d’eau-de-vie et s’avancèrent pour le coup de grâce.
On se remit à table à sept heures; quelques-uns faisaient triste mine.
Frédéric, aussitôt qu’il fut assis, tomba sur son assiette et ronfla.
Les filles voulurent chanter la «chanson de la mariée», une très vieille
cantilène où des bachelières font reproche à leur compagne de les
quitter pour un mari sans doute volage et méchant; elles vinrent se
placer devant Delphine pour chanter ensemble. Mais le tapage augmentait;
Calloux, du fond de sa grande poitrine bourdonnante, lança pour la
dixième fois le refrain de la noce et un souffle d’ivresse dispersa les
voix grêles des filles. Dépitées, elles s’en retournèrent à leur place,
à la grande joie de Delphine, que cela agaçait d’être ainsi regardée.
Gustinet expliquait de loin à Séverin et à Auguste l’histoire du
café-chantant.
Il y avait un lieutenant qui était un chic type, pas fier, un de la
haute pourtant, un monsieur «de...»; il ne se rappelait plus le nom.
Lui, Gustinet, était son ordonnance. Et un soir, le monsieur «de...» lui
avait dit comme ça:
--Tu vas trotter au treize dans la rue Basse; tu y trouveras des femmes.
Tu n’as pas peur des femmes, au moins, espèce d’infirme? La plus grande
s’appelle Faisannette; tu me l’amèneras. Entends-moi bien: tu me
l’amèneras au beuglant Patouillaud, où je t’attendrai. Va!... Eh! dis
donc! avait encore ajouté le monsieur «de...», essaye seulement de la
chahuter, cette môme, et tu verras!
Il était donc allé au treize. Des femmes très gaies l’avaient fait
asseoir. Faisannette était là; il l’avait emmenée, lui, Gustinet, et il
l’avait blaguée en l’emmenant; une chouette femelle, allez! Le
lieutenant avait été content.
--T’es moins bête que je ne croyais, avait-il dit; tiens, te voilà cent
sous; paye-t’en donc une tranche, grosse crapule!
Oui, il lui avait donné cent sous pour passer la soirée au beuglant, le
lieutenant de Patifoux. Heureux d’avoir retrouvé ce nom, il reprit très
haut pour dominer le tumulte:
--Le lieutenant Bois de Patifoux, de Jacques de Bois de Patifoux... Une
chouette femelle, bon Diou!
Puis, très en verve, il chanta, soulignant du geste des allusions déjà
claires. Les filles, distraites, ne faisaient pas semblant d’entendre,
mais soudain, l’une d’entre elles gloussa et les autres, rouges, coupées
en deux, lâchèrent enfin leur rire qui courut comme un poulain fou.
D’ailleurs, Calloux chanta aussitôt une autre chanson où tous les mots
étaient dits.
On avait commencé par répéter les refrains seulement, mais on finit par
reprendre aussi chaque couplet. On buvait ensuite tous ensemble, puis on
clamait une invitation à reboire.
Les femmes commençaient à être grises; elles chantaient avec les hommes;
leurs voix aiguës filaient entre les grosses voix désordonnées et
parfois tremblaient et s’éteignaient comme flammèches au vent.
Auguste et un des valets que le vin rendait forts avaient des bouches
profondes et farouches.
Le bossu fut invité à dire quelque chose; souvent il divertissait les
noces; s’arrangeant de longs cheveux avec de la filasse et se coiffant
d’un bonnet de coton, il grimpait sur la table et faisait le vieux ou
l’innocent en racontant des histoires très drôles. Mais ce soir, il
était de mauvaise humeur, car la femme qui avait allumé les chandelles
en avait placé une juste devant lui; il refusa.
Auguste se prit à tempêter:
--Te dépêcheras-tu, failli gars! Veux-tu en finir de nous faire ton
prône!
--T’as le fricot! chanta le bossu pour lancer les autres et détourner
l’attention.
--Ah! j’ai le fricot! Eh ben! toi aussi, mon gars, tu l’as, que je
crois! Si tu ne l’as pas, ça me trompe. Tu l’as, bon Dié! tu l’as!
Ce fut une explosion de rires. Du coup, il ne fallut plus songer au
prône. Les yeux du bossu flambèrent. Il eut envie de s’en aller; il
resta cependant à cause des galettes à la viande et aux prunes que l’on
commençait à passer. Mais, dès que le repas fut tout à fait terminé, il
se hâta d’empaqueter son accordéon.
Cela ne faisait pas l’affaire des hommes, de ceux qui avaient joué toute
la journée et qui voulaient danser maintenant. Frédéric, enfin réveillé,
héla violemment le musicien.
--Arrête! Je veux danser un avant-deux avec la mariée!
--Je n’ai pas fait marché pour le soir; je m’en vais.
--Je veux faire un avant-deux avec la mariée, c’est tout ce que je sais;
tu t’en iras après.
Cette idée fixe tenait le gars debout sur ses jambes vacillantes. Pâle,
les yeux clignotants, sa chemise défaite laissant saillir son bréchet
jaune, il barrait l’entrée de la grange. L’autre essayait de se glisser
au dehors, il le repoussa:
--Cho là! tu t’en iras après; je veux faire un avant-deux avec la
mariée.
--Dis donc, c’est-y toi qui payes, c’est-y toi qui commandes, à présent?
Te rangeras-tu, soulaud, sauvage?
--Sacré tortillard de diable eu feu! m’échauffe pas la bile! Je veux
danser un avant-deux avec la mariée; c’est pas tout ça; tu vas me
désenvelopper ton turlututu, et tout de suite; après, tu t’en iras.
Et comme le bossu cherchait encore à s’esquiver, l’ivrogne tendit vers
lui sa grande main dure de brise-mottes. Les filles, voyant que cela
allait devenir vilain, s’approchèrent en sautant et entourèrent
Frédéric; quand elles l’eurent bien fait tourner, elles le poussèrent et
il s’étala en jurant pendant que le bossu, hors de la grange,
glapissait:
Fédéri Loriot, chien comm’ cent chenots, peau d’crapette!
Fédéri Loriot, plus bête que haut, peau d’crapaud!
Il fallut se passer de musique; Gustinet ouvrit son couteau et siffla
sur la lame un air d’avant-deux. La danse recommença, énergique. Les
femmes, de la main secouaient leurs jupes; les hommes faisaient des
écarts, des appels de pieds, sautaient haut avec des cris suraigus, des
«you!» de démence.
Vers onze heures, Victorine poussa le coude du siffleur; les autres
s’arrêtèrent.
--Ils sont partis, dit-elle d’un air de mystère; faut qu’on leur porte
la soupe à l’oignon.
Pendant que la Pitaude préparait cette soupe, Gustinet mena une dernière
danse-ronde.
* * * * *
Séverin et Delphine avaient profité du bruit pour s’en aller. Dans la
nuit douce, toute criblée de fraîches étoiles, ils se hâtaient vers le
Bas-Village. Ils y avaient loué une maison, une pauvre petite maison
bien ancienne que l’on n’habitait plus guère. Quand ils eurent poussé la
porte, il en sortit une haleine noire; l’ombre y était épaisse et
lourde. Delphine se serra contre son mari.
--Crois-tu que je suis bête! dit-elle; je n’ai pas pris de lanterne, et
je parie qu’il n’y a pas de chandelle ici.
Séverin fit flamber une allumette; il n’y avait pas de chandelle, en
effet.
--Nom de nom! Comment faire?
--Ah bah! voici le buffet, nous allons mettre nos hardes dessus; nous
les retrouverons bien demain matin.
Elle parlait bas, avec une voix courte, et se déshabillait déjà.
Séverin, à la lueur d’une seconde allumette, la vit décoiffée et en
jupon; il s’avança pour une caresse.
--Non! non! laisse-moi! dit-elle; les autres vont venir, dépêchons-nous.
Elle se glissa au lit; Séverin se déshabilla vite aussi, puis, à tâtons,
la chercha.
Elle se reculait, les mains tremblantes.
--Laisse! laisse! ils vont venir nous apporter la soupe; ils sont
tellement soûls... J’ai gardé ma camisole et mon jupon.
Il s’impatienta:
--Tu sais, ils m’embêtent, les autres! qu’ils aillent se coucher; je
vais verrouiller la porte.
--Non! il ne faut pas! ils resteraient toute la nuit. Oh! laisse-moi!
ils viennent... tiens! écoute...
Des pas inégaux résonnaient en effet sur les pierres. Séverin et
Delphine entendirent des chuchotements; quelqu’un gratta à la porte;
brusquement les noceurs entrèrent avec du bruit et des chandelles.
La Pitaude apportait la soupe. Elle la fit manger aux mariés avec la
même cuiller; une grande fille, à demi couchée sur le lit, l’éclairait;
et toutes les amies et toutes les cousines étaient là, avec des yeux
élargis de curiosité, des yeux tout en prunelles qui fouillaient
Delphine et la faisaient rougir.
Autour du lit, les gars chantaient. Ils avaient changé le refrain de la
noce; ils disaient:
T’as le fricot, Pâtureau! t’as le fricot!
Ils s’excitaient à crier; leurs voix exaspérées heurtaient avec fracas
les poutrelles noires; cela ne faisait plus qu’une même clameur brutale.
Quand la soupe fut mangée, ils s’approchèrent à leur tour pour des
encouragements; mais Pitaude les chassa:
--Allez-vous-en! c’est assez; faut qu’ils se reposent, à cette heure.
Allez-vous-en, mes boudres!
Frédéric s’obstinait à rester; il était arrivé le dernier en trébuchant;
maintenant, la barre du lit soutenait son grand corps ployé et, la tête
plongeant, il répétait avec une gravité de connaisseur:
--T’as le fricot, Pâtureau! T’as le fricot, mon valet! oui, dame! t’as
le fricot!
La Pitaude dut le bousculer; puis elle sortit à son tour.
Le refrain de la noce s’éloigna; les noceurs arrivèrent aux
Grandes-Pelleteries; ils ululèrent.
Alors, pendant que Séverin sautait à terre pour mettre le verrou,
Delphine, vite, acheva de se dévêtir.
* * * * *
Séverin, en se réveillant, vers deux heures, voit que la lune est levée.
Il a encore les oreilles pleines de bruit; la nuit cependant est toute
tranquille et blanche; seul dans les jardins un rossignol chante.
Des rayons entrés par les quatre carreaux de la fenêtre se sont posés
sur le lit et le buffet; ils dorment là, petites choses légères,
impossibles et charmantes, que l’on dérangerait avec des doigts de rêve.
Et voici que Séverin revoit, très loin en arrière, une maison toute
pareille à celle-ci: des poutrelles fumées et fléchissantes, un lit, un
buffet avec son vaisselier, une table qui boite à cause de la terre
inégale... oui, pareille, bien pareille! Là, dans le coin de la
cheminée, sur la pierre fendue, une vieille aux yeux blancs qui crachote
dans la cendre, puis une autre femme voûtée avec des lèvres pâles, puis
des petits qui pleurent et qui se traînent à peine vêtus... Quelle
vision! les genoux transis, la huche vide, la faim, le froid, la toux,
la mort qui passe... Ce n’est pas un cauchemar, c’est un souvenir.
Oh! serait-ce possible!
Il regrette le bel habit de noces et tant de viande et tant de vin, et
tant de miches, tout cela qu’il va falloir payer. Oh! ce foyer bas,
cette porte démolie, cette fenêtre étroite!
La couverture a glissé; il a presque froid. Delphine dort; un souffle
léger passe entre ses lèvres entr’ouvertes; ses dents luisent. Elle est
lasse; elle est un peu pâle et délicate. Il glisse son bras et l’enserre
doucement d’un geste de défense. Mais elle, réveillée, lui tend sa
bouche fraîche, et aussitôt il oublie tout: la dépense, la misère et la
mort.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LES PELLETERIES
Il y avait, à parler juste, deux villages aux Pelleteries, le
Grand-Village et le Bas-Village.
Les Grandes-Pelleteries ne comprenaient que quatre maisons. On disait
Grandes-Pelleteries parce que ces maisons étaient des fermes
importantes, avec de longs toits; peut-être aussi parce que les bâtisses
occupaient le haut d’une butte, d’où l’on voit jusqu’aux clochers de
Vendée, quand le temps est sec.
Aux Basses-Pelleteries, il n’y avait que des creux-de-maisons, des gîtes
de valets et de journaliers entassés au bord du chemin Roux, un chemin
très sale et si tortueux qu’on l’appelait aussi le chemin de la
Queue-de-Serpe. Ceux des fermes comparaient ces masures aux petites
balles de bouse sèche qui sonnent aux crins des vaches; ils disaient
pour rire: le Bas-Village est accrotillé à la queue de serpe. Et, en
effet, ce village avait bien l’air d’une vieille chose malpropre, avec
ses murailles verdâtres toutes flétries, ses fenêtres à petits carreaux,
ses portes basses s’ouvrant comme des gueules noires, ses toits inégaux,
enchevêtrés, incurvés, bosselés et ravaudés grossièrement au fil écru
des tuiles neuves. Collé au chemin Roux, il semblait sucer l’humidité
des flaques qui y croupissaient. Il était tapi, à mi-butte, dans un pli
de terrain sous un tout petit lambeau de ciel. Des jardins
l’entouraient, plantés d’arbres tors, de vieux pommiers aux brindilles
inextricables. Lugubres pendant l’hiver, ces arbres faisaient, au
printemps, une ceinture candide et merveilleuse, et le pauvre village
endormi sous la brume se réveillait dans la gloire.
Une douzaine de familles habitaient là; une douzaine de familles et
soixante enfants, les uns déjà grands, gagés dans les fermes, les autres
écoliers par raccroc et chercheurs de pain: un vrai grouillement de
misère.
Séverin et Delphine demeuraient dans la dernière maison du village, en
bas, du côté de la route. C’était la plus vieille, et aussi la plus
décrépite; elle avait été inoccupée pendant deux ans, et l’on n’y
faisait plus de réparations. Le toit, fléchissant comme un toit chinois,
ne recouvrait qu’une pièce, une pièce très sombre où l’on pouvait faire
tenir une table, une armoire et deux lits en plaçant le second en
travers au pied de l’autre. Près de la porte, une petite échelle
permettait de monter au grenier; les barreaux de cette échelle avaient
été frottés par tant de talons qu’ils luisaient. La porte était à deux
fois, comme les portes dont on parle dans les contes.
Séverin avait loué cette cabane parce qu’il n’avait pas le choix et
aussi parce qu’elle ne coûtait que quarante francs l’an; d’ailleurs, le
petit jardin permettrait d’élever des lapins.
Il avait acheté à une vente, pour une somme assez faible, un lit, une
table de bois blanc, quatre chaises et un vieux buffet avec son
vaisselier. Delphine, de son côté, s’était occupée de garnir le lit et
d’acheter quelques menus objets. Quand ils eurent tout payé, noces,
meubles, vêtements, il leur resta encore cent francs que Delphine cacha
dans sa paillasse, car la porte loquetait très mal du dehors.
Alors, ils firent des rêves.
Lui, allait recevoir trois cent cinquante francs à la Toussaint; elle,
d’ici là, gagnerait plus que sa vie à aller en journée chez la Pitaude
et à faire des laveries aux alentours. Ils pourraient mettre de l’argent
de côté, et ils quitteraient cette maison pour une maison plus belle où
il y aurait une chambre.
En attendant, Séverin apporta du jardin un mélange de terre et de brique
pilée pour combler les trous qui faisaient clocher la table et les
chaises. Puis il fit une huche à pain qu’il suspendit à la maîtresse
poutre.
A la Toussaint, on acheta beaucoup de choses qui manquaient; on étoffa
le lit qui était véritablement trop mince pour le temps d’hiver.
Delphine attendant un petit, il fallut se préoccuper du berceau et
préparer des langes, des brassières. Les quatre cent cinquante francs
furent écornés plus qu’on ne l’avait prévu. Cependant Séverin acheta
encore un petit fût de vin--trente litres--destiné à la compagnie,
avait-il dit aux voisins. En réalité, c’est qu’il trouvait Delphine un
peu pâle; il voulait qu’elle se soignât. Comme il plaçait le fût
derrière le buffet, il se prit à songer qu’il n’y avait jamais eu de vin
dans la maison de Pâtureau le Boiteux.
Les choses étaient changées, décidément. Delphine, qui n’avait pas été
consultée pour cet achat, blâma son homme et se promit bien de ne pas
boire ce vin.
Le premier hiver fut mauvais. Delphine fit une fausse-couche et fut
longue à se remettre.
Le médecin consulté lui défendit le travail de force; alors elle tricota
et fila pour les gens de métairie; mais à cette besogne-là on est bien
loin de gagner son pain, même sec. D’ailleurs, il faut se chauffer en
filant; le bois manqua: il fallut en acheter d’autre, beaucoup d’autre.
Et, encore une fois, quand on eut payé le boulanger et le médecin,
l’épargne fut bien mince.
Cependant Delphine se trouva tout à fait rétablie au printemps. Elle
songea à se gager chez les Pitaud qui l’avaient demandée pour les mois
d’été; Séverin se fâcha presque: il voulait sa femme chez lui.
--Tu iras en journée, disait-il; tu gagneras davantage, et tu te
reposeras quand tu voudras. Te gager et au moment du gros travail! Tu es
si gaillarde!...
Mais elle le raisonna, lui montra les quatre sous d’économie; il fallait
acheter du linge; les enfants viendraient et la maladie peut-être... Au
moins, en se gageant chez Pitaude, elle n’aurait pas de boulanger à
payer, et elle gagnerait de bel argent. Il céda.
* * * * *
On était en avril. Tous les matins, Séverin sortait du lit vers trois
heures, et dès qu’il avait pris son pantalon et trouvé ses sabots, il
réveillait Delphine. Elle aimait à se laisser secouer comme une
paresseuse; elle geignait, s’étirait, glissait entre ses mains; puis,
soudain, lui jetant les bras autour du cou, elle s’enlevait d’un souple
mouvement de reins et retombait assise sur le bord du lit, les jambes
pendantes.
--Donne-moi mon corset! et mes sabots! vite, vite!
Elle riait, toujours un peu gamine, malgré ses vingt-six ans; lui, moins
gai de nature, finissait cependant par s’amuser aussi. Ils s’habillaient
dans l’obscurité, par économie; elle avait l’habitude de se coiffer à la
ferme une fois le jour venu.
Le soir, Séverin passait chercher sa femme en revenant des Marandières.
Ils rentraient ensemble, lourds de fatigue; le samedi ils s’attardaient
par les vergers; dans les endroits sombres ils marchaient tout près l’un
de l’autre comme avant leurs noces; en arrivant au Bas-Village, ils se
séparaient un peu.
Ils vivaient tendrement la journée du dimanche. Séverin, comme à
l’habitude, allait chez son patron pour aider au pansage; mais dès que
la soupe était mangée, sur les huit heures, il revenait aux Pelleteries.
Delphine avait déjà déjeuné, balayé, ciré le buffet et sorti les belles
hardes; la maison s’éclairait d’un peu de soleil, et la chemise blanche,
dépliée, égayait la couverture du lit.
Séverin n’était jamais aussi heureux qu’à ces moments-là. Quelle douceur
de s’habiller nonchalamment! Son bonheur était fait de mille petites
choses; et c’étaient la bonne odeur du savon rose soigneusement ménagé,
la brûlure légère au menton après le passage du rasoir, le clapotement
de l’eau dans la terrine où il se lavait le torse, les tapes dans le
dos, tapes du soleil jouant à la main chaude, tapes de Delphine jouant à
la main froide.
C’était l’heure des taquineries. Delphine prétendait continuellement au
miroir; lui, la décoiffait. Personne ne passait devant la fenêtre; ils
jouaient comme des enfants. Avec quelle tendresse espiègle, Delphine
après avoir noué la cravate et rabaissé le col de toile, se haussait
vers les joues rasées, vers les joues neuves dont la peau tirait comme
une étoffe bien repassée! A ces moments-là, il semblait à Séverin que
les lèvres de sa femme étaient plus fraîches.
Un dimanche de juillet, comme il se rasait devant la fenêtre, Delphine,
qui, près du lit, mettait ses bas, dit tout à coup:
--Tu ne sais pas, Séverin?
Il se retourna, et elle, moitié fâchée, moitié joyeuse:
--Tu ne sais pas! Je crois que je suis encore embarrassée!
Il posa son rasoir.
--Non? fit-il; tu n’en es pas sûre?
--Je n’en suis pas sûre, mais je le crois beaucoup, mon pauvre homme.
--Eh bien! quoi! faut pas se faire de mauvais sang pour cela; je
descendrai le berceau, voilà tout! ce n’est pas si difficile!
Et, pour la faire rire, il fit semblant d’aller le chercher tout de
suite au grenier.
Cependant une inquiétude lui venait: elle avait été malade, l’autre
fois, pendant les premiers mois; en serait-il de même cette année,
pourrait-elle au moins rester chez les Pitaud jusqu’à la Saint-Michel?
Ils achevèrent de s’habiller en silence et s’en allèrent à la messe; dès
qu’elle fut dite, ils quittèrent le bourg ensemble. D’habitude, Séverin
ne s’arrêtait point dans les auberges, mais il revenait au village avec
les hommes pour parler des fourrages et des emblavures.
Ce jour-là, son idée n’était pas dans les travaux des métairies; son
inquiétude persistait.
Pourtant, quand ils eurent mangé, Delphine et lui, et qu’ils furent dans
le jardinet devant la porte, le temps était si doux, qu’ils se prirent à
espérer et déraisonnèrent. Delphine, à l’ombre d’un pommier, disait:
--Ce sera vers le mitan de carême; tant mieux! l’hiver sera passé; il
faudra moins de bois et je serai plus vite forte; nous l’appellerons
François.
Séverin, au milieu d’un carré d’oignons qu’il sarclait, hocha la tête:
--Oh! tu n’es pas aimable! Nous l’appellerons Delphine!
Quand il fut au bout du sillon, il jeta sa poignée d’herbe et s’assit
auprès de sa femme.
--Nous l’appellerons Fifine, si c’est une fille, répéta-t-il; je le veux
absolument.
--Oui, mais ce sera un garçon; il faut que ce soit un garçon pour que tu
aies de l’aide plus tard, quand nous prendrons une terre.
Cette idée de quitter les creux-de-maisons ne l’abandonnait jamais,
l’ancienne petite meunière. D’habitude, Séverin ne voulait pas avouer
que c’était là son rêve, à lui aussi; il se moquait d’elle. Valet il
était né, valet il resterait; valet son père, valet lui-même, valets ses
enfants: tout le reste était chimère. Cette fois encore il résista:
--Prendre une terre, ma pauvre petite! et avec quoi? avec ce qui nous
restera à la Toussaint quand nous aurons tout payé?
--Qui te dit, reprit-elle, que nous n’aurons pas de chance? Ce serait
bien notre tour tout de même, d’être heureux!
Elle avait l’espoir tenace et revenait toujours à cette chance qu’ils ne
sauraient manquer d’avoir. Séverin souriait avec un peu d’amertume.
--De la chance, de la chance! fit-il; ce n’est pas pour les pauvres
gens, cette marchandise-là; toute la chance que nous pouvons avoir,
c’est de ne pas être trop souvent malades, de n’avoir pas trop
d’enfants, de gagner trente-cinq pistoles par an et de n’avoir jamais à
demander notre pain.
--Bah! s’il nous manque de l’argent, Auguste nous en prêtera.
--Laisse-le d’abord élever sa famille; s’il se tire d’affaire, lui
aussi, ce doit être bien juste.
--On s’arrangera, conclut-elle avec netteté; je veux changer de maison,
là! et plus tard, je veux être dans une terre, une terre aussi petite
que tu voudras; je le veux! devrais-je m’en aller nourrice dans les
villes, pour gagner de l’argent.
Séverin tourna la tête.
--Nourrice dans les villes, toi! jamais je ne verrai ça; j’aimerais
mieux être mort.
Elle se mit à rire:
--Ne te fâche pas, mon homme, je dis cela pour badiner.
Puis, sérieuse:
--M’en aller! jamais, va! quand même on m’offrirait gros d’or comme
l’église; j’aimerais mieux manger mon pain sec, ici, toute ma vie!
Seulement, pourquoi me décourages-tu? Tu sais aussi bien que moi que pas
mal de bordiers sortent des creux-de-maisons; ne vois-tu pas les
Gaillard des Pernières, les Léchevin de Malitrou, les Sénot, les Duroc,
d’autres que j’oublie? Alors, pourquoi pas nous? Cela ne te plairait
donc pas de travailler pour ton compte?
Il se rapprocha, gagné à la fin par cette belle confiance.
--Oh! si! cela me plairait! Si je semais pour toi, pour nos enfants,
comme je serais heureux! comme je faucherais de bon cœur si tu étais
derrière à faner! comme je tiendrais ferme la charrue, si mon gars
touchait les bêtes! comme je travaillerais, comme je travaillerais!...
Il levait ses mains courageuses.
A son tour, il évoqua l’impossible avenir; s’ils avaient seulement mille
francs, si Auguste pouvait leur venir un peu en aide, ils risqueraient
l’aventure. En mettant cent francs--non, cent cinquante francs--de côté
par an, c’était une affaire de sept à huit ans; après on serait chez soi
au moins; Delphine n’irait plus en journée, les enfants seraient élevés
largement, et lui n’aurait plus à supporter des patrons comme ce
Frédéric qui commençait à l’agacer beaucoup. Et, plus tard, quand les
fils seraient en force, on pourrait peut-être affermer une terre plus
grande, qui sait?
Il disait: mes champs, mes bêtes, mes fils; Delphine l’arrêta:
--Tes fils, tes fils! Tu ne te gênes pas! Laisse donc venir François,
d’abord!
Mais il parla encore. Ces choses tant de fois pensées et repensées
durant les longues journées de travail silencieux, il s’enivrait à les
dire; des mots, jusqu’à ce jour endormis au fond de lui, montaient en
foule à ses lèvres. Trop ému pour songer à être modeste, il disait sa
vaillance et sa tendresse infinie.
L’ombre courte du pommier ayant tourné, pour ne pas se trouver au
soleil, il s’était penché davantage vers Delphine.