La première année, il n’avait pas revu la Marichette ailleurs que sur la

place de l’église; mais elle se gagea à deux portées de fusil des

Marandières, chez les Motard, de Jolimont. La femme de l’endroit était

une Loriote, et l’on s’aidait dans les moments de presse. Séverin était

obligé de rencontrer la servante des voisins. Il n’aimait pas ces

rencontres, du reste, et il se tenait sur ses gardes, de peur d’une

attrape. Elle, au contraire, l’attendait au passage quand il revenait

seul du travail. Elle l’amignonnait à mots couverts, une lueur de

moquerie caressante au fond de ses yeux roux. Un drôle de garçon, en

vérité, qui avait peur des filles et qui passait son temps avec de vieux

brèche-dents! Il ne tarderait guère à ressembler à cet ours de Frédéric.

Il répondait par de vilains mots appris au régiment, mais elle ne se

fâchait point et son beau rire de fille grasse roulait tout bas.

Or, il arriva qu’un soir de mai, un samedi, Loriot entra chez sa sœur

pour lui demander si elle ne pourrait point venir passer la journée du

lendemain aux Marandières.

--Moi, je m’en vais, dit-il; Fédéri aussi... Quant à celle de chez nous,

elle est au lit...

--Tiens! fit la sœur, elle a donc le temps d’être malade, à présent?

--Faut croire!

--Et tu ne restes seulement pas la soigner?

--C’est que je ne saurais point... Et puis, faut te dire: Léchevin m’a

demandé pour aller acheter une vache avec lui... Tu comprends? On voit

l’un, on voit l’autre, il faut boire... et la journée passe!

--D’accord! Mais Loriote pourrait bien te secouer, lundi matin, si elle

est guérie...

Il répondit carrément:

--Elle a une belle toux! Ça la tient bien!

Celle de Jolimont eut un sourire.

--Mon pauvre frère, dit-elle, j’irais bien, mais les cousins de Malitron

doivent venir ici... Il y a Mariche! Si elle veut aller chez toi, je

peux me passer d’elle...

--Mariche! Ho! Mariche! cria-t-elle, veux-tu aller garder demain, aux

Marandières, chez Louise Loriote?

La servante répondit de l’aire:

--Chez Louise Loriote? Comme vous voudrez, patronne!

Puis, apercevant le fermier:

--Seulement, je suis craintive, depuis que Bordagère des Arrolettes a

rencontré un diable à tête de bouc qui l’a embrassée par force sur le

chemin des Servières... Je veux de la compagnie... Vous y songerez, mon

beau-père!

Loriot sortit et lança une grosse plaisanterie. La servante éclata de

rire.

--C’est entendu! cria-t-elle; j’irai soigner votre femme, vieux sans

idées, tard-en-vie!

Le lendemain donc, quand Séverin dont c’était le tour de garde revint

aux Marandières, après la messe du matin, il fut tout étonné de trouver

Marichette à la maison.

--C’est moi, dit-elle... N’ouvre pas les yeux si grands: je ne reviens

pas! Mange, mon pauvre gars, ça te remettra le sang.

Et elle lui apporta la soupière.

Dans la chambre à côté, la Loriote geignait.

--Marichette, souffla-t-elle, apporte-moi donc une petite goutte de

café.

La fille courut dans l’autre pièce, puis revint avec une tasse qu’elle

posa devant Séverin.

--Dis donc! quand il y en a pour les maîtres, il y en a pour les valets!

A notre santé!

Elle emplit la tasse et s’assit sur le banc, à côté de Séverin.

Revenu de sa surprise, il lui prit la taille et, aussitôt, il sentit

tout contre lui le corps robuste et souple.

Lentement, elle se penchait et offrait ses lèvres. Séverin sentait

battre ses artères et ses oreilles chantaient vêpres.

Il se ressaisit pourtant.

--Mariche! Mariche! le vieux qui nous regarde!

Dans son coin, en effet, le paralytique était sorti de sa somnolence.

L’odeur du café lui avait fait lever la tête, et il fixait sur le couple

le regard de ses yeux vitreux.

--Es-tu folle, Mariche! Le vieux!

--Ah! oui, le vieux! Qu’est-ce que cela peut lui faire? Qu’il regarde!

Il n’a pas déjà tant de distractions!

Mais Séverin s’était levé. Marichette, dépitée, haussa les épaules et se

mit à desservir la table.

--Tu m’agaces! va-t’en! fit-elle.

Il sortit et s’en fut panser ses bêtes. Son travail terminé, il se

coucha dans la grange sur une brassée de paille. Il y était depuis un

petit moment et il allait s’endormir, quand il entendit la fille

traverser la cour. Elle se dirigea vers la grange, entra et referma le

portail.

--Es-tu par ici? murmura-t-elle.

Il ne bougea point.

--Es-tu là, voyons?

Il faisait très sombre, et la fille ne distinguait rien. Elle s’avança

de quelques pas et finit par le découvrir.

Alors elle s’approcha et, sortant son pied de son sabot, elle lui poussa

l’épaule en disant: «Sous! sous!» comme on fait pour faire lever les

bêtes.

--Finis, Mariche! Finis!

Mais elle s’entêtait; alors, il lui saisit la jambe, et elle tomba à

genoux sur la paille, à côté de lui. D’étranges odeurs montaient d’elle:

odeur forte de la sueur, odeur âcre des feuilles écrasées, odeur

étourdissante du foin qu’on embarge.

Elle lui avait jeté ses bras autour du cou et elle offrait encore ses

lèvres.

Alors, lui, jeune, finit par s’échauffer à cette volonté d’amour.

* * * * *

Ils eurent des rendez-vous épuisants au cœur des beaux dimanches.

Aussitôt la messe finie, Séverin revenait aux Marandières; puis il s’en

allait rejoindre la Marichette à l’orée des champs de blé. L’un devant

l’autre dans les cheintres étroites, attentifs à ne pas renverser les

épis, ils suivaient les haies jusqu’au recoin secret où ils avaient

coutume de s’asseoir sur des fougères fraîches. Quand elle était de

garde, elle allait l’attendre dans la sapinière de Jolimont, sous les

branches retombantes; de fines aiguilles y feutraient la terre sèche et

leur faisaient un lit bien uni. Le vent brasillait à peine dans les

rameaux; l’été accablait les champs, pesait sur les feuilles, inclinait

les herbes frêles à la tête fleurie. Eux haletaient. Elle le ceinturait

comme une lutteuse, lui ployait le buste, le renversait, l’écrasait.

Elle le rouait de caresses. Il avait au retour les lèvres brûlées et les

côtes douloureuses. Un grand dégoût lui venait parfois à ce moment-là et

il se promettait de ne pas aller au prochain rendez-vous. Il y allait

néanmoins.

Il craignait surtout d’être surpris avec Marichette. Il lui était arrivé

comme aux autres jeunes gars de se vanter d’amours imaginaires et

certes, il aurait bien avoué un ou deux rendez-vous avec cette fille;

mais, qu’on le soupçonnât d’avoir été son bon ami tout un été, et de

l’être encore, et de ne pas savoir comment se détacher de ses jupes,

non, il ne pouvait se faire à cette idée-là.

Cela arriva, pourtant. La Marichette, elle, n’était point réservée et ne

se cachait guère. On n’eut pas de peine à savoir qu’elle avait enjôlé le

valet des Marandières. Or, les nouvelles de cette sorte courent vite; on

en glosa au bourg entre jeunes gens.

Un dimanche de septembre, comme Séverin, après une courte partie de

boules revenait au village, il aperçut Delphine qui arrivait en sens

inverse. Elle lui sembla pâle et triste, et il pensa que c’était à cause

de son père. Bernou, en effet, était malade, malade de souci, disait-on.

Séverin, troublé, car il allait à un rendez-vous avec la Mariche,

prépara en sa tête les mots qu’il allait dire; mais, tout d’un coup, la

fille tourna à gauche, enjamba un échalier et, s’engageant dans un

sentier qui suivait la haie, disparut. Or, ce sentier ne menait nulle

part, il se perdait dans les champs plus loin, et Séverin le savait.

Alors il comprit que Delphine avait viré là pour l’éviter et qu’elle

avait voulu l’éviter parce qu’on disait de vilaines choses sur son

compte. Il eut un instant l’idée de la rejoindre, car il souffrait

cruellement de la savoir fâchée. Il fit quelques pas dans le champ,

après l’échalier, puis il n’osa plus.

Ce soir-là, Marichette l’attendit en vain.

Quelques jours après, il rencontra à Bressuire un de ses anciens

camarades de service, Louis Bonnin, de Saint-Porchaire. Bonnin cherchait

un valet pour son père.

--Tiens! mais pourquoi pas toi, Séverin? fit-il tout à coup; tu n’es pas

encore gagé?

--Non.

--Eh bien! c’est entendu, nous allons faire marché. Pourquoi ne

viendrais-tu pas chez nous, mon vieux?

--Pourquoi pas, en effet? dit Séverin.

La proposition lui avait d’abord paru étonnante; mais maintenant qu’il y

songeait bien, il était presque décidé. Il ne serait pas plus malheureux

chez Bonnin qu’aux Marandières. Il était libre, seul; il avait peu

d’amis; il ne voulait plus revoir Marichette, et quant à l’autre, il

n’avait pas le droit d’y penser. Rien ne l’empêchait de se gager au

loin.

Il tomba vite d’accord avec son camarade pour le prix. Deux mois plus

tard, il commençait à s’habituer chez ses nouveaux patrons.

Trois ans passèrent.

CHAPITRE IV

LE MALHEUR DES BERNOU

--Delphine! Oh! Delphine! lève-toi!

La demie après trois heures venait de sonner, et, de son lit, Francille

Pitaude, des Grandes-Pelleteries, appelait pour la deuxième fois sa

chambrière.

--Si c’est possible! grommela-t-elle en se tournant vers son homme. Les

volailles seront égaillées dans l’aire avant que le feu soit allumé! En

mon temps, lorsque je devais aller à la foire, ma marmite chantait un

joli moment avant l’aubette; mais les jeunesses d’aujourd’hui ne sont

point ce que nous étions.

--Pour sûr! dit Pitaud; c’est mou, ça dort comme des rats-lérots. Elle

avait pourtant l’air content d’aller à cette foire, celle d’ici; et je

ne dis pas que ça m’étonne: c’est sa première sortie depuis le malheur.

C’était du malheur des Bernou qu’il voulait parler. A la Petite-Rue, en

effet, la mort et la ruine étaient passées.

Dans les premiers temps de son mariage, Bernou, à force de travail,

avait amassé quelques sous; un notaire les lui vola.

Sa mauvaise fortune avait voulu qu’il fût lié d’amitié avec ce notaire;

leurs pères s’étaient connus, et eux, dans leur jeunesse, avaient pêché

ensemble, vers la fin de l’été, quand l’étudiant était revenu des

écoles. Une fois mariés, ils continuèrent à se fréquenter. Le mois de

juin ne passait pas sans qu’on vît arriver au moulin une belle voiture

d’où descendaient, après le notaire, une jolie dame qui sentait bon et

deux fillettes couvertes de dentelles.

Les Bernou étaient flattés. On pêchait; les enfants se roulaient dans le

foin. La dame, une Parisienne, n’était point rogue et dédaigneuse comme

les autres bourgeoises du pays. Bien qu’elle habitât la campagne depuis

plusieurs années, elle s’amusait de toutes petites choses, ce qui

faisait dire à Auguste qu’elle était sotte. Elle courait avec les

enfants ou bien elle embrassait Delphine et s’extasiait sur ses yeux.

--Charles! Charles! disait-elle, viens donc voir les yeux de cette

petite; quels beaux yeux! quels beaux yeux d’eau!

Le notaire, pendant tout ce temps, causait avec Bernou. Affable, lui

aussi, il ne dédaignait pas le patois pour bien marquer qu’il ne reniait

point son origine paysanne. Son air tranquille, la simple clarté de ses

yeux honnêtes, disaient d’ailleurs cette origine. Il était de

scrupuleuse lignée; il avait derrière lui des siècles de droiture.

Bernou lui confia son argent, sept mille francs. Six mois après,

plantant là femme et enfants, le notaire filait avec une drôlesse.

Ce fut un gros scandale dans le pays; ce fut la ruine pour une

cinquantaine de familles. Le notaire emportait deux cent mille francs

raflés dans des tiroirs de pieds-terreux et de pile-mojettes, deux cent

mille francs économisés liard par liard, on ne sait comment, grâce à

d’incroyables et presque honteuses privations.

Bernou reçut le coup en homme fier qui ne laisse rien voir; sa femme

aussi tint bon; s’ils pleurèrent, personne n’en sut rien. Simplement,

ils continuèrent à travailler. Entre eux, par une entente tacite, ils ne

parlaient jamais de cette perte: les enfants ne l’apprirent que plus

tard par des voisins.

Mais, à dater de ce jour, les Bernou eurent toutes les malchances

possibles. Dès l’année suivante, une épidémie vida l’étable, et il

fallut emprunter; puis des chevaux se blessèrent sur la carriole, les

poulinières avortèrent; des vétérinaires vinrent, et des empiriques, et

des sorciers de village: il fallut emprunter encore.

Enfin le moulin et la terre qui en dépendaient furent vendus, et le

nouveau propriétaire éleva tout de suite le prix de ferme: ce fut le

coup de grâce. Bernou arriva à ne plus pouvoir payer le maître. Dès

lors, il se découragea. Toujours jovial avec les pratiques, il avait à

la maison de muettes tristesses. Il s’enfermait en son moulin et il y

remâchait sa détresse, son chagrin immense d’abandonner cette maison où

ses anciens avaient travaillé, où il avait espéré voir travailler son

gars. Car il faudrait s’en aller, il faudrait vendre; il n’y avait plus

moyen d’éviter cette honte. Il faudrait avouer les dettes si

soigneusement cachées à tous, même aux enfants; et ces enfants

n’allaient-ils point faire des reproches pour n’avoir pas été avertis

plus tôt?

La Bernoude trouvait souvent son homme assis sur des sacs, les épaules

mornes et la tête basse. Elle s’efforçait en vain de le consoler.

--Voyons, Bernou, disait-elle, pourquoi te donner tant de tourments? Tu

verras que tu tomberas malade.

Il tomba malade, en effet. Il prit l’habitude de s’acagnarder devant

l’écluse entre deux vergnes haut ébranchés qu’il avait vus tout petits;

silencieusement, il regardait l’eau moirée, l’eau toujours jeune dont le

soleil faisait scintiller les rides.

Quand les beaux jours furent passés, il garda le lit et ses forces

déclinèrent très vite. Un matin, il dit à Auguste:

--Arrête le moulin, mon gars; il ne virera plus pour moi, et pour toi il

ne virera guère; arrête le moulin, mon bon gars.

Le moulin se tut et seule l’eau chanteuse, l’eau toujours jeune,

accompagna les prières des morts; accompagna les prières des morts d’une

rumeur en sourdine, aussitôt qu’elle eut cessé de travailler.

«Il ne virera plus pour moi et pour toi il ne virera guère.»

Bernou était mort pour avoir trop pensé à cet abandon qu’il jugeait

inévitable. Après lui, ses enfants essayèrent bien de lutter, mais les

dettes étaient trop grosses; le loyer des deux dernières années n’avait

pas été payé; le régisseur fit vendre. Les créanciers furent remboursés,

mais il ne resta rien. Auguste et Delphine durent se gager; quant à la

Bernoude et à la grand’mère, elles allèrent s’installer dans une petite

maison, meublée sommairement à crédit; elles y furent suivies de leur

chagrin et de deux chats, libres animaux que l’on n’avait point su

vendre.

L’année suivante, Auguste se maria; depuis assez longtemps, il avait

pour bonne amie une cousine orpheline. Elle se gageait comme lui. Bien

qu’elle eût quelques sous, elle ne retira point ses amitiés quand les

Bernou furent vendus.

A la Saint-Michel, le jeune ménage prit une borderie de cinq hectares

aux Arrolettes; et comme il y avait là plus de travail qu’il n’en

fallait à un homme, la mère Bernou et l’aïeule allèrent habiter avec

Auguste. Peu de temps après, l’aïeule mourut.

Quant à Delphine, elle resta chez les Pitaud, qui l’avaient gagée dès

son départ de la Rue.

Comme elle avait été un peu gâtée chez elle, on avait cru qu’elle

s’habituerait mal à servir les autres. Il n’en avait rien été; elle

s’était mise bravement au travail. Moins forte que certaines filles de

ferme, elle se rattrapait par son adresse, et les Pitaud s’étaient

attachés à cette servante, dont le travail n’était jamais à refaire ou

seulement à finir. Elle les charmait aussi par son humeur égale et sa

docilité gaie.

Elle n’avait ni le temps ni le goût d’aller aux foires de jeunesse et

aux assemblées où l’on danse. Le dimanche, elle revenait tôt de la

messe.

L’été, par les beaux soirs de fête, les filles s’en vont par les chemins

pleins d’ombre et de poussière; parfois, elles ne rentrent qu’à la nuit

tombante avec des yeux de fièvre.

Delphine revenait tôt de la messe et gardait la maison.

Pourtant, elle ne fuyait pas les jeunes gens, comme font les sottes et

les hypocrites, et on n’avait point manqué de lui prêter, à elle aussi,

quelques galants. Il est vrai que plus d’un gars aurait voulu l’avoir

pour bonne amie, car elle était toute gracieuse. Des fils de gros

fermiers même, des gens ayant des champs au soleil, avaient tourné

autour d’elle, et l’idée d’un mariage avec cette servante, fille de gens

ruinés, était peut-être venue à quelques-uns. Mais, sans dire non tout à

fait, elle les avait tous reçus avec son joli rire de malice et ce rire

les avait un peu déconcertés.

Par moments, elle s’étonnait elle-même de ses exigences.

Elle était fine, en vérité, de renvoyer de braves garçons dont aucun

n’était aussi pauvre qu’elle! Elle avait vingt-quatre ans; bientôt elle

enlaidirait et devrait se résigner à être toujours, toujours servante.

Pourtant, elle ne pouvait pas dire oui; elle sentait qu’elle ne le

dirait jamais. Parfois elle pleurait.

Un jour, Pitaud lui dit:

--Si tu veux venir à la foire Saint-Jacques, Delphine, il y aura une

place pour toi dans la voiture. C’est une belle occasion pour trouver un

amoureux.

--Trouver un amoureux, patron: Faut-il aller à Bressuire, pour cela?

Elle accepta d’ailleurs et se retourna aussitôt, car elle se sentait

devenir très rouge.

Bressuire! la foire Saint-Jacques! Tous les jeunes gens des environs s’y

rendaient à cette foire. Séverin y avait été vu l’année précédente;

sûrement, il y serait encore cette fois. Séverin? Eh bien! oui, Séverin!

Autant se l’avouer à soi-même bien franchement: elle avait toujours

pensé à lui; c’est pourquoi elle n’avait pas pu écouter les autres, et

c’est pourquoi elle ne les écouterait jamais! Maintenant, elle voyait

bien clair en elle. C’était pour Séverin qu’elle voulait aller à cette

foire. Elle se trouverait sur son passage, et il lui parlerait,

peut-être; s’il ne parlait pas, elle resterait vieille fille, voilà!

Pour s’être ainsi décidée, elle se sentit joyeuse. Elle se mit à

attendre, un peu énervée à cause des jours qui n’en finissaient pas de

couler.

Enfin, un soir, elle se dit en se glissant au lit:

--C’est demain! Dépêchons-nous de dormir.

Mais elle était trop enfiévrée pour cela. La nuit d’ailleurs était

moite; la chambre avait gardé toute la chaleur du jour. Elle entendit

sonner onze heures et pensa:

--Si je ne dors pas, demain je serai laide.

Elle fit le silence en elle et s’appliqua à suivre le tic tac de

l’horloge qui, dans la pièce voisine, battait comme un pouls tranquille.

Onze heures et demie, minuit.

Tant pis! elle ne dormirait pas. Elle rejeta les couvertures qui la

brûlaient. La poitrine gonflée d’une ivresse nouvelle, elle tendit les

bras dans la chambre obscure, et ses lèvres murmurèrent:

--Tu viendras, toi que j’aimais déjà quand j’étais petite, toi que

j’aime depuis toujours...

--Delphine! ho! Delphine!

Elle se dressa vivement, demi-nue; déjà l’heure du lever! elle ne

faisait que s’endormir! Tout de suite elle se souvint et sourit à sa

pensée.

--Debout! et vite, pour avoir bien le temps de s’habiller.

CHAPITRE V

LA FOIRE SAINT-JACQUES

Cette foire de septembre, qui se tenait dans le quartier Saint-Jacques,

le quartier neuf de la ville, attirait à Bressuire une grande foule.

La matinée était surtout aux gens de commerce, comme pour les autres

foires, mais la soirée était toute à la jeunesse.

Les valets de ferme et les fils de métayers venaient à pied de toute la

campagne avoisinante; il en venait même de fort loin, par bandes

matinales; quelques-uns trouvaient place dans les voitures, qu’on

surchargeait pour cette occasion.

Les filles, ce jour-là, mettaient leur robe claire.

C’était pour chacun la partie de plaisir escomptée tout l’été pendant

les durs travaux; les blés étaient rentrés, et cela faisait un court

répit, malgré la hâte du battage. On s’amusait librement, avec

brusquerie même, parfois.

Delphine et Pitaud arrivèrent sur les neuf heures. Il y avait déjà foule

sur le champ de foire aux bêtes. Les voitures se suivaient à la file,

comme pour une noce.

Delphine, qui avait deux paniers d’œufs, se dirigea vers le marché. Là

aussi, il y avait grande presse; les femmes se tenaient debout autour

d’une petite place; beaucoup se hâtaient de vendre, pour être libres

plus tôt, mais d’autres, des vieilles, plus âpres, s’encoléraient à

cause des bousculades. La Pitaude avait fixé à Delphine un prix

au-dessous duquel elle ne devait pas vendre, et comme les œufs se

trouvaient justement très bon marché, elle dut attendre. Elle ne

ressentait pas une grande impatience, d’ailleurs, sachant bien que les

jeunes gens n’arrivaient guère que dans la soirée.

Pourtant, vers midi, quand ses paniers furent vides, elle se hâta de les

rapporter à l’auberge. Dans la cour, assises sur les brancards des

voitures des femmes mangeaient avec des enfants autour d’elles.

--Tiens! c’est toi, Delphine! cria une voix jeune; tu as vendu?

Delphine reconnut Marie Guiret, une voisine, plus brune encore que de

coutume sous la coiffe trop blanche.

--Oui, répondit-elle, j’ai fini par vendre, mais j’ai bien cru, un

moment, que je serais forcée de rapporter mes œufs.

--Tu n’as pas mangé? reprit l’autre; fais vite, je t’attends.

Delphine tira du coffre un morceau de pain et une poire, et elle se mit

à mordre à même, en écoutant son amie raconter sa matinée. Mais le pain

était dur, il faisait chaud et les bouchées l’étranglaient.

--Ça ne coule pas, hein, Fine?

--Ma foi, pas trop! Tiens, je laisse le pain.

--C’est comme moi, dit Marie, en se rapprochant; rien n’a pu passer, ni

pain, ni fricot; j’ai tout remis dans la voiture; mes frères vont encore

dire que l’amour me coupe l’appétit, mais tant pis! Viens-tu?

Elles descendirent vers la place.

--As-tu un galant, aujourd’hui, Fine? disait cette petite futée de Marie

Guiret; oh! tu es cachottière, je le sais; dis, je te gêne peut-être?

Moi, je n’en ai pas, mais je viens pour en trouver un... ou deux.

Delphine aussi venait pour en trouver un, mais elle savait trop lequel,

pour pouvoir en parler plaisamment.

Elles s’engagèrent entre deux rangées de baraques qui faisaient, au

milieu de la place, comme une rue large et houleuse. Autrefois, quand

elles étaient petites, elles s’étaient bien extasiées à cette foire,

devant les gens qui font des tours et qui montrent des bêtes.

Aujourd’hui encore, elles s’en amusaient un peu, mais, au fond

d’elles-mêmes, quelque chose les inquiétait plus que les comédies.

Sur une estrade, de gros hommes, dévêtus, hurlaient entre leurs mains

jointes; une femme, demi-nue aussi, soulevait un essieu de charrette.

Les deux filles s’attardèrent autour du groupe serré des curieux;

Delphine fouilla du regard entre les blouses bleues; Séverin n’était pas

là. Il n’était pas là non plus devant les baraques où l’on tire, ni

devant celles où l’on joue: où donc était-il?

--Deux heures! dit tout à coup Marie, qui avait une montre en argent,

avec une belle chaîne. Deux heures! Viens-tu dans les allées? Il doit y

faire moins chaud.

Il y avait tout autour de la place deux rangs de marronniers; leurs

têtes rondes se touchaient et, seules, de minces flèches de soleil

perçaient entre les branches mêlées. Cependant, là également, il faisait

chaud, à cause de la torpeur de l’air.

Des gars en sueur passaient, égayés de vin; ils s’amusaient à fendre la

foule et heurtaient volontairement les filles. Celles-ci allaient par

petits groupes, étourdies de bruit, laissant derrière elles l’odeur du

basilic ou celle du réséda, plus douce.

Il en était venu de tous les cantons voisins; on les reconnaissait à

leurs coiffes différentes. Celles des alentours, les plus nombreuses,

avaient le grand casque bicorne pinçant le bout des oreilles et tombant

sur les bandeaux lisses: coiffure un peu lourde, mais fière et magnifiée

par de larges rubans de soie; elle seyait surtout aux grandes; beaucoup

la portaient bien et avaient l’air cossu. Les coquettes, comme Marie

Guiret, avaient tiré du serre-tête quelques mèches courtes qui

voltigeaient librement; chez d’autres, coquettes aussi, mais sans goût,

ces boucles frisées au fer chaud se collaient sur le front en anneaux

symétriques.

Les Gâtinelles avaient des coiffes à peu près semblables, un peu plus

hautes seulement et plus larges. Les Vendéennes, vêtues d’étoffes

loyales alourdies de velours, portaient la coiffe de Sainte-Hermine,

simple et correcte. Nombreuses étaient les filles du Thouarsais,

pimpantes sous le bonnet tourangeau si léger: un chiffonnage, un

papillon froissé dont le bord des ailes, seul intact, tombait presque

jusqu’aux sourcils.

Il y avait enfin des vieilles qui promenaient des petits enfants effarés

et joyeux. Leurs coiffures, à elles, étaient pareilles à celles qu’on

voit sur les images aux dames de l’ancien temps: des pyramides très

grandes, sans fleurs ni rubans; une forme solide par-dessous, du carton

sans doute, beaucoup de tulle uni, mille épingles.

Les creux-de-maisons · 第 2 / 13 段