufret reprit:

--Monsieur Caillas, à cette heure que vous avez les noms, est-ce que

nous pouvons nous en aller?

--Non; il faut les signatures, dit le greffier, toujours occupé à ses

chiens.

--Moi, je ne sais pas écrire, dit le vieux, tenace. Vas-y, toi, Séverin,

pour que nous nous en allions.

M. Caillas s’emporta.

--Vous ne pouvez pas attendre une minute? nom de nom! Vous croyez que je

suis à vos ordres! Allons, signez donc, Pâtureau, nous aurons peut-être

la paix, ensuite!

Séverin lentement, traça son nom en grosses lettres. Le bec de la plume,

en remontant pour le dernier jambage, piqua dans le papier, et un peu

d’encre sauta sur la feuille.

--C’est ça! fit l’autre, barbouillez, maladroit! Enfin, ça y est,

maintenant, allez-vous-en, puisque vous êtes si pressés.

Séverin et Maufret sortirent.

--Au revoir, monsieur Caillas! Au revoir, madame Caillas!

--Au revoir... au revoir...

--Nous avons encore eu de la chance, dit Maufret, comme ils remontaient

la rue du village. Nous avons eu de la chance que le Caillas ait tué ses

trois lapins dans la matinée; il a été presque riant. Je me rappelle des

fois où il n’était pas abordable. Il n’est peut-être pas mauvais garçon,

dans le fond, c’est sa femme qui le gâte. C’est une triste bique, elle,

par exemple!

Séverin répondit du fond de sa gorge:

--Oui, vous pouvez bien le dire, une triste, sale, vieille bique!

Moins fatigué que son compagnon et de sang plus vif, il rétivait

davantage sous l’affront. Et puis cette platée de viande jetée aux

chiens lui semblait un insolent péché.

Il songeait avec amertume que Delphine, après avoir mis deux enfants au

monde, n’aurait pas seulement de soupe grasse pour réparer ses forces.

Pourtant, en arrivant chez lui, il fut tout joyeux de voir devant le feu

une grosse marmite qu’il ne connaissait pas; la belle-sœur, suivant une

coutume qu’il ignorait, était venue tout exprès des Arrolettes pour

apporter une poulette blanche; et, accroupie sur la pierre du foyer,

elle écumait déjà le bouillon jaune.

Maufrette, elle, se remettait à chaque fois, avec une grande potée de

soupe bouillie, bien molle, bien molle.

CHAPITRE IV

QUATRE ET CINQ

Les valets travaillent aux champs; ils songent aux bêtes, aux outils,

aux fourrages, aux labours; parfois ils chantent. Ils tapent dur,

l’hiver quand les mains saignent, l’été quand la peau cuit; mais la

besogne faite, ils mangent; ils mangent non pas bien, certes, mais

assez; on ne leur plaint ni légumes ni pain.

Les femmes qui restent à la maison ont tous les cassements de tête: à

elles les enfants, à elles les guenilles, à elles les petites dettes, à

elles l’inquiétude toujours présente du lendemain; à elles surtout les

quignons durs, grignotés sans beurre ni lard.

Maisons creuses, nettes de pain, pleines d’enfants; maisons creuses,

huches vides, bourses vides! Qu’on s’arrange!

La vraie misère commença pour Delphine dès la naissance des bessons.

Bien qu’elle fût forte, en dépit de son air de petite femme délicate,

elle ne put allaiter les deux enfants. Alors, elle imagina de leur

donner à téter à tour de rôle et de leur faire, en plus, de la soupe et

des bouillies de pommes de terre. Séverin, qui se souvenait de Désiré,

s’y opposa; il ne voulut pas entendre parler de bouillie. On acheta donc

un biberon, et la Pitaude fournit le lait. Mais quatre sous de lait par

jour font six francs à la fin du mois, le quart du gage: c’était une

grosse dépense. Quand les petits eurent six mois, Delphine n’acheta plus

qu’un demi-litre de lait par jour, et dans ce lait, elle fit tout de

même bouillir des croûtes de pain.

Louise commençait à marcher seule; elle donnait beaucoup de peine aussi.

Elle était pâle, nerveuse, sujette aux convulsions; pendant des journées

entières elle restait accrochée aux cotillons de sa mère.

Il avait fallu un second lit pour coucher la petite et la grand’mère

Bernou quand elle venait aux Pelleteries. Il était bien vieux, bien

vermoulu, ce lit, il était mince de plume, mais tout compte fait, il

revint quand même à plus de cent francs.

Au temps des nuits courtes, où les hommes harassés ont absolument besoin

de dormir d’un trait, il arriva à Séverin d’y coucher seul; Delphine

prenait avec elle Louise et un des bessons, l’autre couchant dans le

berceau. De cette manière, quand les enfants criaient elle les faisait

téter, les dorlotait, les apaisait tout bas; elle ne dormait pas, mais

le somme du moissonneur n’était pas interrompu, ce qui était

l’essentiel.

A la Toussaint, quand le bois fut acheté pour l’hiver et le pain payé,

il resta cent cinquante francs pour passer l’année. Les Pâtureau furent

tout de même contents, parce que les bessons avaient bien poussé; mais

Delphine, cette fois, ne parla pas de se mettre en borderie, ni même de

changer de maison, et le carême d’après fut long.

Quand Antonin et Constant eurent deux ans et commencèrent à trotter

devant la porte, il leur vint une petite sœur, Georgette. Cette fois,

Delphine resta au lit plus de trois semaines; heureusement la grand’mère

put venir s’occuper des enfants pendant tout ce temps. La sage-femme

avait trouvé Delphine très faible et lui avait enseigné un remède

fortifiant en lui défendant de se lever. Elle se leva cependant et ne

voulut pas acheter le remède; mais presque aussitôt son lait s’en alla.

Elle resta toute maigre avec un gros ventre.

Il fallut encore élever Georgette au biberon; les trois aînés

commençaient à manger joliment. Le carême, dès lors, dura toute l’année.

* * * * *

Un dimanche soir, un dimanche d’été, deux ans environ après la naissance

de Georgette.

Les Pâtureau sont assis dans le jardin sur de vieilles souches qu’on n’a

pas eu le temps de fendre avant l’hiver.

Delphine se désole. Elle vient de manger la soupe avec les enfants.

Séverin, lui, s’est contenté d’une pomme de terre froide qui restait du

repas de midi. Maintenant, comme Maufret, comme bien d’autres valets, il

ne mange plus chez lui, le dimanche. Au repas du matin, chez les

Chauvin, il se force; il en prend pour sa journée; s’il pouvait en

prendre pour les siens! A midi et le soir, il regarde manger les petits;

il leur coupe le pain; il fait des tartines comme en faisait son défunt

père, des tartines épaisses et courtes qui ménagent le fricot. Quand il

y a du beurre, il l’étend longuement, puis il vide les yeux du pain avec

la pointe de son couteau. Quand il n’y a rien ou quand il y a des choses

mauvaises que les petits n’aiment pas, il sort pour ne pas entendre.

Delphine se désole; elle se trouve encore grosse; le cinquième va venir!

Les deux bessons sont à s’amuser dans le village; Louise est sur les

genoux de son père; Georgette gigote sur ceux de sa mère; elle gigote

même trop, car sa mère n’a plus de dorne.

--Descends! tu me fatigues, va trouver ton père.

Delphine a repoussé l’enfant et croisé ses mains sur son ventre

douloureux.

Elle se lamente:

--Qu’allons-nous faire, mon Dieu! six à vivre sur ton pauvre gage! Et je

vais encore être malade; je sens que je suis toute détraquée. Six à

manger... et les hardes... et le bois...

Séverin grommelle:

--Que veux-tu? Il y en a qui sont dix, douze, et qui ont des anciens en

plus. Ceux-là sont encore plus malheureux.

Il n’aime pas qu’on lui parle de sa misère; à force de voir souffrir les

siens, il est devenu sombre; il est maussade souvent sans raison

apparente.

Delphine continue:

--Depuis le mardi gras, mes pauvres petits n’ont mangé ni lard, ni

lait... quatre livres de beurre en tout depuis quatre mois... Quelle

vie! vaudrait mieux être morts ou être bêtes.

Sa voix tremble; elle s’arrête.

Les creux-de-maisons · 第 6 / 13 段