droites, parce que celles qui les portaient se penchaient en avant.
Au bout de la première allée, Marie et Delphine rencontrèrent deux de
leurs amies, désappointées comme elles et comme elles un peu lasses.
--Pas de galants? railla Marie.
--Oh! si, répondirent-elles; même que nous sommes allées boire avec eux
tout à l’heure; seulement, nous avons d’autres affaires; d’ailleurs, les
gars nous ennuient.
--C’est précisément ce que je disais à Delphine; oui, ils commencent à
m’ennuyer aussi. Vous venez avec nous, mes belles?
Elles continuèrent ensemble à faire le tour de la place. Il y avait
beaucoup moins de gens de l’autre côté. C’était l’envers de la foire, un
envers malpropre, pavoisé de guenilles. Des chiens, indifférents au
bruit, dormaient sous les roulottes; d’autres jouaient avec des enfants,
des petits ventres-creux, vêtus de crasse et de hardes très amples.
Puis, çà et là, un âne rogneux, une vieille jument décharnée, avec des
bosses, des trous, des plaies noires de mouches, de grosses mouches
luisantes et gonflées.
Trop lasses pour regimber sous la piqûre des bestioles, trop affamées
pour se coucher et dormir, râpant de leurs dents jaunes l’écorce des
marronniers, les pauvres bêtes attendaient là.
--Comme c’est laid, ce côté! dit Delphine.
Cependant des couples passaient lentement avec des rires sourds, enlacés
presque, sans gêne, les filles un peu rouges seulement. Beaucoup
marchaient à la file et se dirigeaient ensemble vers les auberges.
Soudain, Delphine crut reconnaître Séverin sous un parapluie qui cachait
deux têtes. Si c’était lui, pourtant, ce gars dont on ne voyait que le
dos et qui lutinait une fille à long corsage! Non! cela ne se pouvait
pas!...
Un frisson lui courut sur la nuque, comme si elle eût senti l’étreinte
d’une main glacée.
Ayant ralenti un peu sa marche, elle se trouva en arrière des autres;
déjà elle se hâtait pour les rejoindre, quand une voix perça le tumulte:
--Séverin! avance! avance donc!
Là, sur la droite, une vingtaine de jeunes hommes très gais entouraient
l’entrée d’une roulotte. Par la porte entr’ouverte, on apercevait une
femme assise, les yeux bandés; une autre faisait le boniment, une
ménagère noire et sale, toute en mâchoires. Dans ce recoin de la place,
loin du soleil et des cuivres, cela vous avait un air louche et pas
tranquille.
--Vas-y, Séverin! cria une seconde fois la voix.
Mais des gens pressés poussèrent Delphine, et elle se trouva en face de
ses amies, qui revenaient la chercher.
--Hé! hé! Fine! tu veux nous perdre! Qui cherches-tu, par ici?
Pour leur prouver qu’elle ne cherchait personne, elle les emmena plus
loin. Quand elles repassèrent à cet endroit, il y avait encore des
hommes devant la roulotte, mais Séverin n’était point parmi eux.
Elles circulèrent.
--Trois heures et demie! dit Marie; décidément, mes petites, nous ne
trouverons pas de galants; quels imbéciles!... Et puis, je meurs de
soif.
Trois heures et demie! Delphine sursauta; l’ombre doucement
s’allongeait, le soleil descendait sur les maisons; déjà des voitures
partaient.
Comment se fait-il que Séverin ne l’eût point vue, ne l’eût point
cherchée? Où était-il? dans quelque auberge sans doute, avec une bonne
amie de son nouveau pays, une de ces filles délurées en bonnet plat.
A partir de quatre heures, elle désespéra tout à fait. Elle aurait voulu
être loin de cette foire, de ce bruit, de tous ces gens qui s’amusaient.
Machinalement, elle fuyait les autres. Aussi, quand quatre jeunes gars,
quatre de la Grange-Neuve, leur barrèrent la route pour les emmener
boire, elle ne résista que faiblement.
--Tu ne vas pas rester là, maintenant, disait la Marie à mi-voix. Tu
veux donc qu’on se moque de toi? on n’y faillira guère, crois-moi; et
l’on dira que tu fais peur aux galants. Viens donc! Qu’est-ce que cela
te fait? Viens donc! pour voir seulement!
Eh oui! Qu’est-ce que cela lui faisait? Elle se laissa entraîner; tout
de même, elle ne voulait pas que celui qui l’accompagnait, un petit gars
trapu et rougeaud, lui prît la taille, là, devant tout le monde.
L’auberge où ils entrèrent était bondée. Les amoureux se tenaient en
haut, dans un vaste grenier ou l’on avait installé des tables et des
bancs.
On y arrivait par un escalier étroit et sombre; des filles, poursuivies,
le montaient quatre à quatre: d’autres s’y attardaient, qui ne boudaient
pas aux chatouilles. Delphine s’obstina à passer la dernière. Ses yeux
pleins de soleil distinguaient à peine les marches; mais en haut, la
lumière, par deux grandes lucarnes, tombait sur ceux qui étaient
attablés dans ce grenier, et ce qu’elle vit la fit se reculer, toute
pâle: Séverin était là, devant elle, et, à côté de lui, tout près, tout
près, une fille du pays thouarsais, une grande fille délurée, en bonnet
plat...
Il s’était levé, un peu gêné, en reconnaissant ceux qui arrivaient.
--Bonjour, Pierre! Bonjour, Marie! Tiens! Delphine! Toi aussi, Delphine?
Ses amis se serrèrent pour faire place aux nouveaux venus.
Il y avait, dans ce grenier, plus de quarante couples. Quelques-uns dans
le fond, près des solives, s’étreignaient à pleins bras en se cachant la
figure; mais la plupart n’allaient point aussi loin. Il y avait des
garçons tout jeunes, des enfants presque, qui étaient venus avec de
grandes filles pour faire les hommes; timides d’abord, hésitant à
risquer un baiser, ils devenaient très vite acharnés et ne voulaient
plus démordre. Rien de chaste, en somme, mais rien de bien grave non
plus.
Beaucoup étaient là par point d’honneur et aussi pour voir, comme disait
Marie; on riait surtout.
--Ainsi, disait Séverin, tous les gens de là-bas sont à cette foire?
Il s’était tourné vers ces gens de «là-bas» et la fille qu’il
accompagnait boudait en refaisant les plis fripés de son corsage.
--Es-tu venue à pied, Marie?
--Que non! répondit Guirette; je ménage mes bottes fines. J’ai profité
de la voiture des Albreteau.
Elle ajouta en riant:
--Delphine, elle, a pris la place de la Pitaude dans le char à bancs des
Pelleteries, un vrai tapecu: ça secoue! ça secoue! Elle n’a pas ri de la
journée, tant elle a eu la bile émue!
De fait, malgré son bon vouloir, elle ne riait pas franchement, la
pauvre Delphine. Elle n’avait qu’une idée: s’en aller, s’en aller bien
vite!
Ayant bu une gorgée:
--Il faut que je me sauve, dit-elle; je ne veux pas faire attendre le
patron.
--Ah bah! Tu te moques de nous!
--Elle ne s’en ira pas! cria le petit gars trapu; je la tiens!
Mais elle se dégagea.
--Non! laisse-moi, Pierre; il est tard; si je manque l’heure, on partira
sans moi; il faut que je me sauve; au revoir!
Déjà elle était dans l’escalier, dans l’escalier sombre, où elle ne
distinguait plus rien du tout, cette fois, à cause des larmes qui lui
emplissaient les yeux. Puis, ce fut la foule encore. Elle s’achemina
vers l’auberge où Pitaud devait l’attendre. Elle était lasse, lasse à ne
plus pouvoir avancer; elle pensait que cela ne lui ferait rien de
mourir.
Pourtant un doute lui venait: Séverin n’était peut-être là-haut que pour
accompagner des amis et pour rire un peu, pour voir; elle y était bien
allée elle-même! Alors, pourquoi s’enfuir si vite, comme une sotte?
Voici qu’elle s’accusait maintenant, mais que faire?
Elle approchait de l’auberge; la foule à cet endroit était beaucoup plus
claire; comme elle avait encore une demi-heure à dépenser, elle musa un
peu. Tout à coup, elle sentit que quelqu’un venait vite et la dépassait,
puis un grand coup au cœur: Séverin était devant elle, lui barrait la
route.
--On ne passe pas! dit-il en étendant les bras.
Il riait.
--M’est avis, Delphine, que tu es moins pressée que tout à l’heure.
C’est joli de quitter tes amis comme s’ils avaient une mauvaise fièvre!
Elle, blanche et les yeux encore gonflés, s’efforça de rire aussi.
--Et vous, dit-elle, vous abandonnez bien vos camarades; votre bonne
amie du Thouarsais doit s’ennuyer pendant que vous courez la foire?
--Ma bonne amie du Thouarsais! Elle n’est pas née, celle-là!
Il ajouta, pour parler:
--Alors, comme ça, on est toujours gagée chez les Pitaud?
Il était gêné par ce vous qu’elle venait d’employer pour la première
fois.
--Toujours!
--C’est une bonne maison! seulement, il doit y avoir de l’ouvrage pour
la servante?
--Dame, oui, ce n’est pas l’ouvrage qui manque; mais, au moins, je ne
vais pas aux champs avec les hommes; j’aime mieux ça.
--Bien sûr, fit-il.
Il était devenu sérieux comme un homme qui discute paisiblement avec un
camarade des choses de son métier. Allait-il donc continuer de la sorte?
la quitterait-il tout à l’heure sans rien dire de plus? Non, elle lut
dans ses yeux une résolution brusque:
--Delphine, vas-tu à la messe à Clazay, dimanche?
--A Clazay? Peut-être bien; pourquoi?
Il se rapprocha:
--Parce que je veux te dire que si tu y vas, j’irai aussi, moi.
Et comme elle ne répondait pas, occupée en apparence à suivre le bout de
son pied qui marquait les sauts d’une gavotte, il se pencha, et, court
d’haleine, il dit vite et bas, sans presque remuer les lèvres:
--C’est entendu... à une heure et demie... au deuxième échalier, dans le
chemin de la Croix-Verte.
Alors, toute rose, elle leva ses yeux tendres qui remerciaient et
promettaient.
Ils furent tout de suite moins graves une fois ces choses dites.
--Il faut que je me sauve, répétait Delphine.
Ils marchèrent côte à côte jusqu’à la porte cochère de l’auberge.
Séverin regardait le cou rond où une fois déjà il avait mis ses lèvres,
où il avait mis ses lèvres pour un baiser fou qui les avait liés
d’amour. Il ne l’avait jamais quitté, le souvenir de ce baiser, et voilà
qu’il l’animait encore! Une grosse envie lui venait de goûter à ces
joues fraîches, là, tout de suite, malgré les passants. Avec toute autre
fille, il n’eût pas hésité, mais il n’osait pas, avec celle-ci.
--Allons, au revoir Delphine! à dimanche!
Il lui tendit la main; mais elle, ayant retrouvé sa malice depuis
qu’elle était heureuse, se haussa sur la pointe des pieds et l’embrassa
franchement sur les deux joues en disant, assez haut pour que les
passants entendissent:
--Au revoir! Embrasse marraine pour moi, et salue tout le monde de ma
part, là-bas.
* * * * *
«A une heure et demie! au second échalier dans le chemin de la
Croix-Verte.»
Delphine n’avait eu garde d’oublier l’heure du rendez-vous. Arrivée la
première, elle attendait Séverin qui tardait un peu. Comme deux heures
sonnaient, elle l’aperçut enfin qui venait vers elle en se hâtant.
Elle lui tendit les mains.
--Je croyais que tu ne viendrais pas, que tu avais voulu te moquer de
moi; je commençais à avoir peur.
--Oh! fit-il, tu n’as pas eu cette idée! Il est pourtant vrai que je
suis en retard; ce sont les autres qui m’ont retenu au bourg; je ne
pouvais pas m’échapper.
--Pardon! reprit-elle, je veux rire; je suis toujours méchante, tu sais!
Tu dois être las: c’est loin, d’où tu viens!
--Oui, dit-il, c’est une belle trotte.
Il ajouta, en la serrant contre lui:
--C’est une belle trotte, mais je la ferais deux fois, dix fois pour
toi, ma Fine.
Ils passèrent dans un champ et s’assirent à l’ombre d’une touffe de
noisetiers; il faisait très doux et les feuilles sentaient bon.
--Vois-tu, disait Séverin, c’est notre premier rendez-vous, mais nous
sommes tout de même de vieux amoureux.
Elle leva ses yeux devenus graves et répondit:
--C’est vrai pour moi, ce que tu dis là, mais pour toi, je ne sais pas
trop!
--C’est vrai pour moi aussi, je te le jure; seulement personne ne le
savait...
Elle l’interrompit:
--Pas même Séverin! Parle-moi donc de la Marichette, et tâche de ne pas
rougir.
Il se mit à rire.
--Oh! tu sais, Delphine, tu as grand tort de croire à ces contes; je
sais bien qu’on a mal parlé de moi dans le temps, mais il y avait
beaucoup de menteries dans ce qu’on disait. Je ne pouvais pas empêcher
cette fille d’être gagée à Jolimont et de se trouver sur ma route quand
je revenais des champs de la Butte. Qu’est-elle donc devenue, cette
grosse Mariche?
Elle répondit d’un air tranquille de vierge instruite et sensée:
--Ce qu’elle est devenue? Rien de bon. Il lui est arrivé ce qu’elle
cherchait, pardi!
--Elle a un drôle?
--Non pas un, mais deux, deux bessons qui sont nés vers le mardi gras.
Le plus beau, c’est qu’elle n’en connaît pas au juste le père. Elle s’en
moque, du reste; une vraie honte! Oh! cela m’a beaucoup chagrinée,
qu’elle eût été ta bonne amie.
--Tais-toi, Delphine, tu ne sais pas ce que tu dis. La vraie vérité,
c’est que je t’ai toujours eue dans l’idée depuis mon retour du service.
J’avais été hardi le premier soir, t’en souviens-tu?
--Oh! oui! dit-elle en riant; mais après?
--Après? dame, je n’osais pas. J’ai cherché du pain, moi, ça ne s’oublie
pas, cela; ton père n’aurait jamais voulu. Et puis je te croyais riche
et tu es si jolie! Je me sentais honteux et je ne disais rien. Ça m’a
travaillé, va! D’abord, j’ai cru que je t’oublierais; j’ai essayé de
m’amuser avec les autres: ça n’a pas passé. Alors, je m’en suis allé au
loin, et ma peine m’a suivi. Quand j’ai appris ton malheur là-bas, quand
j’ai su que tout avait été vendu chez toi et que tu étais servante, je
me suis dit: Peut-être bien maintenant qu’elle voudrait de moi tout de
même; et je suis allé à la foire dernière pour te parler. Si je ne
t’avais pas trouvée, je serais revenu par ici à la Toussaint, et même
plus tôt, parce que cela me tourmentait trop de te revoir, ces temps
derniers. Oh! oui! bien sûr, je serais revenu!...
Pudiquement, par phrases courtes, il dévoilait la mélancolie secrète des
heures passées. Et, blottie contre sa poitrine, les yeux loin, Delphine
l’écoutait dire cette peine d’amour qui leur était commune; les mots
tombant en elle éveillaient des choses frémissantes comme le vent
d’avril émeut les feuilles neuves; et il lui venait une envie très douce
de pleurer.
Quinze jours après ce premier rendez-vous, Séverin se gageait pour la
Toussaint chez les Loriot. Il n’avait pas gardé un trop bon souvenir de
la maison, mais il n’aimait pas changer de patron, car cela porte tort
aux domestiques.
--Dites donc, Loriot, fit-il en terminant le marché, il me faudra trois
sillons de pommes de terre...
--Ah! tu veux donc te marier? Tu es fatigué d’être heureux, mon gars?
--Trois sillons, si c’est dans un champ à grande versaine; cinq, si
c’est dans un autre.
CHAPITRE VI
LA NOCE
Le vent bleu frisait les futaies; de vieux arbres s’exaltaient dans les
haies tapageuses; l’horizon était plein de cimes excessives.
Cachés les villages sales, fleuries les routes maigres et raides,
recouverts les champs jaunes aux vieux os de pierre! Le Bocage était
comme une immense forêt, une forêt aérée et verte d’abord, puis vite
plus dense et bleue avec des traînées sombres qui étaient des lignes de
sapins; à l’horizon, des houles grises montaient, montaient, et les
dernières, toutes pâles, se perdaient dans l’azur attendri, très loin.
Le vent frais troussait les ramilles; il venait à travers des lieues de
jeunesse; il avait bu aux sources, il avait échevelé de minces cascades;
il s’était glissé dans des halliers où gouttait le soleil, et il savait
les secrets innombrables des nids; il apportait mille bruits, mille
voix, mille chants: chants graves des arbres, chants futiles des eaux,
chants enthousiastes des bêtes; et il apportait la fièvre des amours
exubérantes, et l’ivresse des corolles, et l’ingénuité du ciel, et la
candeur du jour, et l’immense allégresse des feuilles.
On était à la fin de mai; Delphine et Séverin se mariaient; ils
sentaient leur poitrine trop petite.
Ils avaient invité leurs parents les plus proches. Victorine, mariée
depuis peu, était là avec son homme et un bébé de trois mois; Auguste et
sa femme avaient également leurs deux petits; on avait laissé ces
enfants aux Pelleteries où avait lieu la noce. Les Pitaud, qui aimaient
Delphine, n’étaient pas regardants; ils prêtaient leur grange, une
grange très vaste, construite pour battre au fléau, et même, ils
fournissaient presque toute la vaisselle.
Le père Loriot et Frédéric étaient aussi à la noce de leur valet, mais
la Louise était restée aux Marandières à cause du vieux.
En plus de ces gens, il y avait toute la parenté de la mariée et les
camarades.
Séverin avait invité quatre valets du pays, entre autres Gustinet,
l’ancien petit berger mangeur de fromage sec. Ils donnaient le bras à
des filles cossues qui avaient été les amies de Delphine, au temps où
elle était meunière. Elles étaient fières, ces filles, et ne parlaient
qu’entre elles, dédaignant ces gens de rien qu’elles consentaient à
accompagner; mais dans le fond de leur cœur, elles étaient jalouses de
la mariée si fraîche sous sa coiffe neuve et si élancée dans sa pauvre
petite robe de lainage gris à trois francs l’aune.
Séverin, lui, avait fait faire son costume de noce à Bressuire, chez le
tailleur. Il n’avait jamais, avant ce jour, porté de veston; mais comme
celui-ci était bien fait et ne le gênait pas aux entournures, il
marchait avec aisance, étant droit d’ailleurs comme un jet de
châtaigneraie.
On venait de sortir de l’église; il était onze heures, et l’on se hâtait
vers les Pelleteries. Gustinet chantait une chanson au refrain très
drôle et très compliqué qu’on avait grand’peine à reprendre; ceux qui se
trompaient disaient de grosses bêtises; c’était la beauté de la chanson;
beaucoup se trompaient exprès; on riait. En passant devant les villages,
un accordéon manié par un adolescent bossu bégayait une marche lente;
les femmes, s’essayant à prendre le pas, faisaient des enjambées longues
comme des glissades et leurs genoux se dessinaient sous leurs jupes
tendues.
On arriva à onze heures et demie. Victorine et Louise, la femme
d’Auguste, se précipitèrent vers la maison; les seins leur faisaient mal
et elles avaient grand’hâte de faire téter les petits. Les autres se
dirigèrent vers la grange où la table était dressée; la place de la
mariée était marquée par un drap fixé au mur et sur lequel on avait
épinglé des roses.
Tout le monde avait faim; on mangea vite la soupe et les poules
bouillies. Le musicien, au bout de la table, eut la charge de faire
manger les enfants; mais ils prirent tant de soupe et mordirent à si
belles dents dans la miche, qu’ils furent vite rassasiés; ils le
regrettèrent bien quand ils virent qu’on apportait des poulets rôtis et
des plats de viande de boucherie.
Le bossu, lui, avait l’expérience des bonnes choses; il faisait souvent
des noces, et il y prenait toujours un plaisir énorme. Il ne buvait
point au premier repas, parce que les musiciens qui s’enivrent dès le
matin ne sont pas beaucoup recherchés. Il ne buvait pas, mais il
mangeait; pas de pain, très peu de pain: une croûte, toujours la même,
qu’il tortillait entre ses doigts maigres et dont il grignotait le bout,
très souvent pour faire illusion; pas beaucoup de sauce non plus, mais
de la viande, de la bonne viande bien grasse, d’épais morceaux qu’il
happait vivement sans mâcher. La distraction des autres lui était
propice, et il aimait la fin bruyante des repas; il gardait pour ce
moment-là de belles tranches qui touchaient partout dans sa bouche; il
s’en mettait jusqu’à la gorge; ses yeux lestes viraient d’inquiétude et
de contentement.
Quand vinrent les saladiers de caillebotes recouverts d’épaisses crèmes
jaunes, les chansons étaient commencées. Calloux, le beau-frère,
poussait la sienne, une chanson patriotique, avec des accents terribles
et des gestes qui expliquaient. Puis ce fut le tour de Gustinet.
Gustinet avait une belle voix de «raudeur»; il tenait longtemps la
dernière note et la faisait trembler.
Un soir, pendant son service, il était allé au café-chantant; il aimait
à parler de cet événement qui l’avait jeté en un grand émoi; quand il
allait aux foires, il achetait des feuilles pleines de chansons. Il
savait toutes sortes de rigourdaines.
Il chanta d’abord une complainte, puis une chanson à reprendre qu’il
avait justement apprise à la foire de mai; le refrain enthousiasma:
T’as le fricot, Jeannot!
T’as le fricot, ho! ho!
Vingt fois ce ho! fit trembler les murailles; ç’allait être évidemment
le refrain de la noce.
Le repas fini, on enleva les tables, et le musicien commença à jouer une
polka. Séverin ne savait guère danser; Delphine, au contraire, dansait
bien, avec souplesse et réserve; elle aimait surtout l’avant-deux
sautillant, l’unique danse des femmes d’âge, mais elle réussissait aussi
les danses à la mode. En tournant, elle regardait son marié avec des
yeux tendres; elle eut vite chaud et alla le rejoindre pour se reposer.
D’ailleurs, il fallait offrir à boire, et il était d’usage que la mariée
fît, de temps en temps, le tour des invités pour forcer les
récalcitrants.
Dans l’aire, les hommes en bras de chemise, jouaient aux boules. Ils
avaient un litre et un verre, et Séverin veillait à ce qu’ils bussent
copieusement.
Pitaud, Galloux et Auguste s’entendaient contre Frédéric; pour le mieux
berner, ils avaient imaginé de jouer des sous en même temps que des
rasades; celui qui perdait donnait des sous et buvait; Frédéric perdait
toujours. Cependant il tenait encore, car il portait le vin; on
entendait sa voix colère:
--Y a pas de jeu! Nom de d’là! Y a de la triche, ici! Je ne boirai pas.
De loin, Séverin criait implacablement:
--Il boira! Faites-le boire! Qui perd boit!
Il buvait, et Auguste, farceur, chantait:
T’as le fricot, Jeannot!
T’as le fricot!
Ceux de la danse répondaient: «ho! ho!» et le refrain tournait avec les
couples.
Les enfants eux-mêmes étaient fort émoustillés et criaient comme les
hommes. Gênés par leurs beaux habits neufs qu’ils ne devaient pas salir,
ils s’étaient d’abord tenus cois, regardant danser les autres; mais
Séverin les avait fait boire un peu, puis Delphine; alors, eux, mis en
goût, avaient réussi à boire encore; ils avaient dû se verser tout seuls
de belles rasades dans quelque coin et probablement aussi avaient-ils
invité d’autres enfants, des gamines du village, venues là pour voir la
mariée.
Tous avaient de belles moustaches roses.
Les plus hardis des garçons commencèrent à taquiner les fillettes, à les
pincer, à les tirer par le bras; puis ils les empoignèrent et vinrent se
mêler aux danseurs. Et quand les danses finissaient, ils faisaient comme
les grands: chacun embrassait sa danseuse, et même, si elle résistait,
lui sautait à la tête, comme si ses joues eussent été cerises.
Quand ils furent fatigués, ils se mirent à se moquer du bossu; mais la
mère Bernou leur fit de gros yeux, et ils s’en allèrent dans la cour.
Un moment après, Séverin, qui venait de voir les joueurs, entendit des
rires derrière la barge; il s’avança: un litre vide traînait sur le foin
et un peu plus loin deux gamines faisaient des culbutes; une autre, tout
à fait ivre, tombée la tête en bas, agitait ses jambes nues. Et deux
petits d’une dizaine d’années étaient là, morts de rire, les yeux pleins
de larmes; ils s’étaient accroupis pour mieux voir, et ils appelaient du
geste les camarades qui se poursuivaient à l’autre bout de l’aire.
Dans la grange, à une petite table, que l’on avait laissée tout au fond,
le vieux Loriot et un oncle de Delphine se racontaient des choses. Ils
avaient joué aux cartes et bu toute la soirée; tant de vin avait ému
l’oncle et réjoui Loriot; et l’un riait et l’autre pleurait de vraies
larmes en disant la bonté de ses amis et la sienne, qui était encore
plus grande.
--Voyez-vous, Loriot, faisait-il avec des gestes effondrés, je suis vif,
mais je suis de cœur; jamais de différends avec les voisins.
--Tout comme moué! On a demeuré dans trois villages et on ne s’est
jamais fâché qu’une fois, avec les Bariot--et à cause de celle de chez
nous, qu’est duraude. Même, quand on se trouve le bonhomme et moi sur un
champ de foire, ça ne nous empêche pas de faire des ribotes ensemble, et
des belles, je vous le garantis!
--Jamais de différends! gémissait l’autre; et de service, allez, vous
pouvez demander. Et je n’en crains point encore pour l’ouvrage; ce n’est
pas le travail qui m’use, c’est le tracas; me faut pas de
trifouillements, pas seulement de jours comme aujourd’hui.
--Pas moué! cré Gâté! Je suis plus ardent, tout plein, un jour de noce
qu’un jour de fauche! et de boire, ça me renouvelle!