Il vint à parler de son enfance épouvantable.

--Tu n’as pas connu cela, toi, dit-il; aussi tu es toujours plus gaie:

la misère a attendu que tu sois grande.

--Je n’ai pas de misère, répondit-elle; je ne serai jamais malheureuse

avec toi, mon homme.

Il la remercia des yeux.

--Oh! quand tu étais chez Pitaude, tu aurais encore pu trouver un gars

riche, ma Fine, tu aurais eu de grandes chambres et des bêtes, et des

servantes; tu aurais eu de belles robes, de beaux rubans à ta coiffe et

une montre, et des colliers...

Il ajouta tout bas:

--Mais de l’amitié, tu n’en aurais pas eu davantage. Non, bien sûr! un

gars riche n’aurait pas été plus fort d’amitié.

* * * * *

Le soir, après la soupe, Delphine et Séverin sortirent dans le village.

C’était l’heure de la semaine où les creux-de-maisons vidaient tout leur

monde sur le seuil au bord du chemin Roux.

Les hommes, assis sur ces blocs de granit brut qui traînent toujours

autour des bâtisses, causaient lentement; quelques-uns fumaient. Les

femmes s’inquiétaient des nouveau-nés, des peines de la grossesse et des

filles qui tournent mal. Autour d’elles les enfants, assagis par le

crépuscule, jouaient plus mollement, lissant de leurs pieds nus la

poussière devenue fraîche. Séverin rejoignit le voisin Maufret qui

causait devant sa porte avec d’autres hommes. Maufret était un homme

d’âge; il avait de grosses épaules et beaucoup de poil aux oreilles; son

col de chemise largement ouvert laissait voir sa poitrine velue et

grise. Il fumait une pipe de terre très courte; ç’avait été autrefois un

grand fumeur et même, durant ses sept années de service, il avait

beaucoup chiqué. Mais il n’avait jamais gagné quatre cents francs, et sa

femme allait avoir son douzième; il était obligé de se priver de tabac.

Il ne fumait que le dimanche, et pour compenser cette prodigalité, il ne

mangeait pas. Séverin lui donnait une chique de temps en temps; Maufret

l’estimait à cause de cela; il l’estimait aussi parce que Séverin était

comme lui un fameux ouvrier, ni vantard ni buveur. Dès qu’il le vit

s’approcher, il se rangea pour lui faire place, et il lui demanda où en

étaient les avoines aux Marandières; puis on parla du temps et des

plants de choux.

Séverin amena peu à peu la conversation sur les petites borderies et sur

les anciens valets qui les cultivent quelquefois pour leur compte.

Maufret lui coupa la parole.

--Les valets qui se mettent en borderie sont fous, mon gars.

--Parce que?

--Parce que, pour se mettre en borderie, il faut de l’argent, et les

valets n’en ont jamais; d’abord ils ont toujours trop de drôles pour

avoir de l’argent.

Le jeune homme ne put s’empêcher de rire:

--Trop de drôles! à qui la faute? à qui la faute, Maufret, si vous êtes

un bon travailleur?

L’autre secoua ses épaules mornes.

--Nous te verrons venir, garçon! Toi aussi, tu en auras des drôles, sans

compter que tu n’auras pas tort; ce n’est pas en t’échinant derrière

Frédéric Loriot que tu ramasseras des rentes; c’est en faisant des

drôles; faut t’y mettre, mon gars!

Par petites phrases, que ponctuait le sifflement de sa pipe, Maufret

continua:

--Un héritier, vois-tu, c’est bon pour les riches; quand on n’a rien, on

partage; écoute: avec quatre cents francs,--tu ne gagnes pas quatre

cents francs--avec quatre cents francs, peux-tu faire vivre ta femme et

deux petits, par exemple? Non, pas vrai! Eh bien! il faut en faire

douze; ça t’étonne! Si tu n’en as que deux ou trois, tu n’oseras pas

leur mettre le bissac sur le dos, tu n’oseras pas; quand on en a douze,

ce n’est plus la même chose: on n’a plus honte, et tout le monde donne.

Il n’y a que les femmes, mais les femmes s’y font, elles savent bien que

ce n’est pas notre faute.

Il y eut un silence; tous les hommes qui étaient là--et Séverin

lui-même, d’ailleurs,--connaissaient ces choses; ils étaient obligés

d’approuver.

--Quand tu seras usé, continua Maufret, tes enfants t’empêcheront de

mendier. Tiens, mon Eusèbe gagne déjà près de quinze pistoles; dans deux

ou trois ans, je pense que je pourrai fumer sur la semaine. Quand Eusèbe

gagnera pour lui, ce sera le tour des autres.

Séverin pensa tout haut:

--Oui! et Eusèbe et les autres seront valets eux aussi, valets comme

vous, toujours!

--Valets! bien sûr! Que veux-tu faire? Je vois que l’idée de borderie te

trotte dans la tête; moi aussi, dans le temps, j’ai ruminé ça; mais

encore une fois, c’est fou! c’est bien fou! Les sans-le-sou qui prennent

des terres sont plus malheureux que nous, car ils ne peuvent rien

demander; ils se tuent à l’ouvrage et ne mangent jamais à leur faim;

pour un qui réussit, dix qui crèvent. Tu devrais pourtant comprendre ça,

mon pauvre gars, toi qui es sorti de petite souche!...

Hélas! oui, Séverin comprenait! Tous ses beaux projets de l’après-midi,

combien de valets les avaient caressés pendant leur jeune temps! Combien

de vaillants avaient espéré, et combien avaient été vaincus, comme avait

été vaincu ce Maufret lui-même, dans l’implacable lutte!

A la dérobée, il regarda le vieil homme noueux qui commençait à fléchir.

Dans sa vie déjà longue, Maufret avait travaillé pour les autres comme

dix bêtes de somme; il n’avait jamais eu un sou; il ne s’était jamais

amusé; tous ses enfants avaient mendié ou mendieraient.

Séverin pensa: dans vingt-cinq ans, je serai comme lui. Puis il dit

d’une voix découragée:

--Toujours la misère, donc!

--Oh! la misère! pour ça, bien sûr! on a toujours de la misère! répondit

Maufret avec une accablante assurance.

Le vent fraîchissait. L’ombre, à pas de velours, était venue surprendre

les champs. Il ne montait plus que des bruits atténués; les voix plus

rares sonnaient étrangement devant les portes, et les petits se

rapprochaient des seuils.

Soudain, une rainette lança sa note grêle, puis deux chantèrent, puis

trois, puis dix, puis mille. Mille voix graves et cristallines

célébrèrent la nuit sereine; on n’eût pu dire si elles étaient proches

ou lointaines, inquiètes ou satisfaites; elles venaient de partout,

elles s’étalaient sur les champs apaisés; elles emplissaient d’une

clameur souveraine tout le vide entre les choses; un hymne monotone de

bêtes mystérieuses montait de la terre vers les profondeurs d’ombre.

Séverin appela Delphine qui causait devant une autre porte. Elle se

leva, mince entre les voisines accroupies. Elle se leva, entre des

voisines qui avaient été, elles aussi, de fraîches campagnardes, de

belles filles souples aux hanches rondes, mais qui, à force de misère, à

force de grossesses, étaient devenues très vite ces épaisses mamans

noirâtres.

CHAPITRE II

LA FACHERIE DES MARANDIÈRES

Delphine accoucha au mois de mars. A défaut d’un François, on eut une

fille qu’on n’appela point Delphine, mais Louise, du nom de la marraine,

la seconde des Maufrette.

La mère fut vite remise et put nourrir la petite. Naturellement, il ne

fallut plus songer à aller en journée, mais Delphine trouva tout de même

du travail à faire chez elle, car on la savait adroite et soigneuse.

C’était tout ce qu’avait espéré Séverin.

Malheureusement, vers ce temps-là, ceux des Marandières firent la vie

dure à leur valet.

Jeandet, sa troisième attaque étant enfin venue, dormait tout de bon au

cimetière, et la Loriote, débarrassée du vieux, faisait marcher ses

hommes. L’âge, au lieu de l’attendrir, avait accru sa ladrerie; elle

était de plus en plus grondeuse et regardante.

Le patron, bon vivant au fond, un brin noceur et paresseux, recevait les

pires averses au retour des foires. On lui laissait encore faire les

marchés, parce qu’il était matois, et parce que Frédéric ne réussissait

pas ces choses-là, étant trop brusque et sans défense du côté de la

langue; pour tout le reste, labours, semis, récoltes, on ne consultait

plus guère Loriot. Bousculé par les siens, il était naturellement enclin

à soutenir le valet; il reconnaissait d’ailleurs que Séverin était dur à

l’ouvrage et ne rechignait pas devant la soupe à l’eau et au sel. Mais

il ne sonnait mot devant les autres, filant doux pour faire oublier ses

soûleries.

Le second valet était un petit gars sournois de dix-sept ans; il aurait

volontiers fait longue mérienne quand les patrons étaient absents.

Séverin ne comprenant pas les choses de cette façon, le menait

rondement; l’autre lui en gardait rancune et faisait des contes à

Frédéric sur des propos qu’il prêtait au grand valet. Parfois, à

l’ouvrage, il y avait, entre le gars et le petit compagnon, des rires

qui ne s’expliquaient guère; parfois aussi Séverin surprenait des coups

d’œil d’intelligence et des gestes de moquerie. Il ne disait rien,

tapait droit devant lui.

Pourtant les choses se gâtèrent; il eut, à plusieurs reprises, des mots

avec Frédéric, une fois pour des fagots soi-disant mal faits, une autre

fois à cause d’une journée dont il avait besoin pour bêcher son jardin

et que le gars s’entêtait à refuser, bien qu’elle eût été prévue dans le

marché.

Enfin la haine qui était entre eux éclata au temps des fauches.

L’herbe du dernier pré était à terre; Séverin, fin faucheur, avait tout

le temps poussé l’autre devant lui, et Frédéric sentait d’autant plus

l’humiliation que, le soir, après la soupe, le petit valet mettait des

vantardises au compte de Séverin. L’herbe donc était toute à terre et il

fallait commencer à la rentrer; il fallait même se hâter, car le temps

n’était pas sûr.

Delphine, le premier jour, apporta sa petite aux Marandières et donna un

coup de main pour le râtelage; mais le lendemain, l’enfant étant

indisposée, elle resta chez elle. La Loriote sut bien faire entendre

qu’elle tenait Delphine pour une paresseuse et qu’il faut avoir un peu

plus de courage quand on n’a pas trop de pain chez soi. Séverin se

contint.

Toute la matinée il fit des charretées pendant que Frédéric et le petit

valet approchaient le foin. Après midi, ce fut le tour de Frédéric de

monter sur la charrette. Tout alla bien d’abord, mais Loriot ayant,

malgré sa femme, apporté une pichetée de vin pour donner du courage aux

travailleurs, le gars excité prétendit que les deux chargeurs n’en

finissaient pas.

--Hardi, donc! il en faudrait quatre comme vous pour m’apporter le foin!

Hardi! Apportez!

Les deux autres apportèrent; le foin monta vite dans la charrette;

Frédéric, enfoncé jusqu’aux aisselles, fut un moment débordé; il

s’impatienta encore:

--Bon Diou! Quand saurez-vous charger? Hein! Vous devriez faire de plus

grosses fourchées!

Puis, brusquement, comme Séverin, sans s’émouvoir, continuait à piquer

dans une petite meule, il lâcha l’injure des rudes gars aux faillis

mâles:

--Entends-tu pas? C’est pour toi que je parle, femme de ville!

Le valet se retourna tout pâle.

--Fédéri Loriot, si tu n’es pas content de mon travail, faut le dire! Je

fais ce que je peux, si tu n’es pas content, dis-le tout de suite.

--Non, je ne suis pas content, crève-de-faim! Non, je ne suis pas

content, Pâtira!

--Tout de même, prends garde à tes paroles, Fédéri!

Mais l’autre, une mauvaise flamme dans les yeux:

--Prends garde, toi aussi, lentoux! Je vais te sortir du pré!

Puis, étranglé de fureur, il vociféra en descendant de la charrette:

--Race de pouilleux et de gens ruinés! Cherche-pain! lentoux! va-t’en ou

je t’éreinte!

Séverin sentit ses mâchoires trembler et de petites choses bleues lui

dansèrent devant les yeux; il piqua sa fourche dans la terre et dit:

--Amène!

Ils se colletèrent, se bousculèrent un moment sans taper, comme deux

taureaux qui essaient leurs cornes; mais la chemise du valet ayant

craqué, il en profita pour se rapprocher, et, soulevant l’autre, il le

balança et l’étendit; puis se garant la figure que Frédéric visait à

coup d’ongles, il cogna.

Cependant le petit valet, Loriot et Louise accouraient avec leurs

outils; ils se jetèrent tous sur Séverin.

D’un bond il fut debout et empoigna l’aiguillon:

--Feignants! cria-t-il, venez-y donc au cherche-pain! venez-y donc tous,

feignants!

Blanc de visage comme un mort, il leur rejeta l’insulte:

--Je suis un crève-de-faim, moi! mais je vaux mieux que vous qu’êtes

engendrés de chiens!

Puis il leur tourna le dos et se dirigea vers l’échalier; avant de

sortir du pré, il cria encore:

--Frédéri Loriot, prends garde au cherche-pain!

Et aussi:

--Venez-y donc tous, tas de feignants! feignants! feignants!

Il s’en fut dans la grange ramasser les menus objets qui lui

appartenaient. Ayant réuni dans une vieille blouse deux mitaines de gros

cuir qui lui servaient à fagoter, une pierre à aiguiser et une petite

forge à battre les ferrements, il jeta le paquet sur son dos avec ses

hardes qu’il n’avait pas reprises, puis décrochant sa faucille qui était

piquée au portail, il s’en alla.

Lorsqu’il arriva aux Pelleteries, Delphine assise sur la pierre du foyer

était en train d’endormir la petite. Elle poussa un cri:

--Hé! qu’y a-t-il? qu’as-tu?

Il avait jeté son paquet à terre:

--J’ai que je viens d’enrager[1], fit-il d’une voix sourde.

[1] Enragé se dit au pays de Bocage d’un valet qui quitte son patron

pour cause de fâcherie.

--Tu viens d’enrager! Ce n’est pas vrai, mon Dieu!

Elle se leva et, ayant couché l’enfant, vint à lui toute apeurée.

--Dis, ce n’est pas possible! Ta chemise est déchirée! Tu t’es donc

battu?

--Oui, on s’est battu; le Fédéri m’a fait des reproches et j’ai tapé; ça

devait arriver.

--Il t’aura fait du mal! Fallait pas te battre, voyons! Fallait t’en

venir! Comment allons-nous faire pour le gage? Ta chemise est perdue!

Elle avait les larmes aux yeux en rapprochant les lambeaux d’étoffe. Il

la repoussa, et soudain, la voix douloureuse:

--Laisse-moi! cria-t-il. Ah! j’ai tort? Ah! on m’appellera femme de

ville et pouilleux et je serai là et j’écouterai sans rien dire? Tu

crois ça, toi!

Les voisines entendant ces éclats de colère étaient accourues:

--Qu’y a-t-il, Jésus?

--Ce qu’il y a, mes commères! Il y a que les gars des Marandières m’ont

embêté et que j’ai tombé dessus; et que celle-ci me le reproche à cette

heure! Oui, Delphine, on m’a dit que tu étais une fainéante et une

ruinée; moi, je suis un chercheur de pain. Et il aurait fallu que je me

taise? J’en ai assez! Nous autres valets qui nous tuons pour les

patrons, on nous mettra sous les pieds; parce que je suis un

crève-de-faim, les gens me cracheront à la figure! Nom de Diou, qu’ils y

viennent!

Soulevé de colère, le poing haut, haletant, superbe, il défiait tous

ceux qui l’avaient fait souffrir dans sa jeunesse et ceux pour qui il

avait travaillé et ceux pour qui il trimerait encore, demain et

toujours.

Delphine pleurait en dorlotant la petite qui s’était réveillée au bruit.

Les voisines s’efforcèrent de les apaiser: ces choses-là arrivaient à

tout le monde; on avait vu bien d’autres valets enrager. Chez les Loriot

surtout, cela n’était pas étonnant! Ils avaient grand tort, tous les

deux, de se faire un cassement de tête d’une si petite affaire.

Séverin, un peu calmé, changea de chemise et sortit dans le jardin, où

Delphine ne tarda pas à le rejoindre; toute la soirée, il bêcha sans

desserrer les dents.

A la nuit tombée, quand les hommes des creux-de-maisons furent rentrés

et qu’ils surent comment Pâtureau, relevant une injure qui les

atteignait tous, avait corrigé le gars des Marandières, ils approuvèrent

bruyamment. Tous détestaient Frédéric et ils eussent souhaité une

correction plus complète; même, l’un d’eux, le Surot, un fort en gueule,

tantôt valet, tantôt scieur de long, ricana:

--A ta place, je n’aurais pas jeté ma fourche, non! s’il s’était amené,

je l’aurais enfilé comme un barbot.

Maufret haussa les épaules:

--Tu dis des bêtises, Surot; s’agit pas d’abîmer les hommes.

Puis, se tournant vers Séverin:

--Tu as fait tout ce qu’il fallait, mon vieux, peut-être même que tu en

as trop fait. As-tu ton argent? Tu n’as pas ton argent?

--Vous pensez, Maufret, que j’ai songé à autre chose, quand ils se sont

jetés sur mon dos comme des bêtes.

L’autre crachota:

--Ils te feront des misères; je les connais, les grippe-sous. Tu as

cogné; ils te menaceront d’un procès pour ne rien donner; ils savent que

nous avons toujours tort devant le juge. Faut pourtant que tu sois payé!

--Je crois bien! je ne leur ferai pas cadeau d’un liard.

--Euh! qui sait? J’en ai bien connu d’autres... Tu ne sais pas, mon

gars: quand Delphine ira chercher ton argent, elle emmènera celle de

chez nous. Tu comprends, ta femme n’est point sotte, mais c’est jeunet,

ça manque de hardiesse; Victoire, elle, en a vu de toutes les couleurs,

et Dieu merci, elle a toujours la langue plus pointue qu’un aspic. Il

faudra y aller le dimanche matin pour tâcher de trouver Loriot qui est

encore d’arrangement; si la Louise était seule, elle ne donnerait rien,

la vieille garce!

Maufrette, un enfant suspendu à sa longue mamelle, parut dans la clarté,

sur le seuil de la porte. Sa petite tête presque chauve et sans résille

surmontait étrangement son gros corps; elle avait un ventre énorme qui

ne se dégonflait plus aux accouchements; son jupon court levait par

devant, laissant voir ses chevilles nues.

Elle venait d’entendre les paroles de son homme.

--Y a pas de crainte à avoir, Pâtureau! cria-t-elle de sa voix aiguë;

j’irai la trouver, moi, la Loriote, et même je lui ferai une belle

morale!

--Si tu veux, reprit Maufret, tu lui feras la morale, mais quand tu

auras l’argent!...

* * * * *

Le dimanche suivant les deux femmes allèrent donc aux Marandières.

Contre leur attente, Loriot n’y était pas. La Louise, en les voyant

venir, avait fermé la grande porte du côté de l’aire; mais elles firent

le tour des bâtiments et entrèrent par le fournil. La vieille, manches

relevées, était penchée sur un seau d’eau grasse au fond duquel elle

écrasait des pommes de terre bouillies; elle les regarda en dessous sans

tourner la tête, puis comme si elle eût été seule, elle se releva et

sortit. Les deux autres l’entendirent qui grommelait après les cochons

et qui traînassait ses sabots avec l’air de ne pas se hâter.

Alors, la Maufrette s’avança sur le seuil et cria:

--Loriote, si ça ne vous ennuie pas, vous viendrez ici; nous avons

affaire à vous; et puis nous sommes pressées, vu que c’est l’heure de la

messe.

--Ah! moi, j’ai affaire à mes gorets, rien ne presse chez nous.

Il fallut attendre; à la fin elle revint et laissant tomber son seau:

--A cette heure, que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Nous venons pour l’argent; dis-lui ton compte. Delphine.

Delphine, un peu effrayée par cette grande vieille, balbutia:

--Dame! Séverin a enragé le quinze; ça fait juste vingt-deux pistoles.

La Loriote ricana:

--Vingt-deux pistoles! Tu sais compter, jarni! cela en vaudrait tout au

plus dix-huit, puisque c’est le temps d’ouvrage qui reste à faire. Mais

c’est pas tout ça! notre valet a enragé, il a battu ceux d’ici; nous ne

lui devons rien.

--Par exemple! fit Maufrette.

--Toi, Maufrette, ça ne te regarde pas; tu aurais mieux fait de rester

moucher tes drôles. Vingt-deux pistoles! Vous pouvez tourner vos sabots,

mes belles, vous n’aurez pas un denier.

--Nous tournerons nos sabots quand nous aurons l’argent, reprit

Delphine. Séverin a dit que si vous ne le payiez pas tout de suite, il

vous mènerait à l’audience.

--A l’audience! Eh bien! tu peux lui dire que j’en ai grand’peur; oui

j’en ai grand’peur, ma foi!

--Vous n’en avez pas peur, dit Maufrette; sûrement, vous y allez plus

souvent que nous; quand ce n’est pas avec les valets, c’est avec les

voisins. Seulement, il y a des gens qui m’ont dit que le juge de paix

commençait à être las de vous et que si vous retourniez encore lui

donner de l’ouvrage, ça vous coûterait chaud.

La Loriote ouvrit la fenêtre et cria du côté des écuries:

--Fédéri! Ho! Fédéri! viens donc!

Frédéric arriva; il avait un œil enflé et bleu.

--Tenez, mes belles, voilà comment Séverin a arrangé celui-ci; il l’a

quasiment estropié; sans nous, il le tuait. Eh bien! allons-y, à

l’audience si vous voulez! Nous verrons s’il n’attrape point de la

prison, ton homme, ma petite Delphine!

Maufrette voyant que tout était perdu, vira sur ses jambes de cane et

s’approchant de Frédéric, lui cria sous le nez.

--Ah! t’es mouché, chenaille de malédiction! t’as trouvé ton maître!

Maintenant, il va te mener à l’audience et si la crapule te soutient, on

verra du moins que tu as été corrigé!... Et les gens riront; tout le

monde sera content;... et tu en recevras d’autres, c’est moi qui te le

dis; les drôles de quinze ans voudront t’empoigner pour essayer leur

force. Ah! ton valet t’a ménagé; ce qu’il aurait dû faire, c’est te

casser les reins! Mais il a eu pitié de toi, méchant coq châtré!

Le gars avait pâli; une terrible lutte s’engageait entre son avarice et

son orgueil. Pour gagner à cette audience, il faudrait avouer qu’il

avait été battu; et c’était vrai qu’on en ferait des gorges chaudes et

qu’on en parlerait longtemps. Cette pensée lui était si cruelle que

l’orgueil l’emporta.

Il se mit à rire en homme qui n’attache pas grande importance aux

cancans des femmes.

--As-tu fait ton compte, Pâturelle?

--Oui, dit Delphine, ça fait vingt-deux pistoles.

--Non, ça ne fait pas vingt-deux pistoles; mon compte, à moi, est de

vingt pistoles; je m’en vas te les donner.

--Jamais de la vie, par exemple! gronda la mère en se mettant devant

l’armoire.

Mais il l’écarta, ouvrit le tiroir et prit un billet de cent francs et

des louis. Il riait encore.

--Tais-toi, m’man! que je paye ces crève-de-faim. L’autre jour, j’ai

payé le gars. Ça ne paraît pas sur lui, mais je l’ai bien touché quand

même; hé! hé! il a eu son compte. Aujourd’hui, je veux donner à sa

femelle son compte de sous.

Il déplia le billet et aligna les louis sur la table. La Loriote se jeta

en avant.

--T’es fou, Fédéri! Serre ça!

De sa main couverte de lavures, elle agrippa un louis; alors Maufrette

ramassa vivement le reste et le mit dans la poche de Delphine.

--Ça ne fait pas le compte! tu vas lui donner ses quarante francs,

dit-elle.

--Vingt francs, rectifia l’homme; c’est vingt francs que je lui donnais

en plus, mais la mère ne veut pas; tant pis! ça ira comme ça.

Maintenant, allez-vous-en, les femmes.

Elles sortirent du côté de l’aire; quand Delphine eut dépassé le fumier,

elle s’arrêta:

--Maufrette, venez donc! venez donc, voyons!

Mais Maufrette avait encore des mots à dire, des mots fort vilains

qu’elle lâchait par courtes volées, car elle avait un peu d’asthme. Elle

était restée en arrière; elle quittait la place lentement, à reculons,

et l’ardeur qu’elle mettait à honnir la Loriote faisait tressauter son

gros ventre et trembler sa poitrine molle.

Elle rejoignit Delphine au tournant de l’ouche.

--As-tu vu, fit-elle tout essoufflée, as-tu vu comme elle a raclé le

louis d’or, cette vieille grâlée? N’empêche que je lui ai donné tous les

noms, va!

Aux Pelleteries, Séverin et Maufret attendaient avec inquiétude. Ils ne

comptaient guère sur l’argent, et ils furent bien étonnés de voir ces

cent quatre-vingts francs! Quand elles racontèrent comment Frédéric les

avait donnés, Maufret n’en crut pas ses oreilles, mais Séverin se mit à

rire.

--Ça ne me surprend plus autant, moi, dit-il. Si j’avais eu un œil abîmé

comme lui ou bien des dents cassées, vous n’auriez pas arraché un sou!

Il est rudement chien, le bougre, mais il est encore plus glorieux de sa

force!...

* * * * *

Séverin, la semaine qui suivit, resta chez lui; il en profita pour

s’occuper de son jardin et bâtir une petite cabane à lapins.

Il fit des journées de-ci de-là.

Il n’est pas de plus dur métier que celui de journalier au temps des

gros travaux. Y a-t-il dans une ferme un coup de collier à donner, le

patron dit:

--Mes valets, nous allons laisser cela pour la semaine prochaine; nous

prendrons un homme qui nous aidera.

L’homme de renfort a, bien entendu, la meilleure place; le lendemain il

recommence dans une autre ferme, ramassant ainsi tout le travail

pénible.

Heureusement, Séverin trouva à se louer pour toute la moisson chez les

Chauvin du Pâtis, des gens qui faisaient valoir une grande terre. Après

les batteries, il remplaça au même endroit un valet qui était tombé

malade. Enfin, il s’y gagea pour l’année suivante.

Les creux-de-maisons · 第 5 / 13 段